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Éditos

Grosse fatigue

 

masque

La sixième vague de l’épidémie de Covid-19 qui se confirme en France comme partout dans le monde – avec le retour des confinements géants en Chine – nous replonge dans cette épidémie que nous nous apprêtions pourtant à oublier. Après deux ans de pandémie marquée par les couvre-feux et les confinements, les attestations ubuesques et le clic & collect, les gestes barrières et le port du masque, les pass sanitaire puis vaccinal, les tests PCR ou antigéniques, les QR Code et les protocoles scolaire, le télétravail et les règles d’isolement, les vaccins avec ou sans ARN messager, les doses de rappels et les rendez-vous sur Doctolib, les débats sans fin avec les antivax, sans oublier la douleur inconsolable de ceux qui ont perdu des proches depuis mars 2020 et celle que ressentent au quotidien tous ceux qui ont un Covid long ou gardent des séquelles d’une contamination. Oui, tout cela, nous souhaitions le laisser derrière nous, sans l’oublier pour autant, mais avec l’envie de tourner la page et d’en finir avec cette fatigue pandémique qui nous a tous atteint à des degrés divers.

Durant ces deux années sous Covid, nous nous sommes, en effet, laissés gagner parfois par une immense lassitude, par la démotivation, ballottés entre la peur que nous inspirait la maladie, la crainte de se contaminer ou de contaminer nos proches, mais aussi par l’absence de vie sociale et la privation de liberté. Cette pression psychologique, ce stress a été mesuré par plusieurs études, touchant tous les pans de la population et notamment la jeunesse. Après la cinquième vague Omicron de cet hiver, nous pensions en avoir fini et espérions passer à autre chose. Le déclenchement de la guerre en Ukraine le 24 février a fini par reléguer au second plan l’épidémie de Covid-19, comme l’a justement remarqué le Conseil scientifique. La moindre dangerosité du variant Omicron, la non-saturation des hôpitaux et la décision du gouvernement de lever les dernières restrictions sanitaires ont constitué comme une rassurante méthode Coué pour nous dire que le bout du tunnel était enfin là. Rassurante mais hélas trompeuse puisque l’épidémie a continué à progresser à bas bruit, avec le sous-variant BA.2, puis à rebondir au fur et à mesure que nous abandonnions les gestes barrière, pour constituer cette sixième vague qui avance.

Certes, nous sommes mieux armés pour y faire face, la couverture vaccinale des Français est bonne, mais l’inquiétude revient. Nous apprenons peu ou prou à « vivre avec le virus », mais cette vie reste tout de même sous contraintes et nous oblige aujourd’hui à redoubler de prudence, à remettre peut-être le masque abandonné prématurément, à renouer avec la distanciation sociale. Bref à faire preuve de responsabilité individuelle et de solidarité collective. On en aura particulièrement besoin pour que dans onze jours, le premier tour de l’élection présidentielle ne se transforme pas en un immense cluster, mais se déroule sans encombre et reste bien le rendez-vous clé de notre vie démocratique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 30 mars 2022)

L'énergie est notre avenir

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« L’énergie est notre avenir, économisons-la. » Ce slogan bien connu des Français – qui est devenu une obligation légale depuis plus de quinze ans pour toute publicité émise par une entreprise du secteur de l’énergie – est plus que jamais d’actualité. Car depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine par Vladimir Poutine le 24 février dernier, l’Europe a brutalement pris conscience de sa dépendance aux énergies fossiles russes : gaz, pétrole et charbon. Tous les pays membres de l’Union européenne sont concernés à des degrés divers : la France importe ainsi 17 % de gaz russe contre 55 % pour l’Allemagne et 100 % pour la Finlande. Selon les chiffres d’Eurostat, l’énergie représentait en 2021 62 % des importations des 27 en provenance de Russie, pour un montant de 99 milliards d’euros, et l’Europe fait actuellement un chèque de 800 millions d’euros par jour à la Russie pour lui acheter l’énergie nécessaire pour se chauffer, s’éclairer ou faire tourner ses usines et ses entreprises.

Dans un contexte international qui, depuis plusieurs mois, était marqué par des prix des énergies en forte hausse – les Français le voient tous les jours à la pompe ou lorsqu’ils ont rempli leur cuve de fioul – la guerre en Ukraine a donc remis à l’ordre du jour de l’agenda européen la question de l’indépendance énergétique, qui permet une meilleure maîtrise des prix, mais aussi celle, indissociable, de la transition écologique. Pour réaliser la seconde et ses objectifs de neutralité carbone en 2050, de nombreux pays ont abandonné le charbon pour le gaz, comme l’Allemagne qui, en renonçant au nucléaire et en misant sur les énergies renouvelables, essentiellement les éoliennes, a bâti son mix énergétique avec du gaz venant de Russie via l’oléoduc Nordstream 1. La guerre en Ukraine a stoppé net le 2e oléoduc Nordstream 2 qui devait conforter cette stratégie et plongé le pays dans une situation très délicate. Car on ne peut évidemment pas changer du jour au lendemain toute une architecture énergétique ; cela nécessite de trouver des fournisseurs alternatifs, de nouveaux moyens de productions (renouvelables, nucléaire, biomasse…), de bâtir des infrastructures, d’imaginer de nouvelles connexions entre pays européens. Un véritable défi.

