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Éditos

Affaire Jubillar : tout reconsidérer

 

jubillar

La justice a déjà connu ces séismes qui obligent à reprendre un dossier criminel depuis son origine. Des aveux tardifs, une rétractation, une trace ADN oubliée ou l’apparition d’un nouveau suspect peuvent soudain fragiliser ce que l’enquête et le procès semblaient avoir définitivement établi. Ces cas demeurent rares mais rappellent pourtant qu’en matière criminelle la vérité judiciaire n’est jamais totalement à l’abri d’un fait nouveau.

L’histoire judiciaire française en offre quelques exemples retentissants. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 1989 pour le meurtre de deux enfants à Montigny-lès-Metz, Patrick Dils fut finalement acquitté en 2002, après l’annulation de sa condamnation et la mise en cause de Francis Heaulme. Christian Iacono, condamné pour des viols dénoncés par son petit-fils, fut lui aussi acquitté en 2015 après la rétractation de celui-ci. Loïc Sécher, enfin, passa plus de sept années en prison avant d’être innocenté à la suite du revirement de son accusatrice.

L’affaire Jubillar est d’une tout autre nature. Dans les dossiers ci-dessus, le fait nouveau venait ébranler une culpabilité ; ici, il viendrait confirmer la responsabilité de celui qui proclamait son innocence, tout en bouleversant son récit judiciaire construit depuis la disparition de son épouse. La procédure se trouvait déjà à un tournant, avec la préparation du procès en appel de Cédric Jubillar, condamné en première instance par la cour d’assises du Tarn. La justice se retrouve désormais face à une situation presque sans précédent : reprendre l’enquête au moment même où elle s’apprêtait à rejuger l’accusé.

Tout reconsidérer à la lumière de ces aveux et de la découverte des ossements de Delphine Aussaguel, ensevelis dans un champ situé non loin du domicile du couple. Tout reconsidérer pour répondre aux questions demeurées sans réponse depuis sa disparition, mais aussi pour éclaircir les causes de sa mort, les circonstances précises du drame et les conditions dans lesquelles sa dépouille a été dissimulée. 

Toute une série d’éléments de l’affaire reviennent ainsi au premier plan : les lunettes cassées, les paroles de Louis, âgé de 6 ans au moment des faits, les données téléphoniques, les cris entendus par des voisins dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020, la position de la Peugeot 207 ou encore la couette découverte sur le canapé du salon à l’arrivée des gendarmes. Il faudra également reprendre une à une les déclarations de Cédric Jubillar, ses confidences à ses compagnes ou à ses codétenus, ses contradictions et les récits successifs derrière lesquels il a pu chercher à se cacher.

On mesure l’ampleur du travail qui attend désormais l’institution judiciaire. On mesure aussi ce que ce nouveau chapitre aura d’éprouvant pour les enfants de Delphine, sa famille et tous ceux qui vivent depuis des années dans l’attente d’une vérité.

La défense peut bien soutenir que le poids de la médiatisation aurait longtemps empêché Cédric Jubillar de parler. Ce récit ne doit pas faire oublier l’essentiel. Au centre de cette affaire, il ne doit rester ni la personnalité de l’accusé ni la stratégie de ses avocats, mais une femme disparue, privée de sépulture et réduite pendant près de six ans à une énigme criminelle. Delphine mérite désormais que toute la vérité soit établie et que justice lui soit enfin rendue.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 31 juillet 2026)

Cathédrale oubliée

FibreExcellence


C’était le 22 avril dernier, dans l’Allier. Emmanuel Macron prononçait un discours volontariste en faveur de la souveraineté industrielle de la France. Le chef de l’État présentait alors 150 "grands projets stratégiques", représentant plus de 70 milliards d’euros d’investissements et environ 30 000 emplois, comme les "cathédrales industrielles de l’indépendance française".

Son triptyque était clair : souveraineté, compétitivité et décarbonation. Le président promettait à ces projets une chaîne de commandement identifiable, un suivi préfectoral, des procédures accélérées et une mobilisation coordonnée des services publics. Ce qu’il appelait la "méthode Notre-Dame", en référence au cadre exceptionnel qu’il avait lui-même imposé pour reconstruire, en un temps record et à l’écart des lourdeurs administratives habituelles, la cathédrale parisienne.

Au regard des critères énoncés par Emmanuel Macron, Fibre Excellence, qui joue son existence ce jeudi, avait pourtant de solides arguments pour être considérée, elle aussi, comme une cathédrale industrielle. Ou, à tout le moins, comme un actif stratégique à protéger avec la même détermination.

Certes, le 22 avril, le chef de l’État évoquait surtout de nouveaux projets ou des extensions dans les secteurs censés dessiner la France de demain. Mais une politique de souveraineté industrielle digne de ce nom ne peut pas se limiter à accélérer la construction de nouvelles usines tout en laissant disparaître des capacités de production existantes, des salariés qualifiés, des réseaux de sous-traitants et des débouchés forestiers qu’il faudrait ensuite recréer à grands frais. Fibre Excellence, c’est précisément tout cela.

