La facture de la guerre
Cela fait longtemps que l'image du battement d'ailes d'un papillon à l'autre bout du monde qui a des conséquences à des milliers de kilomètres ne veut plus vraiment dire grand-chose tant l'économie s'est mondialisée. La guerre en Iran en est l'illustration, qui, à peine commencée fin février, a immédiatement eu un effet sur les prix à la pompe chez nous. L'arrêt de cette guerre entre les États-Unis et l'Iran, et donc la réouverture du détroit d'Ormuz, évite sans doute un choc énergétique de la même ampleur que celui observé au début de la guerre en Ukraine, mais cela ne va hélas pas permettre un retour à la normale avant plusieurs mois.
Une longue période au cours de laquelle l'économie mondiale sera en convalescence et, pour tout dire, au ralenti, avec la persistance des perturbations sur les chaînes d’approvisionnement et une croissance revue à la baisse. En Europe, elle devrait diminuer de 0,4 point, en 2026, à 0,8 %. L’économie française devrait, elle, traverser l’année 2026 avec une croissance atteignant 0,7 % en fin d’année au lieu de 0,9 % attendu. À cela s'ajoute le retour de l'inflation : en zone euro, elle a atteint 3,2 % sur un an en mai (2,4 % en France) et les salaires ne devraient progresser que de 2,6 % en 2026. Un cocktail qui a de quoi inquiéter les Français pour leur pouvoir d'achat.
Certes, les prochains mois devraient apporter quelques motifs de soulagement. La baisse du cours du pétrole amorcée après l'accord entre Washington et Téhéran devrait progressivement se traduire par une diminution des prix des carburants. Le gaz pourrait également suivre une trajectoire plus favorable, même si les destructions d'infrastructures au Qatar entretiennent encore des incertitudes. Quant à l'électricité, elle devrait rester relativement préservée des soubresauts géopolitiques.
Mais ce répit énergétique pourrait être rapidement effacé par un autre front : celui de l'alimentation. Car derrière les étiquettes encore stables dans les rayons se cache une réalité beaucoup moins rassurante. Les agriculteurs, les éleveurs et les industriels de l'agroalimentaire ont absorbé une partie du choc provoqué par l'envolée des coûts de transport et de production. Une situation qui ne pourra durer éternellement.
La pression monte déjà pour rouvrir les négociations commerciales entre industriels et distributeurs. Si elles devaient reprendre, comme beaucoup l'anticipent, les consommateurs risquent de voir réapparaître un scénario qu'ils connaissent trop bien : celui d'augmentations progressives mais continues sur les produits du quotidien.
Mais le problème n'est pas seulement économique. Il est psychologique. Après cinq années marquées par le Covid, la crise énergétique, l'inflation et les conflits internationaux, les Français apparaissent épuisés. Leur moral est au plus bas depuis plus de trois ans. Ils sont toujours plus nombreux à estimer que leur niveau de vie va se dégrader et toujours moins nombreux à considérer que le moment est venu de réaliser des achats importants.
C'est là tout le paradoxe de cette sortie de crise. Les indicateurs s'améliorent lentement, mais le sentiment de déclassement demeure. Et en politique, c'est souvent la perception qui l'emporte sur les statistiques.
À moins d'un an de l'élection présidentielle, le pouvoir d'achat pourrait ainsi redevenir le sujet central du débat public. Immigration, sécurité, géopolitique ou transition écologique continueront d'occuper les plateaux de télévision. Mais au moment de voter, beaucoup de Français se poseront sans doute une question beaucoup plus simple : pourront-ils vivre mieux demain qu'aujourd'hui ? C'est souvent sur cette interrogation que se jouent les élections...
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 22 juin 2026)