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Éditos

La colère et les larmes

 

crans

 

Trente jours après l’incendie qui a ravagé le bar Le Constellation dans la station suisse de Crans-Montana, faisant 40 morts, dont une moitié de mineurs, et 116 blessés graves, dont beaucoup de grands brûlés, nous sommes partagés entre la colère et les larmes.

La colère, d’abord, en découvrant les rebondissements qui apparaissent au fil de l’enquête. Au centre de celle-ci, les propriétaires français du bar, Jacques et Jessica Moretti. Des Thénardiers pour lesquels il semble que la priorité des priorités était de dégager à tout prix de leurs établissements le maximum de profits, au mépris de la sécurité. Les dernières conversations révélées par la presse, les témoignages d’anciens employés, les dernières images des caméras de surveillance dont l’une montre qu’une issue de secours était volontairement bloquée par une chaise, sont édifiants. À cette désinvolture dont le couple va devoir répondre devant la justice suisse s’est ajoutée l’indignité de vouloir se dédouaner en rendant responsable de l’incendie l’employée qui manipulait les feux de Bengale et qui n’est plus là pour se défendre.

Mais, outre les propriétaires, la justice doit aussi remonter le fil des dysfonctionnements et notamment ceux concernant les contrôles. L’ancien responsable de la sécurité et l’actuel chef du service de la sécurité publique de la commune de Crans-Montana sont dans le collimateur de la justice qui leur demandera pourquoi, en dix ans, le Constellation n’a été contrôlé que trois fois ; la dernière en 2020 ? Pourquoi, aussi, les rapports d’inspection pointaient, à chaque fois depuis 2015, de nombreux défauts entre un escalier d’issue de secours en bois, des salariés non-formés ou l’emplacement d’extincteurs non-indiqués… ? Dès le lendemain du drame, les autorités locales avaient d’ailleurs elles-mêmes avoué un manque de contrôles… « Qui a fermé les yeux ? », demande Me Giudicelli, avocat de deux victimes grièvement blessées.

Cette défaillance des contrôles en Suisse a des répercussions en France où il existe aussi des bars similaires au Constellation qui se prennent pour des discothèques sans respecter la législation auxquelles ces dernières sont soumises. Il y a sans doute urgence, en Suisse comme en France, à reclassifier systématiquement ces « bars dansants », leur imposer un registre de sécurité à jour et la traçabilité de contrôles périodiques obligatoires. Et enfin à se pencher sur l’interdiction ou l’encadrement drastique des effets pyrotechniques en sous-sol…

Rendre justice, tirer les leçons du drame sont deux actions capitales qu’attendent les familles dont la colère est avivée par les larmes. À la difficulté de faire le deuil de ceux qui ont péri, à l’angoisse de devoir vivre et revivre cette nuit tragique du premier de l’an pour les rescapés, s’ajoute l’indicible souffrance des blessés brûlés et de leur famille. Ces jeunes gens ne sont qu’au début d’un parcours médical long, complexe, éprouvant, incertain ; leurs parents font face à une fatigue morale, à des difficultés logistiques et financières aussi insupportables qu’injustes.

L’émotion intacte de l’opinion en Europe doit se traduire par une solidarité à leur égard pour les aider à tenir. Tenir parce que, comme l’ont assuré ces derniers jours de grands brûlés, derrière la douleur et le découragement, les larmes et la colère, percent l’espoir et la vie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 30 janvier 2026)

 

Fragile embellie

 

immobilier

À moins de deux mois des élections municipales, le marché immobilier français donne des signes de réveil. Après trois années de chute historique, 2025 a, en effet, marqué un frémissement : davantage de transactions, des prix stabilisés, un crédit redevenu accessible pour une partie des ménages. Mais cette reprise reste encore fragile, presque sous perfusion. Et surtout, elle se heurte à une double menace : l’immobilisme politique et une crise de l’offre devenue structurelle.

Les chiffres livrés ce mois-ci par la FNAIM sont sans ambiguïté. Avec 940 000 ventes de logements anciens en 2025, le marché progresse de 11 % sur un an, sans retrouver pour autant le sommet de 2021. Les prix, eux, n’augmentent que marginalement (+ 0,8 %), à peine au niveau de l’inflation. Une reprise technique, donc, plus qu’un véritable rebond. Car derrière ces indicateurs rassurants, la confiance reste vacillante, plombée par la hausse des droits de mutation, la pénurie de logements locatifs et une fiscalité immobilière devenue instable et illisible.