En attendant que le plan européen REPowerEU permette à l’Europe de se passer du gaz russe, l’heure est à la maîtrise et aux économies d’énergie. Et comme au moment du choc pétrolier de 1973 auquel la situation actuelle est comparée, on renoue avec les réflexes de la chasse au gaspi. « Il faut économiser du gaz et de l’électricité en France dès maintenant, sinon cela pourrait mal se passer l’hiver prochain », a prévenu hier le patron du régulateur français de l’énergie, appelant entreprises et citoyens s’impliquer. L’Agence internationale de l’énergie est sur la même ligne, qui vient de détailler un plan en 10 points pour faire baisser notre consommation de pétrole.

Au final, de cette crise énergétique consécutive à la guerre en Ukraine, l’Europe peut faire une chance et une force pour accélérer la transition énergétique. Il y a urgence car la crise climatique, elle, n’attend pas…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 29 mars 2021)

L'appel de Zelensky

zelensky

L’histoire de la construction européenne, cette consolidation de la paix sur un Vieux continent marqué par deux terribles Guerres mondiales, a été secouée ces 70 dernières années par d’incroyables avancées et des crises majeures dans lesquelles elle aurait pu disparaître. L’histoire de l’Union européenne est aussi marquée par ces moments où des hommes et des femmes d’honneur ont dépassé leurs préjugés, ont été plus grands que leur destinée. De Gaulle et Adenauer, qui avait repris à son compte le rêve de Victor Hugo de voir advenir des Etats-Unis d’Europe ; Mitterrand et Kohl main dans la main à Verdun en 1984, scellant définitivement la réconciliation franco-allemande ; Angela Merkel en 2015, ouvrant la porte de l’Allemagne à un million de réfugiés, Syriens, Irakiens, Érythréens ou Afghans traversant la Méditerranée et fuyant des guerres et des régimes dictatoriaux. « Nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des Hommes », résumait Jean Monnet, l’un des pères de l’Europe.

En écoutant hier le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’adresser au Parlement français – comme il l’avait fait auparavant avec le Congrès américain, le Bundestag allemand ou la Knesset israélienne – on mesurait, au-delà de l’émotion, combien cet homme, ce président-courage devenu chef de guerre d’un pays qui résiste, incarnait mieux que quiconque les valeurs européennes. Alors que son pays subit depuis un mois désormais les assauts de l’armée de Vladimir Poutine, fussent-ils moins rapides qu’attendu, endure les bombardements incessants sur Marioupol, Odessa ou Kiev, et fait face à l’exil de près de 3,5 millions de ses concitoyens, Volodymyr Zelensky nous rappelle à nos fondamentaux – « les valeurs valent plus que des bénéfices » a-t-il dit – et nous met devant nos responsabilités.

En nous demandant de « mettre fin à cette guerre contre la liberté, contre l’égalité, contre la fraternité, contre tout ce qui a rendu l’Europe unie, libre et diverse », le président ukrainien nous oblige à sortir de l’état de sidération dans lequel nous sommes plongés depuis le 24 février. Car cette guerre n’est pas qu’un conflit territorial entre voisins, elle ne concerne pas seulement l’Ukraine et la Russie : en déstabilisant ce pays aux portes de l’Europe dont il lui était insupportable qu’il veuille vivre libre et indépendant, Vladimir Poutine fait voler en éclat les espoirs d’un ordre mondial pacifique né après la guerre froide. Aux deux blocs de l’Ouest et de l’Est, le maître du Kremlin, engagé dans une fuite en avant, rêve sans doute de façonner un monde où se trouveraient face à face démocraties et régimes autoritaires. C’est contre cette perspective de voir un monde séparé en deux blocs sans plus aucun lien entre eux que nous alerte Zelensky, qui doit être aujourd’hui plus qu’entendu, mais écouté et aidé.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 24 mars 2022)

Nouvelles crises

 

covid

On ne dira jamais assez l’importance du dessin de presse pour croquer l’actualité et en révéler d’un coup de crayon tout le sens. Il y a quelques jours, dans le grand quotidien de Montréal Le Devoir, le dessinateur Pascal a ainsi représenté la Terre en passe d’être croquée par un monstrueux coronavirus… qui lui-même allait se faire croquer par un autre monstre casqué représentant la guerre en Ukraine.

Et c’est vrai que depuis son déclenchement par Vladimir Poutine, notre attention est tout entière concentrée sur ce qui se passe aux portes de l’Europe. Des chaînes d’information en continu aux réseaux sociaux, des conversations en famille ou entre collègues, ce retour de la guerre au cœur d’une Europe qu’on croyait préservée du fracas des armes et des malheurs des conflits depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, nous a tous saisis d’effroi. Sidérés mais solidaires avec le peuple ukrainien, nous avons comme retrouvé le sens des priorités, relativisé nos propres problèmes quotidiens et mis de côté ces débats sur le masque, les protocoles sanitaires, les pass sanitaire et vaccinal, les antivax et les anti-tout, bref tout ce qui nous occupe – et nous épuise – depuis deux ans. Sans regret d’ailleurs puisque la 5e vague Omicron était en forte baisse, que les restrictions sanitaires ont été allégées par le gouvernement et que le port du masque n’est plus obligatoire.

Fort de notre expérience de l’épidémie, nous aurions toutefois dû nous rappeler que c’est justement quand nous baissons la garde, quand nous oublions les gestes barrière, que nous avons pourtant appris à connaître par cœur, qu’un rebond est toujours possible. Nous aurions dû aussi nous rappeler cette étude prémonitoire publiée en mai 2019 au tout début de l’épidémie par le Center for Infectious Disease Research and Policy (Cidrap) de l’université du Minnesota, aux Etats-Unis, qui imaginait un scénario « de pics et de creux » épidémiques sur le long terme. Nous aurions, enfin, dû mieux écouter le directeur de l’OMS qui avait jugé « probable » une fin de l’épidémie vers la fin de 2022, et pas au printemps… Il a suffi qu’apparaisse un sous-variant d’Omicron, baptisé BA.2, pour que l’épidémie de Covid connaisse un rebond, en France comme partout en Europe.

