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Éditos

Le piège du court terme

 

kiné

 

À quelques semaines du débat parlementaire sur le projet de loi de finances – nouvel Himalaya à franchir pour doter la France et la Sécurité sociale d’un budget –, on assiste à un festival de propositions pour trouver des économies dans les dépenses de l’État, dont les comptes sont plombés par un déficit de 106,8 milliards d’euros au premier semestre 2026 et une dette publique de 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB, au premier trimestre.

Autant de ballons d’essai lancés à coups de tribunes et d’interviews pour prendre le pouls d’une opinion qui n’en demande pas tant. Autant de pistes d’économies et de coups de rabot potentiels dont l’accumulation finit par devenir anxiogène. Sébastien Lecornu l’a bien compris. « Suppression des APL pour les étudiants, gel du RSA ou du minimum vieillesse, remise en cause du crédit d’impôt pour les services à la personne, hausse de l’impôt sur le revenu… Tout cela est faux ! », a dénoncé le Premier ministre sur X. Tout en ajoutant que « le budget pour 2027 est encore en préparation » et que « les véritables décisions seront annoncées lorsqu’elles auront été prises, en transparence ». De quoi, évidemment, relancer la machine à hypothèses…

L’une d’elles, pour le coup pas démentie, commence à inquiéter les Français : la menace d’un moindre remboursement de leurs séances de kiné. Elle figure dans les « propositions de l’Assurance Maladie pour 2027 », un rapport de 337 pages qui passe au peigne fin les dépenses de santé pour tenter d’en améliorer à la fois la qualité et la maîtrise.

Le diagnostic de départ est assez paradoxal. Les dépenses de kinésithérapie ont atteint 7,1 milliards d’euros en 2025 et progressent d’environ 4 % par an depuis dix ans. Les effectifs de kinés libéraux ont, eux, augmenté de 37 % depuis 2015. Pourtant, les revenus moyens de ces professionnels ont quasiment stagné et l’offre reste très mal répartie sur le territoire. Dans le même temps, le nombre moyen de séances par patient augmente et varie fortement d’un département à l’autre.

L’Assurance Maladie propose donc une réforme assez profonde du financement de la kinésithérapie : mieux rémunérer la prise en charge des patients complexes et les soins à domicile, développer les forfaits et l’accès direct, mais, en contrepartie, encadrer davantage le nombre de séances remboursées à partir de référentiels de la Haute Autorité de Santé, avec la possibilité de plafonds ou de remboursements dégressifs. C’est bien ce durcissement potentiel qui inquiète les partenaires sociaux. La CFDT, par exemple, prévient que des plafonds ou une dégressivité pourraient pénaliser les malades chroniques, les personnes dépendantes ou celles qui ont besoin de longues rééducations.

Vent debout, l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes a fait réaliser en juin une étude selon laquelle 47 % des patients n’accèdent pas à la kinésithérapie alors qu’elle serait indiquée, notamment chez les seniors. L’absence de prise en charge aurait elle-même un coût, tandis qu’une intervention plus précoce permettrait, selon cette étude, de réduire significativement les dépenses, avec 14 milliards d’euros de gains potentiels, dont 6,5 milliards pour l’Assurance maladie.

Le cas des kinés résume le dilemme qui va traverser bien d’autres lignes du budget : économiser tout de suite, ou accepter de dépenser aujourd’hui pour éviter de payer davantage demain. Dans une France qui va profondément vieillir, le débat budgétaire ne peut donc pas être seulement comptable. Certaines économies réalisées aujourd’hui risquent surtout de fabriquer les dépenses de demain.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 24 août 2026)

 

La magie du cinéma

 

cinema

Il faut toujours se méfier des scénarios écrits à l’avance, surtout en ce qui concerne le cinéma. Avec la crise sanitaire du Covid-19 et ses confinements à répétition, les salles obscures, mécaniquement, avaient connu une chute vertigineuse de leur fréquentation. Bloqués chez eux, les Français s’étaient rabattus, bon gré mal gré, sur les plateformes de vidéo à la demande, essentiellement les géants américains du streaming que sont Netflix, Amazon Prime, Disney+ ou Apple TV+. Catalogues presque infinis, disponibilité immédiate, versions multilingues, vieux classiques ou pépites venues d’Asie : tout semblait condamner les salles obscures à devenir les vestiges d’un autre âge. Et pourtant…

La crise sanitaire passée, le public est progressivement revenu dans les salles et le cinéma a fini par retrouver des couleurs. Une nouvelle fois… Car cette angoisse de perdre son public, le cinéma l’a déjà vécue lors de l’arrivée des cassettes VHS, puis des DVD et des Blu-ray, dont la qualité s’épanouissait au fil des ans sur des écrans de plus en plus plats et de plus en plus grands. Toutefois, ni les VHS ni les DVD n’avaient fait disparaître les salles de cinéma. Ils avaient seulement ajouté de nouvelles fenêtres à la vie d’un film : après la salle venaient la location, l’achat puis la télévision. Chacun restait à sa place.

Le streaming, lui, a fait sauter les frontières. Il n’a pas seulement apporté un nouveau support ; il a installé une nouvelle habitude culturelle. Surtout, les plateformes sont devenues à la fois productrices et distributrices de films et de séries. Netflix, Amazon, Apple ou Disney ne se contentent plus de diffuser les œuvres des autres : ils les financent, les fabriquent et les imposent dans le monde entier. Avec une puissance financière telle que même les réalisateurs les plus attachés à la salle ont fini par se laisser tenter.

Et pourtant, malgré le rouleau compresseur de la vidéo chez soi, les salles de cinéma ont résisté, tout simplement parce qu’elles offrent une expérience unique, des émotions profondément humaines que l’on partage avec sa famille, ses amis et de parfaits inconnus plongés dans la même obscurité. Une expérience qui, parfois sublimée par un écran IMAX XXL et un cocon de dizaines d’enceintes, reste inégalable. Deux cents personnes qui rient, sursautent ou retiennent leur souffle au même instant : aucune télévision, si grande soit-elle, ne reproduira tout à fait cela.

Même Netflix lui-même semble reconnaître que la salle peut compléter le streaming, notamment pour les films à fort potentiel événementiel. Car les plateformes vendent avant tout l’abondance et la disponibilité. Les salles, elles, vendent quelque chose de beaucoup plus rare : l’événement. C’est bien lorsqu’un film fait l’événement, qu’un blockbuster crève l’écran pour devenir un acteur de l’actualité, que le cinéma réalise ses meilleures entrées. L’Odyssée de Christopher Nolan, Spider-Man ou La Bataille de Gaulle sont là pour le prouver cet été. On peut regarder seul une série chez soi. Un grand film, lui, reste encore un rendez-vous.

Alors non, les salles obscures ne vont pas disparaître. Elles vont cohabiter avec la vidéo à la demande, comme elles ont appris à vivre avec la télévision, la VHS ou le DVD. Mais elles seules resteront dépositaires de la magie du cinéma, qu’il soit populaire ou d’auteur, drôle ou triste, qu’il divertisse, émeuve ou incite à réfléchir. Peut-être parce que le cinéma ne se résume pas à ce que l’on regarde, mais aussi à la façon dont on le regarde. Et peut-être aussi parce que, comme le disait François Truffaut, le cinéma est un mélange parfait de vérité et de spectacle.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 22 août 2026)

La liberté en jeu

 

Gleizes

Là où la diplomatie et le bras de fer politique ont jusqu’ici échoué, le sport peut-il réussir à faire libérer le journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie depuis le 29 mai 2025 ? On le souhaite ardemment. En attribuant à notre confrère l’accréditation numéro 00980549 lui permettant de couvrir tous les matches de la Coupe du monde de football qui a débuté hier aux États-Unis, au Mexique et au Canada, le président de la FIFA, Gianni Infantino, a incontestablement posé un geste fort lors de sa conférence de presse à Mexico avant le match d’ouverture de la compétition. « Il y a un siège libre, celui du journaliste français Christophe Gleizes, qui est le seul journaliste sportif emprisonné dans le monde », a rappelé le patron du football mondial, comme pour souligner que la fête du ballon rond ne pouvait être pleine et entière avec le journaliste de So Foot maintenu dans les geôles algériennes.

Abdelmadjid Tebboune, président d’une nation qui voue une véritable passion au football, sera-t-il sensible à cet appel ? On veut le croire car c’est désormais de lui seul que dépend le sort de Christophe Gleizes depuis le désistement de son pourvoi en cassation, acté par la justice algérienne le 3 juin. Son rejet ouvre en effet la voie à une grâce présidentielle qui paraît aujourd’hui plausible.

