Mediator, Dépakine, Levothyrox, Distilbène, Vioxx… Autant de noms de médicaments qui résonnent douloureusement dans l’opinion publique car tous sont synonymes de scandale sanitaire. À cette liste noire pourrait bien être en train de s’ajouter l’Ozempic. Médicament injectable indiqué à l’origine pour traiter le diabète de type 2 chez l’adulte, l’Ozempic imite une hormone digestive qui aide à réguler la glycémie, ralentit la vidange de l’estomac et… diminue la sensation de faim. Un effet qui peut entraîner une perte de poids significative chez certains patients.
Cet effet secondaire fait que ce médicament est de plus en plus prescrit ou demandé pour perdre du poids alors qu’il n’est pas autorisé comme médicament « anti-obésité ». Cette demande de patients, parfois très jeunes, en souffrance ou mal à l’aise avec leur corps, est exacerbée par les réseaux sociaux où des influenceurs vantent sans fard leur nouvelle silhouette obtenue grâce à des injections d’Ozempic. Comme s’il s’agissait d’une pratique « esthétique » aussi banale que de prendre des vitamines.
Sauf que l’Ozempic est un médicament avec des effets secondaires nombreux. L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et l’Assurance maladie ont bien alerté sur ces mésusages et mis en place un renforcement du contrôle des prescriptions pour limiter les abus. Mais rien ne semble réellement endiguer le phénomène. Car depuis 2019, 1 600 cas graves, dont 65 décès, ont été notifiés à l’ANSM. Sa dernière enquête nationale de pharmacovigilance montre que 376 cas graves et 19 décès ont été signalés entre août 2023 et janvier 2025. De quoi s’interroger : les risques auraient-ils été sous-évalués par le laboratoire Novo Nordisk, fabricant de l’Ozempic ?
Me Pierre Debuisson en est convaincu. Alerté par une trentaine de patients victimes d’effets secondaires graves, l’avocat toulousain prépare une action collective contre le laboratoire. Un affrontement judiciaire qui s’annonce aussi déséquilibré que symbolique, entre des patients isolés et un géant pharmaceutique mondial. Un combat assurément de longue haleine contre un géant pharmaceutique qui, n’en doutons pas, mobilisera une armée d’avocats pour défendre autant sa réputation que ses profits. Mais un combat qui rappelle ceux menés dans d’autres affaires, notamment celle du Mediator, lui aussi détourné à grande échelle pour maigrir et qui a causé des dizaines de milliers de malades et plusieurs centaines de décès avant d’être retiré.
Au-delà des drames que vivent les victimes et leurs proches, ces affaires interrogent sur le rôle des autorités sanitaires, qui doivent concilier protection des patients et accès aux innovations pour les vrais malades, intérêts économiques de l’industrie pharmaceutique et demandes politiques, situation nationale et cadre international. Les autorités peuvent limiter et encadrer les usages détournés d’Ozempic, mais plusieurs failles « structurelles » de l’architecture juridique, médicale et numérique font qu’elles ne peuvent pas les supprimer complètement.
Reste à savoir s’il ne serait pas temps de s’attaquer à ces failles, qui tiennent à la liberté de prescription, aux limites de la traçabilité et à la fragmentation des responsabilités entre acteurs publics et privés. Reste surtout à savoir si l’on continuera à traiter ces dérives comme des accidents isolés… ou si l’on acceptera enfin de voir ce qu’elles révèlent : un système où l’innovation va plus vite que la vigilance, et où la santé publique arrive trop souvent après les dégâts.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 avril 2026)