L’administration parle pudiquement d’un "dépeuplement", comme pour tenir à distance la violence que représente l’abattage d’un troupeau entier lorsqu’une seule vache a été contaminée par la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), cette maladie virale bovine hautement transmissible par vecteurs comme les moustiques ou par contact direct. Les autorités, les scientifiques, les vétérinaires auront beau expliquer que ce protocole de "dépeuplement total", conforme à la réglementation européenne, suivi par d’autres pays, est très efficace car il élimine tout risque de virus persistant dans l’exploitation, protège le statut sanitaire national et permet la reprise rapide des mouvements d’animaux et des exportations, il n’en reste pas moins pour les éleveurs que voir euthanasier leur troupeau est un insondable déchirement.
En quelques heures, c’est le travail d’une vie qui disparaît, ce sont des bêtes auxquelles on est attaché qui s’en vont. Les indemnisations ne peuvent assurément pas compenser cette détresse qui mérite toute la solidarité de la nation. Au sentiment d’injustice s’ajoutent ainsi l’incompréhension et la colère comme on l’a vu en Ariège. Une colère qui reflète un profond malaise agricole, déjà observé lors du mouvement né en Occitanie début 2024. Car les agriculteurs – en tout cas ceux des exploitations familiales – semblent enfermés dans une spirale de crises économiques et sanitaires sans fin, rythmées par la multiplication d’épizooties. Influenza aviaire hautement pathogène, dermatose nodulaire contagieuse bovine, fièvre catarrhale ovine, menace de peste porcine africaine…
Autant de maladies qui viennent s’ajouter aux autres difficultés que traverse l’agriculture française, entre les surcoûts sur les engrais ou les produits phytosanitaires, la charge administrative lourde voire écrasante pour certains, la réglementation aussi copieuse que tatillonne, les écarts de revenus importants, les problèmes d’accès au foncier et ce vieillissement accéléré qui laisse craindre la disparition de nombreuses exploitations. C’est contre ce dépeuplement-là que les agriculteurs, massivement soutenus par les Français, se battent en ayant souvent l’impression de ne pas être compris, ni écoutés, ni entendus, ni respectés, ni reconnus…
À 16 mois de la prochaine élection présidentielle, il y a urgence à en finir avec les rustines démagogiques ou électoralistes, syndicales ou politiques, pour redéfinir sérieusement quelle nation agricole la France veut être dans l’Europe et avec quelles agricultures – car il n’y a pas qu’une agriculture uniforme. Dans un monde aux équilibres géopolitiques qui ont des conséquences directes sur nos fermes, il faut ouvrir la réflexion sur ce que le sociologue Jean Viard appelle une "quatrième révolution agricole", centrée sur l’adaptation au climat et la recomposition sociétale périurbaine. François Purseigle, qui va prendre la direction d’AgroToulouse, appelle, lui, à un partage des risques liés à la transition écologique entre exploitants et industriels, et à offrir, enfin, une juste reconnaissance au rôle stratégique des agriculteurs.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 13 décembre 2025)