D’abord parce que les relations entre Paris et Alger semblent s’être quelque peu réchauffées. En quelques semaines, Gérald Darmanin, Laurent Nuñez puis Alice Rufo se sont rendus en Algérie tandis qu’Emmanuel Macron recevait discrètement à l’Élysée, le 2 juin, le ministre algérien de l’Intérieur. Un dialogue prudent, encore fragile, mais qui tranche avec les tensions des derniers mois.

Ensuite parce que l’intervention de Gianni Infantino, tiers extérieur au contentieux franco-algérien, rappelle celle du président allemand Frank-Walter Steinmeier. C’est à la demande de ce dernier que le président algérien avait consenti, le 12 novembre 2025, à gracier et libérer immédiatement l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, détenu depuis près d’un an. Ce précédent démontre qu’Abdelmadjid Tebboune sait parfois saisir les occasions de décrispation diplomatique lorsqu’elles se présentent.

Enfin parce qu’avec la Coupe du monde, le motif même de l’incarcération de Christophe Gleizes, déjà contestable dès l’origine, apparaît plus fragile encore. Il faut rappeler que le journaliste a été arrêté puis condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » et « possession de publications dans un but de propagande nuisant à l’intérêt national » alors qu’il réalisait un reportage à Tizi Ouzou sur le club de la JS Kabylie. Une condamnation que Reporters sans frontières qualifie de « peine la plus lourde infligée à un journaliste français pour avoir exercé son métier depuis plus de dix ans ».

Chacun a bien compris que ces sept années de prison ont peu à voir avec la réalité du travail journalistique et beaucoup avec les tensions qui empoisonnent depuis des décennies les relations entre la France et l’Algérie. Soixante-quatre ans après l’indépendance, la mémoire de la guerre d’Algérie continue de peser sur une relation bilatérale où chaque crise réactive les blessures du passé. Entre l’ancienne puissance coloniale et l’ancien département français devenu nation indépendante, les querelles mémorielles nourrissent régulièrement les affrontements diplomatiques. Elles ne manqueront d’ailleurs pas de ressurgir des deux côtés de la Méditerranée à l’approche de la campagne présidentielle française.

Libérer aujourd’hui Christophe Gleizes, ce ne serait ainsi pas seulement libérer un journaliste injustement emprisonné, ce serait aussi libérer enfin l’espoir jamais parachevé d’une vraie réconciliation entre la France et l’Algérie. « Le football unit le monde », affirme la FIFA. Encore faut-il que ce monde laisse les journalistes raconter son histoire en liberté.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 12 juin 2026)

Retraites : le défi démographique

  

retraites

On connaissait le poids des mots et le choc des photos. On peut y ajouter l’impact des chiffres. Et ceux qui seront sur la table jeudi sont de nature à bousculer les Français et tous ceux qui veulent recueillir leurs suffrages lors de la prochaine élection présidentielle. Ces projections portent sur la démographie française et le financement des retraites à l’horizon 2070.

Les premières viennent d’être présentées par l’Insee lundi. Oubliez la pyramide des âges que l’on apprend sur les bancs de l’école avec sa large base représentant les jeunes et son étroit sommet montrant les aînés. De pyramide, il n’est plus question, ou alors elle s’est quasiment inversée. "D’ici 2070, le nombre d’habitants de moins de 45 ans baisserait de 8,9 millions, tandis que celui des personnes âgées de 45 à 64 ans serait quasi stable et que celui de 65 ans ou plus augmenterait de 5,8 millions", explique l’Institut, qui ajoute que "la hausse du nombre de personnes âgées serait essentiellement portée par celle des 80 ans ou plus (+4,6 millions) et que le nombre de centenaires pourrait être multiplié par quatre". Le ratio entre actifs et retraités va se réduire comme peau de chagrin : on passerait d’un retraité pour deux actifs en 2040 à un pour 1,6 en 2070. Derrière ces projections apparaît également une réalité longtemps sous-estimée : la France ne vieillit pas seulement parce que l’on vit plus longtemps ; elle vieillit aussi parce que l’on fait moins d’enfants…

Les secondes données, qui ont largement fuité, sont celles que le Conseil d’orientation des retraites (COR) publiera jeudi prochain. Selon ce baromètre annuel, le déficit des retraites est désormais prévu à 2,4 % du PIB en 2070, contre 1,4 % dans le rapport de l’an dernier. La prévision de déficit à moyen terme – 2030 et 2045 – reste stable, à 0,2 % et 0,9 % du PIB. "Ces simulations ont une vocation exclusivement pédagogique et ne constituent en aucune manière des propositions de réforme", précise la version provisoire du rapport, qui avance toutefois qu’il faudrait augmenter l’âge moyen de départ pour atteindre "67,6 ans en 2070"… Comme l’an passé, les syndicats devraient dénoncer un rapport du COR "orienté" – le président du Conseil, Gilbert Cette, ayant été un soutien d’Emmanuel Macron en 2017. D’autres critiqueront une dramatisation excessive et contesteront l’idée qu’une solution seulement comptable puisse l'emporter sur la pénibilité, les carrières hachées et la santé au travail.

Reste que les chiffres de l’Insee et du COR nous placent collectivement au pied du mur. Depuis les années 1990, les réformes paramétriques du système de retraites, jouant sur l’âge de départ et la durée de cotisation, se sont enchaînées comme autant de rustines jugées injustes par une part croissante de la population sans jamais parvenir à clore durablement le débat. Toute la question est désormais de savoir comment adapter un système conçu pour une France jeune à un pays qui vieillit rapidement, tout en préservant la solidarité qui constitue l’un des piliers de notre modèle social.

Abandon d’un âge de départ, prise en compte de nouveaux critères de pénibilité, introduction d’une dose de capitalisation, recherche de nouveaux financements, mise à contribution des retraités les plus aisés, retour de l’idée d’une retraite à points, suppression ou maintien de régimes spéciaux pour certaines professions…

De multiples leviers sont activables, de nombreuses pistes sont possibles. La campagne présidentielle est à même d’ouvrir un débat sérieux sur les retraites, qui imaginerait non pas le système tel qu’il pourrait tenir le temps d’un quinquennat, mais bien celui qui permettra à une France inéluctablement plus âgée de préserver l’un des fondements de son pacte social.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 10 juin 2026)

 

Nouvelle servitude volontaire

IA


Depuis l’arrivée d’outils comme ChatGPT, pas un secteur de la société n’a été épargné par l’irruption de l’intelligence artificielle et des bouleversements qu’elle provoque dans le monde du travail, dans notre vie quotidienne et bien sûr à l’école. Comme toute technologie émergente, les jeunes s’en sont très vite emparés, voyant là une façon bien pratique de déléguer leurs devoirs à l’IA. Il est vrai que ChatGPT, Claude, Gemini ou Mistral excellent dans le résumé ou la rédaction de textes. Et pour cause, rappelons que ces outils ont moins à voir avec une intelligence qu’avec de simples probabilités mathématiques. Derrière le mythe de l’intelligence artificielle se cache, en effet, une réalité plus prosaïque. Ces outils ne raisonnent pas ; ils calculent.

Entraînés sur de colossales bases de données – dont beaucoup ont été construites au mépris du droit d’auteur par le pillage de livres ou d’articles – les larges modèles de langage (LLM) sont ainsi capables de prédire quel est le meilleur mot qui doit suivre le précédent. Au final, et pour peu qu’on maîtrise l’art du prompt, l’IA peut fournir des textes pertinents, orthographiquement et grammaticalement corrects. Et au fur et à mesure de l’amélioration des outils des nouveaux géants du numérique, il devient de plus en plus difficile de déterminer si tel texte provient d’une IA ou de la seule réflexion d’un humain.

Pour l’école où se forgent l’esprit critique, l’apprentissage de l’écriture et la compréhension des grands textes, l’IA brouille les cartes, d’autant plus que 40 % de la note du baccalauréat provient du contrôle continu, donc de devoirs faits à la maison où l’élève peut à loisir utiliser l’IA. Seules la perspicacité et l’expérience des professeurs permettent encore de confondre les tricheurs, par exemple en leur demandant d’expliciter un concept ou une citation. Tâche difficile pour les élèves, car les IA inventent parfois de toutes pièces des citations inexistantes et assurent avec aplomb qu’elles ont été prononcées. C’est précisément là que réside la limite des IA que les élèves doivent apprendre à connaître et à maîtriser. Et pour cela, il faut avoir aiguisé son esprit critique, avoir appris à raisonner par soi-même plutôt qu’à attendre un texte craché par l’IA sans rien faire, et apprendre à écrire soi-même en y mettant sa patte, sa personnalité, autrement dit son humanité.