Surtout, l’ascenseur résidentiel est grippé. La détente des taux, stabilisés autour de 3,2 %, a surtout profité aux ménages les plus solvables. Les primo-accédants, de leur côté, reviennent, mais l’accès au crédit demeure trop sélectif, laissant de côté une large partie des classes moyennes. Et la fracture territoriale est toujours là : certaines villes moyennes ou en périphérie redémarrent quand d’autres décrochent. Cette géographie masque ainsi une réalité plus profonde : la France manque de logements, tout simplement.

La dernière enquête Ipsos pour la Fondation du logement rappelle en parallèle l’urgence sociale liée au logement. Un Français sur cinq a connu des difficultés pour payer son logement en 2025, contre 13 % seulement trois ans plus tôt. Le logement s’impose ainsi comme la première source d’angoisse budgétaire des ménages, devant l’énergie ou l’alimentation.

Or, à l’approche des municipales puis de la présidentielle, le secteur est placé sous cloche. La construction ralentit, les décisions structurantes sont différées et l’action publique se réduit à un empilement de dispositifs parfois contradictoires : encadrement des loyers, fiscalité mouvante, incitations suspendues ou réinventées. L’annonce par Sébastien Lecornu d’un objectif de deux millions de logements d’ici 2030 marque, certes, une inflexion de discours bienvenue. Mais l’histoire récente invite à la prudence : sans stratégie globale, sans stabilité réglementaire et sans choc de confiance, l’objectif restera incantatoire.

La reprise est là, réelle mais ténue et elle peut encore s’enrayer. Le logement, première dépense des Français et pilier de la cohésion sociale, ne peut plus être géré au rythme des calendriers électoraux. À défaut d’un cap clair et durable, la fragile embellie immobilière de 2025 risque de n’avoir été qu’un sursis.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 29 janvier 2026)


Angles morts

 

squat

 

L’activisme médiatique d’un ministre n’est pas toujours synonyme de sérieux dans sa traduction législative. Telle pourrait être la leçon à retenir de la loi anti-squat du très libéral Guillaume Kasbarian, aujourd’hui député EPR admirateur des méthodes du président argentin Javier Milei. Il y a deux ans, la loi portant son nom avait durci fortement la répression des squats, accéléré les expulsions administratives (procédure 48/72 heures) et raccourci les délais pour les locataires en impayés. Les peines pour occupation illicite d’un logement avaient triplé, allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende (au lieu d’un an et 15 000 euros).

Partiellement censuré par le Conseil constitutionnel, le texte, sans surprise, avait été accusé de « criminaliser les sans-logis » par de nombreuses associations, qui estimaient qu’il assimilait mal-logés, squatteurs et délinquance et privilégiait la répression plutôt que les solutions de logement. Pour les propriétaires, en revanche, la loi a apporté un surcroît de sécurité. Confrontés à la lenteur de la justice ou aux chausse-trappes d’une administration tatillonne, les petits propriétaires victimes de squatteurs – ce sont rarement des millionnaires – s’épuisaient, souvent seuls, dans des années de procédures coûteuses avant de récupérer leur bien, parfois très dégradé.

Mais la loi Kasbarian n’a pas recensé tous les cas de figure et comportait des angles morts, des failles sur lesquelles les sénateurs se sont penchés le 20 janvier dernier. Si un squatteur est un individu qui entre et se maintient illégalement dans le logement d’autrui, celui qui refuse de quitter son logement à la fin du bail n’était, en effet, pas considéré par la loi comme un squatteur. Une situation anormale qui s’est produite notamment avec les locations de courte durée via Airbnb ou plateformes assimilées. Ces cas de détournement de location saisonnière sont certes très minoritaires mais existent et nécessitaient donc d’être pris en compte. La proposition de loi sénatoriale y répond et en profite pour élargir la protection anti-squat aux locaux commerciaux et agricoles qui en étaient exclus.

Reste que voir le Parlement se pencher une énième fois sur le problème des squats donne la perception, comme l’arbre cachant la forêt, que ce serait là la seule problématique du logement en France. Il n’en est évidemment rien et Sébastien Lecornu, dont le gouvernement prépare un « grand plan logement », semble bien en avoir conscience, lui qui s’est donné pour objectif, le 23 janvier, de construire « 2 millions de logements d’ici à 2030 », soit 400 000 par an. Un objectif colossal pour lequel le Premier ministre a promis des moyens : 500 millions d’euros seront alloués à 700 bailleurs sociaux, afin « qu’ils construisent plus et rénovent davantage ».