L’État peut-il sciemment laisser mourir l’une des dernières capacités françaises de production de pâte à papier ? Le président de la République et le gouvernement peuvent-ils célébrer la souveraineté industrielle tout en refusant à Fibre Excellence, à ses salariés, à ses sous-traitants et à tout un bassin d’emploi la possibilité de poursuivre une activité historique ?

La mobilisation des salariés, des syndicats, de la population et des élus locaux montre qu’un autre chemin est encore possible. L’ultime offre de reprise ne réclame pas seulement de l’argent public mais exige une décision politique. Car Fibre Excellence, frappée par une succession de crises depuis des années, semble avoir manqué de ce que le Président promet désormais à ses "cathédrales" : un pilotage précoce, une stratégie assumée et une coordination permettant d’agir avant qu’un dossier industriel ne soit réduit à une urgence de trésorerie…

Fibre Excellence n’est peut-être pas une cathédrale spectaculaire de l’intelligence artificielle, du lithium ou des semi-conducteurs. Mais elle est une cathédrale de la souveraineté matérielle : celle du bois, de la cellulose, du papier, de l’énergie biomasse et de l’aménagement forestier.

Le cas de Saint-Gaudens pose dès lors une question politique simple : à quoi sert de bâtir les industries de l’indépendance française si, dans le même temps, on ne sait pas empêcher la disparition d’une capacité nationale essentielle ?

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 30 juillet 2026)

 

Sidération

 

Incendie

On le sait – Paris Match en avait fait son slogan – le choc des photos pèse parfois davantage que le poids des mots dans notre mémoire collective. Chaque catastrophe finit ainsi par se condenser dans une image-symbole qui secoue les consciences. Les incendies majeurs qui ravagent la Gironde, émeuvent et sidèrent les Français ont désormais la leur, saisie par le photographe de l’AFP Maximilien Lamy.

On y voit deux vacanciers assis sous un parasol, presque imperturbables, contemplant au loin le cap Ferret dévoré par les flammes. « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », lançait Jacques Chirac en 2002, lors du sommet de la Terre de Johannesburg. Aujourd’hui, notre forêt brûle et nous contemplons notre propre impuissance, tels des touristes de la désolation, comme l’a justement souligné l’expert du GIEC François Gemenne.

Bien sûr, dans l’immédiat et loin des polémiques politiciennes, nous ne pouvons que soutenir les pompiers, ces soldats du feu qui montent au front pour circonscrire cet incendie majuscule. Bien sûr, nous ne pouvons qu’exprimer notre solidarité avec les sinistrés, évacués dans l’urgence grâce à la mobilisation des services de l’État. Bien sûr, nous souscrivons à la promesse d’Emmanuel Macron : « Nous reconstruirons, nous réparerons et nous serons présents aussi longtemps qu’il le faudra. » Et nous nous reconnaissons lorsque le président affirme que, dans ces heures où les flammes éprouvent notre pays, la France révèle un peuple uni qui se serre les coudes.

Mais tout cela ne suffit pas. Ne suffit plus.

En 2022, un incendie dans la même région avait profondément marqué les Français. Chacun avait alors juré qu’il faudrait tirer les leçons du drame pour ne jamais avoir à le revivre. Las ! Quatre ans plus tard, le même scénario se rejoue, peut-être en pire. Des mesures ont été prises, certes, mais elles n’ont manifestement pas été à la hauteur. Car, sitôt la catastrophe passée, l’oubli reprend ses droits et l’envie de tourner la page l’emporte sur la nécessité d’agir.

L’incendie du cap Ferret est une douloureuse piqûre de rappel. Il montre que nous sommes engagés dans une course contre la montre face aux conséquences du réchauffement climatique. Il serait vain de se rassurer en estimant que ces feux ont seulement des responsables individuels, que l’on retrouvera et que l’on sanctionnera avant de reprendre tranquillement le cours de nos vies.

« L’expérience de la catastrophe ne conduit pas forcément à l’action face au changement climatique, et elle peut même renforcer le déni », souligne François Gemenne. Certains incendies ont évidemment des responsables directs. Mais ce qui les rend plus fréquents, plus violents et plus difficiles à maîtriser relève d’une responsabilité plus large : celle d’un réchauffement climatique provoqué par les activités humaines. Une responsabilité collective, certes, mais qui n’est ni uniforme ni également partagée.

Au-delà de l’adaptation au réchauffement, évidemment indispensable, c’est donc une transformation profonde des priorités de nos sociétés qu’il faut désormais engager. En France comme partout dans le monde. Car nous ne pouvons pas nous résigner à devenir, été après été, les simples spectateurs de notre propre désastre.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 26 juillet 2026 - Photo AFP Maximilien Lamy)