Pas de fatalité
Ce n’est pas la première fois que l’on parle des "déserts médicaux" et des difficultés d’accès aux soins des Français dont beaucoup peinent à trouver des rendez-vous médicaux au point parfois d’y renoncer. Ces dernières années, de multiples enquêtes, des rapports parlementaires, des sondages auprès des patients et des professionnels de santé ont montré l’étendue d’un problème généralisé qui ne concerne pas, comme on le croit trop souvent, uniquement les zones rurales mais aussi les grandes villes. Au point que le désert médical, dans son acception la plus large, concerne désormais de facto l’ensemble du territoire.
Depuis des années aussi, les gouvernements successifs et les élus locaux ont tenté de répondre à ce qui est l’une des principales préoccupations des Français, l’accès à la santé, pour laquelle ils sont prêts à se mobiliser. On a ainsi vu, notamment en Occitanie, les habitants d’un territoire défendre bec et ongles ici un hôpital de proximité ou une maternité, là se mettre en quatre pour attirer un médecin.
De la loi Hôpital, patients, santé et territoires (HPST) de 2009 au Plan territorial d’accès aux soins de 2017, du Pacte Territoires-Santé de 2012 au plan Ma Santé 2022 et jusqu’au Ségur de la santé post-Covid, sans oublier les maisons de santé largement soutenues par les collectivités locales comme en Occitanie, des initiatives ont été menées, des actions engagées, des crédits mobilisés et des réformes lancées, notamment celle mettant fin au numerus clausus. Mais les difficultés persistent.
L’enquête de la Fondation Jean-Jaurès à partir des données de Doctolib, la plateforme leader de prise de rendez-vous médicaux, confirme des éléments déjà connus mais élargit la focale. L’enquête confirme d’abord l’ampleur du malaise : 63 % des patients disent avoir déjà renoncé à chercher un rendez-vous et près d’un sur quatre s’est déjà rendu aux urgences faute d’avoir trouvé un créneau disponible.
Mais elle apporte surtout un enseignement plus profond et peut-être plus politique : la démographie médicale ne suffit plus, à elle seule, à expliquer les difficultés d’accès aux soins. Autrement dit, le problème n’est pas uniquement le manque de médecins ; il est aussi celui de l’organisation du système de santé lui-même. L’étude montre ainsi que certaines spécialités parviennent à réduire leurs délais malgré des effectifs limités grâce à une meilleure coordination entre professionnels, au travail aidé, à la téléconsultation ou à la télé-expertise. L’ophtalmologie, longtemps symbole des attentes interminables, a ainsi réussi à diviser par deux ses délais en quelques années. Une preuve qu’il existe des leviers concrets pour améliorer la situation sans attendre les effets lointains de la hausse du nombre de médecins formés.
Car derrière la question sanitaire se profile déjà une question de société. Dans une France qui vieillit rapidement, où le grand âge deviendra l’un des enjeux majeurs des prochaines décennies, garantir l’accès aux soins conditionnera autant la cohésion sociale que l’équilibre territorial. Il n’y a pourtant aucune fatalité au déclassement médical du pays. À condition, enfin, de considérer l’organisation des soins comme une politique stratégique au même titre que l’école, l’énergie ou les transports.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 21 mai 2026)