Depuis le décès en août 2019 en prison du milliardaire américain Jeffrey Epstein, alors accusé d’avoir créé et supervisé un vaste réseau international de trafic sexuel pédocriminel, l’affaire apparaît de plus en plus comme une bombe à fragmentation. Au fur et à mesure que la justice américaine – contrainte par une loi du Congrès adoptée contre la volonté de Donald Trump – publie sur son site internet des milliers de documents du dossier judiciaire d’Epstein, l’onde de choc s’amplifie aux États-Unis et se répand dans le monde entier, éclaboussant des centaines de personnalités notamment en Europe et en France où Epstein avait ses habitudes.
Aux États-Unis, l’affaire Epstein passionne et a viré depuis longtemps à l’obsession, notamment dans la sphère MAGA où l’on est très réceptif aux théories complotistes et aux discours contre des élites supposément corrompues. Donald Trump lui-même a joué sur cette corde sensible durant sa dernière campagne électorale. Croyant mettre en difficulté les démocrates dont beaucoup fréquentèrent Epstein – comme l’ancien président Bill Clinton qui va devoir témoigner devant le Congrès – Donald Trump avait chauffé à blanc sa base en promettant qu’à la Maison Blanche il ordonnerait la publication de l’intégralité du dossier.
Las ! Une fois élu, Trump s’est retrouvé piégé, se rappelant trop tard que lui-même avait été un intime d’Epstein, et a envisagé de ne pas honorer sa promesse. Depuis, l’affaire est omniprésente en dépit des spectaculaires rebondissements de sa présidence. Ni le Groenland, ni le Venezuela, ni l’Iran et encore moins l’Ukraine ne détournent ses propres partisans de l’affaire Epstein qui a déjà fracturé le camp républicain et pesé sur les derniers scrutins locaux, tous remportés par les démocrates. À dix mois des mid-terms, comme le capitaine Haddock avec son sparadrap, Trump n’arrive pas à se débarrasser de l’affaire Epstein dont il reste encore des milliers de documents à divulguer.
Mais l’affaire Epstein n’est plus seulement américaine. En parallèle de son horrible réseau pédocriminel, le milliardaire avait aussi patiemment construit un tentaculaire réseau relationnel d’affaires qui fait qu’aujourd’hui, la publication de sa correspondance, de ses photos ou de ses vidéos éclabousse autant des personnalités qui ont bel et bien participé à des actes pédophiles que d’autres qui n’avaient que des liens purement professionnels avec cet investisseur en vue.
La publication partielle du dossier Epstein, la mise en ligne « en vrac » qui impose à la presse d’effectuer un long travail de recoupage et de vérification, le caviardage massif des documents jettent une suspicion aussi générale que délétère. Qui savait quoi des activités criminelles d’Epstein ? Qui a fait quoi avec cet homme finalement mystérieux dont le carnet d’adresses mêlait stars du show-biz, jet-setteurs internationaux, familles royales européennes, hommes politiques de premier plan, intellectuels, financiers, diplomates voire services de renseignements ?
Ce que révèle, au fond, l’affaire Epstein n’est pas seulement l’ampleur d’un crime abject ni l’étendue d’un réseau mondain compromis. Cette boîte de Pandore met à nu une pathologie plus profonde, celle d’un monde de puissants convaincus que l’accumulation de richesses, de relations et de secrets constitue une immunité ; un monde d’ultra-riches qui méprisent l’intérêt général comme les règles démocratiques, les droits humains comme l’État de droit. Il est temps de rappeler que nul réseau, aussi riche soit-il, ne peut durablement se placer au-dessus de la loi sans fissurer la démocratie elle-même.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 5 février 2026)