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Éditos

Retrouver l'insouciance

discothèque


Il est toujours délicat d’adopter la bonne attitude face à certaines affaires dont la réalité n’est pas encore totalement établie : faut-il en parler au risque de relayer et d’amplifier ce qui ne sera finalement qu’une rumeur ? Ou bien n’en rien dire au risque de ne pas alerter sur un danger potentiel réel ? Vaste dilemme.

Il suffit parfois d’une véritable affaire, parfaitement établie, pour que l’imagination des uns construise les plus folles histoires. La fameuse rumeur d’Orléans, sur laquelle se penchèrent nombre de sociologues dont Edgar Morin, en est l’illustration. Cette rumeur, déclenchée en 1969, qui voulait que des jeunes femmes soient enlevées dans les cabines d’essayage de plusieurs magasins de vêtements de la ville – tous tenus par des Juifs – en vue d’être prostituées à l’étranger via des réseaux de traite des Blanches, s’était construite, entre autres, sur une véritable affaire survenue 10 ans plus tôt à Marseille. Et à l’inverse, la rumeur, reprise maintes fois depuis les années 2000 selon laquelle des seringues contenant le virus du Sida étaient placées dans des sièges de cinéma, a inspiré certains délinquants qui ont sciemment cherché à contaminer des personnes.

Pour l’heure, on ne sait pas si l’affaire des piqûres en boîte de nuit, qui inquiète les jeunes et les gérants de bars et discothèques et laisse dubitatifs les enquêteurs et les experts, est une rumeur ou des faits parfaitement établis. Y a-t-il vraiment des individus qui, sciemment, ciblent de jeunes victimes qui font la fête pour pouvoir abuser d’elles avec un procédé aussi compliqué que l’injection d’une substance via une seringue ? Les diverses affaires qui ont surgi partout en France ces dernières semaines, sont-elles liées entre elles ou s’agit-il juste d’un sinistre mimétisme ? Et pourquoi les personnes qui ont le courage de porter plainte disent avoir ressenti les mêmes symptômes attribuables à des substances comme le GHB ; substances que l’on n’a pas retrouvées dans leurs corps après des analyses toxicologiques ? Ces questions restent pour l’heure en suspens, sans réponses, mais ce phénomène qui emballe les réseaux sociaux est révélateur d’un état d’esprit de notre société.

Après deux ans marqués par l’épidémie de Covid-19 et la peur d’être contaminé ou de contaminer ses proches, après deux années où les rumeurs et les thèses complotistes n’ont jamais été aussi nombreuses et pernicieuses pour instiller la peur et la méfiance, c’est toute la société qui se retrouve en tension, et plus particulièrement la jeunesse, qui peut surréagir. Selon un bilan de Santé Publique France, fin décembre dernier, un tiers des Français présente un état anxieux ou dépressif. Dans son rapport sur « La situation des enfants dans le monde 2021 » l’Unicef a pointé l’impact important du Covid-19 sur la santé mentale des jeunes, les restrictions et confinement ayant généré chez nombre d’entre eux un sentiment de peur, de colère et d’inquiétude pour l’avenir.

Quels que soient les résultats des investigations sur l’affaire des piqûres, celle-ci doit inciter la société à agir davantage pour sa jeunesse tant pour préserver sa santé physique et mentale que son insouciance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 29 avril 2022)

Recomposition

assemblee

Pour reprendre la fameuse expression de l’ancien Premier ministre Edouard Philippe lorsqu’il voulait illustrer le siphonnage des Républicains par la République en Marche en 2017, on peut dire que « la poutre travaille » encore. À sept semaines des élections législatives, ce sont même les poutres de touts les partis qui sont en train de travailler, au risque pour certaines de provoquer l’effondrement total de plusieurs maisons politiques.

Si en 2017, l’élection d’Emmanuel Macron a constitué un big bang faisant éclater la gauche et la droite de gouvernement, cinq ans plus tard, force est de constater que la recomposition politique est toujours à l’œuvre et s’oriente vers une simplification qui pourrait au final s’avérer dangereuse pour notre démocratie. L’élection présidentielle a accouché d’une France divisée en trois blocs : un bloc de gauche radicale autour de Jean-Luc Mélenchon, un bloc d’ « extrême centre », celui de la majorité présidentielle amenée à encore s’élargir selon le souhait d’Emmanuel Macron, et un bloc d’extrême droite autour du Rassemblement national.

