Jeu de dupes
La possibilité pour les maires d’installer des radars automatiques contrôlant la vitesse à partir de 2027 est-elle une vraie réponse au besoin de mieux sécuriser les routes ou un trompe-l’œil ? Partisans et opposants des radars vont évidemment mobiliser leurs arguments habituels, rodés depuis des années, mais l’affaire mérite qu’on s’y arrête.
D’abord en regardant les chiffres qui, incontestablement, appellent à l’action. En 2025, l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière (ONISR) a compté 3 513 tués sur les routes de France, un niveau en hausse de +2,4 % par rapport à 2024 mais globalement stable par rapport à 2019. Les routes hors agglomération concentrent la majorité des morts avec 61 % des tués, soit 1 981 décès. Vitesse, alcool, drogue, téléphone au volant demeurent les principales causes de mortalité routière ; il est donc légitime de vouloir mieux sanctionner les vitesses excessives, particulièrement sur les zones identifiées comme accidentogènes. Mais en ville, l’accidentologie relève souvent d’autres facteurs : comportements à risque, inattention, coexistence difficile avec de nouveaux usages de mobilité comme les trottinettes. La vitesse n’y est pas toujours centrale. Dès lors, permettre aux maires d’installer des radars ne sera pas la solution miracle.
Il y a ensuite, dans cette affaire, des questions de coût. Le prix d’achat d’un radar oscille entre 70 000 et 120 000 euros selon les équipements et les options technologiques, auxquels s’ajoutent l’installation et l’entretien. La facture grimpe vite et semble, d’évidence, hors de portée de nombreuses petites communes dont les budgets d’investissement sont limités : moins de 800 000 euros pour les communes de 500 à 2 000 habitants selon l’Association des maires de France (AMF). À l’heure où les priorités se multiplient, notamment face au changement climatique, beaucoup pourraient réfléchir à deux fois avant d’investir dans un radar. D’autant plus qu’elles ne maîtriseront ni totalement la décision finale d’installation ni les recettes générées. Les maires devront déposer une demande accompagnée d’une étude détaillée et attendre un avis favorable de la commission départementale de sécurité routière. Ensuite, les recettes des radars seront toujours collectées, elles, par l’État, qui ne rétrocédera aux collectivités que 20 % des amendes…
Au final, on se demande si, en autorisant les maires à installer sous conditions et sur leurs deniers des radars, l’État ne se donne pas bonne conscience à bon compte. Histoire de pouvoir dire qu’il associe pleinement les élus locaux, naguère méprisés lorsqu'Édouard Philippe avait décidé - seul - d’abaisser la limitation de vitesse de 90 à 80 km/h… Histoire aussi de s’exonérer partiellement de sa responsabilité régalienne alors qu’il ne peut plus financer des centaines de radars supplémentaires faute d’argent dans les caisses. Les élus ne s’y sont pas trompés et l’AMF avait émis un avis "défavorable" dès le débat sur la loi 3DS.
Car derrière le débat sur les radars se dessine une question plus large : celle de la place réellement laissée aux collectivités locales dans la France de demain. Sébastien Lecornu, dès sa nomination à Matignon, avait promis un "grand acte de décentralisation" aux élus locaux qui ne cessent de le réclamer depuis des années. Las ! Ces ambitions semblent avoir été sérieusement revues à la baisse pour laisser place à un projet de loi surtout technique, qui renforcerait avant tout l’autorité des préfets.
Ainsi, ces radars "municipaux" apparaissent moins comme un nouvel acte de décentralisation que comme celui d’un État adepte du jeu de dupes, qui délègue désormais ses contraintes budgétaires davantage que son pouvoir.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 17 mai 2026)