« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». La célèbre phrase d’Antonio Gramsci, homme politique, journaliste et penseur italien né en 1891, a été si souvent citée à tort et à travers, ignorée ici, récupérée là, qu’elle en a presque perdu de sa force. Gramsci refusait l’économicisme – qui suppose que tout relève de l’économie – et avançait l’importance du rôle de la culture et des idées, de leur appropriation et de la bataille autour de l’hégémonie culturelle. Cette bataille-là autour, finalement, de la vision du monde que l’on veut est actuellement à l’œuvre et 2026 s’ouvre ainsi sur une période de grandes incertitudes.
Le vieux monde se meurt, c’est d’abord celui de l’ordre international né après la Seconde Guerre mondiale. Jamais le multilatéralisme n’a reçu autant de coups, particulièrement venu de ceux qui jusqu’ici en étaient les défenseurs, les États-Unis. Le retour d’un Donald Trump avide de revanche à la Maison Blanche il y a un an, a donné le vertige tant les renoncements et les reniements, souvent dictés par un ego démesuré et versatile, ont été nombreux. D’abord aux États-Unis, où certains redoutent de voir s’installer un régime autoritaire techno-fascisant. Mais aussi à l’extérieur. Le spectaculaire rapprochement ambigu avec la Russie de Poutine sur le dossier de la guerre en Ukraine interroge. Jusqu’où le président américain est-il prêt à aller pour sceller des « deals » ? À l’heure où l’on atteindra, en février prochain, quatre années de guerre, on espère que 2026 sera l’année de la paix à Kiev.
Donald Trump n’hésite jamais à souffler le chaud et le froid avec ses adversaires comme avec ses alliés. L’Europe en sait quelque chose. Après 80 ans de paix, là voilà attaquée par son allié historique : hausse des droits de douane, critiques permanentes sur nos politiques économiques et migratoires, ou sur notre régulation des grandes plateformes numériques américaines, chantage autour de l’effectivité de l’Otan, ingérences politiques dans les scrutins de plusieurs pays, etc. À cela s’ajoutent les guerres hybrides et économiques menées ici par la Russie, là par la Chine…
Handicapée par ses divisions, l’UE a tout de même pris la mesure du danger existentiel qui la menace, esquissant enfin la défense commune qu’appelait de ses vœux depuis 2017 Emmanuel Macron. En 2026, il va falloir que l’Europe reste unie, ferme sur ses valeurs, mais ouverte pour évoluer et ne devenir ni une colonie numérique des États-Unis, ni le réceptacle principal des produits fabriqués en Chine. Entre Trump et Xi Jinping, l’UE ne peut se contenter de seulement réguler, il faut qu’elle se retrousse les manches, mobilise ses talents, investisse massivement et rapidement pour innover sur les transports, l’intelligence artificielle, la santé… Il en va de sa souveraineté.
Aux incertitudes internationales et européennes s’ajoutent, enfin, celles pour la France. Que réservera 2026 à notre pays si polarisé ? La crise politique née de la dissolution ratée de l’Assemblée nationale en juin 2024 ne sera sans doute pas réglée et, entre le scrutin local des municipales en mars et la préparation de la présidentielle de l’année prochaine, on se retrouve comme enlisé dans un sas d’attente. L’attente d’une vision claire qui réponde à tous les enjeux économiques, sociaux, agricoles, scientifiques, industriels, culturels… Chaque citoyen va – et doit – y contribuer à condition d’avoir les clés de compréhension de tous ces enjeux, trop souvent pollués par un brouillard de désinformation et de fake news.
C’est pour lever cette chape que La Dépêche vous accompagnera toute l’année pour raconter, expliquer, décrypter ce qui se passe près de chez vous comme à l’étranger. Parce que si l’époque est propice aux monstres évoqués par Gramsci, le monde de demain reste, heureusement, à écrire avec vous.
(Mon éditorial dans La Dépêche du Midi du 1er janvier 2026)
