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Éditos

La magie du cinéma

 

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Il faut toujours se méfier des scénarios écrits à l’avance, surtout en ce qui concerne le cinéma. Avec la crise sanitaire du Covid-19 et ses confinements à répétition, les salles obscures, mécaniquement, avaient connu une chute vertigineuse de leur fréquentation. Bloqués chez eux, les Français s’étaient rabattus, bon gré mal gré, sur les plateformes de vidéo à la demande, essentiellement les géants américains du streaming que sont Netflix, Amazon Prime, Disney+ ou Apple TV+. Catalogues presque infinis, disponibilité immédiate, versions multilingues, vieux classiques ou pépites venues d’Asie : tout semblait condamner les salles obscures à devenir les vestiges d’un autre âge. Et pourtant…

La crise sanitaire passée, le public est progressivement revenu dans les salles et le cinéma a fini par retrouver des couleurs. Une nouvelle fois… Car cette angoisse de perdre son public, le cinéma l’a déjà vécue lors de l’arrivée des cassettes VHS, puis des DVD et des Blu-ray, dont la qualité s’épanouissait au fil des ans sur des écrans de plus en plus plats et de plus en plus grands. Toutefois, ni les VHS ni les DVD n’avaient fait disparaître les salles de cinéma. Ils avaient seulement ajouté de nouvelles fenêtres à la vie d’un film : après la salle venaient la location, l’achat puis la télévision. Chacun restait à sa place.

Le streaming, lui, a fait sauter les frontières. Il n’a pas seulement apporté un nouveau support ; il a installé une nouvelle habitude culturelle. Surtout, les plateformes sont devenues à la fois productrices et distributrices de films et de séries. Netflix, Amazon, Apple ou Disney ne se contentent plus de diffuser les œuvres des autres : ils les financent, les fabriquent et les imposent dans le monde entier. Avec une puissance financière telle que même les réalisateurs les plus attachés à la salle ont fini par se laisser tenter.

Et pourtant, malgré le rouleau compresseur de la vidéo chez soi, les salles de cinéma ont résisté, tout simplement parce qu’elles offrent une expérience unique, des émotions profondément humaines que l’on partage avec sa famille, ses amis et de parfaits inconnus plongés dans la même obscurité. Une expérience qui, parfois sublimée par un écran IMAX XXL et un cocon de dizaines d’enceintes, reste inégalable. Deux cents personnes qui rient, sursautent ou retiennent leur souffle au même instant : aucune télévision, si grande soit-elle, ne reproduira tout à fait cela.

Même Netflix lui-même semble reconnaître que la salle peut compléter le streaming, notamment pour les films à fort potentiel événementiel. Car les plateformes vendent avant tout l’abondance et la disponibilité. Les salles, elles, vendent quelque chose de beaucoup plus rare : l’événement. C’est bien lorsqu’un film fait l’événement, qu’un blockbuster crève l’écran pour devenir un acteur de l’actualité, que le cinéma réalise ses meilleures entrées. L’Odyssée de Christopher Nolan, Spider-Man ou La Bataille de Gaulle sont là pour le prouver cet été. On peut regarder seul une série chez soi. Un grand film, lui, reste encore un rendez-vous.

Alors non, les salles obscures ne vont pas disparaître. Elles vont cohabiter avec la vidéo à la demande, comme elles ont appris à vivre avec la télévision, la VHS ou le DVD. Mais elles seules resteront dépositaires de la magie du cinéma, qu’il soit populaire ou d’auteur, drôle ou triste, qu’il divertisse, émeuve ou incite à réfléchir. Peut-être parce que le cinéma ne se résume pas à ce que l’on regarde, mais aussi à la façon dont on le regarde. Et peut-être aussi parce que, comme le disait François Truffaut, le cinéma est un mélange parfait de vérité et de spectacle.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 22 août 2026)