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Éditos

Cathédrale oubliée

FibreExcellence


C’était le 22 avril dernier, dans l’Allier. Emmanuel Macron prononçait un discours volontariste en faveur de la souveraineté industrielle de la France. Le chef de l’État présentait alors 150 "grands projets stratégiques", représentant plus de 70 milliards d’euros d’investissements et environ 30 000 emplois, comme les "cathédrales industrielles de l’indépendance française".

Son triptyque était clair : souveraineté, compétitivité et décarbonation. Le président promettait à ces projets une chaîne de commandement identifiable, un suivi préfectoral, des procédures accélérées et une mobilisation coordonnée des services publics. Ce qu’il appelait la "méthode Notre-Dame", en référence au cadre exceptionnel qu’il avait lui-même imposé pour reconstruire, en un temps record et à l’écart des lourdeurs administratives habituelles, la cathédrale parisienne.

Au regard des critères énoncés par Emmanuel Macron, Fibre Excellence, qui joue son existence ce jeudi, avait pourtant de solides arguments pour être considérée, elle aussi, comme une cathédrale industrielle. Ou, à tout le moins, comme un actif stratégique à protéger avec la même détermination.

Certes, le 22 avril, le chef de l’État évoquait surtout de nouveaux projets ou des extensions dans les secteurs censés dessiner la France de demain. Mais une politique de souveraineté industrielle digne de ce nom ne peut pas se limiter à accélérer la construction de nouvelles usines tout en laissant disparaître des capacités de production existantes, des salariés qualifiés, des réseaux de sous-traitants et des débouchés forestiers qu’il faudrait ensuite recréer à grands frais. Fibre Excellence, c’est précisément tout cela.

L’État peut-il sciemment laisser mourir l’une des dernières capacités françaises de production de pâte à papier ? Le président de la République et le gouvernement peuvent-ils célébrer la souveraineté industrielle tout en refusant à Fibre Excellence, à ses salariés, à ses sous-traitants et à tout un bassin d’emploi la possibilité de poursuivre une activité historique ?

La mobilisation des salariés, des syndicats, de la population et des élus locaux montre qu’un autre chemin est encore possible. L’ultime offre de reprise ne réclame pas seulement de l’argent public mais exige une décision politique. Car Fibre Excellence, frappée par une succession de crises depuis des années, semble avoir manqué de ce que le Président promet désormais à ses "cathédrales" : un pilotage précoce, une stratégie assumée et une coordination permettant d’agir avant qu’un dossier industriel ne soit réduit à une urgence de trésorerie…

Fibre Excellence n’est peut-être pas une cathédrale spectaculaire de l’intelligence artificielle, du lithium ou des semi-conducteurs. Mais elle est une cathédrale de la souveraineté matérielle : celle du bois, de la cellulose, du papier, de l’énergie biomasse et de l’aménagement forestier.

Le cas de Saint-Gaudens pose dès lors une question politique simple : à quoi sert de bâtir les industries de l’indépendance française si, dans le même temps, on ne sait pas empêcher la disparition d’une capacité nationale essentielle ?

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 30 juillet 2026)