En 2015, après une réunion sur la crise de la dette grecque, Christine Lagarde, alors directrice générale du FMI, implorait les protagonistes pour dialoguer enfin avec « des adultes dans la pièce ». L’expression, appel à la responsabilité politique, a fait florès. Depuis, à chaque crise, on cherche, dans les sommets internationaux ou les coulisses du pouvoir, à Bruxelles, Moscou ou Washington, qui est « l’adulte dans la pièce ».
Aux États-Unis, depuis cette semaine, on sait en tout cas que ce n’est pas Donald Trump. Littéralement. Une enquête du Wall Street Journal raconte comment certains de ses conseillers l’auraient tenu à distance de la Situation Room pour que l’éruptif président ne vienne pas perturber la chaîne de décisions de la délicate opération de sauvetage des deux pilotes de l’avion abattu en Iran… Trump aurait été simplement informé par téléphone des moments clés de l’opération. Voir le Commander in Chief ainsi tenu à l’écart, comme un enfant turbulent, en dit long sur l’état vertigineux du pouvoir américain, que le sénateur français Claude Malhuret a récemment comparé à la cour de Néron.
L’enquête du Wall Street Journal fait suite, par ailleurs, à plusieurs autres articles très documentés du site Axios, du New York Times ou du magazine Vanity Fair. Tous, depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, dépeignent un président souvent fatigué, parfois physiquement marqué, et décrit comme ayant des difficultés de concentration, mais rédacteur compulsif de messages sur son réseau Truth Social, obsédé par la trace qu’il laissera dans l’histoire et la construction de bâtiments à sa gloire, comme la fameuse salle de bal de la Maison-Blanche – dont il est capable de brandir les plans en pleine réunion – ou le nouvel arc de triomphe géant qu’il veut faire construire à Washington…
L’adulte dans la pièce semble surtout être sa cheffe de cabinet, Susie Wiles. En décembre, dans une longue enquête de Vanity Fair, elle a décrit son patron comme ayant une « personnalité d’alcoolique ». Stupeur et tremblement dans la sphère MAGA, mais réaction amusée de l’intéressé, qui sait ce qu’il doit à sa fidèle collaboratrice. Susie Wiles semble être celle qui tente de maintenir la Maison Blanche à flot, filtrant les accès au président et demandant aux conseillers de Trump d’arrêter de lisser la réalité de la guerre en Iran derrière des montages vidéo vantant les succès de l’US Army.
En revanche, la cheffe de cabinet semble bien incapable d’éviter la guerre de clans, d’aplanir les divergences entre Marco Rubio et JD Vance, de suppléer les faiblesses d’un aréopage de personnalités comme le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, adepte des croisades, ou le directeur du FBI Kash Patel, adepte de la bouteille, ou encore d’empêcher Trump de poster, nuit et jour, messages intempestifs ou images générées par intelligence artificielle où il apparaît en Jésus… Tous gravitent autour de Trump sans jamais oser le contredire. Tous semblent déjà préparer sa succession pour 2028.
Les plus optimistes des républicains veulent croire que le « roi du deal » use sciemment de la stratégie de la madman theory : provoquer, saturer l’espace médiatique, déstabiliser l’adversaire. « Faites-leur croire que je suis fou », aurait-il confié. Les plus pessimistes évoquent le 25e amendement, qui permet de déclarer un président inapte à gouverner. Car les résultats de Trump ne sont pas vraiment à la hauteur, ni au plan international – où il n’a pas arrêté la guerre en Ukraine, a malmené ses alliés historiques et s’enlise en Iran – ni au plan intérieur, où une économie en souffrance lui vaut des sondages catastrophiques qui lui prédisent une bérézina aux élections de mi-mandat en novembre.
Au fond, la question posée en 2015 n’a jamais été aussi actuelle à Washington : qui est l’adulte dans la pièce ?
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 avril 2026)