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Sciences et fantasmes

 

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Il fallait bien que cela arrive. Dans une Amérique traversée par les théories complotistes, les outrances des réseaux sociaux et la défiance envers toute forme d’autorité scientifique, Donald Trump a trouvé un nouveau carburant politique : les OVNI. Ou plutôt les UAP, leur appellation bureaucratique moderne, sans doute plus compatible avec les codes du Pentagone. Alors Washington déclassifie. Des dizaines de documents. Des "orbes lumineux". Des "disques volants". Une apparition ressemblant à "l’œil de Sauron", référence au "Seigneur des anneaux". Le vocabulaire est à mi-chemin d’un rapport militaire et d’une convention de science-fiction. L’Amérique adore cela : le secret, le mystère, la sensation permanente qu’un gigantesque complot se cache derrière les rideaux de l’État fédéral – le deep state, l’État profond cachottier…

Et Donald Trump connaît parfaitement cette mécanique. En promettant "la transparence", il offre au public exactement ce qu’il attend : l’illusion qu’on lui révèle enfin ce qu’on lui cachait depuis toujours. Peu importe que le Pentagone lui-même rappelle depuis des mois qu’aucune preuve crédible d’origine extraterrestre n’existe. Peu importe que la plupart des phénomènes étudiés soient finalement des ballons, des drones, des satellites ou de simples erreurs d’identification. Le doute suffit. Le doute nourrit l’attention. Et l’attention nourrit la politique.

Le paradoxe est presque cruel. Car au même moment, l’administration Trump poursuit méthodiquement sa guerre contre les institutions scientifiques américaines. Les universités voient leurs financements amputés. Les agences de santé publique comme les CDC subissent coupes budgétaires et pressions politiques. Les chercheurs climatiques deviennent suspects. La parole scientifique, elle, est continuellement relativisée, contestée ou noyée dans le vacarme numérique. Autrement dit : on célèbre les archives sur les extraterrestres pendant qu’on affaiblit les laboratoires capables d’expliquer le réel. Cette contradiction dit quelque chose de profond sur notre époque et sur l’Amérique de Trump. La science exige du temps, du doute méthodique, des protocoles, des vérifications. Le sensationnalisme, lui, produit un résultat immédiat. Une vidéo floue d’un objet dans le ciel circulera toujours mieux qu’une étude scientifique de cent pages. Une rumeur sur une base secrète captera davantage l’attention qu’un rapport sur la désinformation numérique ou les risques climatiques.

Le danger n’est pas de s’intéresser aux phénomènes aériens non identifiés. Après tout, tout État sérieux doit surveiller son espace aérien et enquêter sur ce qu’il ne comprend pas immédiatement. Le problème commence lorsque le mystère devient un produit politique et médiatique plus rentable que la connaissance elle-même. Pendant ce temps, ailleurs, des scientifiques tentent encore de faire leur travail. En France, le Geipan du Cnes analyse depuis des années les signalements d’objets inexpliqués avec une approche froide, technique, souvent décevante pour les amateurs de soucoupes volantes. Et c’est précisément cela, la science : accepter que la réalité soit parfois beaucoup moins spectaculaire que les fantasmes.

Au fond, l’affaire des OVNI version Trump raconte moins notre fascination pour les extraterrestres que notre difficulté croissante à distinguer information, divertissement et propagande. Plus le monde devient complexe, plus la tentation du récit simple et spectaculaire grandit – et les populistes l’ont bien compris. Or plus que jamais, les démocraties auront besoin de science solide, de recherche indépendante et d’esprits capables de vérifier les faits. Pas de nouvelles soucoupes médiatiques lancées pour occuper le ciel politique.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 26 mai 2026)