Pour autant, ce nouveau sursaut épidémique devrait être moins éprouvant que le précédent et la bonne couverture vaccinale de la population française devrait éviter une saturation des hôpitaux. Cette potentielle 6e vague doit cependant être prise au sérieux, notamment pour les seniors et les personnes fragiles pour lesquels une 2e dose de rappel apparaît nécessaire. En se refusant pour l’instant à un retour des restrictions sanitaires, qui pourrait être électrique à quelques jours de l’élection présidentielle, le gouvernement acte aussi, comme l’a fait l’Espagne, une évolution de notre approche du Covid-19 : de pandémie, on passe peu à peu à une endémie, comme celle de la grippe saisonnière.

Apprendre à vivre avec le virus est plus que jamais nécessaire, pour continuer à vivre et affronter les défis du monde. Dans le dessin de Pascal, le monstre de la guerre était menacé par un autre péril dont on ne parle pas beaucoup en dépit des alertes des scientifiques : la crise climatique qui vient…

(Editorial publié. dans La Dépêche du Midi du mardi 22. mars 2022)

Redonner envie

macron

En 2017, les adversaires d’Emmanuel Macron fustigeaient son « en même temps » qui ambitionnait d’être et de droite et de gauche, et critiquaient l’ex-ministre de l’Economie qui, selon eux, était incapable de présenter un programme. Le démenti fut cinglant, offrit à Emmanuel Macron l’une des plus fameuses séquences de sa campagne – « Parce que c’est notre projet » crié devant ses militants – et lui permit d’égrener des propositions de rupture.

Cinq ans plus tard, les adversaires de celui qui est devenu chef de l’Etat reprenaient peu ou prou la même antienne, affirmant que le président sortant qui tardait à annoncer sa candidature, n’avait rien d’autre à offrir que la continuation de son quinquennat. Là encore, le candidat Macron a montré, hier à Aubervillers, qu’il était bien capable de dessiner un nouveau programme autour de grands enjeux – éducation, indépendance, Europe, travail, santé – façonnés autant par les leçons tirées des crises du quinquennat qui s’achève que par les circonstances exceptionnelles qu’imposent aujourd’hui le Covid-19 et la guerre en Ukraine.

L’avenir dira si ce jeudi 17 mars entrera comme une date clé dans l’histoire de la Macronie. En tout cas, cet exercice était plus que nécessaire pour le président-candidat. Accusé par les oppositions de fuir le débat en refusant toute confrontation télévisée avec ses adversaires, voire de vouloir « enjamber » l’élection présidentielle pour être élu comme par tacite reconduction, il fallait qu’Emmanuel Macron explicite hier le sens de sa candidature à un second quinquennat et qu’il explique sa volonté d’être réélu non pas par défaut, mais par envie.

Pour redonner cette « envie d’avoir envie » de lui, le candidat a préféré, au souffle militant et plus charnel d’un meeting, l’austérité d’une conférence de presse quasi-professorale, parfois technique et très – trop ? – détaillée. Au-delà du bilan qu’il a à peine esquissé, il a ainsi expliqué qu’il restait cohérent depuis 2017 et n’avait rien perdu de sa volonté de transformation du pays. Et de fait, parmi les très nombreuses propositions présentées hier, la disruption était toujours présente. Sur le fond, au risque parfois de la volte-face par rapport à ses positions passées (sur la Corse ou les droits de succession) et/ou d’une triangulation à droite (conditions au RSA, retraite à 65 ans) qui lui permet d’assécher un peu plus l’électorat de Valérie Pécresse. Sur la forme, le candidat a promis une nouvelle méthode – comme il l’avait déjà fait après la crise des Gilets jaunes – moins verticale et plus horizontale avec les citoyens ou les collectivités.

L’exercice aura-t-il convaincu les Français et suscitera-t-il leur adhésion ou leur rejet ? Ou alors ces derniers, principalement inquiets par les conséquences de la guerre en Ukraine, préfèreront-ils conserver à l’Elysée l’actuel chef des Armées, Président désormais expérimenté, peu importe son programme ? Dans cette drôle de campagne – où le sentiment d’un scénario « écrit d’avance » nourrit le risque d’une abstention historique – 61 % des Français, selon un sondage OpinionWay, pronostiquaient cette semaine une victoire d’Emmanuel Macron… mais seulement 28 % souhaitaient qu’une telle victoire advienne. Pour Emmanuel Macron, tout l’enjeu désormais est bien de resserrer cet écart qui, s’il est réélu, sera aussi celui entre la légitimité et la représentativité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 18 mars 2022)

Dans la tête de Poutine

poutine

En 2016, le journaliste Michel Eltchaninoff signait chez Actes Sud « Dans la tête de Vladimir Poutine », un livre qui tentait de cerner quels étaient les objectifs du maître du Kremlin, sa vision du monde et de son pays, ses objectifs, ses obsessions même. Six ans plus tard et 21 jours après l’invasion de l’Ukraine et le déclenchement d’une guerre en Europe qui déstabilise l’ordre mondial né après 1945, l’énigme Poutine n’a toujours pas livré ses secrets.