Car la question posée à l’école dépasse largement le cadre scolaire. Une génération habituée à déléguer sa rédaction à une machine risque demain de déléguer aussi son information, son jugement ou ses choix. À force de confier aux algorithmes le soin de penser à notre place, c’est notre autonomie intellectuelle qui pourrait progressivement s’éroder. Face à l’illusion de la facilité, il faut que les élèves se confrontent à la réalité de la complexité. En sachant exactement comment fonctionnent les IA, quels en sont les biais, les limites, les dérives, ce qu’on peut attendre et ne surtout pas attendre d’elles. Cette inquiétude dépasse d’ailleurs largement le monde éducatif.

Dans sa récente encyclique "Magnifica Humanitas", le pape Léon XIV met en garde contre une société où la technologie deviendrait une nouvelle "tour de Babel", dominée par la puissance, la surveillance et l’illusion de toute-puissance, et appelle à désarmer l’IA. Mais dans une société qui a déjà profondément adopté l’IA au point qu’on pourrait y voir une nouvelle servitude volontaire, ce n’est pas tant désarmer l’IA qu’il faut entreprendre, que d’armer intellectuellement ceux qui l’utilisent. Car la véritable bataille n’est sans doute pas technologique. Elle est éducative, culturelle et démocratique. Et l’école a là – si on lui en donne les moyens – un rôle majeur à jouer.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 3 juin 2026)


Sciences et fantasmes

 

espace

 

Il fallait bien que cela arrive. Dans une Amérique traversée par les théories complotistes, les outrances des réseaux sociaux et la défiance envers toute forme d’autorité scientifique, Donald Trump a trouvé un nouveau carburant politique : les OVNI. Ou plutôt les UAP, leur appellation bureaucratique moderne, sans doute plus compatible avec les codes du Pentagone. Alors Washington déclassifie. Des dizaines de documents. Des "orbes lumineux". Des "disques volants". Une apparition ressemblant à "l’œil de Sauron", référence au "Seigneur des anneaux". Le vocabulaire est à mi-chemin d’un rapport militaire et d’une convention de science-fiction. L’Amérique adore cela : le secret, le mystère, la sensation permanente qu’un gigantesque complot se cache derrière les rideaux de l’État fédéral – le deep state, l’État profond cachottier…

Et Donald Trump connaît parfaitement cette mécanique. En promettant "la transparence", il offre au public exactement ce qu’il attend : l’illusion qu’on lui révèle enfin ce qu’on lui cachait depuis toujours. Peu importe que le Pentagone lui-même rappelle depuis des mois qu’aucune preuve crédible d’origine extraterrestre n’existe. Peu importe que la plupart des phénomènes étudiés soient finalement des ballons, des drones, des satellites ou de simples erreurs d’identification. Le doute suffit. Le doute nourrit l’attention. Et l’attention nourrit la politique.

Le paradoxe est presque cruel. Car au même moment, l’administration Trump poursuit méthodiquement sa guerre contre les institutions scientifiques américaines. Les universités voient leurs financements amputés. Les agences de santé publique comme les CDC subissent coupes budgétaires et pressions politiques. Les chercheurs climatiques deviennent suspects. La parole scientifique, elle, est continuellement relativisée, contestée ou noyée dans le vacarme numérique. Autrement dit : on célèbre les archives sur les extraterrestres pendant qu’on affaiblit les laboratoires capables d’expliquer le réel. Cette contradiction dit quelque chose de profond sur notre époque et sur l’Amérique de Trump. La science exige du temps, du doute méthodique, des protocoles, des vérifications. Le sensationnalisme, lui, produit un résultat immédiat. Une vidéo floue d’un objet dans le ciel circulera toujours mieux qu’une étude scientifique de cent pages. Une rumeur sur une base secrète captera davantage l’attention qu’un rapport sur la désinformation numérique ou les risques climatiques.

Le danger n’est pas de s’intéresser aux phénomènes aériens non identifiés. Après tout, tout État sérieux doit surveiller son espace aérien et enquêter sur ce qu’il ne comprend pas immédiatement. Le problème commence lorsque le mystère devient un produit politique et médiatique plus rentable que la connaissance elle-même. Pendant ce temps, ailleurs, des scientifiques tentent encore de faire leur travail. En France, le Geipan du Cnes analyse depuis des années les signalements d’objets inexpliqués avec une approche froide, technique, souvent décevante pour les amateurs de soucoupes volantes. Et c’est précisément cela, la science : accepter que la réalité soit parfois beaucoup moins spectaculaire que les fantasmes.

Au fond, l’affaire des OVNI version Trump raconte moins notre fascination pour les extraterrestres que notre difficulté croissante à distinguer information, divertissement et propagande. Plus le monde devient complexe, plus la tentation du récit simple et spectaculaire grandit – et les populistes l’ont bien compris. Or plus que jamais, les démocraties auront besoin de science solide, de recherche indépendante et d’esprits capables de vérifier les faits. Pas de nouvelles soucoupes médiatiques lancées pour occuper le ciel politique.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 26 mai 2026)

 

A table citoyens !

banquet


 
 De quoi le "Canon français" est-il le nom ? Celui d'un "repas entre copains" comme le martèlent ses deux fondateurs, d'un banquet géant célébrant la convivialité à la française, d'un rendez-vous où les bons produits locaux sont mis en avant ? Ou d'un rendez-vous savamment pensé par des as du marketing où le ticket d'entrée paraît exorbitant par rapport à la qualité des mets servis, qui laisserait à désirer selon de nombreux témoignages, où le côté franchouillard aimante, d'évidence, des sympathisants de la mouvance identitaire qui savent pouvoir se retrouver entre eux, au point que certains se laissent aller à proférer des insultes racistes et à faire des saluts qui ressemblent tout de même furieusement à des saluts nazis ?
 
 

De quoi le "Canon français" est-il le nom ? Celui d'un "repas entre copains" comme le martèlent ses deux fondateurs, d'un banquet géant célébrant la convivialité à la française, d'un rendez-vous où les bons produits locaux sont mis en avant ? Ou d'un rendez-vous savamment pensé par des as du marketing où le ticket d'entrée paraît exorbitant par rapport à la qualité des mets servis, qui laisserait à désirer selon de nombreux témoignages, où le côté franchouillard aimante, d'évidence, des sympathisants de la mouvance identitaire qui savent pouvoir se retrouver entre eux, au point que certains se laissent aller à proférer des insultes racistes et à faire des saluts qui ressemblent tout de même furieusement à des saluts nazis ?

Les deux fondateurs du "Canon français", Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse et Géraud du Fayet de La Tour, qui ne ratent jamais une occasion de rappeler leurs débuts dans l'aventure des banquets géants, se défendent et voient dans les critiques qui leur sont adressées des pisse-froid et des aigris qui monteraient en épingle les incidents pour nuire à leur réputation. Surtout, les deux aristocrates se défendent de faire de la politique, affirmant simplement vouloir "apporter de la joie et des sourires chez les gens".

Et pourtant, c'est bien le milliardaire catholique conservateur Pierre-Édouard Stérin, qui expliquait récemment au New York Times être "plus à droite que l'extrême droite", qui a investi dans l'entreprise qui détenait le Canon français. Le même Stérin que l'on retrouve aussi dans l'association "Les plus belles fêtes de France", au point que de nombreux élus se sont retirés de ce label devenu embarrassant... D'évidence, l'une et l'autre des manifestations participent bien d'un récit identitaire et profondément politique.
Et il n'y a finalement rien d'étonnant, car les banquets, depuis l'Antiquité, ont toujours eu une dimension politique.

Dans la Grèce antique déjà, les banquets étaient des lieux où l'on parlait de la cité autant que l'on mangeait. Chez les Romains puis au Moyen Âge, ils servaient à afficher la puissance, à sceller des alliances et à mettre en scène un ordre social. Plus tard, pendant la Révolution française puis sous la monarchie de Juillet, les grands banquets politiques devinrent même des outils de mobilisation populaire, au point d'accompagner la crise révolutionnaire de 1848. La IIIe République en fera ensuite des symboles d'unité nationale et républicaine.

Il faut donc être bien naïf – ou feindre de l'être – pour prétendre que les gigantesques tablées du "Canon français" seraient dénuées de toute portée idéologique. Manger ensemble n'est jamais totalement neutre. On choisit toujours avec qui l'on trinque, ce que l'on célèbre, les symboles que l'on convoque et le récit national que l'on veut raconter. Derrière la nappe à carreaux, les chants paillards et les grandes tablées, il y a ici une vision de la France, de son identité et de ses frontières culturelles.

Ce constat ne doit pas, en tout cas, conduire à abandonner les banquets à ceux qui les instrumentalisent. À un an de la présidentielle, dans une France fragmentée où les réseaux sociaux ont remplacé les conversations et où chacun s'enferme dans sa bulle idéologique, il faudrait au contraire renouer avec l'esprit des banquets républicains. Des lieux où l'on débat, où l'on confronte des idées, où l'on apprend à écouter ceux qui ne pensent pas comme soi. Cela peut commencer dans les villages, les associations, les fêtes locales... et jusque dans les repas familiaux du dimanche. Car une démocratie qui ne sait plus discuter autour d'une table finit toujours par se déchirer ailleurs.

