Le décollage imminent de la mission Artemis II, qui va amener quatre astronautes à faire le tour de la Lune, avant d’y poser un pied en 2028, a quelque chose de saisissant et presque d’incongru tant le décalage peut sembler grand entre l’aventure scientifique formidable de ce nouvel Objectif Lune et, sur Terre, le fracas des armes dans les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient. Peut-on pleinement se réjouir d’un côté de voir la mission Artemis avancer alors que l’opération Epic Fury lancée par Donald Trump et Benyamin Netanyahou et la riposte iranienne mettent à feu et à sang toute une région et que la guerre en Ukraine est entrée dans sa cinquième année ? La question dérange.
Il y a en tout cas dans cette juxtaposition quelques leçons que les dirigeants pourraient méditer, à savoir que les sommes colossales dépensées pour mener ces guerres – sans compter celles qu’il faudra mobiliser pour les reconstructions – auraient pu servir des projets autrement plus utiles pour l’humanité. Nous savons financer la destruction. Nous hésitons encore à financer le progrès. La conquête spatiale est de ces projets-là car elle continue à faire rêver l’Homme et les technologies développées pour elle finissent toujours par trouver des applications dans notre vie quotidienne.
Le retour vers la Lune n’était pourtant pas évident. Après la dernière mission de la NASA, Apollo 17, le 7 décembre 1972, la Lune ne semblait, en effet, plus être la priorité des agences spatiales. D’autres enjeux avaient émergé, d’autres priorités, d’autres ambitions aussi : l’exploration des confins de notre système solaire, la meilleure connaissance des comètes, des astéroïdes ou de la planète Mars ont mobilisé des dizaines de missions.
La NASA conservait toutefois un intérêt intact pour notre plus proche satellite. Dans les années 1990, l’agence a ainsi lancé deux petites missions (Clementine en 1994 et Lunar Prospector en 1998) qui ont réamorcé l’intérêt pour la Lune. Suivirent plusieurs missions exploratoires avec un double objectif, scientifique bien sûr, mais aussi économique, avec la perspective d’exploiter les ressources sur place. Car si la Lune est protégée par le Traité de l’Espace de 1967, elle ne l’est pas par le Traité de la Lune de 1979, qui voulait restreindre l’exploitation de ses ressources naturelles par un seul pays. Ce traité n’a été ratifié par aucune grande nation spatiale…
Dès lors, l’exploitation des ressources lunaires réveille les ambitions des grandes nations spatiales. En 2019, Donald Trump annonce le retour de l’Homme sur la Lune, martelant que « l’Amérique sera toujours la première dans l’espace ». La Chine, l’Inde, les Émirats arabes unis, l’Europe et toutes les entreprises privées du « new space », au premier rang desquelles Space X d’Elon Musk, se lancent dans cette sorte de nouvelle ruée vers l’or. Une compétition mondiale où la rivalité entre Soviétiques et Américains au XXe siècle a laissé place à celle entre les États-Unis et la Chine.
Et la question n’est plus de savoir qui reposera le premier un pied sur la Lune – les Américains tiennent la corde – mais plutôt qui pourra durablement s’installer sur cette nouvelle terra incognita où tout restera à faire. À commencer par ce que nous ne savons plus faire sur Terre où le multilatéralisme est mis à mal : coopérer.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 1er avril 2026)