C’est qu’il y a urgence. Plus de 4 millions de personnes sont mal logées, tandis que 12 millions supplémentaires sont fragilisées par le logement selon la Fondation pour le logement. En 2024, plus de 19 000 expulsions locatives ont eu lieu, souvent sans relogement. Et près de 3 millions de ménages attendent un logement social…

Autant dire que si s’attaquer aux squats est légitime, y compris en modifiant la loi pour les cas les plus minoritaires, le désordre du logement ne se réglera ni à coups de peines alourdies ni par des ajustements législatifs successifs. Il appelle une politique de production massive, de régulation du marché et de protection sociale assumée. À défaut, le Parlement continuera de légiférer sur les conséquences visibles d’une crise dont il peine encore à traiter les causes structurelles.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 28 janvier 2026)

 
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Derrière la vitrine

 

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Il devait être comme à chaque édition un grand moment de fête, mais le salon de l’agriculture sera cette année bien triste, peut-être à l’image d’une agriculture française qui, de crise en crise, peine à redéfinir son modèle dans un monde bousculé par une nouvelle géopolitique mondiale plus agressive. En effet, pour la première fois depuis sa création en 1964, la « plus grande ferme de France » n’aura pas ses bovins, dont l’égérie du Salon, la vache Biguine, de la race Brahman, qui voulait donner un coup de projecteur et de chapeau aux éleveurs ultramarins. Cette décision crève-cœur a été prise par les organismes de sélection des races bovines, qui ont choisi, malgré l’accord des autorités, de ne pas présenter de bovins au concours général agricole et refusé la présence, même symbolique, de quelques vaches, en raison de l’épidémie de dermatose nodulaire bovine (DNC), cette crise sanitaire qui s’est muée en crise tout court.

Des boycotts en solidarité avec les éleveurs de bovins ont depuis émergé, comme ceux des Chambres d’agriculture des Ardennes ou de l’Ariège, notamment, et potentiellement d’autres acteurs qui font le déplacement chaque année à Paris pour montrer leur savoir-faire et la qualité de leur production. « Certaines formations syndicales et politiques ont appelé au boycott pour semer le bazar », a tancé la ministre de l’Agriculture Annie Genevard qui, décidément, semble aussi en décalage qu’au début de la crise de la DNC où elle avait mis du temps à exprimer un peu de compassion envers les éleveurs éprouvés.

Le salon, pourtant, se tiendra bien en dépit de l’absence de bovins, les organisateurs voulant transformer cela en opportunité de soutien à l’agriculture. Car le SIA 2026 reste toujours pertinent comme vitrine des solutions face aux crises – sanitaire, économique, climatique –, en promouvant innovations, transmission et souveraineté alimentaire. Il constitue aussi un lieu de rencontre unique entre les agriculteurs et les Français, et un lieu de rendez-vous incontournable entre les professionnels et les politiques qui, tous, défileront entre les stands en évitant de se défiler pour proposer leurs solutions.

Les solutions aux crises de l’agriculture française sont justement le leitmotiv du salon dont le thème, « Générations solutions », veut mettre en lumière les jeunes paysans qui construisent l’agriculture de demain, alors qu’un tiers des agriculteurs français partira à la retraite d’ici 2030. Un bouleversement qui s’ajoute à la perte vertigineuse des petites exploitations : entre 1988 et 2020, 90 % des départements français ont perdu plus de la moitié de leurs fermes ; 40 000 ont disparu dans les trois dernières années. En conséquence, les exploitations de 200 hectares ou plus représentent désormais une ferme sur dix. Une situation qui pourrait s’accélérer et peser sur l’emploi, sur la diversification, sur la biodiversité.

Au final, le salon sera la vitrine d’une agriculture en train de changer profondément, parfois brutalement et même injustement quand les agriculteurs subissent une concurrence déloyale. Et pour la première fois depuis 50 ans, la balance commerciale de l’Hexagone dans l’agroalimentaire sera probablement déficitaire. Une bascule historique qui doit appeler des réponses à la hauteur pour que les prochains salons retrouvent le sourire.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 23 janvier 2026)

 
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Tenir Parole

 

LGV

Que vaut la parole de l’État ? Non pas celle de ceux qui sont de passage à sa tête ; on a vu combien elle pouvait être friable et changeante avec un Sébastien Lecornu jurer en octobre ne pas utiliser le 49.3 pour faire adopter le budget et qui revient benoîtement sur sa promesse trois mois plus tard. Non, que vaut la parole de la puissance publique qui, lorsqu’elle a été prononcée, actée, signée, doit être tenue parce qu’elle engage dans un cadre démocratique clair des projets, des décisions concrètes pour les Français ?

