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Justice à bout

 

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Il y a, dans la justice française, une scène et des coulisses. La scène, ce sont les grands procès pénaux, terroristes notamment : solennels, rigoureux, exemplaires. Les procès du Bataclan, des affaires Pélicot ou Jubillar, ou encore ceux de Nicolas Sarkozy ou de Marine Le Pen montrent une institution capable de traiter des milliers d’actes, d’écouter des centaines de victimes et de témoins, de tenir le temps long, finalement d’incarner réellement l’État de droit dans ce qu’il a de plus noble. Mais derrière ce décor, les coulisses racontent une autre histoire : celle d’une justice du quotidien à bout de souffle, engorgée, contrainte, et parfois invisible.

En effet, chaque année, des millions de plaintes affluent. Trop pour des parquets saturés, trop pour des services d’enquête sous tension, trop pour une machine judiciaire structurellement sous-dimensionnée. Résultat : des classements sans suite en masse, des délais qui s’étirent sur des mois voire des années, et des infractions banales reléguées au rang de variables d’ajustement. Vols mineurs, dégradations, escroqueries, violences sans ITT : autant de faits mal traités qui nourrissent chez les victimes un légitime sentiment d’abandon.

La tentation serait grande d’y voir une justice indifférente mais ce serait une erreur. Car notre système tient encore par le dévouement de celles et ceux qui le font vivre. Policiers et gendarmes, qui jonglent avec des dizaines de procédures en parallèle. Magistrats du parquet, sommés de trancher dans l’urgence des milliers de dossiers par an. Juges du siège, contraints de hiérarchiser l’inacceptable. Greffiers, personnels administratifs, agents souvent invisibles sans lesquels rien ne fonctionnerait. Tous travaillent à flux tendu, souvent au prix de l’épuisement, pour garantir une justice aussi équitable que possible. Il suffit d’assister à n’importe quelle audience correctionnelle qui s’étire parfois jusque tard dans la nuit pour mesurer leur professionnalisme face un système grippé qui manque de moyens.

La France continue, en effet, de consacrer moins de moyens à sa justice que la plupart de ses voisins européens, tout en lui demandant davantage. Moins de juges, moins de procureurs, des délais plus longs : la comparaison est cruelle et persistante. Certes, les budgets augmentent. Certes, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, promet des recrutements « historiques ». Mais sur le terrain, le ressenti reste le même : celui d’un décalage entre les annonces et le quotidien des justiciables.

La justice française n’est pas défaillante par manque de principes mais par excès de charges et insuffisance de moyens. À force de traiter l’urgence permanente, elle fragilise, d’évidence, la confiance, nourrit le sentiment d’impunité et abîme le pacte civique. Restaurer cette confiance suppose de regarder au-delà des vitrines prestigieuses des grands procès et de prendre au sérieux la justice ordinaire, celle qui règle les conflits modestes mais essentiels, celle qui dit à chaque Français que sa plainte compte, et donc que lui-même compte comme citoyen dont les droits sont respectés.

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 20 janvier 2026)

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