Accéder au contenu principal

Tout réinventer

Ehpad

Deux ans et demi après la sortie du livre choc de Victor Castanet « Les Fossoyeurs », rien ne va plus dans les Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, les Ehpad. Pendant plusieurs années des dizaines d’affaires de maltraitance et de dysfonctionnements dans des maisons de retraite ont émaillé l’actualité, parfois sanctionnées en justice, des centaines de témoignages de personnels ou de familles ont été recueillis dans la presse, et notamment dans nos colonnes, des dizaines de livres ont été publiés plus alarmants les uns que les autres, mais l’enquête au long cours de Victor Castanet début 2022, avait suscité un tel électrochoc qu’on aurait pu penser qu’une remise à plat totale du système allait s’opérer. Elle n’a pas eu lieu : les Ehpad, exsangues, sont en quête d’un nouveau modèle économique et les Français ont perdu patience et confiance.

Le scandale qui a touché le groupe Orpéa a contraint celui-ci à une profonde réorganisation, mais il a aussi eu des conséquences en chaîne sur un secteur déjà très durement bousculé par la crise du Covid puis par celle de l’inflation. Né dans les années 2000, le modèle économique des Ehpad qui repose sur trois sources de financement – le résident pour la partie hébergement, le Conseil départemental pour la partie dépendance et l’Agence régionale de santé pour la partie soins – est désormais à bout de souffle, que les Ehpad soit publics, associatifs ou privés.

En 2022, 60,3 % des établissements publics et privés non lucratifs étaient en situation de déficit contre 49,3 % en 2021, selon une étude de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) publiée en juillet. Et dans le privé, les scandales ont fait fuir les investisseurs. Les pouvoirs publics ont bien débloqué des enveloppes supplémentaires mais ces sommes sont insuffisantes tant pour financer les investissements nécessaires que pour rendre attractif les métiers des Ehpad, alors que ces derniers auraient besoin de quelque 120 000 infirmières !

Le cri d’alarme lancé cette semaine lors des Assises nationales des Ehpad par les directeurs rejoint celui des familles de résidents : tous deux disent l’urgence d’inventer un nouveau modèle. Et le temps presse car la société française vieillit. Selon l’Insee, d’ici à 2070, le nombre des 75 ans ou plus devrait croître de 5,7 millions. En 2040, il y aurait 51 personnes de 65 ans ou plus pour 100 personnes de 20 à 64 ans, contre 37 en 2021. Et la France n’est pas prête à faire face à ce bouleversement.

La crise des Ehpad, fruit de décennies de sous-investissement et d’une vision court-termiste de la prise en charge du grand âge, doit être l’opportunité de repenser en profondeur notre approche de la dépendance. Cette révolution ne se fera pas sans un engagement fort de l’État. La tant attendue loi Grand âge, promise par Emmanuel Macron en 2017 et maintes fois repoussée, doit enfin voir le jour – Michel Barnier semble y être sensible. Elle devra être à la hauteur des enjeux pour répondre finalement à la question de savoir quel modèle de société nous voulons, quelle place nous accordons à nos aînés. La façon dont nous les traitons en dit long sur nos valeurs et sur notre vision de l’humanité ; la dignité des personnes âgées ne saurait être une option, elle doit être une priorité absolue.

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 14 septembre 2024)


Posts les plus consultés de ce blog

Guerres et paix

La guerre menace encore une fois le Pays du Cèdre, tant de fois meurtri par des crises à répétition. Les frappes israéliennes contre le sud du Liban et les positions du Hezbollah ravivent, en effet, le spectre d’un nouveau conflit dans cette Terre millénaire de brassage culturel et religieux. Après quinze années de violence qui ont profondément marqué le pays et ses habitants (1975-1990), la paix est toujours restée fragile, constamment menacée par les ingérences étrangères, les divisions communautaires et une classe politique corrompue. La crise économique sans précédent qui frappe le pays depuis 2019, puis l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth en 2020, symbolisant l’effondrement d’un État rongé par des décennies de mauvaise gouvernance, ont rajouté au malheur de ce petit pays de moins de 6 millions d’habitants, jadis considéré comme la Suisse du Moyen-Orient. Victime d’une spectaculaire opération d’explosion de ses bipeurs et talkies-walkies attribuée à Israël, le Hezbollah – ...

Facteur humain

  Dans la longue liste de crashs aériens qui ont marqué l’histoire de l’aviation mondiale, celui de l’Airbus A320 de la Germanwings, survenu le 24 mars 2015, se distingue particulièrement. Car si le vol 9525, reliant Barcelone à Düsseldorf, a percuté les Alpes françaises, entraînant la mort de 150 personnes, ce n’est pas en raison d’une défaillance technique de l’appareil ou d’un événement extérieur qui aurait impacté l’avion, mais c’est à cause de la volonté du copilote de mettre fin à ses jours. L’enquête, en effet, a rapidement révélé que celui-ci, souffrant de problèmes de santé mentale non décelés par les procédures en vigueur, avait volontairement verrouillé la porte du cockpit, empêchant ainsi le commandant de bord de reprendre le contrôle de l’appareil. Ainsi, ce crash singulier touche au point le plus sensible qui soit : la confiance des passagers dans les pilotes à qui ils confient leur vie. C’est pour cela que cette tragédie a eu un tel impact sur l’opinion publique et a...

Le prix de la sécurité

C’est l’une des professions les plus admirées et respectées des Français, celle que veulent exercer les petits garçons et aussi les petites filles quand ils seront grands, celle qui incarne au plus haut point le sens de l’intérêt général. Les pompiers, puisque c’est d’eux dont il s’agit, peuvent évidemment se réjouir de bénéficier d’une telle image positive dans l’opinion. Celle-ci les conforte et les porte au quotidien mais si elle est nécessaire, elle n’est plus suffisante pour faire face aux difficultés qu’ils rencontrent au quotidien, opérationnelles, humaines et financières. Opérationnelle d’abord car leurs missions ont profondément changé et s’exercent avec plus de contraintes. De l’urgence à intervenir pour sauver des vies – presque 9 opérations sur 10 – on est passé à des interventions qui ne nécessitent parfois même pas de gestes de secours et relèvent bien souvent davantage de la médecine de ville voire des services sociaux. C’est que les pompiers sont devenus l’ultime recour...