De Kiev à Paris, de Berlin à Washington chacun se demande jusqu’où peut et veut aller Poutine ? Le président russe est-il « de plus en plus isolé », « en colère et frustré » de voir son armée ralentie par la résistance héroïque des Ukrainiens, comme l’affirme le directeur de la CIA, William Burns ? Est-il malade, atteint d’un cancer ou de la maladie de Parkinson que trahirait un visage bouffi, comme l’avancent certains observateurs ? Lui qui a reçu Emmanuel Macron, mais aussi son ministre la Défense et son chef d’Etat-major au bout de tables sans fin est-il devenu hyperangoissé face au risque d’une contamination au Covid-19 ? Vladimir Poutine, qui ne voyage plus et est resté isolé pendant la pandémie, s’est-il réfugié dans les livres des penseurs russes du XIXe et du XXe siècles qu’il affectionne au point de s’y perdre et de se convaincre de façon paranoïaque que, oui, l’Occident a juré la perte de la Russie ? Mystère.

À vrai dire personne ne sait réellement ce qui se passe dans la tête de Vladimir Poutine, mais l’examen de son parcours, d’agent du KGB moyen à chef de l’Etat, permet de déceler une volonté constante : celle de rendre sa grandeur à la Russie. Depuis son accession au pouvoir après les années Eltsine minées par les oligarques, Poutine n’a eu de cesse de poursuivre cet objectif et de surmonter le traumatisme de la chute de l’URSS en 1991, qu’il avait qualifié de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » et qui, surtout, avait constitué selon lui une « désintégration de la Russie historique », à laquelle il fait désormais systématiquement référence.

Pourtant, pour voir la Russie occuper son rang dans le concert des nations, l’ancien espion du KGB avait un temps joué le jeu de l’ouverture avec l’Occident, et notamment les Etats-Unis, avant que des crispations ne se transforment en amertume, et l’amertume en rupture. Alors que des révolutions démocratiques éclatent en Géorgie (2003) et en Ukraine (2004), et que dix pays de l’Europe de l’est adhèrent à l’Union européenne (2004), Poutine se sent menacé et va alors livrer sa vision du monde. Radicale, brutale.

En 2007, lors de la conférence de Munich sur la sécurité, il lance « Qu’est-ce qu’un monde unipolaire ? C’est un seul centre de pouvoir, un seul centre de force, un seul centre de décision. C’est le monde d’un unique maître, d’un unique souverain. J’estime que dans le monde contemporain, le modèle unipolaire est non seulement inadmissible mais également impossible. » Tout était dit et, depuis quinze ans, entre opérations militaires, cyberattaques, soutien aux dictatures ou ingérences étrangères, Poutine est resté sur cette vision du monde jusqu’à l’obsession et maintenant jusqu’à la guerre.

Qui pourra le faire changer d’avis, lui qui s’est créé dans son Kremlin-bunker un entourage d’obligés qui lui doivent tout ? Qui pourra le convaincre qu’une sortie par le haut reste possible sans raser l’Ukraine ? Qui pourra vraiment entrer dans la tête de Vladimir Poutine ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 16 mars 2022)

Le sérieux des faits

 

police

L’étude inédite « Géographie de la délinquance à l’échelle communale » publiée ce mois-ci dans une relative indifférence par Inter Stats, le service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), est importante car, en pleine campagne présidentielle, elle permet d’éclairer d’un jour nouveau le débat sur la délinquance et les solutions à mettre en œuvre pour la combattre.

À écouter certains candidats à l’élection présidentielle, la France serait à feu à a sang, minée par une délinquance quasi incontrôlable par un exécutif macroniste suspecté d’un coupable laxisme. Une « France Orange mécanique » – en référence au film éponyme de Stanley Kubrick mettant en scène des personnages ultraviolents, mais aussi au livre de Laurent Obertone paru en 2013 – dont parlent depuis des mois Eric Zemmour ou Marine Le Pen, sans éviter les outrances de la simplification voire les fake news.

La réalité, évidemment, est tout autre, bien plus complexe et nuancée. L’étude statistique parue début mars permet justement de prendre de la hauteur, d’analyser finement les chiffres, en l’occurrence ceux de dix indicateurs correspondant à des grandes catégories de crimes et délits enregistrés par la police et la gendarmerie nationales. Sans surprise, on voit que la délinquance s’agrège autour des grandes agglomérations, mais l’étude montre aussi qu’en 2021, pour chacune des catégories étudiées, la majorité des actes de délinquance sont commis… dans seulement 1 % des communes métropolitaines. Et que 15 % des communes – essentiellement rurales – n’enregistrent aucune de ces infractions.

À ce constat, et à l’heure où Emmanuel Macron va rendre compte de son bilan quinquennal en matière de sécurité, il convient aussi de mesurer l’évolution de la délinquance en France avec des faits marqués à la hausse (violences sexuelles enregistrées par les services de police et gendarmerie, escroqueries, trafic de stupéfiants, coups et blessures volontaires, violences intrafamiliales) et d’autres qui se sont stabilisés (homicides) ou sont en baisse (atteintes aux biens, cambriolages de logement, vols de véhicules et vols violents sans armes).

Il ne s’agit évidemment pas de nier les difficultés inadmissibles en termes d’agressions, de vols ou de cambriolages que subissent trop de nos concitoyens. Ni même de moquer le « sentiment d’insécurité » que ressentent de bonne foi certains Français qui vivent au quotidien les tensions réelles de notre société, trop souvent passées sous la loupe grossissante, et donc déformante, des réseaux sociaux ou des chaînes d’information en continu.