 
 
 

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 23 mai 2026)

 
 

Pas de fatalité

docteur


 

Ce n’est pas la première fois que l’on parle des "déserts médicaux" et des difficultés d’accès aux soins des Français dont beaucoup peinent à trouver des rendez-vous médicaux au point parfois d’y renoncer. Ces dernières années, de multiples enquêtes, des rapports parlementaires, des sondages auprès des patients et des professionnels de santé ont montré l’étendue d’un problème généralisé qui ne concerne pas, comme on le croit trop souvent, uniquement les zones rurales mais aussi les grandes villes. Au point que le désert médical, dans son acception la plus large, concerne désormais de facto l’ensemble du territoire.

Depuis des années aussi, les gouvernements successifs et les élus locaux ont tenté de répondre à ce qui est l’une des principales préoccupations des Français, l’accès à la santé, pour laquelle ils sont prêts à se mobiliser. On a ainsi vu, notamment en Occitanie, les habitants d’un territoire défendre bec et ongles ici un hôpital de proximité ou une maternité, là se mettre en quatre pour attirer un médecin.

De la loi Hôpital, patients, santé et territoires (HPST) de 2009 au Plan territorial d’accès aux soins de 2017, du Pacte Territoires-Santé de 2012 au plan Ma Santé 2022 et jusqu’au Ségur de la santé post-Covid, sans oublier les maisons de santé largement soutenues par les collectivités locales comme en Occitanie, des initiatives ont été menées, des actions engagées, des crédits mobilisés et des réformes lancées, notamment celle mettant fin au numerus clausus. Mais les difficultés persistent.

L’enquête de la Fondation Jean-Jaurès à partir des données de Doctolib, la plateforme leader de prise de rendez-vous médicaux, confirme des éléments déjà connus mais élargit la focale. L’enquête confirme d’abord l’ampleur du malaise : 63 % des patients disent avoir déjà renoncé à chercher un rendez-vous et près d’un sur quatre s’est déjà rendu aux urgences faute d’avoir trouvé un créneau disponible.

Mais elle apporte surtout un enseignement plus profond et peut-être plus politique : la démographie médicale ne suffit plus, à elle seule, à expliquer les difficultés d’accès aux soins. Autrement dit, le problème n’est pas uniquement le manque de médecins ; il est aussi celui de l’organisation du système de santé lui-même. L’étude montre ainsi que certaines spécialités parviennent à réduire leurs délais malgré des effectifs limités grâce à une meilleure coordination entre professionnels, au travail aidé, à la téléconsultation ou à la télé-expertise. L’ophtalmologie, longtemps symbole des attentes interminables, a ainsi réussi à diviser par deux ses délais en quelques années. Une preuve qu’il existe des leviers concrets pour améliorer la situation sans attendre les effets lointains de la hausse du nombre de médecins formés.

Car derrière la question sanitaire se profile déjà une question de société. Dans une France qui vieillit rapidement, où le grand âge deviendra l’un des enjeux majeurs des prochaines décennies, garantir l’accès aux soins conditionnera autant la cohésion sociale que l’équilibre territorial. Il n’y a pourtant aucune fatalité au déclassement médical du pays. À condition, enfin, de considérer l’organisation des soins comme une politique stratégique au même titre que l’école, l’énergie ou les transports.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 21 mai 2026)

 

Jeu de dupes

 radar


La possibilité pour les maires d’installer des radars automatiques contrôlant la vitesse à partir de 2027 est-elle une vraie réponse au besoin de mieux sécuriser les routes ou un trompe-l’œil ? Partisans et opposants des radars vont évidemment mobiliser leurs arguments habituels, rodés depuis des années, mais l’affaire mérite qu’on s’y arrête.

D’abord en regardant les chiffres qui, incontestablement, appellent à l’action. En 2025, l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière (ONISR) a compté 3 513 tués sur les routes de France, un niveau en hausse de +2,4 % par rapport à 2024 mais globalement stable par rapport à 2019. Les routes hors agglomération concentrent la majorité des morts avec 61 % des tués, soit 1 981 décès. Vitesse, alcool, drogue, téléphone au volant demeurent les principales causes de mortalité routière ; il est donc légitime de vouloir mieux sanctionner les vitesses excessives, particulièrement sur les zones identifiées comme accidentogènes. Mais en ville, l’accidentologie relève souvent d’autres facteurs : comportements à risque, inattention, coexistence difficile avec de nouveaux usages de mobilité comme les trottinettes. La vitesse n’y est pas toujours centrale. Dès lors, permettre aux maires d’installer des radars ne sera pas la solution miracle.

Il y a ensuite, dans cette affaire, des questions de coût. Le prix d’achat d’un radar oscille entre 70 000 et 120 000 euros selon les équipements et les options technologiques, auxquels s’ajoutent l’installation et l’entretien. La facture grimpe vite et semble, d’évidence, hors de portée de nombreuses petites communes dont les budgets d’investissement sont limités : moins de 800 000 euros pour les communes de 500 à 2 000 habitants selon l’Association des maires de France (AMF). À l’heure où les priorités se multiplient, notamment face au changement climatique, beaucoup pourraient réfléchir à deux fois avant d’investir dans un radar. D’autant plus qu’elles ne maîtriseront ni totalement la décision finale d’installation ni les recettes générées. Les maires devront déposer une demande accompagnée d’une étude détaillée et attendre un avis favorable de la commission départementale de sécurité routière. Ensuite, les recettes des radars seront toujours collectées, elles, par l’État, qui ne rétrocédera aux collectivités que 20 % des amendes…

Au final, on se demande si, en autorisant les maires à installer sous conditions et sur leurs deniers des radars, l’État ne se donne pas bonne conscience à bon compte. Histoire de pouvoir dire qu’il associe pleinement les élus locaux, naguère méprisés lorsqu'Édouard Philippe avait décidé - seul - d’abaisser la limitation de vitesse de 90 à 80 km/h… Histoire aussi de s’exonérer partiellement de sa responsabilité régalienne alors qu’il ne peut plus financer des centaines de radars supplémentaires faute d’argent dans les caisses. Les élus ne s’y sont pas trompés et l’AMF avait émis un avis "défavorable" dès le débat sur la loi 3DS.

Car derrière le débat sur les radars se dessine une question plus large : celle de la place réellement laissée aux collectivités locales dans la France de demain. Sébastien Lecornu, dès sa nomination à Matignon, avait promis un "grand acte de décentralisation" aux élus locaux qui ne cessent de le réclamer depuis des années. Las ! Ces ambitions semblent avoir été sérieusement revues à la baisse pour laisser place à un projet de loi surtout technique, qui renforcerait avant tout l’autorité des préfets.

Ainsi, ces radars "municipaux" apparaissent moins comme un nouvel acte de décentralisation que comme celui d’un État adepte du jeu de dupes, qui délègue désormais ses contraintes budgétaires davantage que son pouvoir.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 17 mai 2026)


Le spectre du Covid

 

hantavirus

Des hommes et des femmes en combinaisons blanches ou bleues, harnachés et masqués devant des ambulances sur le tarmac d’un aéroport des Canaries ; le retour des infectiologues, virologues et médecins sur les plateaux des chaînes d’information en continu ; les déclarations rassurantes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et les réunions de crise des gouvernements européens pour répéter qu’il n’y a pas de crise. Tout, dans le foyer d’hantavirus qui a frappé le MV Hondius, rappelle les premières heures du Covid-19 qui avait mis le monde à genoux.

L’hantavirus, qui doit son nom à la rivière coréenne Hantaan après un premier épisode épidémique survenu pendant la guerre de Corée (1950-1953), n’est pas le coronavirus, rappelle à raison l’OMS. Son mode de transmission, sa contagiosité et sa dynamique épidémique sont très différents. Présent sur tous les continents, notamment en Asie et en Europe, il est surveillé dans les zones où il est endémique. Mais les images, elles, réveillent une mémoire collective encore à vif. Malgré ces différences, l’hantavirus rappelle les heures difficiles du Covid et suscite dans l’opinion une compréhensible inquiétude en raison de sa plus forte létalité et de l’absence de traitement comme de vaccin.

Il convient pour l’heure de conserver son sang-froid en attendant de voir l’évolution de la situation. Ce qui n’empêche pas de se poser la question de notre préparation et de savoir si les leçons de la pandémie du Covid ont réellement été retenues. Le Covid n’a pas seulement révélé la fragilité des systèmes de santé. Il a montré combien nos sociétés modernes demeurent vulnérables face aux crises biologiques globalisées. Après la pandémie, un consensus international s’était péniblement dégagé autour d’un traité mondial destiné à mieux préparer le monde aux futures pandémies qui ne manqueront pas d’émerger. Pour l’heure, les actes – et les financements – semblent peiner à suivre les bonnes intentions. On n’a pu que constater que les protocoles d’accueil des passagers du MV Hondius sont différents d’un pays à l’autre et aucunement harmonisés.

