Retraites : le défi démographique
On connaissait le poids des mots et le choc des photos. On peut y ajouter l’impact des chiffres. Et ceux qui seront sur la table jeudi sont de nature à bousculer les Français et tous ceux qui veulent recueillir leurs suffrages lors de la prochaine élection présidentielle. Ces projections portent sur la démographie française et le financement des retraites à l’horizon 2070.
Les premières viennent d’être présentées par l’Insee lundi. Oubliez la pyramide des âges que l’on apprend sur les bancs de l’école avec sa large base représentant les jeunes et son étroit sommet montrant les aînés. De pyramide, il n’est plus question, ou alors elle s’est quasiment inversée. "D’ici 2070, le nombre d’habitants de moins de 45 ans baisserait de 8,9 millions, tandis que celui des personnes âgées de 45 à 64 ans serait quasi stable et que celui de 65 ans ou plus augmenterait de 5,8 millions", explique l’Institut, qui ajoute que "la hausse du nombre de personnes âgées serait essentiellement portée par celle des 80 ans ou plus (+4,6 millions) et que le nombre de centenaires pourrait être multiplié par quatre". Le ratio entre actifs et retraités va se réduire comme peau de chagrin : on passerait d’un retraité pour deux actifs en 2040 à un pour 1,6 en 2070. Derrière ces projections apparaît également une réalité longtemps sous-estimée : la France ne vieillit pas seulement parce que l’on vit plus longtemps ; elle vieillit aussi parce que l’on fait moins d’enfants…
Les secondes données, qui ont largement fuité, sont celles que le Conseil d’orientation des retraites (COR) publiera jeudi prochain. Selon ce baromètre annuel, le déficit des retraites est désormais prévu à 2,4 % du PIB en 2070, contre 1,4 % dans le rapport de l’an dernier. La prévision de déficit à moyen terme – 2030 et 2045 – reste stable, à 0,2 % et 0,9 % du PIB. "Ces simulations ont une vocation exclusivement pédagogique et ne constituent en aucune manière des propositions de réforme", précise la version provisoire du rapport, qui avance toutefois qu’il faudrait augmenter l’âge moyen de départ pour atteindre "67,6 ans en 2070"… Comme l’an passé, les syndicats devraient dénoncer un rapport du COR "orienté" – le président du Conseil, Gilbert Cette, ayant été un soutien d’Emmanuel Macron en 2017. D’autres critiqueront une dramatisation excessive et contesteront l’idée qu’une solution seulement comptable puisse l'emporter sur la pénibilité, les carrières hachées et la santé au travail.
Reste que les chiffres de l’Insee et du COR nous placent collectivement au pied du mur. Depuis les années 1990, les réformes paramétriques du système de retraites, jouant sur l’âge de départ et la durée de cotisation, se sont enchaînées comme autant de rustines jugées injustes par une part croissante de la population sans jamais parvenir à clore durablement le débat. Toute la question est désormais de savoir comment adapter un système conçu pour une France jeune à un pays qui vieillit rapidement, tout en préservant la solidarité qui constitue l’un des piliers de notre modèle social.
Abandon d’un âge de départ, prise en compte de nouveaux critères de pénibilité, introduction d’une dose de capitalisation, recherche de nouveaux financements, mise à contribution des retraités les plus aisés, retour de l’idée d’une retraite à points, suppression ou maintien de régimes spéciaux pour certaines professions…
De multiples leviers sont activables, de nombreuses pistes sont possibles. La campagne présidentielle est à même d’ouvrir un débat sérieux sur les retraites, qui imaginerait non pas le système tel qu’il pourrait tenir le temps d’un quinquennat, mais bien celui qui permettra à une France inéluctablement plus âgée de préserver l’un des fondements de son pacte social.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 10 juin 2026)