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Éditos

La liberté en jeu

 

Gleizes

Là où la diplomatie et le bras de fer politique ont jusqu’ici échoué, le sport peut-il réussir à faire libérer le journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie depuis le 29 mai 2025 ? On le souhaite ardemment. En attribuant à notre confrère l’accréditation numéro 00980549 lui permettant de couvrir tous les matches de la Coupe du monde de football qui a débuté hier aux États-Unis, au Mexique et au Canada, le président de la FIFA, Gianni Infantino, a incontestablement posé un geste fort lors de sa conférence de presse à Mexico avant le match d’ouverture de la compétition. « Il y a un siège libre, celui du journaliste français Christophe Gleizes, qui est le seul journaliste sportif emprisonné dans le monde », a rappelé le patron du football mondial, comme pour souligner que la fête du ballon rond ne pouvait être pleine et entière avec le journaliste de So Foot maintenu dans les geôles algériennes.

Abdelmadjid Tebboune, président d’une nation qui voue une véritable passion au football, sera-t-il sensible à cet appel ? On veut le croire car c’est désormais de lui seul que dépend le sort de Christophe Gleizes depuis le désistement de son pourvoi en cassation, acté par la justice algérienne le 3 juin. Son rejet ouvre en effet la voie à une grâce présidentielle qui paraît aujourd’hui plausible.

D’abord parce que les relations entre Paris et Alger semblent s’être quelque peu réchauffées. En quelques semaines, Gérald Darmanin, Laurent Nuñez puis Alice Rufo se sont rendus en Algérie tandis qu’Emmanuel Macron recevait discrètement à l’Élysée, le 2 juin, le ministre algérien de l’Intérieur. Un dialogue prudent, encore fragile, mais qui tranche avec les tensions des derniers mois.

Ensuite parce que l’intervention de Gianni Infantino, tiers extérieur au contentieux franco-algérien, rappelle celle du président allemand Frank-Walter Steinmeier. C’est à la demande de ce dernier que le président algérien avait consenti, le 12 novembre 2025, à gracier et libérer immédiatement l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, détenu depuis près d’un an. Ce précédent démontre qu’Abdelmadjid Tebboune sait parfois saisir les occasions de décrispation diplomatique lorsqu’elles se présentent.

Enfin parce qu’avec la Coupe du monde, le motif même de l’incarcération de Christophe Gleizes, déjà contestable dès l’origine, apparaît plus fragile encore. Il faut rappeler que le journaliste a été arrêté puis condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » et « possession de publications dans un but de propagande nuisant à l’intérêt national » alors qu’il réalisait un reportage à Tizi Ouzou sur le club de la JS Kabylie. Une condamnation que Reporters sans frontières qualifie de « peine la plus lourde infligée à un journaliste français pour avoir exercé son métier depuis plus de dix ans ».

Chacun a bien compris que ces sept années de prison ont peu à voir avec la réalité du travail journalistique et beaucoup avec les tensions qui empoisonnent depuis des décennies les relations entre la France et l’Algérie. Soixante-quatre ans après l’indépendance, la mémoire de la guerre d’Algérie continue de peser sur une relation bilatérale où chaque crise réactive les blessures du passé. Entre l’ancienne puissance coloniale et l’ancien département français devenu nation indépendante, les querelles mémorielles nourrissent régulièrement les affrontements diplomatiques. Elles ne manqueront d’ailleurs pas de ressurgir des deux côtés de la Méditerranée à l’approche de la campagne présidentielle française.

Libérer aujourd’hui Christophe Gleizes, ce ne serait ainsi pas seulement libérer un journaliste injustement emprisonné, ce serait aussi libérer enfin l’espoir jamais parachevé d’une vraie réconciliation entre la France et l’Algérie. « Le football unit le monde », affirme la FIFA. Encore faut-il que ce monde laisse les journalistes raconter son histoire en liberté.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 12 juin 2026)