Accéder au contenu principal

Eldorado toxique

 

drogue

Lorsque l’on parle de trafic de stupéfiants dans le débat public, on se concentre souvent – et à raison – sur le cannabis et la cocaïne, dont les saisies ont bondi de 49 % en 2025, tant ces produits structurent une large part du narcotrafic en France et des violences qui l’accompagnent. Mais cette focale, devenue réflexe médiatique et politique, finit aussi par masquer une mutation silencieuse du marché des drogues. Les autres types de produits devraient nous alerter tout autant, en particulier les drogues de synthèse. Une étude récente de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) rappelle que leur consommation a, elle aussi, bondi dans des proportions inquiétantes.

Selon les dernières estimations, les quantités consommées de MDMA/ecstasy atteignaient 65,6 millions de comprimés en 2023, soit une hausse de 480 % entre 2010 et 2023. Au chapitre des drogues de synthèse, le dernier bilan de la douane fait état en 2025 de 5,79 tonnes saisies (+ 88 %). Et dans le rapport sénatorial de 2024 sur le narcotrafic, ces substances apparaissent comme un « nouvel eldorado » pour les trafiquants. Elles sont beaucoup plus faciles à produire discrètement puisqu’elles ne nécessitent pas de surfaces de culture, et les réseaux criminels inondent régulièrement le marché de nouveaux produits : pas moins de 897 nouvelles substances répertoriées au niveau européen il y a deux ans. Autrement dit, une économie clandestine capable d’innover plus vite que les États ne légifèrent.

Lutter contre les drogues de synthèse est d’autant plus difficile, selon la douane, qu’elles brouillent les frontières entre produits licites et illicites et s’inscrivent dans une criminalité opportuniste qui détourne médicaments et produits de consommation courante, parfois en piégeant les consommateurs. Cette hybridation entre légal et illégal constitue l’un des défis majeurs des politiques publiques : elle rend le phénomène moins visible, donc moins prioritaire dans l’opinion. Pire, ces drogues s’entourent d’un imaginaire festif avec leurs comprimés colorés qui masque leur dangerosité. Derrière l’esthétique ludique se cache pourtant une logique industrielle et transnationale : précurseurs chimiques importés d’Asie, production mobile, diffusion via le numérique. Le narcotrafic de synthèse est moins territorial que celui du cannabis, mais souvent plus agile et plus difficile à démanteler.

Face à ce fléau, comme pour les autres drogues, la lutte passe par un volet répressif et un volet préventif. Pour le premier, une action ciblée est prévue contre les trafics en ligne et, au niveau européen, par le renforcement de la coopération sur les précurseurs chimiques indispensables à la fabrication des drogues de synthèse. Reste le volet préventif, qui mériterait une action beaucoup plus forte de l’État. En novembre, Emmanuel Macron fustigeait « les bourgeois des centres-villes qui financent les narcotrafiquants ». La formule frappe, mais elle simplifie, car la réalité est, qu’aujourd’hui, le trafic s’étend des métropoles aux territoires ruraux, et les consommateurs, loin d’un profil exclusivement urbain et aisé, viennent de toutes les catégories sociales.

À force de caricaturer le consommateur, on risque de rater la cible. À force de figer le narcotrafic dans des représentations anciennes, on sous-estime sa mutation. Avec les drogues de synthèse, le risque n’est plus seulement celui d’une économie parallèle violente : c’est celui d’une banalisation progressive, diffuse, qui installe ces produits dans le paysage social sans que la société mesure pleinement l’ampleur de la bascule.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 27 février 2026)

Posts les plus consultés de ce blog

Fragilités

Les images que les Français ont découvertes cette semaine à l’occasion des violentes intempéries qui ont frappé le Sud-Ouest étaient spectaculaires : un TGV comme suspendu dans le vide, reposant sur des rails sous lesquels le ballast a été emporté par des flots déchaînés. Inouï comme le nom du train qui transportait quelque 500 passagers qui se souviendront longtemps de leur voyage et de leur évacuation en pleine nuit à Tonneins – parfaitement maîtrisée par les secours, les personnels de la SNCF et les agents de la ville. Le jour d’après, à l’issue du remorquage du TGV, avait des allures de gueule de bois pour tout le monde devant les dégâts considérables sur la voie de chemin de fer. 200 mètres sont complètement à refaire, les pluies torrentielles ayant emporté la terre du remblai, la sous-couche et le ballast. Et si les travaux ont commencé dès après les orages, ils vont être longs, bloquant la liaison entre Toulouse et Bordeaux. La SNCF mise sur une reprise du trafic entre le me...

Le prix de la sécurité

C’est l’une des professions les plus admirées et respectées des Français, celle que veulent exercer les petits garçons et aussi les petites filles quand ils seront grands, celle qui incarne au plus haut point le sens de l’intérêt général. Les pompiers, puisque c’est d’eux dont il s’agit, peuvent évidemment se réjouir de bénéficier d’une telle image positive dans l’opinion. Celle-ci les conforte et les porte au quotidien mais si elle est nécessaire, elle n’est plus suffisante pour faire face aux difficultés qu’ils rencontrent au quotidien, opérationnelles, humaines et financières. Opérationnelle d’abord car leurs missions ont profondément changé et s’exercent avec plus de contraintes. De l’urgence à intervenir pour sauver des vies – presque 9 opérations sur 10 – on est passé à des interventions qui ne nécessitent parfois même pas de gestes de secours et relèvent bien souvent davantage de la médecine de ville voire des services sociaux. C’est que les pompiers sont devenus l’ultime recour...

Sortir des postures

Le cortège d’une manifestation ou un rassemblement pour fêter la victoire d’un club sportif qui se terminent par des émeutes, des dégradations de mobilier urbain et de vitrines de magasins, parfois pillés, et des attaques violentes des forces de l’ordre par des hordes encagoulées dans un brouillard de gaz lacrymogènes… Les Français se sont malheureusement habitués à ces scènes-là depuis plusieurs décennies. Comme ils se sont aussi habitués aux polémiques politiciennes qui s’ensuivent, mêlant instrumentalisation démagogique, règlement de comptes politiques et critiques d’une justice supposément laxiste. Le dernier épisode en date, qui s’est produit samedi soir à Paris à l’occasion de la victoire du PSG face à l’Inter Milan en finale de la Ligue des champions, ne fait, hélas pas exception à la règle. Au bilan édifiant – deux morts, des dizaines de blessés, plus de 600 interpellations, des rues et magasins saccagés – s’ajoutent désormais les passes d’armes politiques. Entre l’opposition e...