Dans cette configuration, les possibilités d’alternances s’amenuisent et l’extrême centre – ce concept hérité de la période allant du Consulat à la Restauration tel que théorisé par l’historien Pierre Serna, qui y voit « un poison français » – deviendrait l’alpha et l’oméga de la vie politique. Faute de débouchés politiques, les Français en désaccord n’auraient alors le choix que des extrêmes ou de rejoindre un quatrième bloc qui ne cesse de grossir, celui des abstentionnistes, pour exprimer leur déception hors les urnes et dans la rue. Ce risque-là a parfaitement été identifié par François Bayrou. Le maire de Pau, qui plaide de longue date pour une réforme significative des institutions, et notamment plus de proportionnelle, sera-t-il entendu ?

En attendant, les opposants à Emmanuel Macron tentent de s’organiser, certains rêvant d’une improbable cohabitation pour des législatives pensées comme un 3e tour de la présidentielle ; d’autres espérant juste survivre à cette nouvelle séquence. Pour le Parti socialiste et Les Républicains, les deux grands partis qui ont structuré la vie politique de la Ve République, l’heure est d’autant plus grave qu’ils se sont eux-mêmes mis dans la difficulté. Depuis cinq ans, aucune des deux formations n’a travaillé pour proposer aux Français une alternative crédible à Emmanuel Macron.

Le PS s’est refusé à faire l’inventaire du quinquennat Hollande et n’a réalisé aucun travail programmatique ou de mise à jour idéologique comme l’avait concédé d’ailleurs Anne Hidalgo à La Dépêche. Quant aux LR, ils n’ont pas su trouver la parade à la politique économique d’Emmanuel Macron qu’ils auraient pu mener lorsqu’ils étaient au pouvoir et se sont perdus dans des débats identitaires contre-productifs.

Contraints pour survivre de s’allier avec LFI pour le PS ou de tenter de rester indépendant pour LR, les deux partis pourront toujours se replier sur leurs élus locaux qui constitueront, peut-être, la clé de leur renaissance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 28 avril 2022)

La République nous appelle

 

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« Il n’y a rien dans le monde qui n’ait son moment décisif, et le chef-d’œuvre de la bonne conduite est de connaître et de prendre ce moment. » Le grand photographe Henri Cartier-Bresson avait mis en exergue cette citation du cardinal de Retz dans son livre publié en 1952 et fait sa marque de cet « instant décisif », ce moment bref, assurément éphémère, qui peut déboucher sur une rupture, une profonde bascule. Mais où tout ce qui le précède, le suspense d’avant l’événement, porte des signaux d’alerte pour peu qu’on y soit attentif.

En politique, chaque élection, et plus encore l’élection présidentielle, clef de voûte de nos institutions, a aussi son instant décisif : le moment du vote, du choix. Un choix décisif que vont faire ce dimanche 48,7 millions d’électeurs appelés aux urnes pour déterminer qui d’Emmanuel Macron ou de Marine Le Pen doit devenir chef de l’État pour les cinq ans qui viennent. Pour la troisième fois en vingt ans, un front républicain veut éclairer ce choix décisif que le pays va faire, car la possibilité d’une rupture avec les valeurs démocratiques qui fondent la République, d’une bascule vers l’inconnu, la division et le chaos est toujours là. Par lassitude de revivre la même configuration qu’en 2002 et 2017, par refus de devoir choisir par rejet plutôt que par adhésion, par la certitude que, finalement, cette bascule est impossible, par colère contre un système où ils se sentent mal ou pas représentés, ou encore par déception vis-à-vis de leur famille politique éliminée au premier tour, de nombreux électeurs vont décider de ne pas voter ou de voter blanc ou nul.

Un non-choix risqué car une bascule reste pourtant bien possible : qui imaginait l’élection de Trump ? Qui imaginait le vote en faveur du Brexit d’une Grande Bretagne pourtant si proche et pleinement actrice de l’Union européenne ? Les Français qui votent aujourd’hui doivent penser à ces instants décisifs et à leurs conséquences, à la responsabilité qu’ils prennent pour l’avenir du pays mais aussi vis-à-vis de nos partenaires et de nos alliés qui comptent sur la France.