On peut se poser légitimement la question quand on voit l’État impécunieux et criblé de dettes envoyer des ballons d’essai, commander un énième rapport au Conseil d’orientation des infrastructures, pour laisser entendre qu’il ne pourrait pas honorer sa promesse de financer à hauteur de 40 % les 14,3 milliards d’euros des LGV Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Dax – 166 M€ par an, soit 0,03 % du budget de l’État – et qu’il faudrait plutôt recourir à un partenariat public-privé pour financer le projet ferroviaire.

Cette perspective, disons-le clairement, est inacceptable. Inacceptable de voir l’État tenter de se défiler pour ne pas honorer le montage financier patiemment construit qu’il avait validé aux côtés des collectivités locales et de l’Union européenne, qui financent respectivement 40 % et 20 % du montant total.

Inacceptable parce que le chantier a déjà commencé et qu’il serait insupportable et incompréhensible de le voir s’interrompre maintenant, retardant encore l’arrivée du TGV.

Inacceptable parce que ce projet est plébiscité massivement par les citoyens qui l’attendent. 87 % des habitants du Sud-Ouest et 76 % des Français y sont favorables selon le dernier sondage commandé en octobre dernier par GPSO.

Inacceptable parce que ce projet répare une injustice. Comment justifier que Toulouse, l’une des métropoles les plus dynamiques du pays, que l’Occitanie et ses 6 millions d’habitants, que ses centaines d’entreprises et ses milliers de touristes qui nous rendent visite ne disposent pas d’un TGV pour rejoindre Paris et se connecter au réseau à grande vitesse qui passe déjà à Bordeaux, Lyon, Lille ou Marseille ?

Inacceptable enfin parce que le partenariat public-privé (PPP) évoqué par l’ancien ministre des Transports Dominique Bussereau est très loin d’être la solution miracle, comme le montrent de nombreuses études. En 2018, la Cour des comptes européenne a rendu un rapport sévère pointant retards de construction jusqu’à 52 mois ou hausses de coûts de 12 PPP qu’elle avait passés au crible. Au point que la Cour a recommandé de ne pas promouvoir un recours accru aux PPP. La Cour des comptes française, dans des rapports antérieurs, a dénoncé des coûts financiers excessifs, un partage de risques défavorable aux collectivités et un manque de concurrence, appelant de fait à la prudence. Et dans un rapport publié le mois dernier, l’Inspection générale des finances, si elle soulignait que les PPP pouvaient être efficaces, pointait aussi leur complexité et leur coût élevé.

Les élus locaux ont aujourd’hui raison d’être en colère et d’appeler l’État à la cohérence pour ne pas dire à la raison et au respect de sa parole. Réaliser la LGV Toulouse-Bordeaux est, au-delà de la question du transport lui-même, une question d’équité et de considération envers une Occitanie qui a été souvent oubliée et parfois un peu méprisée par Paris. La LGV, projet structurant attendu depuis des années, ne saurait être une variable d’ajustement budgétaire.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 22 janvier 2026)

Justice à bout

 

justice

Il y a, dans la justice française, une scène et des coulisses. La scène, ce sont les grands procès pénaux, terroristes notamment : solennels, rigoureux, exemplaires. Les procès du Bataclan, des affaires Pélicot ou Jubillar, ou encore ceux de Nicolas Sarkozy ou de Marine Le Pen montrent une institution capable de traiter des milliers d’actes, d’écouter des centaines de victimes et de témoins, de tenir le temps long, finalement d’incarner réellement l’État de droit dans ce qu’il a de plus noble. Mais derrière ce décor, les coulisses racontent une autre histoire : celle d’une justice du quotidien à bout de souffle, engorgée, contrainte, et parfois invisible.

En effet, chaque année, des millions de plaintes affluent. Trop pour des parquets saturés, trop pour des services d’enquête sous tension, trop pour une machine judiciaire structurellement sous-dimensionnée. Résultat : des classements sans suite en masse, des délais qui s’étirent sur des mois voire des années, et des infractions banales reléguées au rang de variables d’ajustement. Vols mineurs, dégradations, escroqueries, violences sans ITT : autant de faits mal traités qui nourrissent chez les victimes un légitime sentiment d’abandon.

