Accéder au contenu principal

Prise de risque

A380


L'annonce par Airbus de l'arrêt de son gros-porteur A380 n'est certes pas une surprise. Dans ces colonnes, nous disions déjà la semaine dernière combien le superjumbo était en sursis, ne répondant plus aux besoins des compagnies aériennes dans un marché mondial qui a profondément évolué ces dernières années. Avant de quitter l'entreprise après 28 ans dans l'aéronautique et la Défense, Tom Enders a donc préféré trancher clairement pour l'arrêt du programme, plutôt que de laisser perdurer un espoir illusoire de rebond ; et acter de fait un terrible échec commercial pour le plus gros avion civil du monde. Quand la production de l'A380 sera définitivement interrompue en 2021, seuls 250 exemplaires auront été vendus…

Le président exécutif d'Airbus, qui laissera son siège à l'issue de l'assemblée générale du 10 avril prochain, reconnaît d'ailleurs que le lancement de l'A380 au tournant du siècle – qui aura coûté quelque 30 milliards d'euros, surcoûts compris – était « une décision risquée », prise sans savoir ce que le marché allait réellement devenir. Mais il serait injuste de ne retenir de l'A380 que le symbole d'un échec commercial cuisant, qui écorne aujourd'hui l'image de l'avionneur. Le superjumbo a, d'évidence, écrit une page de l'histoire aéronautique mondiale. Il a aussi, selon Enders, été un instrument fort pour souder les différentes composantes européennes d'Airbus. Il a permis à l'avionneur européen de devenir un géant, d'épater le monde et de faire la fierté de l'Europe comme de notre région. Enfin, ce programme a fait acquérir à Airbus un savoir-faire qui se déploie aujourd'hui sur les autres gammes d'avion, notamment l'A350.

Le succès global d'Airbus est donc aussi celui des hommes et des femmes qui ont contribué à la réussite technique et industrielle de l'A380. À l'heure de l'arrêt du programme, gageons que les quelque 3 500 salariés actuellement affectés sur l'A380 seront au maximum répartis sur les autres lignes de production.

Le destin finalement tragique de l'A380, cet avion reconnaissable entre tous, mal-né mais pourtant plébiscité par les passagers, doit aussi nous interroger sur l'Europe industrielle que nous voulons. L'A380 a peut-être été un échec commercial mais il a permis à Airbus de devenir un concurrent de poids sur la scène internationale. Aujourd'hui, l'Europe doit s'interroger sur sa présence – ou plutôt son absence – dans d'autres secteurs industriels stratégiques pour l'avenir, comme les télécoms avec la 5G, aujourd'hui préemptée par les Chinois, l'intelligence artificielle où les avancées majeures se font aux Etats-Unis ou en Asie. La récente opposition de la Commission européenne à la fusion Alstom-Siemens dans le domaine ferroviaire face au géant chinois CRCC est peut-être logique sur le papier, mais incompréhensible en termes économiques et industriels. Il est donc urgent que l'Europe renoue dans tous ces domaines avec l'esprit de conquête et la prise de risque, pour bâtir rapidement – tout en préservant les acquis sociaux des pays membres – de grands groupes comme Airbus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 15 février 2019)

Posts les plus consultés de ce blog

Guerres et paix

La guerre menace encore une fois le Pays du Cèdre, tant de fois meurtri par des crises à répétition. Les frappes israéliennes contre le sud du Liban et les positions du Hezbollah ravivent, en effet, le spectre d’un nouveau conflit dans cette Terre millénaire de brassage culturel et religieux. Après quinze années de violence qui ont profondément marqué le pays et ses habitants (1975-1990), la paix est toujours restée fragile, constamment menacée par les ingérences étrangères, les divisions communautaires et une classe politique corrompue. La crise économique sans précédent qui frappe le pays depuis 2019, puis l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth en 2020, symbolisant l’effondrement d’un État rongé par des décennies de mauvaise gouvernance, ont rajouté au malheur de ce petit pays de moins de 6 millions d’habitants, jadis considéré comme la Suisse du Moyen-Orient. Victime d’une spectaculaire opération d’explosion de ses bipeurs et talkies-walkies attribuée à Israël, le Hezbollah – ...

Facteur humain

  Dans la longue liste de crashs aériens qui ont marqué l’histoire de l’aviation mondiale, celui de l’Airbus A320 de la Germanwings, survenu le 24 mars 2015, se distingue particulièrement. Car si le vol 9525, reliant Barcelone à Düsseldorf, a percuté les Alpes françaises, entraînant la mort de 150 personnes, ce n’est pas en raison d’une défaillance technique de l’appareil ou d’un événement extérieur qui aurait impacté l’avion, mais c’est à cause de la volonté du copilote de mettre fin à ses jours. L’enquête, en effet, a rapidement révélé que celui-ci, souffrant de problèmes de santé mentale non décelés par les procédures en vigueur, avait volontairement verrouillé la porte du cockpit, empêchant ainsi le commandant de bord de reprendre le contrôle de l’appareil. Ainsi, ce crash singulier touche au point le plus sensible qui soit : la confiance des passagers dans les pilotes à qui ils confient leur vie. C’est pour cela que cette tragédie a eu un tel impact sur l’opinion publique et a...

Le prix de la sécurité

C’est l’une des professions les plus admirées et respectées des Français, celle que veulent exercer les petits garçons et aussi les petites filles quand ils seront grands, celle qui incarne au plus haut point le sens de l’intérêt général. Les pompiers, puisque c’est d’eux dont il s’agit, peuvent évidemment se réjouir de bénéficier d’une telle image positive dans l’opinion. Celle-ci les conforte et les porte au quotidien mais si elle est nécessaire, elle n’est plus suffisante pour faire face aux difficultés qu’ils rencontrent au quotidien, opérationnelles, humaines et financières. Opérationnelle d’abord car leurs missions ont profondément changé et s’exercent avec plus de contraintes. De l’urgence à intervenir pour sauver des vies – presque 9 opérations sur 10 – on est passé à des interventions qui ne nécessitent parfois même pas de gestes de secours et relèvent bien souvent davantage de la médecine de ville voire des services sociaux. C’est que les pompiers sont devenus l’ultime recour...