Pierre Niney est convaincant en gourou sur grand écran. Une performance qui rappelle celle livrée par Tom Cruise haranguant les hommes perdus dans le film de Paul Thomas Anderson , « Magnolia », il y a déjà… vingt-sept ans. Autant dire que le coach qui promet la réussite, la guérison ou la virilité retrouvée n’est pas une nouveauté, mais, en un quart de siècle, il a, d’évidence, acquis un poids tel qu’il est devenu un symptôme de notre époque – avec son lot de dérives.
La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) l’a ainsi constaté dans son dernier rapport publié en avril 2025 : les signalements pour dérives sectaires augmentent et le champ de la santé et du bien-être concentre désormais plus d’un tiers des alertes. Le coaching, jadis périphérique, s’est installé au cœur d’un marché qui mêle développement personnel, pseudo-thérapies et promesses de transformation. Dans ces espaces hybrides, la frontière entre accompagnement et emprise devient poreuse et le phénomène n’est plus ni marginal ni anecdotique.
Chercher une cause unique aux dérives du coaching serait pourtant une erreur d’analyse. Ni le Covid, ni le mouvement MeToo, ni le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ne suffisent à expliquer cette prolifération. Tous ont, en revanche, joué un rôle d’accélérateur. La pandémie a créé un terrain fertile. Face à la solitude, à l’anxiété et à la défiance envers les institutions apparues durant la crise sanitaire, les gourous numériques ont prospéré, vendant routines et certitudes.
MeToo a permis la nécessaire et urgente libération de la parole des femmes victimes de viols, d’agressions sexuelles ou de discriminations, mais il a aussi déclenché un backlash dont certains influenceurs ont fait leur fonds de commerce pour transformer le malaise masculin en produit d’appel. Enfin, le retour de Trump à la Maison-Blanche l’an dernier a, lui, offert une visibilité nouvelle à tout un écosystème de coachs masculinistes – Andrew Tate, Nick Fuentes, podcasteurs « red pill », influenceurs crypto/fitness… – qui promettent aux jeunes hommes domination et réussite.
Mais l’histoire est plus ancienne. Depuis vingt ans, l’individualisation des problèmes sociaux alimente un marché du « mieux-être » où chacun doit se réparer seul. Aux hommes, la virilité performante ; aux femmes, l’injonction à l’équilibre, à la minceur ou à la maternité parfaite. À tous, la promesse d’une version optimisée de soi. Le coaching devient alors une véritable industrie de la vulnérabilité qui capte les fragilités et les convertit en abonnements, stages ou formations souvent coûteux.
Le danger n’est toutefois pas le conseil ni l’accompagnement lorsqu’ils sont exercés de manière professionnelle, mais la confusion des rôles, l’absence patente de régulation et la puissance des plateformes numériques qui, avec une modération très défaillante, transforment n’importe quel influenceur en guide existentiel. À force de chercher des réponses individuelles à des angoisses collectives, nos sociétés ouvrent ainsi un boulevard à des gourous contemporains. Le cinéma en fait de très bons films ; la Miviludes, de son côté, alerte. Entre les deux, une même question : qui prend soin, vraiment, de ceux qui cherchent un sens à leur vie ; et que fait la société pour les protéger des charlatans ?
(Editorial publié dans La Dépêcher du Midi du dimanche 15 février 2026)