La tentation serait grande d’y voir une justice indifférente mais ce serait une erreur. Car notre système tient encore par le dévouement de celles et ceux qui le font vivre. Policiers et gendarmes, qui jonglent avec des dizaines de procédures en parallèle. Magistrats du parquet, sommés de trancher dans l’urgence des milliers de dossiers par an. Juges du siège, contraints de hiérarchiser l’inacceptable. Greffiers, personnels administratifs, agents souvent invisibles sans lesquels rien ne fonctionnerait. Tous travaillent à flux tendu, souvent au prix de l’épuisement, pour garantir une justice aussi équitable que possible. Il suffit d’assister à n’importe quelle audience correctionnelle qui s’étire parfois jusque tard dans la nuit pour mesurer leur professionnalisme face un système grippé qui manque de moyens.

La France continue, en effet, de consacrer moins de moyens à sa justice que la plupart de ses voisins européens, tout en lui demandant davantage. Moins de juges, moins de procureurs, des délais plus longs : la comparaison est cruelle et persistante. Certes, les budgets augmentent. Certes, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, promet des recrutements « historiques ». Mais sur le terrain, le ressenti reste le même : celui d’un décalage entre les annonces et le quotidien des justiciables.

La justice française n’est pas défaillante par manque de principes mais par excès de charges et insuffisance de moyens. À force de traiter l’urgence permanente, elle fragilise, d’évidence, la confiance, nourrit le sentiment d’impunité et abîme le pacte civique. Restaurer cette confiance suppose de regarder au-delà des vitrines prestigieuses des grands procès et de prendre au sérieux la justice ordinaire, celle qui règle les conflits modestes mais essentiels, celle qui dit à chaque Français que sa plainte compte, et donc que lui-même compte comme citoyen dont les droits sont respectés.

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 20 janvier 2026)

Cercle vertueux

 

commerces

Chacun d’entre nous a déjà été confronté à un centre-ville où des commerces ont fermé boutique, où les rideaux baissés sont plus nombreux dans une rue que les vitrines éclairées, où les immeubles finissent par se vider de leurs commerces au rez-de-chaussée puis de leurs habitants. Avec un taux de vacance commerciale estimé à 14 % en 2024, contre 6 % en 2010, les centres-villes traversent, c’est peu de le dire, une phase de fragilisation structurelle profonde. Profonde mais pas inéluctable.

Certes, la concurrence des zones commerciales en périphérie des villes est redoutable depuis plusieurs décennies. Que faire, en effet, face à des centres commerciaux XXL dont le stationnement est gratuit, avec un foisonnement d’offre alimentaire, de services ou d’habillement, de vastes hypermarchés aux références sans fin, des galeries commerciales aux enseignes très diverses… et qui imitent parfois les rues d’un centre-ville, un comble ! Par comparaison, le commerce de centre-ville paraît daté, trop cher, trop compliqué pour s’y garer à proximité.

Pourtant rien n’est figé et on peut rompre ce cercle vicieux pour reconstruire un cercle vertueux. Ce qui suppose la mobilisation de tous. Les élus d’abord qui doivent veiller à l’équilibre entre centres commerciaux en périphérie – forcément pourvoyeurs d’emplois – et commerces de centre-ville sans lesquels une ville n’est plus une ville. Réhabiliter les centres avec les nombreux programmes existants (opération Coeur de ville, etc.) et en faire un élément structurant de la vie de la cité permet de redynamiser le commerce. Les exemples ne manquent pas et certaines villes redécouvrent le bonheur des Halles, comme Rodez qui vient d’inaugurer les siennes. D’autres ouvrent des perspectives en piétonnisant tout ou partie d’artères qu’on pensait délaissées. À Toulouse la transformation de la rue de Metz en est un bon exemple.

Mobilisation des Français ensuite. Il ne suffit pas de se dire attaché aux commerces de proximité en ville, comme le montre le 10e Baromètre du centre-ville et des commerces – 64 % des Français le sont, 75 % chez les 18-24 ans –, sans mettre en adéquation ses propres pratiques de consommation. Il faut, d’évidence, des preuves d’amour et faire l’effort d’acheter en ville, c’est soutenir le commerce mais aussi une certaine idée de la ville dont les rues ne sauraient accueillir que des agences bancaires ou d’assurances…

Enfin les professionnels doivent mieux se structurer, revoir leurs offres face aux grands centres commerciaux qui, eux, doivent être mieux encadrés.