Le choix décisif de ce dimanche, qui ne saurait être un blanc-seing pour le vainqueur, devra aussi déboucher sur des décisions ambitieuses pour rénover notre vie démocratique. Peut-on se satisfaire de tels taux d’abstention ? La démocratie ne s’use que si l’on ne s’en sert pas : il est temps de proposer un nouveau cadre, de nouvelles règles institutionnels. Pour réenchanter la politique et redonner aux Français l’envie de s’engager dans les affaires de la cité, les pistes ne manquent pas, entre la proportionnelle, le retour au septennat, le vote obligatoire, le référendum d’initiative citoyenne, la démocratie participative, une nouvelle étape de la décentralisation…

« Une république n’est point fondée sur la vertu ; elle l’est sur l’ambition de chaque citoyen, qui contient l’ambition des autres » disait Voltaire. Ce dimanche, la République nous appelle. Soyons au rendez-vous et soyons ambitieux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 24 avril 2022)


Clarification

debat


Après leur débat d’entre deux tours de l’élection présidentielle, suivi mercredi soir par quelque 15,6 millions de téléspectateurs – bien moins qu’en 2017 – Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont retrouvé hier le terrain pour la dernière ligne droite de la campagne qui s’achève ce soir. Hier matin, ils ont laissé leurs soutiens décrypter le débat et donner leur avis sur les prestations de leurs champions ; ceux du président sortant l’ayant trouvé forcément solide et compétent, ceux de Marine Le Pen se plaignant du ton professoral et arrogant du chef de l’État… tout en se gardant de trop revenir sur les difficultés rencontrées par la candidate RN. Car à désormais 48 heures du second tour, ce débat – le premier et le seul auquel aura participé M. Macron – sans réelle surprise, courtois mais parfois tendu, a permis de décrypter très concrètement les propositions des deux candidats.

Bien plus que toutes les injonctions parfois paternalistes et moralisatrices qui appellent les Français depuis le 10 avril à faire barrage pour la troisième fois en vingt ans à une extrême droite qui n’a cessé de progresser, le décorticage des propositions de Marine Le Pen effectué en direct par Emmanuel Macron s’est avéré la méthode la plus efficace pour en souligner les approximations, les incohérences voire l’infaisabilité constitutionnelle. Sur le pouvoir d’achat, la laïcité, les relations internationales, l’énergie… le président sortant a su dévoiler les dessous de propositions avenantes en surface, « ripolinées en façade », mais parties prenantes d’un programme d’extrême droite qui n’a finalement pas bougé d’un iota depuis des années, toujours aussi porteur de divisions et de chaos économique et social. Parfois sonnée par l’aplomb de son adversaire, Marine Le Pen a été, elle, dans l’incapacité d’en faire autant et de le contrer en soulignant ses quelques oublis ou tout simplement en parlant de son bilan.

Au final, ce débat a participé à la clarification très nette qui manquait depuis le début de la campagne et que les derniers rendez-vous de ce vendredi ne devraient pas modifier. C’est en toute connaissance de cause que les électeurs vont désormais pouvoir choisir dimanche – par adhésion ou élimination – entre deux projets aux antipodes, deux propositions d’avenir pour le pays radicalement différentes, deux conceptions aussi de l’exercice de l’État et de la République qui garantit notamment l’égalité des droits entre tous les citoyens, le respect les libertés fondamentales dont le droit à la libre expression et la laïcité. L’un des candidats inscrit son projet – aussi critiquable soit-il – dans ce champ républicain, l’autre nous en éloignerait irrémédiablement.

(Editorial publié dans La Dépêche du vendredi 22 avril 2022)

Les mystères de Notre-Dame


Il y a trois ans nous regardions, en direct à la télévision, les flammes d’un incendie géant ravager l’un des joyaux de notre patrimoine, la cathédrale Notre-Dame de Paris. Le ciel de la capitale obscurci par l’immense panache de fumée, la flèche de Viollet-le-Duc, incandescente, en train de s’effondrer sous nos yeux, l’impuissance des pompiers qui ont tout tenté pour sauver la toiture de l’édifice, la stupeur dans les yeux de tous ceux qui étaient témoins de cette scène qu’on n’aurait pas imaginée, restent gravés dans nos mémoires.

