Une décision pragmatique ou un renoncement dangereux ? En décidant hier de revoir à la baisse son objectif ambitieux d’interdire totalement la commercialisation de voitures thermiques en 2035, afin d’atteindre la neutralité carbone en 2050, l’Union européenne vient de trancher une épineuse question, espérant ainsi soulager son industrie automobile en souffrance face à la concurrence agressive de la Chine et, dans une moindre mesure, face aux surtaxes douanières américaines.
L’UE assure qu’elle ne renonce pas à son objectif, mesure phare du Pacte vert européen aujourd’hui ciblé par tous ceux qui veulent détricoter ses mesures environnementales. Elle avance qu’il s’agit simplement d’être « flexible » et elle liste toute une série de conditions avec lesquelles les constructeurs européens vont devoir composer pour vendre, après 2035, des voitures thermiques. Ils devront ainsi bien réduire de 90 % les émissions de CO2 de leurs ventes par rapport aux niveaux de 2021, et compenser les 10 % d’émissions restantes. Reste que cette décision, réclamée par les constructeurs qui jugeaient l’échéance de 2035 intenable, sonne comme un aveu d’échec pour une industrie qui a longtemps été leader mondial, en ventes et en technologies. Pire, elle ressemble à un cautère sur une jambe de bois, car rien ne dit qu’avec cet « assouplissement », les constructeurs européens seront prochainement en meilleure posture face au rouleau compresseur chinois…
Dans son rapport sur la compétitivité européenne en 2024, Mario Draghi, l’ancien patron de la Banque centrale européenne, avait déjà posé les termes de l’équation, un vrai dilemme stratégique pour l’Europe : importer des véhicules électriques chinois bon marché pour atteindre ses objectifs climatiques ou protéger et reconstruire une base industrielle européenne dans l’automobile et les technologies propres. Le rapport reliait par ailleurs directement l’automobile électrique à la question des dépendances stratégiques (batteries, lithium, cobalt, etc.) et appelait à des partenariats industriels européens, à une sécurisation des approvisionnements et à une politique économique extérieure plus offensive. On en est loin…
Hier l’UE a bien annoncé des mesures pour « verdir » les flottes d’entreprises ou pour instaurer une « préférence européenne » obligeant les industriels bénéficiant de financements publics à se fournir en composants « made in Europe », mais on sent bien que l’« assouplissement » ne va pas dans le sens de l’histoire et que la Chine a déjà pris une importante longueur d’avance. Elle contrôle toutes les étapes (métaux rares, batteries, électronique) et propose des voitures qui n’ont plus rien à envier en termes de qualité aux meilleurs véhicules premium européens.
Tout est-il perdu pour autant ? Non, à condition que les Européens sortent de la naïveté en n’hésitant pas à mettre en place des barrières réglementaires, et, comme le préconisait Mario Draghi, investissent massivement dans leur réindustrialisation, dans leurs infrastructures électriques (production, bornes…) et arrivent à proposer des voitures électriques abordables. En décidant un sursis pour le thermique plutôt qu’une accélération dans l’électrique, l’Europe fait un pari. Un pari risqué.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 17 décembre 2025)