Mais les études statistiques sont un élément nécessaire, mais pas suffisant, pour mieux comprendre l’évolution de la délinquance et permettre d’y apporter les bonnes réponses (budgétaires et humaines), loin des propositions démagogiques dignes du Far West qu’on a pu lire ici où là, loin de l’angélisme de certains aussi qui voudraient tout excuser au nom d’un déterminisme social, loin enfin de l’opposition que certains veulent systématiquement instiller entre la police et la justice. S’attaquer à la délinquance demande du sérieux en prenant en compte la réalité des faits.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 12 mars 2022)


Un choix de société

retraites

Revoilà donc la réforme des retraites. Ou plutôt une nouvelle réforme des retraites, différente de celle, universelle et à points, dont la majorité vantait les mérites tout en peinant à expliquer aux Français le bien-fondé et les complexes mécanismes. Une réforme qui avait ragaillardi les oppositions de droite et de gauche et cristallisé la colère des syndicats ; et pour laquelle Edouard Philippe avait dû dégainer l’article 49.3 en catimini le 1er mars 2020 pour couper court à un débat parlementaire proche de l’enlisement sous 41 000 amendements. Une réforme, enfin, qui avait été mise en pause par la survenue de l’épidémie de Covid-19 pour finalement être laissée à l’abandon avec un renoncement au principe des points, cher à Emmanuel Macron.

Pour le président sortant – seul chef de l’Etat à n’avoir pas mené de réforme des retraites durant son mandat – il y avait là un regret, pour ne pas dire une tache, sur son bilan, qu’il convenait donc de réparer. En laissant fuiter la proposition d’une nouvelle réforme pour un second quinquennat, avec un âge de départ à 65 ans, soit le plus élevé évoqué par tous les candidats à l’élection présidentielle, le candidat Macron entend, d’évidence, créer un électrochoc : montrer qu’en dépit des crises sanitaires et internationales, il n’entend pas se laisser enfermer dans le statu quo, assurer qu’il conserve intacte la volonté de transformation du pays qu’il avait affichée avec succès en 2017, démontrer qu’il parvient à fixer en 24 heures à peine toute la campagne électorale sur un thème qu’il a choisi, et – last but not least – siphonner un peu plus encore l’électorat de droite qu’espérait reconquérir Valérie Pécresse en se faisant le chantre de la rigueur budgétaire quant aux finances publiques.

La candidate LR a beau tweeter que « la retraite à 65 ans : nous l’avons proposé, Macron ne l’a pas fait ! Comment faire confiance à Macron-candidat alors qu’il promet tout ce que Macron-président n’a pas fait pendant son quinquennat ? », elle sait qu’elle prend le risque de se voir renvoyée aux promesses jamais réalisées de la droite lorsqu’elle était au pouvoir…

Mais par rapport à 2020, les temps ont changé, l’épidémie de Covid-19 a bouleversé la vie des Français, leur rapport au travail et chacun a pu mesurer avec le quoi qu’il en coûte que l’Etat-providence pouvait pourvoir aux besoins socio-économiques quand il le fallait. Dès lors, le débat sur une réforme des retraites pourrait être bien différent. Ces derniers mois, nombreux sont ceux qui ont relayé une étude de l’Insee montrant qu’à 62 ans, 25 % des Français les plus pauvres sont déjà morts, ou encore ce rapport du Conseil d’orientation des retraites, publié en juin 2021 qui stipulait que « malgré le contexte de la crise sanitaire et le vieillissement progressif de la population française, la part des dépenses de retraite dans le PIB baisserait à long terme », jusqu’en 2070, remettant en cause l’intérêt d’une réforme.

Pour ou contre une réforme des retraites ? Il y a là un vrai choix de société qui mérite un vrai débat entre tous les candidats. Avant le premier tour de l’élection présidentielle...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 11 mars 2022)

Le prix de la liberté

 

nordstream

La crise sanitaire de l’épidémie de Covid-19 avait révélé l’extrême vulnérabilité de l’Europe et sa dépendance à d’autres pays pour de nombreux produits manufacturés. Car depuis des années, au nom d’une économie de flux mondialisée et de la recherche du prix le plus bas, nous avions délocalisé et finalement perdu nos savoir-faire industriels, sacrifiant au passage des milliers de nos ouvriers. La pénurie de masques au début de la pandémie a été l’exemple frappant qui nous a ouvert les yeux sur la nécessité de réindustrialiser d’urgence l’Europe comme la France. Question de logique pour retrouver une souveraineté qui était jusqu’à présent accaparée, et dévoyée, par l’extrême droite.

La guerre en Ukraine, brutalement déclenchée par Vladimir Poutine, aura-t-elle le même effet de dessillement pour les Européens sur l’énergie ? Car si les prix du gaz, du pétrole ou du charbon – sans parler de ceux des céréales ou de certains métaux – étaient déjà à la hausse en raison de la reprise économique post-Covid, ce conflit aux portes de l’Europe fait de l’énergie une arme de déstabilisation massive de l’économie mondiale dans les mains du maître du Kremlin. Un geste de sa part et voilà l’Europe coupée du gaz russe alors qu’elle en dépend à hauteur de 40 % en moyenne…

« Pour arrêter Vladimir Poutine, arrêtons de lui acheter du gaz », estime à raison l’ancien président François Hollande, qui souligne l’incohérence qu’il y a aujourd’hui à appliquer d’un côté à la Russie des sanctions économiques auxquelles elle s’est d’évidence préparée depuis l’invasion de la Crimée en 2014 et dont l’impact reste encore à mesurer, et de l’autre côté à lui faire chaque jour un chèque de 800 millions d’euros… Se passer du gaz russe reste évidemment possible : l’Agence internationale de l’énergie vient d’ailleurs de livrer 10 pistes pour y parvenir. Mais cela prendra du temps – et des moyens logistiques et financiers considérables – pour changer de paradigme de façon concertée au niveau européen et, pour certains pays, comme l’Allemagne, de faire une sérieuse et douloureuse autocritique sur les choix énergétiques opérés ces dernières années, notamment l’arrêt du nucléaire et, donc, l’assujettissement à la fourniture de gaz, pétrole et charbon russes…

Cette transition vers un modèle énergétique européen indépendant va également se heurter aux engagements pris pour que cette transition soit écologique. Le risque est grand, en effet, que les objectifs de réduction d’émission de CO2 ne soient différés pour préserver l’alimentation énergétique de l’Europe l’hiver prochain.

