Sidération
On le sait – Paris Match en avait fait son slogan – le choc des photos pèse parfois davantage que le poids des mots dans notre mémoire collective. Chaque catastrophe finit ainsi par se condenser dans une image-symbole qui secoue les consciences. Les incendies majeurs qui ravagent la Gironde, émeuvent et sidèrent les Français ont désormais la leur, saisie par le photographe de l’AFP Maximilien Lamy.
On y voit deux vacanciers assis sous un parasol, presque imperturbables, contemplant au loin le cap Ferret dévoré par les flammes. « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », lançait Jacques Chirac en 2002, lors du sommet de la Terre de Johannesburg. Aujourd’hui, notre forêt brûle et nous contemplons notre propre impuissance, tels des touristes de la désolation, comme l’a justement souligné l’expert du GIEC François Gemenne.
Bien sûr, dans l’immédiat et loin des polémiques politiciennes, nous ne pouvons que soutenir les pompiers, ces soldats du feu qui montent au front pour circonscrire cet incendie majuscule. Bien sûr, nous ne pouvons qu’exprimer notre solidarité avec les sinistrés, évacués dans l’urgence grâce à la mobilisation des services de l’État. Bien sûr, nous souscrivons à la promesse d’Emmanuel Macron : « Nous reconstruirons, nous réparerons et nous serons présents aussi longtemps qu’il le faudra. » Et nous nous reconnaissons lorsque le président affirme que, dans ces heures où les flammes éprouvent notre pays, la France révèle un peuple uni qui se serre les coudes.
Mais tout cela ne suffit pas. Ne suffit plus.
En 2022, un incendie dans la même région avait profondément marqué les Français. Chacun avait alors juré qu’il faudrait tirer les leçons du drame pour ne jamais avoir à le revivre. Las ! Quatre ans plus tard, le même scénario se rejoue, peut-être en pire. Des mesures ont été prises, certes, mais elles n’ont manifestement pas été à la hauteur. Car, sitôt la catastrophe passée, l’oubli reprend ses droits et l’envie de tourner la page l’emporte sur la nécessité d’agir.
L’incendie du cap Ferret est une douloureuse piqûre de rappel. Il montre que nous sommes engagés dans une course contre la montre face aux conséquences du réchauffement climatique. Il serait vain de se rassurer en estimant que ces feux ont seulement des responsables individuels, que l’on retrouvera et que l’on sanctionnera avant de reprendre tranquillement le cours de nos vies.
« L’expérience de la catastrophe ne conduit pas forcément à l’action face au changement climatique, et elle peut même renforcer le déni », souligne François Gemenne. Certains incendies ont évidemment des responsables directs. Mais ce qui les rend plus fréquents, plus violents et plus difficiles à maîtriser relève d’une responsabilité plus large : celle d’un réchauffement climatique provoqué par les activités humaines. Une responsabilité collective, certes, mais qui n’est ni uniforme ni également partagée.
Au-delà de l’adaptation au réchauffement, évidemment indispensable, c’est donc une transformation profonde des priorités de nos sociétés qu’il faut désormais engager. En France comme partout dans le monde. Car nous ne pouvons pas nous résigner à devenir, été après été, les simples spectateurs de notre propre désastre.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 26 juillet 2026)