Il y a dans l’agitation actuelle du patronat français quelque chose d’un peu théâtral. À entendre le Medef, le Budget 2026 serait une trahison historique, la politique de l’offre un souvenir et l’exécutif – Emmanuel Macron le premier – un partenaire devenu infidèle. L’organisation patronale entend dès lors prendre les devants pour peser sur les débats de la présidentielle de 2027, promettant d’auditionner tous les candidats, y compris celui du Rassemblement national. L’intention est légitime mais la posture l’est moins lorsqu’elle se transforme en prétention à fixer seul le cap économique du pays. Le patronat n’est pas un contre-pouvoir illégitime, mais il n’est pas non plus un pouvoir constituant.
Il faut d’abord rappeler un fait simple : depuis 2017, le patronat a été le grand bénéficiaire des quinquennats d’Emmanuel Macron : baisse de l’impôt sur les sociétés, suppression de la CVAE engagée, réforme du marché du travail, allègement massif des charges, crédit d’impôt transformé en exonérations pérennes. Rares sont les périodes où les entreprises auront été autant soutenues par la puissance publique. Le budget 2026, adopté dans un contexte particulier de finances publiques dégradées et de majorité relative, a introduit quelques inflexions comme le maintien d’une surtaxe pour certaines grandes entreprises, des renoncements partiels sur la CVAE et des compromis sociaux. De quoi provoquer une crispation, c’est compréhensible, mais pas de quoi réécrire l’histoire. À l’heure où les comptes publics se dégradent, les entreprises ne peuvent s’exonérer totalement de l’effort collectif. Le redressement budgétaire suppose une contribution partagée, qui ne repose pas uniquement sur l’État et les ménages.
Si la brouille entre le Medef et l’exécutif est réelle, le divorce reste toutefois improbable. Le patronat cherche surtout une nouvelle « oreille bienveillante » à l’horizon 2027. C’est son rôle de faire du lobbying, de tester les candidats, de défendre ses propositions. La provocation du « CDI jeunes », qui ressuscite le spectre du CPE, illustre cette tentation de forcer le débat. L’idée hérisse les syndicats, inquiète l’opinion et braque une partie du monde politique et du gouvernement qui l’a rapidement repoussée. Mais l’organisation patronale commet une erreur lorsqu’elle donne le sentiment de vouloir définir un programme économique unique. La présidentielle n’est pas un congrès du Medef. Elle est le moment où les Français tranchent entre des visions différentes de l’économie, de l’État et de la société.
Enfin, la présidentielle ne se résume pas à un débat fiscal ou social. Elle engage une vision globale : souveraineté, modèle social, sécurité, transition écologique, place de la France en Europe et dans le monde. L’économie en est incontestablement une clé, mais elle n’en est pas la seule. À l’heure où s’ouvre une séquence de recomposition politique majeure, chacun tente de redéfinir ses alliances et ses lignes rouges. Le patronat, lui aussi, ajuste ses positions et prépare l’après-Macron. En 2027, les Français arbitreront entre des projets concurrents et des visions du pays différentes. Les organisations représentatives pèseront, comme toujours. Mais aucune ne tranchera à la place du suffrage universel. C’est à lui seul qu’il reviendra de décider.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 10 février 2026)