Les élections municipales sont l’occasion d’aborder la question du commerce de proximité car derrière se trouve la vision que l’on veut pour sa ville, son bourg en n’oubliant pas les connexions qu’il y a avec les villages du bassin de vie. La ville évolue sans cesse, se réinvente et depuis quelques années, on redécouvre les bienfaits d’une vraie proximité comme l’a montré le professeur Carlos Moreno qui a inventé le concept de ville du quart d’heure et territoire de la demi-heure qui montrent que tout reste possible.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 5 janvier 2026)

Nouvel an, nouveau monde

 

monde

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». La célèbre phrase d’Antonio Gramsci, homme politique, journaliste et penseur italien né en 1891, a été si souvent citée à tort et à travers, ignorée ici, récupérée là, qu’elle en a presque perdu de sa force. Gramsci refusait l’économicisme – qui suppose que tout relève de l’économie – et avançait l’importance du rôle de la culture et des idées, de leur appropriation et de la bataille autour de l’hégémonie culturelle. Cette bataille-là autour, finalement, de la vision du monde que l’on veut est actuellement à l’œuvre et 2026 s’ouvre ainsi sur une période de grandes incertitudes.

Le vieux monde se meurt, c’est d’abord celui de l’ordre international né après la Seconde Guerre mondiale. Jamais le multilatéralisme n’a reçu autant de coups, particulièrement venu de ceux qui jusqu’ici en étaient les défenseurs, les États-Unis. Le retour d’un Donald Trump avide de revanche à la Maison Blanche il y a un an, a donné le vertige tant les renoncements et les reniements, souvent dictés par un ego démesuré et versatile, ont été nombreux. D’abord aux États-Unis, où certains redoutent de voir s’installer un régime autoritaire techno-fascisant. Mais aussi à l’extérieur. Le spectaculaire rapprochement ambigu avec la Russie de Poutine sur le dossier de la guerre en Ukraine interroge. Jusqu’où le président américain est-il prêt à aller pour sceller des « deals » ? À l’heure où l’on atteindra, en février prochain, quatre années de guerre, on espère que 2026 sera l’année de la paix à Kiev.

Donald Trump n’hésite jamais à souffler le chaud et le froid avec ses adversaires comme avec ses alliés. L’Europe en sait quelque chose. Après 80 ans de paix, là voilà attaquée par son allié historique : hausse des droits de douane, critiques permanentes sur nos politiques économiques et migratoires, ou sur notre régulation des grandes plateformes numériques américaines, chantage autour de l’effectivité de l’Otan, ingérences politiques dans les scrutins de plusieurs pays, etc. À cela s’ajoutent les guerres hybrides et économiques menées ici par la Russie, là par la Chine…

Handicapée par ses divisions, l’UE a tout de même pris la mesure du danger existentiel qui la menace, esquissant enfin la défense commune qu’appelait de ses vœux depuis 2017 Emmanuel Macron. En 2026, il va falloir que l’Europe reste unie, ferme sur ses valeurs, mais ouverte pour évoluer et ne devenir ni une colonie numérique des États-Unis, ni le réceptacle principal des produits fabriqués en Chine. Entre Trump et Xi Jinping, l’UE ne peut se contenter de seulement réguler, il faut qu’elle se retrousse les manches, mobilise ses talents, investisse massivement et rapidement pour innover sur les transports, l’intelligence artificielle, la santé… Il en va de sa souveraineté.

Aux incertitudes internationales et européennes s’ajoutent, enfin, celles pour la France. Que réservera 2026 à notre pays si polarisé ? La crise politique née de la dissolution ratée de l’Assemblée nationale en juin 2024 ne sera sans doute pas réglée et, entre le scrutin local des municipales en mars et la préparation de la présidentielle de l’année prochaine, on se retrouve comme enlisé dans un sas d’attente. L’attente d’une vision claire qui réponde à tous les enjeux économiques, sociaux, agricoles, scientifiques, industriels, culturels… Chaque citoyen va – et doit – y contribuer à condition d’avoir les clés de compréhension de tous ces enjeux, trop souvent pollués par un brouillard de désinformation et de fake news.

C’est pour lever cette chape que La Dépêche vous accompagnera toute l’année pour raconter, expliquer, décrypter ce qui se passe près de chez vous comme à l’étranger. Parce que si l’époque est propice aux monstres évoqués par Gramsci, le monde de demain reste, heureusement, à écrire avec vous.

(Mon éditorial dans La Dépêche du Midi du 1er janvier 2026)