Qu’on soit Parisien ou provincial, qu’on soit chrétien, musulman, juif ou athée, l’émotion qui nous a étreint à ce moment-là était celle que l’on ressent lorsqu’un symbole de la France est atteint, lorsqu’un haut lieu de notre Histoire est menacé de disparition. Car de Charles VII à Henri IV, de la Révolution française à la Libération, du couronnement de Napoléon Bonaparte à la conversion de Paul Claudel, des mariages royaux aux obsèques présidentielles, la cathédrale Notre-Dame a marqué chaque étape de l’Histoire du pays.

Mais pas seulement. L’édifice est un symbole qui dépasse nos frontières. L’incendie du 15 avril 2019 a montré que cette cathédrale millénaire était aussi Notre-Dame du monde, non seulement un lieu de culte majeur pour les catholiques mais bien un symbole universel, la célébration du génie créatif des Hommes. Dans son « Notre-Dame de Paris » paru en 1831, Victor Hugo, qui fit de la cathédrale mal en point un monument populaire à sauver, ne s’y était d’ailleurs pas trompé. « L’architecture est le grand livre de l’Humanité, l’expression principale de l’Homme à divers états de développement, soit comme force soit comme intelligence. » Le vrai mystère de Notre-Dame réside ainsi dans sa capacité à susciter le meilleur en nous.

L’immense chantier de reconstruction qui a suivi a été à la hauteur de l’émotion mondiale. Et même si la cathédrale ne sera pas reconstruite en cinq ans comme l’avait un peu vite promis Emmanuel Macron, force est de constater que les travaux avancent et nous donnent l’occasion d’en découvrir encore un peu plus sur Notre-Dame. La restauration de l’édifice, qui mobilise des milliers d’entreprises, d’artisans, de compagnons et d’ouvriers, nous replonge ainsi dans les savoir-faire ancestraux qui ont permis de construire la cathédrale. Et les fouilles archéologiques ont permis de mettre au jour des merveilles comme ce sarcophage de plomb qui va être prochainement analysé à Toulouse. Nous croyions tout savoir de Notre-Dame, elle nous dévoile de nouveaux secrets, nous offre d’autres mystères à percer.

Enfin, à l’heure où la France est appelée à faire un choix crucial pour son avenir à l’occasion de l’élection présidentielle, à l’heure où certains s’interrogent sur ce qui fait notre identité, l’anniversaire de l’incendie de Notre-Dame est l’occasion de regarder notre Histoire en face. « L’avenir est une porte, le passé en est la clé » assurait Victor Hugo, comme une invitation à s’appuyer sur notre résilience pour aller de l’avant, ouvrir un nouveau chapitre et non pas revenir aux pages les plus tragiques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 16 avril 2022)

Trompe-l'oeil

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Le redémarrage de l’économie mondiale au sortir de l’été 2021 après 18 mois d’épidémie de Covid-19, puis la perspective et la survenue d’une guerre en Ukraine il y a deux mois ont contribué au retour de l’inflation, à une hausse des prix sur le gaz et l’électricité, les carburants et certains produits alimentaires ou du quotidien. Il est donc logique que le pouvoir d’achat soit devenu la priorité numéro 1 des Français, loin devant la santé, l’environnement – et la pourtant très menaçante crise climatique – l’insécurité ou l’immigration. Tous les candidats à l’élection présidentielle se sont saisis de ce thème, faisant des propositions tous azimuts et tombant parfois dans un festival de mesures démagogiques, au mieux difficilement finançables, au pire totalement ubuesques. Depuis dimanche dernier, les Français ont le choix entre deux candidats qui rivalisent de propositions pour assurer qu’avec eux les Français verront leur pouvoir d’achat préservé voire augmenté.

D’un côté Emmanuel Macron se fait fort de défendre son bilan, assurant que « le pouvoir d’achat des Français n’avait jamais autant augmenté depuis dix ans ». À l’appui de sa démonstration, une étude de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) qui montre, effectivement, que le pouvoir d’achat global des Français a bien augmenté durant le quinquennat, en moyenne de 300 euros (+0,9 %) chaque année… À ceci près qu’il persiste d’importantes disparités, les plus pauvres ayant proportionnellement moins profité que les plus aisés. Emmanuel Macron, qui espère toujours se débarrasser de l’étiquette de « président des riches », doit aussi faire face au ressenti des Français qui, en dépit des mesures gouvernementales, ne perçoivent pas un changement significatif sur leur budget.