Si l’objectif est de stopper Poutine et d’éviter l’extension de la guerre en Ukraine, se passer du gaz russe reste bien la seule voie possible, le seul moyen de pression réellement efficace. Cela coûtera très cher à l’Europe, qui devra sans doute mettre en place un « quoi qu’il en coûte » pour les particuliers et les entreprises. Mais à l’heure où les Ukrainiens se battent parfois jusqu’à la mort pour défendre les valeurs démocratiques que nous avons en partage, c’est là le prix de la liberté.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 9 mars 2022) 

Continuité ou changement

macron


Pour tout Président qui aspire à briguer un second mandat se pose la question de savoir pour quoi faire ? Quel sens donner à un nouveau quinquennat ? Quels projets mettre en avant, et, le cas échéant, avec quelle majorité ? Porter ceux qui n’ont pu être réalisés ou en proposer d’autres, sachant que c’est souvent moins le passé – le bilan – que l’avenir – le projet – qui convainc au final les électeurs ? Cette question s’est posée à tous les Présidents de la Ve République depuis Valéry d’Estaing et, hormis François Hollande qui a décidé de ne pas se représenter faute d’être assuré de disposer d’une majorité parlementaire, tous ont joué le thème du « changement dans la continuité ».

Emmanuel Macron n’a pas échappé à ce questionnement, et, en temps normal, ce jeune Président qui a fait éclater le paysage politique français en 2017 en promettant une « révolution » et de nouvelles pratiques disruptives, aurait pu, lui aussi, promettre le changement dans la continuité. D’autant plus qu’au gré des crises sociales – les Gilets jaunes – et sanitaires – l’épidémie de Covid-19 – il a déjà lui-même profondément changé, passant du social-libéral au social-démocrate, passant de la start-up nation parisienne sûre d’elle-même jusqu’à l’arrogance et parfois le mépris pour les corps intermédiaires et les élus locaux au très keynésien « quoi qu’il en coûte » solidaire, passant de l’encensement des premiers de cordée face à « ceux qui ne sont rien » à la mise à l’honneur de tous ceux qui ont été en première ligne pendant l’épidémie et ont fait tenir le pays.

En cinq ans, Emmanuel Macron, tout en conservant un exercice du pouvoir solitaire et jupitérien – comme tout monarque de notre République – a évolué, mûri, bousculé par les circonstances, au point que ceux qui s’interrogent pour savoir ce qu’est le macronisme arrivent à la conclusion qu’il s’agit peut-être de la capacité à gérer puis surmonter les crises, en étant particulièrement malléable et capable de s’adapter sans cesse à un monde qui change.

Cette capacité à faire face à la nouvelle crise qui ébranle le monde – rien moins qu’une guerre déclenchée au cœur de l’Europe par Vladimir Poutine qui met au défi nos valeurs démocratiques – est donc, d’évidence, un atout pour le Président sortant, en tête des intentions de vote.

Emmanuel Macron l’a bien compris et entend être, dans les cinq semaines de campagne à venir, plutôt qu’un habituel candidat-Président égrenant programme et promesses, un Président-candidat au service d’une « France unie » tournée vers l’avenir plutôt que repliée dans la nostalgie. Reste à savoir si les Français, dont on sait le goût pour l’alternance voire le dégagisme, renouvelleront ou pas leur confiance à Emmanuel Macron et choisiront la continuité plutôt que le changement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 4 mars 2022)

Une affaire de trop

massage

Alors que va s’ouvrir le mois prochain devant les assises du Tarn-et-Garonne, le procès d’un hypnothérapeute accusé d’agressions sexuelles et d’un viol sur cinq femmes durant des séances à Montauban – l’homme, écroué durant 15 mois, nie la contrainte – d’aucuns seront peut-être tentés de penser « encore une affaire de viols ». Mais c’est peut-être justement parce que l’affaire qui sera jugée constitue non pas une affaire de plus mais une affaire de trop qu’il faut y donner la juste publicité. Les faits que nous relatons, le témoignage digne et puissant que nous publions montrent bien qu’il reste encore du chemin à faire, au moins dans deux domaines.

Le premier est bien sûr l’accueil que l’on doit aux victimes. Depuis le mouvement #MeToo, décliné en France en #Balancetonporc, la parole des femmes victimes d’agressions sexuelles ou de viols s’est enfin libérée. Aux dénonciations excessives que fustigent certains hommes – et même quelques femmes – nostalgiques d’une époque où le patriarcat se croyait tout permis, de la blague lourdingue aux viols à répétition, répondent aujourd’hui des femmes qui, avec beaucoup de courage, osent parler, parfois des années après des faits qui ont brisé leur vie et dont elles souffrent encore aujourd’hui, que les auteurs soient de parfaits inconnus ou des stars des médias qui se croyaient intouchables. Même si les faits sont alors prescrits, la justice a raison d’ouvrir des enquêtes qui sont comme une marque de considération.