Cette crise révèle aussi l’affaiblissement inquiétant de la coopération sanitaire internationale, au moment même où les États-Unis du vaccinosceptique Robert Kennedy Jr. ont choisi de prendre leurs distances avec l’OMS. Les Centers for Disease Control and Prevention, longtemps considérés comme une référence mondiale en matière de santé publique, sont quasiment absents au grand dam de nombreux experts américains.

Surtout, ce médiatique foyer d’hantavirus du MV Hondius intervient quelques semaines à peine après le sommet One Health (Une seule santé) organisé à Lyon par la France. Ce sommet a rappelé que la santé humaine ne peut plus être pensée séparément de la santé animale et de l’état des écosystèmes. Changement climatique, perte de biodiversité, pollutions, zoonoses ou résistances antimicrobiennes sont désormais des phénomènes interconnectés qui exigent une réponse systémique. Derrière le foyer du MV Hondius, c’est en réalité la question de notre rapport au vivant qui ressurgit.

Depuis plusieurs années, les scientifiques alertent sur l’accélération des zoonoses favorisée par la déforestation, l’effondrement de la biodiversité ou encore l’intensification des échanges mondiaux. Si le sommet a proposé un calendrier d’actions, il s’est toutefois achevé sans mesure emblématique ni financements réellement sécurisés. Car les réponses à apporter impliqueraient de profonds bouleversements dans l’organisation de nos sociétés, dans l’agriculture et nécessiteraient des investissements massifs.

Pour l’heure, ni les uns ni les autres ne semblent véritablement engagés. Et derrière l’hantavirus se profilent peut-être déjà la prochaine crise sanitaire mondiale… et notre persistante incapacité à la prévenir.

Procès Jubillar : le temps qu'il faut

justice

 

L’affaire Jubillar est de retour. Cédric Jubillar, condamné l’an dernier en première instance à 30 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de sa femme Delphine, dont on n’a jamais retrouvé le corps, sera rejugé du 21 septembre au 16 octobre prochains devant la cour d’appel à Toulouse. Ce sera un nouveau procès, avec une nouvelle défense. Le plaquiste tarnais s’est, à la surprise générale, séparé de ses avocats qui l’assistaient de longue date et qui ont échoué à lui obtenir l’acquittement, pour un trio de choc : les Toulousains Mes Pierre et Guy Debuisson – avocats fils et père, configuration peu commune – et Me Frank Berton, ténor du barreau, familier des affaires pénales complexes, de l’affaire d’Outreau à celle de Florence Cassez ou aux attentats du 13 novembre 2015.

La complexité est effectivement de mise dans cette affaire Jubillar, véritable énigme qui passionne les Français depuis la disparition de l’infirmière tarnaise dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020. Pas de corps, pas de scène de crime, pas d’aveux, et un accusé qui, par son mutisme, ses maladresses, ses silences, ses attitudes, ses gestes, se retrouve souvent être son pire ennemi, et un client difficile pour ses avocats.

Si l’on ajoute la galerie de personnages – la mère, l’amant, le codétenu… – mais aussi les enfants de Cédric et la famille de Delphine, qui attendent et réclament la vérité, la couverture médiatique d’une ampleur rarement vue ces dernières années, et l’intérêt du public qui s’était déplacé en masse pour assister aux audiences de la cour d’assises du Tarn, ce second procès s’annonce comme un événement à même de marquer l’histoire judiciaire.

Cette forte médiatisation, cette curiosité des Français pour l’affaire, ont parfois été dénoncées ; elles montrent tout au contraire l’intérêt qu’attachent les citoyens au fonctionnement de la justice. Il est d’ailleurs plutôt sain que ce procès – et d’autres – permettent aux Français de comprendre comment fonctionne la justice française, pourquoi la procédure, et finalement le droit, sont complexes, parfois retors et exaspérants, et très éloignés de la justice des séries télé, surtout si elles sont américaines.

Ce type de procès permet aussi de comprendre que le temps judiciaire est particulier, presque différent de celui qui s’écoule dans notre quotidien, et en tout cas à rebours du temps médiatique, notamment celui des chaînes d’information en continu.

Ce rapport au temps, que le second procès Jubillar va illustrer, secoue d’ailleurs actuellement l’institution judiciaire. Le garde des Sceaux Gérald Darmanin – qui semble si souvent nostalgique de son ancien ministère de l’Intérieur et a, à l’évidence, un agenda politique et médiatique à nourrir en amont de la présidentielle – a présenté une réforme de la justice criminelle qui, si elle était adoptée, ferait basculer la justice dans une autre dimension.

Votée par le Sénat mardi, cette loi veut notamment instituer un plaider-coupable en matière pénale – comme aux États-Unis – et faire en sorte qu’un jugement soit rendu après six mois d’enquête… au lieu de six ans. Pour réduire les délais d’attente, certes réels, qui engorgent les tribunaux, le ministre propose, de fait, une justice au rabais, plus expéditive, où le temps des débats serait contraint.

La réforme a logiquement soulevé un vent d’indignation chez les avocats, mais aussi chez certains magistrats. Pour raccourcir les délais, la justice peut bien sûr s’améliorer, se réformer, mais elle a surtout besoin de moyens humains, et non de sacrifier le temps nécessaire à la compréhension des affaires. "Un jugement trop prompt est souvent sans justice" disait déjà Voltaire, qui prévenait parfaitement de l’arbitraire des justices expéditives.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 20 avril 2026)

Ozempic : inquiétante dérive

 

ozempic

 

Mediator, Dépakine, Levothyrox, Distilbène, Vioxx… Autant de noms de médicaments qui résonnent douloureusement dans l’opinion publique car tous sont synonymes de scandale sanitaire. À cette liste noire pourrait bien être en train de s’ajouter l’Ozempic. Médicament injectable indiqué à l’origine pour traiter le diabète de type 2 chez l’adulte, l’Ozempic imite une hormone digestive qui aide à réguler la glycémie, ralentit la vidange de l’estomac et… diminue la sensation de faim. Un effet qui peut entraîner une perte de poids significative chez certains patients.

Cet effet secondaire fait que ce médicament est de plus en plus prescrit ou demandé pour perdre du poids alors qu’il n’est pas autorisé comme médicament « anti-obésité ». Cette demande de patients, parfois très jeunes, en souffrance ou mal à l’aise avec leur corps, est exacerbée par les réseaux sociaux où des influenceurs vantent sans fard leur nouvelle silhouette obtenue grâce à des injections d’Ozempic. Comme s’il s’agissait d’une pratique « esthétique » aussi banale que de prendre des vitamines.

Sauf que l’Ozempic est un médicament avec des effets secondaires nombreux. L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et l’Assurance maladie ont bien alerté sur ces mésusages et mis en place un renforcement du contrôle des prescriptions pour limiter les abus. Mais rien ne semble réellement endiguer le phénomène. Car depuis 2019, 1 600 cas graves, dont 65 décès, ont été notifiés à l’ANSM. Sa dernière enquête nationale de pharmacovigilance montre que 376 cas graves et 19 décès ont été signalés entre août 2023 et janvier 2025. De quoi s’interroger : les risques auraient-ils été sous-évalués par le laboratoire Novo Nordisk, fabricant de l’Ozempic ?

Me Pierre Debuisson en est convaincu. Alerté par une trentaine de patients victimes d’effets secondaires graves, l’avocat toulousain prépare une action collective contre le laboratoire. Un affrontement judiciaire qui s’annonce aussi déséquilibré que symbolique, entre des patients isolés et un géant pharmaceutique mondial. Un combat assurément de longue haleine contre un géant pharmaceutique qui, n’en doutons pas, mobilisera une armée d’avocats pour défendre autant sa réputation que ses profits. Mais un combat qui rappelle ceux menés dans d’autres affaires, notamment celle du Mediator, lui aussi détourné à grande échelle pour maigrir et qui a causé des dizaines de milliers de malades et plusieurs centaines de décès avant d’être retiré.

Au-delà des drames que vivent les victimes et leurs proches, ces affaires interrogent sur le rôle des autorités sanitaires, qui doivent concilier protection des patients et accès aux innovations pour les vrais malades, intérêts économiques de l’industrie pharmaceutique et demandes politiques, situation nationale et cadre international. Les autorités peuvent limiter et encadrer les usages détournés d’Ozempic, mais plusieurs failles « structurelles » de l’architecture juridique, médicale et numérique font qu’elles ne peuvent pas les supprimer complètement.

