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Éditos

Une société de confiance ou de surveillance ?

 

surveillance

Une balise GPS accrochée à sa valise, au cartable de son enfant ou au collier de son chien, un smartphone ou une montre connectée dont on peut suivre en temps réel la géolocalisation : autant de technologies autrefois réservées à la police et qui sont aujourd’hui aussi accessibles que simples à mettre en place pour le grand public. À peine quelques euros suffisent pour se créer son propre système de surveillance, car c’est bien de cela dont il s’agit. Qui reprocherait à un parent de vouloir savoir si son enfant est bien arrivé à l’école ou à son activité sportive ? Personne. "C’est rassurant", martèlent-ils ; "on n’a rien à cacher", ajoutent les autres. Les mêmes ne trouveront sans doute rien à redire aux législations qui veulent généraliser la vidéosurveillance algorithmique et, demain, celle avec la reconnaissance faciale.

La praticité de ces technologies ne doit pourtant pas faire oublier leurs limites et leurs dangers. En premier lieu, cette géolocalisation n’est évidemment pas gratuite et toutes les données recueillies au fil des déplacements alimentent les bases de données des géants du web à des fins commerciales. Par ailleurs, ces bases de données sont exposées à des cyberattaques qui aspirent puis revendent ces précieuses informations. Et elles sont de plus en plus nombreuses, qui peuvent révéler, outre la géolocalisation, une orientation sexuelle ou politique, un état émotionnel, une situation financière ou encore certains problèmes de santé.

Ensuite, on peut s’enthousiasmer pour toutes ces technologies de surveillance parce que l’on vit aujourd’hui dans une démocratie. Mais l’histoire montre qu’aucun régime politique n’est immuable. Une technologie conçue pour le confort, la sécurité ou la tranquillité d’esprit peut toujours être détournée lorsque changent les circonstances politiques. On le voit aux États-Unis où la police de l’immigration, la controversée ICE, utilise largement ces technologies. Les données collectées aujourd’hui pour "la sécurité" peuvent être réutilisées demain à des fins politiques, administratives ou répressives.

Et puis il y a la question centrale que sous-tend cette surveillance permanente : est-ce vraiment la société dans laquelle nous voulons vivre ? "Prétendre que la vie privée n’est pas importante parce qu’on n’a rien à cacher revient à dire que la liberté d’expression n’est pas importante parce qu’on n’a rien à dire", résumait parfaitement Edward Snowden, le lanceur d’alerte qui a révélé en 2013 l’existence de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques. De fait, le droit à la vie privée – des enfants comme des adultes – est essentiel pour se construire comme individu et constitue une question de dignité humaine. Par ailleurs, protéger sa vie privée, c’est aussi protéger celle de ses proches.

Le second point est celui soulevé par George Orwell dans son livre "1984". Même si l’on n’a "rien à cacher", savoir que l’on est surveillé pousse à modifier son comportement, à ne plus oser certaines pensées ou certaines actions. Ce conditionnement, cette autocensure que tous ceux qui ont vécu ou vivent sous une dictature connaissent bien, empêchent, d’évidence, l’être humain d’être pleinement lui-même, un citoyen libre et éclairé bénéficiant de son libre arbitre.

Le véritable enjeu n’est peut-être pas technologique mais culturel. Une société libre repose sur la confiance. Une société de surveillance repose sur la suspicion. À force de vouloir tout savoir des autres, nous risquons surtout d’oublier pourquoi nous avons besoin de liberté. Au final, la surveillance qui se développe chez les particuliers amène à se souvenir de Benjamin Franklin qui estimait qu’"un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finit par perdre les deux".

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 14 juin 2026)