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Éditos

Le piège du court terme

 

kiné

 

À quelques semaines du débat parlementaire sur le projet de loi de finances – nouvel Himalaya à franchir pour doter la France et la Sécurité sociale d’un budget –, on assiste à un festival de propositions pour trouver des économies dans les dépenses de l’État, dont les comptes sont plombés par un déficit de 106,8 milliards d’euros au premier semestre 2026 et une dette publique de 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB, au premier trimestre.

Autant de ballons d’essai lancés à coups de tribunes et d’interviews pour prendre le pouls d’une opinion qui n’en demande pas tant. Autant de pistes d’économies et de coups de rabot potentiels dont l’accumulation finit par devenir anxiogène. Sébastien Lecornu l’a bien compris. « Suppression des APL pour les étudiants, gel du RSA ou du minimum vieillesse, remise en cause du crédit d’impôt pour les services à la personne, hausse de l’impôt sur le revenu… Tout cela est faux ! », a dénoncé le Premier ministre sur X. Tout en ajoutant que « le budget pour 2027 est encore en préparation » et que « les véritables décisions seront annoncées lorsqu’elles auront été prises, en transparence ». De quoi, évidemment, relancer la machine à hypothèses…

L’une d’elles, pour le coup pas démentie, commence à inquiéter les Français : la menace d’un moindre remboursement de leurs séances de kiné. Elle figure dans les « propositions de l’Assurance Maladie pour 2027 », un rapport de 337 pages qui passe au peigne fin les dépenses de santé pour tenter d’en améliorer à la fois la qualité et la maîtrise.

Le diagnostic de départ est assez paradoxal. Les dépenses de kinésithérapie ont atteint 7,1 milliards d’euros en 2025 et progressent d’environ 4 % par an depuis dix ans. Les effectifs de kinés libéraux ont, eux, augmenté de 37 % depuis 2015. Pourtant, les revenus moyens de ces professionnels ont quasiment stagné et l’offre reste très mal répartie sur le territoire. Dans le même temps, le nombre moyen de séances par patient augmente et varie fortement d’un département à l’autre.

L’Assurance Maladie propose donc une réforme assez profonde du financement de la kinésithérapie : mieux rémunérer la prise en charge des patients complexes et les soins à domicile, développer les forfaits et l’accès direct, mais, en contrepartie, encadrer davantage le nombre de séances remboursées à partir de référentiels de la Haute Autorité de Santé, avec la possibilité de plafonds ou de remboursements dégressifs. C’est bien ce durcissement potentiel qui inquiète les partenaires sociaux. La CFDT, par exemple, prévient que des plafonds ou une dégressivité pourraient pénaliser les malades chroniques, les personnes dépendantes ou celles qui ont besoin de longues rééducations.

Vent debout, l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes a fait réaliser en juin une étude selon laquelle 47 % des patients n’accèdent pas à la kinésithérapie alors qu’elle serait indiquée, notamment chez les seniors. L’absence de prise en charge aurait elle-même un coût, tandis qu’une intervention plus précoce permettrait, selon cette étude, de réduire significativement les dépenses, avec 14 milliards d’euros de gains potentiels, dont 6,5 milliards pour l’Assurance maladie.

Le cas des kinés résume le dilemme qui va traverser bien d’autres lignes du budget : économiser tout de suite, ou accepter de dépenser aujourd’hui pour éviter de payer davantage demain. Dans une France qui va profondément vieillir, le débat budgétaire ne peut donc pas être seulement comptable. Certaines économies réalisées aujourd’hui risquent surtout de fabriquer les dépenses de demain.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 24 août 2026)