De l’autre côté, Marine Le Pen a eu l’intuition que le thème du pouvoir d’achat serait non seulement central dans cette campagne présidentielle, mais qu’il lui servirait aussi à parachever l’entreprise de dédiabolisation du Rassemblement national. De fait, la candidate a laissé Eric Zemmour préempter avec outrance la sécurité et l’immigration pour se concentrer sur le pouvoir d’achat. De meetings en déplacements, elle a ainsi martelé des propositions claires, simples et compréhensibles (baisser la TVA, renationaliser les autoroutes…), « chiffrées » assure-t-elle, quand Emmanuel Macron, tardivement entré en campagne, a détaillé des mécanismes d’aides plus complexes.

La campagne du second tour doit désormais permettre de comparer les programmes de chacun, leur crédibilité, leur faisabilité. Derrière le vernis de la simplicité et du « bon sens » des mesures de Marine Le Pen, les experts pointent un financement mal préparé et de nature à mettre en péril la soutenabilité des finances publiques. L’abaissement de la TVA par exemple, mesure-phare de Mme Le Pen, non ciblée vers les plus modestes, amputerait ainsi les recettes de l’État et donc ses moyens d’action pour assurer, entre autres, les services publics que les Français réclament…

Plus que jamais, à l’heure du choix, les Français doivent se méfier des promesses en trompe-l’œil.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 15 avril 2022)

Ne pas baisser la garde

 

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Nous l’avons presque oubliée. Remplacée dans nos esprits par la guerre en Ukraine, ses combats et ses cortèges de réfugiés, puis éclipsée par l’élection présidentielle dont la campagne de second tour a commencé lundi avec beaucoup plus de tonus qu’auparavant, l’épidémie de Covid-19 est comme sortie des radars, ramenée à une actualité de seconde zone, presque insignifiante, indolore et finalement pas si inquiétante. Et pourtant, la pandémie est toujours bien là.

Même si les scientifiques la comprennent mieux, même si les populations et les médecins partout dans le monde disposent d’outils pour la contenir, avec des vaccins et de prometteurs traitements, la Covid-19 reste une maladie complexe, parfois insaisissable, et toujours mortelle. Elle continue sa progression au gré des mutations du coronavirus apparu il y a deux ans et appelle chaque pays à s’adapter, y compris ceux qui se pensaient à l’abri. La Chine, par exemple, croyait avoir dominé la pandémie avec son implacable stratégie « zéro Covid », qui vise à éviter toute circulation de la maladie. Mais avec un virus aujourd’hui extrêmement contagieux, elle est inadaptée, quels que soient les confinements géants que l’on peut imaginer comme à Shanghaï…

« La circulation du virus est toujours très active, la mortalité reste élevée et le virus évolue d’une façon imprévisible » a alerté hier le Comité d’urgence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), appelant à ne pas baisser la garde dans la surveillance, les tests et le reporting, les mesures de santé publiques et sociales et la vaccination. Ce rappel vaut pour tous les pays dont la France où les contaminations dépassent les 135 000 cas par jour et pourraient atteindre 1,5 million selon le Pr Flahault en prenant en compte les personnes asymptomatiques.

Cette épidémie, qui nous épuise depuis deux ans et qu’on aimerait tant laisser derrière nous, reste donc un sujet d’actualité sanitaire… et politique. À dix jours du second tour de l’élection présidentielle, elle pourrait même s’inviter dans la campagne – la santé est la deuxième priorité des Français. Et donner lieu à quelques passes d’armes entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, tant les deux candidats ont pris des positions radicalement différentes ces deux dernières années, que ce soit sur la chloroquine, la vaccination, les pass sanitaire puis vaccinal mais aussi la réponse aux conséquences socio-économiques de la pandémie pour les Français, le « quoi qu’il en coûte »…

«Nous n’avons pas cédé à l’esprit du temps et à la démagogie, aux influences étrangères et aux fantaisies », a déjà taclé Emmanuel Macron, qui sait qu’il est en position de force face Marine Le Pen sur ce thème, une large part de Français estimant qu’il a plutôt bien géré la crise.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 14 avril 2022)

«L’âme de la patrie»

vote


Nous y voilà. Après une campagne électorale présidentielle totalement inédite, ennuyeuse pour les uns, passionnante pour les autres, tour à tour exaspérante ou inexistante, ballottée entre crise sanitaire et guerre en Ukraine, les Français sont appelés aux urnes ce dimanche pour départager 12 candidats et choisir deux d’entre eux qui s’affronteront dans 15 jours. Et si les sondages de ces derniers jours ont montré des dynamiques pour certains d’entre eux, rien n’est joué – certains électeurs décideront peut-être même dans l’isoloir à qui ira leur suffrage…