Reste à savoir s’il ne serait pas temps de s’attaquer à ces failles, qui tiennent à la liberté de prescription, aux limites de la traçabilité et à la fragmentation des responsabilités entre acteurs publics et privés. Reste surtout à savoir si l’on continuera à traiter ces dérives comme des accidents isolés… ou si l’on acceptera enfin de voir ce qu’elles révèlent : un système où l’innovation va plus vite que la vigilance, et où la santé publique arrive trop souvent après les dégâts.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 avril 2026)

 
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Bonheur et fierté

 

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Dans une actualité internationale qui ne prête guère à sourire, entre la guerre en Ukraine qui dure depuis bientôt cinq ans, les tensions au Moyen-Orient, le poison lent de l’affaire Epstein et les décisions brutales de Donald Trump aux conséquences en cascades, le départ prochain de l’astronaute française Sophie Adenot et de ses co-équipiers vers la station spatiale internationale (ISS) apparaît comme une vraie respiration et, pour chacun d’entre nous, à la fois un moment de bonheur partagé et de fierté nationale.

Le bonheur, c’est bien sûr celui de cette pilote d’essai d’hélicoptère de 43 ans dont le rêve d’espace remonte à son adolescence, encouragée par son grand-père, lorsqu’elle ornait sa chambre de posters de fusées sur le pas de tir du mythique Cap Canaveral. Le sourire qu’elle affiche à quelques heures de son décollage est assurément contagieux. Il est l’aboutissement du difficile parcours scientifique et aéronautique sans faute d’une excellente élève évidemment, qui a rejoint un escadron spécialisé dans les missions de recherche et de sauvetage au combat, notamment en Afghanistan.

Mais ce sourire-là est aussi celui de la deuxième Française à aller dans l’espace, trente ans après Claudie Haigneré, qui conserve une place à part dans le cœur des Français et dans le panthéon de nos astronautes aux côtés de Jean-Loup Chrétien, Patrick Baudry et bien sûr Thomas Pesquet. Sophie Adenot, avec émotion, a d’ailleurs rendu hommage à son aînée, qui l’assure en retour dans nos colonnes de son admiration réciproque.

Sophie Adenot a confié que, comme Claudie Haigneré, elle espérait inspirer les générations à venir, et notamment les jeunes filles, qui hésitent parfois encore trop souvent à tenter des carrières scientifiques. Son « formidable exemple » peut être un utile déclencheur comme l’a souligné Emmanuel Macron.

À côté de ce bonheur, c’est aussi la fierté – légitime – des Français qui se manifeste. À l’heure où, dans classe politique, certains ressassent ad nauseam et contre la réalité l’idée que la France vivrait un déclassement sans fin, que nous ne compterions plus pour rien, ni en Europe ni dans le monde, la mission de Sophie Adenot apporte un cinglant démenti. À travers elle, la France montre qu’elle est une puissance spatiale de premier rang qui compte dans ce secteur bouleversé par l’arrivée des acteurs privés du New Space.

Deuxième contributeur de l’Agence spatiale européenne, notre pays représente environ 50 % du chiffre d’affaires spatial européen et près d’un tiers des emplois du secteur. Le Centre spatial guyanais de Kourou assure l’accès autonome à l’espace pour l’Europe et la France est, avec le CNES et ses champions Airbus Defence & Space, Thales Alenia Space, Safran/ArianeGroup ou Arianespace, le partenaire clé des grands programmes comme Ariane, Galileo, Copernicus, etc.

La mission de Sophie Adenot est ainsi à la fois l’apogée d’un destin personnel inspirant pour les jeunes générations mais aussi la poursuite d’une aventure politique, scientifique, industrielle et éminemment humaine qui n’est pas près d’arrêter de nous faire vibrer et rêver.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 10 février 2026)

Pari risqué

 

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Une décision pragmatique ou un renoncement dangereux ? En décidant hier de revoir à la baisse son objectif ambitieux d’interdire totalement la commercialisation de voitures thermiques en 2035, afin d’atteindre la neutralité carbone en 2050, l’Union européenne vient de trancher une épineuse question, espérant ainsi soulager son industrie automobile en souffrance face à la concurrence agressive de la Chine et, dans une moindre mesure, face aux surtaxes douanières américaines.

L’UE assure qu’elle ne renonce pas à son objectif, mesure phare du Pacte vert européen aujourd’hui ciblé par tous ceux qui veulent détricoter ses mesures environnementales. Elle avance qu’il s’agit simplement d’être « flexible » et elle liste toute une série de conditions avec lesquelles les constructeurs européens vont devoir composer pour vendre, après 2035, des voitures thermiques. Ils devront ainsi bien réduire de 90 % les émissions de CO2 de leurs ventes par rapport aux niveaux de 2021, et compenser les 10 % d’émissions restantes. Reste que cette décision, réclamée par les constructeurs qui jugeaient l’échéance de 2035 intenable, sonne comme un aveu d’échec pour une industrie qui a longtemps été leader mondial, en ventes et en technologies. Pire, elle ressemble à un cautère sur une jambe de bois, car rien ne dit qu’avec cet « assouplissement », les constructeurs européens seront prochainement en meilleure posture face au rouleau compresseur chinois…

Dans son rapport sur la compétitivité européenne en 2024, Mario Draghi, l’ancien patron de la Banque centrale européenne, avait déjà posé les termes de l’équation, un vrai dilemme stratégique pour l’Europe : importer des véhicules électriques chinois bon marché pour atteindre ses objectifs climatiques ou protéger et reconstruire une base industrielle européenne dans l’automobile et les technologies propres. Le rapport reliait par ailleurs directement l’automobile électrique à la question des dépendances stratégiques (batteries, lithium, cobalt, etc.) et appelait à des partenariats industriels européens, à une sécurisation des approvisionnements et à une politique économique extérieure plus offensive. On en est loin…

Hier l’UE a bien annoncé des mesures pour « verdir » les flottes d’entreprises ou pour instaurer une « préférence européenne » obligeant les industriels bénéficiant de financements publics à se fournir en composants « made in Europe », mais on sent bien que l’« assouplissement » ne va pas dans le sens de l’histoire et que la Chine a déjà pris une importante longueur d’avance. Elle contrôle toutes les étapes (métaux rares, batteries, électronique) et propose des voitures qui n’ont plus rien à envier en termes de qualité aux meilleurs véhicules premium européens.

Tout est-il perdu pour autant ? Non, à condition que les Européens sortent de la naïveté en n’hésitant pas à mettre en place des barrières réglementaires, et, comme le préconisait Mario Draghi, investissent massivement dans leur réindustrialisation, dans leurs infrastructures électriques (production, bornes…) et arrivent à proposer des voitures électriques abordables. En décidant un sursis pour le thermique plutôt qu’une accélération dans l’électrique, l’Europe fait un pari. Un pari risqué.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 17 décembre 2025)

 

D'intérêt général

 

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« La société politique contemporaine : une machine à désespérer les hommes » déplorait Albert Camus. Et il est vrai que lorsque l’on regarde les débats parlementaires autour du budget, il y a de quoi se désespérer. Entre les stratégies à trois bandes des uns et des autres, les petites mesquineries qui consistent à déposer des centaines d’amendements pour retarder les débats ou empêcher un vote, les oukases des uns pourtant largement sanctionnés lors des législatives de 2024 ou les diktats des autres qui ne disposent d’aucune majorité, les citoyens peuvent légitimement se demander où est passé le sens de l’intérêt général. Pas étonnant que plus de huit Français sur dix estiment que les responsables politiques agissent pour leurs intérêts personnels, selon la dernière enquête « Fractures françaises » d’Ipsos, et qu’à peine 20 % font confiance aux députés ou à l’Assemblée nationale.

Et pourtant, le sens de l’intérêt général existe, traverse les divergences politiques et parvient à arracher des compromis voire des accords. On le voit lorsque le pays est face à des crises graves ; mais on le voit aussi pour le quotidien des Français. À cet égard, le succès du dispositif des Maisons France Services en est un parfait exemple. Prolongeant les Maisons de services au public (MSAP) créées par la loi NOTRe de 2015, le label « France services » est lancé fin 2019 par circulaire, puis consolidé par la loi 3DS avec des exigences en termes d’accessibilité, d’horaires d’ouverture, de qualité d’accueil et de présence de conseillers polyvalents. Le principe est simple : réunir en un seul lieu, à 20 minutes maximum en voiture de son domicile, un accompagnement « de premier niveau » pour les démarches relevant d’au moins 12 grands opérateurs nationaux (CAF, Assurance maladie, retraite, impôts, France Travail, MSA, La Poste, etc.).

