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Éditos

Indigestion politique

 

master poulet

 

En 1908, le 5e congrès national de la SFIO, à Toulouse voyait s’affronter la ligne de Jean Jaurès et celle de Jules Guesde. Se confrontaient alors – parfois avec virulence – les idées puissantes et les stratégies des deux camps. Réforme ou révolution ? Programme a minima ou commun ? La ligne de Jaurès, réformiste et unitaire, l’emporta face à la volonté inflexible de rupture radicale de Guesde. Plus d’un siècle plus tard, et à un an d’une élection présidentielle qui pourrait ouvrir les portes du pouvoir à l’extrême droite, gauche radicale et gauche réformiste s’affrontent… autour de l’installation d’un fast-food Master Poulet à Saint-Ouen.

Sous l’œil évidemment gourmand des chaînes d’information en continu qui guettent les ego sur leurs ergots, cette affligeante bataille picrocholine entre le maire Karim Bouamrane, l’enseigne de poulet frits bon marché et les Insoumis va de rebondissement en rebondissement, chacun lançant des anathèmes sur l’autre. L’un est accusé de racisme et de mépris de classe, les autres l’électoralisme communautariste sur fond de malbouffe ou de nuisances pour les riverains. Et chacun de se draper dans de nobles intentions, combat pour une alimentation saine ou contre le déterminisme social, liberté de commerce et pouvoir d’achat… Cette consternante « séquence » qui agite la marmite des réseaux sociaux éclipse évidemment le travail de fond mené par le PS qui a enfin publié un « Programme pour le XXIe siècle » ou l’appel à « Construire 2027 » signé par plusieurs personnalités de la gauche réformiste.

L’affaire Master Poulet prête à sourire et les Français n’y verront peut-être qu’une nouvelle farce dont la classe politique a la recette. Pourtant il y a là un vrai sujet qui mérite d’être traité avec sérieux comme a pu le faire ces dernières années Jérôme Fourquet. Le directeur du département Opinion de l’Ifop, qui analyse avec minutie l’« archipélisation » de la France, a, en effet, observé comment les kebabs ou les fast-foods, qu’il a cartographiés dès 2019, transforment le pays, et plus particulièrement les centres-villes. Dans une note pour la fondation Jean Jaurès, Jérôme Fourquet estime que le fast-food américain illustre l’uniformisation marchande et culturelle venue des États-Unis tandis que le kebab illustre plutôt l’hybridation commerciale liée aux immigrations et aux nouveaux référentiels populaires.

Les deux participent de la même « France hydroponique », un terme agronomique qui caractérise le fait de faire pousser des fruits ou légumes en dehors des champs, dans des serres sur un substrat inerte parcouru par des solutions liquides enrichies en nutriments. Pour Jérôme Fourquet, cette « France hydroponique » est une France contemporaine, uniformisée, interchangeable et parfois déracinée de ses anciens référentiels culturels et territoriaux. Les kebabs sont ainsi les signes visibles d’une transformation culturelle, commerciale et sociale des territoires, au même titre que les zones commerciales et les fast-foods l’ont été auparavant.

Pour les élus locaux, il s’agit là d’un sujet majeur qui touche au développement économique et urbain, à la précarité alimentaire et à l’aménagement harmonieux d’une offre commerciale diversifiée qui s’adresse à tous sans exclusive. Tenir compte des évolutions, les accompagner ou les canaliser pour que chaque habitant, quelles que soient ses origines, ses convictions ou ses traditions, se sente considéré et respecté. Voilà le vrai sujet, qui doit être traité avec sérieux, plutôt que de faire l’objet de polémiques indigestes… À force de débattre de celles-ci, la gauche finit par oublier le programme. Et dans cette confusion des priorités, ce ne sont pas les appétits qui manquent, mais bien la boussole.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 29 avril 2026)