Au terme d’un quinquennat marqué par les crises sociales, politiques ou sanitaires, dans un mode où les certitudes sont remises en question – et au premier chef l’idée même de démocratie et de paix – on aurait pu penser que les Français soient impatients de voter, de donner leur avis, de faire librement leur choix. Las, les voilà gagnés par une sinistrose qui étonne nos voisins européens. Un sondage Odoxa paru cette semaine montre ainsi que le moral économique des Français s’effondre comme jamais à l’occasion d’une présidentielle : 77 % sont défiants envers l’avenir, un record alors que, jusqu’à présent, chaque présidentielle voyait au contraire monter en flèche notre indice de moral. Les Français sont pessimistes au point que certains vont une nouvelle fois bouder les urnes, peut-être même avec une abstention historique, estimant ici que le vote ne sert à rien, là que personne ne représente leurs idées, ou encore que rien ne changera après cette présidentielle.

De bien mauvaises raisons, de sinistres prétextes.  « Vous avez beau ne pas vous occuper de politique, la politique s’occupe de vous tout de même », estimait Montalembert. Et de fait, les programmes des 12 candidats sont tous profondément, radicalement singuliers. Les mesures qu’ils proposent dans tous les domaines – économie, santé, sécurité, éducation, agriculture, écologie… – peuvent façonner la société française de façon très différente entre le rabougrissement ou l’ouverture, le respect de l’État de droit ou sa remise en cause. Chacun peut et doit s’exprimer sur la direction qu’il estime être la bonne pour soi et pour le pays. C’est le sens du suffrage universel qu’en 1850 Victor Hugo défendait ainsi passionnément : « Sur cette terre d’égalité et de liberté, tous les hommes respirent le même air et le même droit. II y a dans l’année un jour où celui qui vous obéit se voit votre pareil, où celui qui vous sert se voit votre égal, où chaque citoyen, entrant dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur spécifique du droit de cité, et où le plus petit fait équilibre au plus grand. Il y a un jour dans l’année où le plus imperceptible citoyen, où l’atome social participe à la vie immense du pays tout entier, où la plus étroite poitrine se dilate à l’air vaste des affaires publiques ; un jour où le plus faible sent en lui la grandeur de la souveraineté nationale, où le plus humble sent en lui l’âme de la patrie ! »

Aujourd’hui cette responsabilité personnelle et collective, intime et historique, nous appelle à voter massivement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 10 avril 2022)

Artificiel

pylone


Le propre des crises est qu’elles sont autant des moments de bascule que de vérité et qu’elles révèlent que ce qui apparaissait impensable, incongru ou impossible ne l’était pas forcément. Ainsi lors de la crise du Covid-19, on a vu les 27 pays membres de l’Union européenne mettre de côté les sacro-saintes règles du traité de Maastricht – pas plus de 3 % de déficit public et 60 % d’endettement des États – pour permettre de surmonter la pandémie. Sous l’impulsion notamment de la France, les dogmes budgétaires ont été mis en pause afin de mutualiser de la dette au niveau européen et de bâtir un plan d’aides et de relance pour préserver les économies européennes.

En sera-t-il de même avec un autre dogme européen, celui de la concurrence libre et non faussée, à l’occasion de la crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine ? La question se pose à l’heure où les États doivent à la fois repenser leur mix énergétique en se passant des énergies fossiles russes et accélérer la transition écologique vers des énergies moins émettrices de CO2. Deux sujets qui supposent des investissements colossaux pour construire de nouvelles centrales nucléaires ou des parcs éoliens, et la mobilisation sans failles des producteurs nationaux d’énergies comme EDF en France. Dans cette équation est-il pertinent de maintenir la concurrence factice des fournisseurs alternatifs d’énergie, et plus particulièrement d’électricité, qui devient particulièrement coûteuse pour les producteurs historiques et dont on perçoit de moins en moins l’intérêt pour les consommateurs ?

