Le marché électrique français a été soumis ces dernières années à une succession d’aléas intérieurs et extérieurs. Intérieurs d’abord, lorsque l’épidémie de Covid-19, à partir de 2020, est venue désorganiser en profondeur le calendrier de maintenance du parc nucléaire français, composé de 56 réacteurs vieillissants. Ces retards cumulés, aggravés ensuite par des problèmes techniques, ont conduit RTE à évoquer, à l’hiver 2022-2023, un scénario de coupures d’électricité ciblées afin d’éviter un black-out général.
Aléas extérieurs ensuite, lorsque la guerre en Ukraine a provoqué des conséquences en cascade sur le marché de l’énergie européen, contraignant le gouvernement à mettre en place un coûteux bouclier tarifaire. Celui-ci a permis de contenir la hausse des tarifs réglementés à + 4 % en 2022 puis à + 15 % en 2023. À chaque crise, ménages et entreprises se sont interrogés sur le montant réel de leur facture d’électricité, dépendante à la fois de l’organisation du marché français et européen et de la situation géopolitique internationale.
Cette interrogation va se poser à nouveau avec la disparition, le 1er janvier prochain, de l’Accès régulé à l’électricité nucléaire historique (ARENH). Ce mécanisme, prévu par la loi NOME et entré en vigueur en 2011, obligeait EDF à céder jusqu’à 100 térawattheures par an – environ un quart de sa production nucléaire – à un prix fixe, au bénéfice de ses concurrents fournisseurs. Une concurrence artificielle, largement en trompe-l’œil. Une quarantaine de fournisseurs alternatifs ont profité de ce système, mis en avant des arguments marketing parfois spécieux et bâti des offres calées sur le tarif réglementé ou sur les prix de marché, avec le risque de hausses brutales en période de tension. Pour de nombreux observateurs, cette concurrence n’a pas réellement bénéficié aux consommateurs, tout en contribuant à fragiliser EDF. L’électricité ainsi « bradée » par l’électricien public a été évaluée par Bercy à plusieurs milliards d’euros, jusqu’à 8 milliards selon certaines estimations.
Mettre fin à l’ARENH aura-t-il des conséquences sur les factures ? Non, affirme le gouvernement, qui assure que la stabilité des prix sera au rendez-vous en 2026 et 2027. Oui, rétorquent à l’inverse les fournisseurs alternatifs et certaines associations de consommateurs, qui estiment que les prix auraient pu baisser avec le maintien du dispositif. Le comparateur Hello Watt, qui décortique le marché de l’électricité, souligne que la France n’est plus aujourd’hui le pays européen le moins cher, que les tarifs pour les consommateurs français demeurent supérieurs de près de 25 % à leurs niveaux d’avant-crise et que la fin de l’ARENH pourrait conduire à des prix plus volatils et structurellement plus élevés.
Derrière ce mécano complexe et souvent illisible pour le grand public se dessine en réalité l’avenir du marché électrique européen, qui nécessite une profonde mise à jour. L’Union européenne devra investir entre 2 000 et 3 000 milliards d’euros d’ici 2050 pour moderniser ses réseaux, renforcer leur résilience face aux aléas climatiques et accompagner l’électrification massive des transports, du chauffage et de l’industrie. En France, accélérer l’électrification constitue une urgence absolue, selon le dernier rapport de RTE. Une urgence également politique, à l’heure où le gouvernement est en retard sur la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), censée fixer enfin un cap lisible sur le développement des énergies renouvelables, la maîtrise de la demande, le nucléaire et, surtout, le prix de l’électricité.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 30 décembre 2025)