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Talon d'Achille



La décision d'Emmanuel Macron de mobiliser aujourd'hui les militaires de l'opération Sentinelle, afin d'éviter de revoir les images de saccage des Champs-Elysées perpétré samedi dernier à Paris, suscite une vive polémique. À droite comme à gauche, des voix s'élèvent pour dénoncer le recours à l'armée dans un conflit social, une première depuis 1948. Cette décision, aussi forte qu'inattendue, illustre au fond la difficulté que rencontre depuis longtemps le chef de l'Etat dans le domaine de la sécurité, aujourd'hui son talon d'Achille.

Talon d'Achille par manque d'expérience d'une part. Lors du lancement de sa campagne présidentielle fin 2016, le candidat d'En Marche avait, en effet, été la cible de vives attaques venant de la droite sur sa capacité à incarner la dimension régalienne de l'ordre, consubstantielle au président de la République, chef des Armées. Critique finalement classique, la gauche étant pour la droite toujours trop laxiste… Emmanuel Macron, évidemment bien plus à l'aise dans le domaine économique, a dès lors toujours voulu montrer qu'il était en capacité de se saisir, personnellement, de cette mission régalienne.

Au soir de son élection, c'est par une marche martiale qu'il a parcouru la cour du Louvre en tant que nouveau Président. Une fois à l'Elysée, il a rappelé aux militaires – avec raison mais maladroitement – «je suis votre chef», provoquant la démission inédite du chef d'Etat-major des Armées, le général de Villiers. Un épisode d'autant plus paradoxal qu'Emmanuel Macron a largement conforté le budget des Armées et entretient depuis de bonnes relations avec les militaires.

Mais en matière de sécurité intérieure, les difficultés n'ont pas été levées. C'est que contrairement à ses prédécesseurs, le Président n'a jusqu'à présent pas pu s'appuyer sur des ministres de l'Intérieur incontestés et incontestables, et se retrouve seul en première ligne. Gérard Collomb, la tête à Lyon, n'a jamais vraiment endossé le costume de premier flic de France. Son successeur Christophe Castaner, pourtant lesté d'un adjoint expérimenté Laurent Nuñez, peine à faire corps avec ses troupes et a vu sa crédibilité entachée par sa sortie en boîte de nuit comme par les saccages parisiens du 16 mars.

Talon d'Achille par surenchère sécuritaire d'autre part. Lorsqu'il s'est agi de répondre aux dégradations commises en marge des samedis de manifestation, Emmanuel Macron a repris telle quelle la proposition de loi anticasseurs rédigée par la droite sénatoriale, quitte à faire tanguer sa propre majorité. Comme s'il lui fallait donner des gages de sa volonté de ne rien céder. Et après l'échec du maintien de l'ordre samedi dernier, Emmanuel Macron a donc voulu hausser le ton en mobilisant l'armée via l'opération Sentinelle.

Une décision forte, précipitée voire périlleuse, qui soulève des difficultés opérationnelles (la mission des militaires n'est pas le maintien de l'ordre), introduit de fait une rupture dans le maintien de l'ordre à la française, et, surtout, s'accompagne d'une forte charge symbolique.

Et en démocratie, les symboles comptent souvent autant que les actes. Les bousculer est toujours risqué…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 23 mars 2019)

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