L'urgence oubliée
Après l’alerte, le constat historique et l’esquisse d’une action, la classe politique va-t-elle s’enferrer dans le déni concernant la lutte contre le réchauffement climatique alors qu’il devrait conditionner toutes les grandes politiques de la nation ? L’alerte, c’était il y a bientôt un quart de siècle lorsque Jacques Chirac, au sommet de la Terre de Johannesburg en 2002, lançait "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs". Le constat historique de ce réchauffement climatique aux conséquences déjà ravageuses, c’était en 2015, lorsque, sous la présidence française, le monde signait l’Accord de Paris sur le climat. L’esquisse d’une action, c’était en 2017 la promesse d’Emmanuel Macron – prenant le contrepied du climatosceptique Donald Trump – de "rendre notre planète plus grande" ("Make our planet great again") ; promesse qui s’est effilochée au fil des ans et des renoncements politiques et budgétaires. Et le déni, c’est peut-être aujourd’hui où l’on voit une classe politique qui, face à la seconde vague de chaleur précoce qui frappe la France en moins d’un mois, est, tel un lapin dans les phares d’une voiture, prise en flagrant délit d’impréparation et de manque de vision.
Ce ne sont pourtant pas les alertes qui ont manqué entre les rapports précis du Giec, les interpellations régulières d’experts et de scientifiques, d’associations et de citoyens. Tous tirent la sonnette d’alarme depuis des années sans que cela ne débouche sur des politiques à la hauteur, durables et financées. L’État impécunieux, mais toujours sensible aux lobbies qui défendent le statu quo et leur pré carré, est ainsi capable d’amputer le Fonds vert, pourtant essentiel à la transition énergétique. Le plus inquiétant est peut-être ailleurs. Le réchauffement climatique n’est plus une menace lointaine mais une réalité quotidienne. Il affecte déjà les récoltes, les ressources en eau, les infrastructures, les écoles, les hôpitaux ou encore le coût des assurances. Ce n’est plus seulement une question environnementale, c’est déjà une question agricole, sanitaire, énergétique, budgétaire et, demain, de sécurité civile.
Et face aux températures caniculaires et historiques que chacun subit cette semaine, la classe politique et notamment les candidats à l’Élysée naviguent entre silence, déni ou mesurettes. Pire, alors que le gouvernement est quasiment inaudible, le débat public semble se réduire à des oppositions caricaturales entre adaptation et sobriété, comme si la question climatique pouvait se résumer à un simple pour ou contre la climatisation. Aux Français de se débrouiller avec une bonne dose de système D – notamment dans les écoles – comme si cette vague de chaleur n’était pas si grave, juste un mauvais moment à passer… en attendant la suivante.
À moins d’un an de l’élection présidentielle, on attend mieux, que ce soit en termes d’adaptation, d’anticipation et de planification. Paradoxalement, plus le réchauffement climatique s’accélère, plus il semble disparaître des priorités du débat politique national. Les comportements et engagements individuels des Français sont évidemment importants mais face au tsunami socio-économique que provoque le réchauffement climatique, il faut avoir une réponse collective, une vision claire, un cap non pas pour le quinquennat 2027-2032 mais bien pour les 20 à 50 ans à venir. Car le climat n’est plus un sujet parmi d’autres : il est désormais la matrice à partir de laquelle devraient être pensées toutes les politiques publiques.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 23 juin 2026)