Dans les zones rurales où les antennes de ces services ont disparu car trop coûteuses pour les pouvoirs publics, les Maisons France Services apportent une vraie solution. La demande est d’ailleurs là : environ 900 000 à 1,2 million de démarches sont accompagnées chaque mois, soit plus de 10 millions par an au minimum, et le taux de satisfaction atteint 96 % avec la grande majorité des demandes résolues en une seule visite. À l’heure où l’administration multiplie la dématérialisation de ses procédures, les Maison France Services apportent un indispensable lien humain à tous ceux qui sont moins ou pas à l’aise avec les applications ou sites web. Avec 2 800 Maisons et 144 bus itinérants, le dispositif est salué par la Cour des comptes, notamment, qui note que le maillage territorial très dense contribue à réduire le sentiment d’abandon et simplifie le parcours des démarches.

Si les Maisons France Services sont amenées à se développer encore, elles ne sont toutefois pas exemptes de critiques. Le reste à charge est important pour les collectivités, inégal selon les territoires, et avec un financement jugé fragile. Certains dénoncent aussi un « placebo de service public » qui arrive après que des services publics ont été brutalement fermés et qui pourrait accélérer la fermeture des services spécialisés. Des questions de lisibilité sur les missions des Maisons et la précarité des conseillers subsistent également.

Mais à l’heure où certains voudraient utiliser la tronçonneuse sur les services publics, les Maisons France Services, plébiscitées par les Français, montrent au contraire que l’État et les élus locaux, lorsqu’ils travaillent ensemble, peuvent développer des solutions réellement au service de la population et de l’intérêt général.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 29 novembre 2025)

 

Frais bancaires : la grande opacité

 

CB

Les banques françaises ont décidément un talent rare : celui de faire payer leurs clients pour ce qui, ailleurs bien souvent, relève du simple service. L’Observatoire des tarifs bancaires vient ainsi de montrer que les frais bancaires ont bondi de 3,1 % en un an, soit trois fois plus que l’inflation, ce que déplore à raison la vigilante association UFC-Que Choisir. Une hausse d’autant plus choquante qu’elle frappe indistinctement tous les clients, et notamment les plus modestes, au moment même où le secteur affiche des profits records.

Les frais de tenue de compte explosent : + 8,95 % en moyenne, certaines banques passant brutalement de la gratuité à 24 € par an ; moins de 10 % des établissements continuent de ne rien facturer. La gratuité devient l’exception. Et chaque avancée obtenue par les associations de consommateurs est aussitôt contournée par un nouveau tarif destiné à préserver les marges.

On comprend l’indignation de l’UFC-Que Choisir : le système s’est retourné contre ceux qu’il prétend servir. À l’heure où un algorithme boursier exécute des millions d’ordres en une fraction de seconde, comment justifier qu’un virement entre deux comptes d’un même client puisse encore générer des frais ? Comment expliquer qu’un découvert de quelques euros pendant deux jours puisse coûter dix ? Ce qui est gratuit dans les banques en ligne ou à l’étranger reste payant en France. Dans un monde où la vitesse de traitement est instantanée, cette lenteur tarifaire confine au cynisme. Les banques françaises savent trader à haute fréquence, mais facturent à bas rendement.

Plus grave encore : la relation client se délite. Huit Français sur dix n’ont pas tout à fait confiance dans les conseils de leur banque, et plus de la moitié se sont déjà sentis « arnaqués ». Les conseillers bancaires, pressés par des objectifs commerciaux, ne conseillent plus. Ils ne préviennent pas un client qui glisse vers le découvert, mais lui envoient la facture qui en découle.

Cette dérive appelle une réaction. L’Assemblée nationale s’en est saisie avec une proposition de loi pour interdire les frais d’incidents bancaires, ces minima forfaitaires appliqués aux découverts, même autorisés. Un geste nécessaire, mais tardif. Car il ne s’agit pas seulement de plafonner des abus : c’est la logique même du rapport entre banques et clients qu’il faut repenser. Les clients ne veulent plus être des sources de revenus passifs, mais des partenaires écoutés et respectés.

La révolution viendra, que les banques le veuillent ou non. Les cryptomonnaies, les stable coins ou la finance décentralisée esquissent déjà un autre modèle, instantané, transparent et moins coûteux. Les banques traditionnelles, longtemps protégées par leur poids institutionnel, ne peuvent plus ignorer cette lame de fond. Si elles ne comprennent pas que la confiance ne se facture pas, d’autres se chargeront de la regagner à leur place. L’histoire économique est pleine de géants déchus qui n’ont pas su entendre le grondement du changement…

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 20 octobre 2025)

L'intime conviction

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Après quatre semaines d’audiences, l’un des plus médiatiques procès de ces dernières années s’achève aujourd’hui devant la cour d’assises du Tarn. Dans quelques heures, Cédric Jubillar, accusé du meurtre de sa femme Delphine, disparue dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020, connaîtra son sort, entre la réclusion criminelle que les procureurs ont requis contre lui pour trente ans, en dépit de l’absence de corps, ou l’acquittement qu’ont plaidé hier les deux avocats du peintre-plaquiste.

On peut d’abord se féliciter de la façon dont ces quatre semaines de procès ont été organisées et remarquablement conduites par la présidente Hélène Ratinaud. À l’heure où la justice est attaquée de toutes parts, ou certains estiment que l’État de droit n’est « pas intangible », où des magistrats sont menacés, parfois de mort, pour avoir simplement appliqué la loi, le procès Jubillar a démontré que la justice française se rend dans des conditions dignes, respectueuses et sereines, loin de tout emballement ou toutes pressions médiatiques ou politiques. C’est une leçon qu’on ne peut pas ne pas évoquer.

Ces quatre semaines intenses ont été marquées par des moments forts – les témoignages poignants des proches et de la famille de Delphine, celui de la mère de l’accusé ou les paroles des enfants lues par leurs avocats – et des rebondissements – le numéro de téléphone de l’amant copié-collé par un gendarme ou les expertises techniques sur les lunettes de Delphine. Dans son box, l’énigmatique Cédric Jubillar a maintenu son innocence — « je ne l’ai pas tuée, je le martèlerai jusqu’au bout » – sans qu’aucune émotion ne semble percer de son visage de cire ni de ses paroles.

Ce matin, les six jurés se réuniront et reviendront sur ces quatre semaines de procès. Que vont-ils en retenir pour forger leur intime conviction, « avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre » selon le serment qu’ils ont prêté en s’installant dans le prétoire du tribunal d’Albi le 22 septembre dernier ? Les moments forts, les paroles des témoins, des experts, de l’accusé, le réquisitoire des avocats généraux, les plaidoiries des parties civiles ou de la défense ? Ou encore l’ambiance si particulière d’un procès d’assises où se pressaient 300 journalistes accrédités pour en suivre les débats ?

Il y a là une part de mystère car rien n’est écrit à l’avance, rien n’est automatique. « La conviction des jurés se forge beaucoup sinon définitivement au cours des débats. La plaidoirie rassemble les derniers arguments, permet de réfuter la démonstration de l’avocat général mais il arrive souvent qu’en réalité la conviction soit faite avant même que commence l’heure de l’éloquence », avait raconté Robert Badinter, le ministre de la Justice qui abolit la peine de mort, mais qui fut avant cela le grand avocat pénaliste d’accusés qui risquaient alors la peine capitale.

Ce matin, les jurés vont devoir dire si Cédric Jubillar a tué son épouse et si oui quelle peine il mérite. Cette responsabilité-là est écrasante ; tamiser les certitudes et les doutes est immensément complexe ; et tenir le destin d’un homme entre ses mains les marquera à vie. « Il est effrayant de penser que cette chose qu’on a en soi, le jugement, n’est pas la justice. Le jugement, c’est le relatif. La justice, c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre un juge et un juste », écrivait Victor Hugo dans « L’homme qui rit ». Ce matin, les jurés, citoyens ordinaires devenus acteurs d’un procès extraordinaire, ont la lourde tâche de tendre vers l’absolu et d’être justes…

(Editorial dans La Dépêche du Midi du vendredi 17 octobre 2025)

La tactique du moine-soldat

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En se définissant lui-même comme moine-soldat, Sébastien Lecornu avait attiré l’attention de l’opinion et des oppositions sur le côté moine – dévot du macronisme et disciple zélé du président de la République. Hier à l’occasion de son discours de politique générale devant l’Assemblée nationale, il vient de donner à voir son côté soldat et on mesure que le Premier ministre a sans doute retenu de son passage au ministère des Armées quelques leçons de tactiques militaires. Comme la défense élastique, qui consiste à céder temporairement du terrain à l’adversaire sans rompre la cohésion des forces pour préparer d’autres combats…

La suspension de la réforme des retraites, après l’abandon du recours à l’article 49.3 qui permet une adoption sans vote, peut ainsi être lue à cette aune. Totem du macronisme, seule réforme tangible du chaotique second quinquennat d’Emmanuel Macron, cette réforme est devenue le nœud gordien de la vie politique française au détriment de tant d’autres sujets capitaux pour l’avenir du pays. Adoptée sans débat et sans vote avec justement le 49.3, dénoncée unanimement par tous les syndicats pendant des semaines de manifestations monstres et de journées de grèves, contestée par une écrasante et constante majorité de Français, la réforme des retraites de 2023 est devenue – à tort ou à raison – le symbole d’un pouvoir arrogant, incapable d’écouter son peuple ni les partenaires sociaux.