Depuis une loi de 2010, EDF a, en effet, l’obligation de céder à prix fixe – très en dessous du prix du marché – une partie de sa production nucléaire à la concurrence. Une quarantaine de fournisseurs alternatifs – dont certains ne produisent rien par ailleurs – profitent ainsi de ce système, mettent en avant des arguments marketing parfois spécieux (énergie garantie verte, meilleur service client…) et bâtissent des offres calées sur le tarif régulé ou sur celui du marché. Que le marché flambe comme aujourd’hui et des consommateurs se retrouvent avec des factures exorbitantes.

Dans une étude publiée l’an dernier, l’association de défense des consommateurs CLCV, dénonçait ainsi une ouverture du marché de l’électricité en trompe-l’œil. De fait, cette concurrence n’a pas bénéficié aux consommateurs tout en affaiblissant EDF. Contrairement à d’autres secteurs comme les télécoms ou le transport aérien, la concurrence voulue par l’Europe sur le marché de l’électricité n’a pas porté ses fruits pour la simple raison que les marges de manœuvre des opérateurs alternatifs, dont certains manquent de solidité financière, sont très limitées puisqu’ils n’interviennent qu’en bout de chaîne. Pas étonnant que certains clients préfèrent désormais revenir dans le giron d’EDF et que des voix s’élèvent pour réclamer un retour du monopole.

L’électricité « bradée » vendue par EDF à ses concurrents lui coûte, selon Bercy, quelque 8 milliards d’euros. Une somme qui pourrait être utilisée pour penser l’énergie du futur plutôt que nourrir une concurrence artificielle…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 7 avril 2022)

Devoir civique

 

elysee

Entravée par la crise sanitaire du Covid-19, sa 5e et sa 6e vagues, puis bousculée par la guerre en Ukraine, la campagne pour l’élection présidentielle dont le premier tour se déroule dans quatre jours est, sans conteste, à nulle autre pareille. Il y a cinq ans les rebondissements étaient spectaculaires entre un Président en poste qui n’était pas en mesure de se représenter, un jeune ministre de l’Économie sans parti qui avait quitté Bercy pour conquérir l’Elysée et un ancien Premier ministre qui emportait une primaire de droite avant de se fracasser sur des révélations d’emploi fictif familial. 2022 semble bien fade en comparaison.

Mais chaque élection présidentielle – et c’est heureux – est unique et chacun des candidats contribue, par son talent ou ses bourdes, son charisme ou sa médiocrité, ses propositions ou ses outrances, à écrire l’histoire de notre République. L’élection de 2022 ne fait pas exception à la règle. Certains trouvent qu’on a une campagne atone, qui intéresserait peu les Français, une campagne médiocre, pas à la hauteur des enjeux, une campagne qui serait tout entière tournée vers le buzz et l’anecdotique, une campagne « de merde » pour reprendre l’expression mi-désabusée mi-amusée de Jean Lassalle. Mais ces impressions-là n’illustrent-elles pas davantage l’usure de notre vieille démocratie qui est non seulement imputable aux partis politiques et à leurs candidats, mais aussi aux citoyens eux-mêmes ? Des citoyens qui agiraient comme des enfants gâtés, incapables de voir la chance qu’ils ont de vivre dans un pays libre, où ils peuvent manifester leurs désaccords dans la rue sans risquer de se faire arrêter et condamner et où, à échéance régulière, ils peuvent donner leur avis avec leur bulletin de vote ?

Contrairement aux lamentos de certains commentateurs, la campagne électorale présidentielle qu’on dit ennuyeuse se déroule bel et bien comme l’ont fait remarquer Bruno Le Maire ou Jean-Luc Mélenchon, ce dernier estimant même qu’ « elle est passionnante ». Les douze candidats, qui ont réuni 500 parrainages pour concourir, parcourent la France, vont de meetings – certes réduits – en porte-à-porte, de grands oraux devant des associations aux émissions de radio ou de télévision, nombreuses et globalement de bonne tenue. Tous, de Philippe Poutou à Eric Zemmour ont établi un programme qui leur est propre et qui les distingue clairement les uns des autres pour peu qu’on s’efforce de les lire. Dans les quatre jours qui viennent, chaque Français ne peut pas ne pas s’intéresser à ce que proposent ceux qui aspirent à rester ou devenir chef de l’État.

À l’heure où dans le monde certains paient de leur vie ou de la prison le combat pour la démocratie, cet effort-là mérite d’être fait, ce devoir civique plus que jamais honoré.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 6 avril 2022)