Mais lorsque les faits ne sont pas prescrits il faut que ces femmes puissent déposer plainte en confiance. Les plaintes pour viols, agressions, harcèlement sont en hausse de 33 % par rapport à 2020, +82 % depuis 2017 selon les chiffres du ministère de l’Intérieur mais une enquête intitulée « payetaplainte » menée en 2018 par des associations a montré que 60 % des personnes ayant témoigné disaient avoir fait face à un refus de prendre leur plainte. La prise en compte puis le traitement judiciaire des plaintes, dans le cadre de violences conjugales ou non, doit être améliorée. Cela suppose formation et moyens budgétaires.

Le second domaine où l’affaire de Montauban montre que des améliorations doivent être apportées est celui du contrôle de tout ce qui relève des « médecines alternatives ». Ostéopathie, chiropraxie, hypnose, mésothérapie, auriculothérapie, acupuncture… Ces pratiques de soins dites non conventionnelles (PSNC) – qu’on les appelle médecines alternatives, complémentaires, naturelles ou douces – ont un point commun, comme le rappelle, le ministère de la Santé : « elles ne sont ni reconnues, au plan scientifique, par la médecine conventionnelle, ni enseignées au cours de la formation initiale des professionnels de santé. » Autant dire que si parmi ceux qui prodiguent ces « médecines » il y a évidemment des gens bien intentionnés, dans leurs rangs se glissent de parfaits charlatans, passés maîtres dans la déstabilisation mentale, ou de vrais escrocs prêts à profiter de la faiblesse de leurs clients. C’est pour cela qu’en cas de problème il ne faut pas hésiter à saisir la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) ou s’en ouvrir à son médecin traitant.

L’affaire de Montauban montre donc qu’il faut poursuivre les efforts et appeler à la vigilance.

(Editorial publié dans. La Dépêche du Midi du dimanche 27 février 2022)

Il est temps

 

macron

À un mois et demi du premier tour de l’élection présidentielle il est maintenant temps que le président de la République, dont la candidature à un second mandat est un secret de Polichinelle, arrête de jouer avec nos nerfs, cesse de tergiverser et mette sans plus attendre un terme à ce faux suspense en se déclarant officiellement candidat. On peut comprendre que le Président sortant ait voulu, comme certains de ses prédécesseurs, rester dans les habits du chef de l’Etat le plus longtemps possible, en surplomb d’une précampagne qui ne passionne pas (encore) les Français. Ces derniers, à raison, pointent la médiocrité de certains des impétrants, l’omniprésence étouffante de l’extrême droite à la télévision, les polémiques à répétition sur des questions identitaires ou secondaires, les sempiternelles petites phrases montées en épingle ou le feuilletonnage des ralliements et des trahisons des uns et des autres. Autant de bruits médiatiques et de politique politicienne qui empêchent de parler des priorités que les Français listent depuis des semaines, de sondage en sondage : le pouvoir d’achat, la santé et l’environnement.

En n’entrant pas en lice, en ne descendant pas dans l’arène démocratique par excellence que constitue l’élection suprême, Emmanuel Macron fige la campagne et laisse non seulement accroître l’idée qu’il fuirait le débat, nécessaire, sur le bilan de ses cinq années au pouvoir, mais aussi que, fort d’intentions de vote qui le placent en favori du scrutin, il voudrait finalement enjamber la campagne, snobant ses adversaires, pour obtenir un nouveau mandat comme par tacite reconduction.

À l’heure où le risque d’abstention s’annonce historiquement élevé, où de nombreuses enquêtes montrent que certains de nos concitoyens font sécession avec notre système démocratique, se mettant en marge de la cité pour ne pas dire de la société, il est temps de retrouver le sens du débat et pour le chef de l’Etat de se montrer à la hauteur de l’enjeu démocratique qui attend le pays. Les prétextes de la crise sanitaire ou de la crise russo-ukrainienne pour différer son annonce officielle de candidature ne tiennent plus. À une semaine de la fin de la collecte des parrainages, Emmanuel Macron doit faire preuve de clarté, de responsabilité, de respect des électeurs même, en s’engageant pleinement dans la campagne électorale qui n’attend plus que lui, et dire pourquoi il sollicite un nouveau mandat.

Car une fois sa déclaration faite – peu importe d’ailleurs sous quelle forme – il restera cinq semaines pour enfin parler du fond dans une campagne qu’on espère la plus digne possible. Les Français doivent pouvoir comparer sereinement les différents projets des candidats, être entendus et compris par ceux qui aspirent à les représenter et dessiner ainsi la France qu’ils souhaitent pour les cinq ans qui viennent.

(Editorial publié dans La Dépêche du jeudi 24 février 2022)

Le sourire de Poutine

poutine

La crise entre l’Ukraine et la Russie, qui pourrait se traduire dans les prochaines heures par l’invasion de l’une par l’autre, est aussi une bataille d’images. Mais bien plus que les images satellites montrant quelque 190 000 soldats russes, leurs chars, leurs camions ou leurs hélicoptères stationnés depuis plusieurs jours le long de la frontière entre les deux pays ; bien plus que celles montrant les populations ukrainiennes s’attendant au pire et se préparant à fuir la région du Donbass ou au contraire à résister pour défendre l’intégrité de leur territoire national ; ce sont les images diffusées par la télévision russe lundi soir qui permettent de mesurer toute la duplicité calculée de Vladimir Poutine.