Échaudés par l’interminable conclave concocté par un François Bayrou qui semblait désireux de gagner du temps et escomptait concéder seulement des modifications à la marge, les syndicats et les oppositions n’ont cessé de réclamer l’abrogation ou la suspension de la réforme honnie. Crise politique oblige, ils ont été rejoints par celle qui a donné son nom à la réforme, l’ancienne Première ministre Elisabeth Borne – un crime de lèse-majesté qui lui a coûté son poste gouvernemental – et même par le tout récent prix Nobel d’Économie Philippe Aghion, pourtant peu suspect d’anti-macronisme primaire.

En reculant sur la réforme des retraites, Sébastien Lecornu fait donc tout simplement preuve de sagesse… mais aussi d’habileté. En répondant favorablement aux exigences du PS, dont le groupe parlementaire avait la clé de la censure à l’Assemblée, le Premier ministre piège les socialistes : comment eux, qui se veulent parti de gouvernement, pourraient justifier une censure avant l’examen du budget puisque leurs exigences ont été satisfaites ? Et de fait, tout en revendiquant une victoire, ils ont été contraints hier d’annoncer qu’ils ne censureraient pas…

Ce joli coup de Sébastien Lecornu ne le préserve toutefois pas de la censure qui pourrait se jouer à quelques voix près. Une motion de censure transpartisane déposée par le groupe LIOT en mars 2023 avait été rejetée à 9 voix près… Jeudi, des frondeurs au PS, des francs-tireurs à droite, des électrons libres chez les non-inscrits, une partie des LIOT peuvent compléter le décompte jusqu’aux 289 voix nécessaires. Si demain, Sébastien Lecornu survit à la censure, nul ne dit qu’elle n’interviendra pas plus tard lorsqu’il faudra plonger dans un budget dont les principales mesures ressemblent furieusement à celles du budget Bayrou…

Le Premier ministre a martelé hier à plusieurs reprises « le gouvernement proposera, nous débattrons, vous voterez ». Manière peut-être de rappeler sa volonté de revenir – enfin – à cette démocratie parlementaire qu’Emmanuel Macron a trop souvent méprisée. Manière aussi de se préparer à un débat budgétaire qui aura tout, dans une Assemblée d’accord sur rien, d’une guerre d’usure…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 15 octobre 2025)


L'illusion du changement

 

Macron Lecornu

Après une semaine de psychodrame où l’on a vu un Premier ministre démissionner 14 heures après avoir dévoilé son gouvernement – un record – puis être renommé comme si de rien n’était quatre jours plus tard, il aurait été insupportable et ridicule pour une France à cran de patienter des jours pour connaître qui allait gouverner le pays. Par chance, Emmanuel Macron devant partir hier soir en Égypte, le calendrier n’a pas subi sa procrastination légendaire et le gouvernement Lecornu II a été présenté hier à 22 heures.

Une équipe accouchée au forceps tant la composition relevait du casse-tête : comment composer un gouvernement qui puisse éviter une motion de censure dès cette semaine, qui soit « libre » et exempt de personnalités dont l’agenda serait rivé sur la présidentielle de 2027 ? Comment bâtir une équipe crédible alors même que les partis qui composaient le « socle commun » sur lequel s’étaient appuyés Michel Barnier et François Bayrou ont été incapables de s’entendre, minés par les ambitions de leurs chefs et par les appétits de certaines personnalités francs-tireuses ? Et comment compter sur ces partis, fracturés par des divisions internes, particulièrement chez LR ?

Sébastien Lecornu – dont la bonne volonté est saluée par un sondage dans lequel il gagne 11 points de popularité – a donc tenté la seule option possible : celle du gouvernement technique. Ainsi après les gouvernements macronistes où il fallait « être fier d’être des amateurs » pour reprendre une expression d’Emmanuel Macron, après le gouvernement de poids lourds de François Bayrou dont on a vu la piètre efficacité, voilà le gouvernement d’experts, comme cela s’est pratiqué en Europe du Nord et en Italie.

Plusieurs hauts fonctionnaires se retrouvent ainsi appelés à la rescousse pour redresser le pays… si tant est qu’ils en aient le temps au vu de la menace de censure qui plane. Évidemment, un gouvernement technique peut être séduisant. Éloigné des luttes partisanes, il peut agir de manière plus rationnelle, peut-être plus neutre et donc dégager le consensus introuvable depuis 2024 voire 2022. Le problème est qu’un gouvernement technocratique est certes légitime mais bien peu démocratique puisqu’il ne traduit pas un choix électoral direct. En dépolitisant les décisions qu’il est amené à prendre, il finit aussi par travestir les règles politiques : un budget, une politique éducative ou économique, ne sont jamais neutres, elles traduisent des orientations politiques. Enfin, un gouvernement technique est loin d’être la garantie de faire barrage à l’extrême droite. En Italie, après le gouvernement technique de Mario Draghi, c’est Giorgia Meloni, issue du parti post-fasciste MSI qui est arrivée au pouvoir…

Mais le gouvernement Lecornu II n’est pas totalement technique et on retrouve des ministres qui étaient déjà en poste : Rachida Dati, Catherine Vautrin, Gérald Darmanin… même si d’autres – trop critiques ? – ont été brutalement limogés comme Elisabeth Borne. Comment dès lors expliquer aux Français que cette équipe baroque incarne vraiment la « rupture » promise sur le fond et la forme et non la continuité des politiques macronistes menées depuis 2017 ? Le moine-soldat de Matignon revisite ainsi la célèbre formule du Guépard – « Il faut que tout change pour que rien ne change » – mais propose davantage une illusion de changement ; « Pour que rien ne change, ne rien changer… »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 13 octobre 2025)

Meilleurs amis

 

chien

« Le chien est le meilleur ami de l’homme », selon le vieil adage populaire, mais l’inverse ne se vérifie pas toujours hélas. Il y a encore des hommes qui abandonnent leur animal comme un vieux jouet dont on se serait lassé. Les statistiques de la Société protectrice des animaux et des nombreuses associations de défense des animaux en France le montrent ainsi sans conteste : en dépit des campagnes de communication et de sensibilisation, chaque été près de 8 000 animaux sont abandonnés et recueillis dans des refuges débordés qui tiennent grâce à l’engagement remarquable de leurs salariés et bénévoles. Sur l’année c’est près de 40 000 animaux qui sont ainsi recueillis.

Et parmi ces animaux abandonnés se trouvent les chiens que l’on dit « dangereux », comprendre ceux que la loi catégorise en chiens d’attaque (catégorie 1), dont l’acquisition, la vente ou l’importation sont interdites et les chiens de garde et de défense (catégorie 2), qui doivent être déclarés en mairie, porter une muselière et être tenus en laisse. Des chiens « dangereux », qui, selon un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) sont impliqués dans environ 20 % des morsures graves en France.

Des affaires de morsures très médiatisées soulignent ainsi l’implication de ces chiens et la responsabilité de leurs propriétaires est pointée, avec l’idée qu’ « il n’y a pas de mauvais chiens, il n’y a que de mauvais maîtres ». Une assertion simpliste pour une réalité beaucoup plus complexe. Les études scientifiques montrent, en effet, que le comportement d’un chien résulte d’une interaction entre l’éducation, la socialisation et la qualité des interactions du chien avec l’humain, l’environnement dans lequel il vit, son âge et son état de santé, ou encore son patrimoine génétique. Le risque de voir un chien attaquer provient ainsi d’une combinaison complexe de facteurs où le propriétaire joue bien sûr un rôle déterminant, mais qui n’excluent ni l’hérédité ni l’environnement global du chien.

Dès lors, au-delà de la réglementation qui doit évidemment être scrupuleusement respectée et évaluée au fil des ans, c’est bien la sensibilisation sur laquelle on doit insister. Sensibilisation de tous – propriétaires, enfants, adultes – aux signaux de stress, d’inconfort ou de peur exprimés par les chiens et apprentissage des bons comportements à adopter. Sensibilisation des propriétaires aux bonnes pratiques pour socialiser leur chien dès son plus jeune âge, prévoir des moments de dépense physique et mentale suffisante, respecter ses routines et lui garantir un environnement stable.

Bref, ne pas considérer le chien comme un objet, un accessoire dont on se débarrasserait à la moindre contrariété ; pour, au final, être vraiment à la hauteur du meilleur ami de l’homme.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 12 octobre 2025)