Lundi soir, donc, dans l’immense salle Sainte-Catherine du Kremlin, celle-là même où il avait signé en 2014 l’annexion de la Crimée, Vladimir Poutine recevait son conseil de sécurité. Chacun des membres se présentait devant le président russe pour lui délivrer ses préconisations, d’évidence dictées au préalable. Lorsque le chef du Service des renseignements extérieurs, Sergueï Evguenievitch Narychkine, se présente face à Poutine, on le voit tétanisé, bafouillant, bredouillant et lâchant dans un incroyable lapsus « Je soutiens la proposition d’unir les Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk à la fédération de Russie » au lieu de simplement recommander, comme prévu, à Vladimir Poutine de reconnaître l’indépendance des deux républiques…

Pendant toute la séquence, on voyait Poutine sourire, visiblement satisfait de la peur qu’il inspirait à son subordonné, comme il doit sourire devant la naïveté de l’Occident, qui croyait encore à sa volonté de désescalade lorsqu’il avait accepté la veille un sommet avec Joe Biden sous la houlette d’Emmanuel Macron.

Une fois recueilli pour la forme les « recommandations » de son conseil de sécurité, Vladimir Poutine a donc pu signer son « pacte d’amitié » avec les présidents des deux républiques du Donbass convoqués pour l’occasion, puis tenir pendant 55 minutes un discours virulent à la télévision, réécrivant volontiers l’histoire de l’Ukraine, l’accusant de perpétrer un génocide ou de vouloir se doter de l’arme nucléaire.

Face à un tel discours complotiste, « une sorte de dérive idéologique » mêlant des considérations « rigides et paranoïaques » selon les mots cinglants d’Emmanuel Macron, il est désormais temps pour la communauté internationale de faire ce qu’elle a eu le tort de ne pas faire en 2014 lors de l’annexion de la Crimée : mettre un coup d’arrêt aux ambitions hégémoniques de Vladimir Poutine, qui entend d’évidence contester toutes les frontières nées de l’effondrement d’une Union soviétique dont il voudrait retrouver les contours.

Car dans cette crise, au-delà de la vie des citoyens ukrainiens, l’enjeu est bien celui de l’ordre mondial bâti sur le droit international et les droits de l’Homme. Un ordre multilatéral qui ne saurait s’aplatir devant les coups de force d’un pays qui ne respecte pas ses engagements internationaux et la brutalité d’un homme qui sourit.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 23 février 2022)

Relever le défi climatique

agriculture


Samedi prochain, porte de Versailles à Paris, s’ouvrira ce que l’on appelle communément la plus grande ferme de France, le salon international de l’agriculture. Ce grand rendez-vous du monde agricole, après l’année blanche imposée par le Covid-19, devrait accueillir dans ses allées quelque 500 000 à 600 000 visiteurs et, cette année, tous les candidats à l’élection présidentielle qui viendront présenter leurs propositions pour conforter la France comme premier pays producteur agricole de l’Union européenne et pour soutenir des filières qui sont à l’aube d’une nouvelle révolution.

Des révolutions, l’agriculture française en a justement beaucoup connu par le passé. Au XVIIIe siècle, c’est la première révolution agricole, basée sur la suppression de la jachère et une meilleure articulation entre élevages et cultures. Au XIXe siècle, c’est la révolution industrielle qui va mécaniser l’agriculture ; c’est aussi l’apparition des premiers engrais chimiques. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, c’est la révolution de l’agriculture intensive nécessaire pour nourrir les citoyens : la mécanisation, l’usage d’engrais, de pesticides, la recherche de nouvelles variétés s’accélèrent. Puis au XXe siècle, c’est la révolution de la mondialisation des échanges mais aussi celle de nouvelles façons de produire, OGM d’un côté, filière bio de l’autre. C’est aussi le défi de surmonter des épizooties comme la vache folle et de répondre aux exigences du public de plus en plus sensible à sa propre santé comme à l’état de l’environnement et au bien-être animal.

Toutes ces révolutions, l’agriculture française a su s’y adapter, parfois dans la colère de manifestations contre des décisions nationales ou européennes, parfois dans la douleur lorsque de petits exploitants dans la difficulté ont été acculés au suicide ou lorsqu’ils ont essuyé un insupportable agribashing, mais aussi dans la joie de voir les produits made in France reconnus dans le monde entier pour leur qualité.

Aujourd’hui, l’agriculture va devoir relever ce qui est peut-être son plus grand défi : le défi climatique. Le réchauffement du climat sur la planète va, en effet, bouleverser des équilibres que l’on croyait intangibles : la hausse des températures, mesurée depuis un demi-siècle n’est hélas pas terminée et les agriculteurs vont devoir faire face à des événements météorologiques difficiles, entre sécheresses plus intenses ou phénomènes cévenols plus soudains et violents.

Relever cet immense défi va passer par un changement de cultures dans certaines régions, par de nouvelles pratiques, par l’utilisation d’innovations numériques entre imagerie satellite et intelligence artificielle, robots agricoles et traçage des produits par la blockchain. La « French AgriTech » et ses plus de 200 start-up sont prêtes. Mais c’est bien toute la société qui doit se mettre en mouvement aux côtés des agriculteurs pour cette révolution qui vient.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 21 février 2022)

Révolution en vue

 

essence

Depuis plusieurs semaines, les prix des carburants ont entamé une hausse qui bât des records historiques. Le litre de super, voire de gazole, frôle les 2 € et a, en tout cas, dépassé les niveaux atteints à l’automne 2018 où, déjà, une augmentation des prix à la pompe avait nourri le mouvement de colère des Gilets jaunes. Plus de trois ans après, la situation ne semble pas s’être améliorée. Conséquence d’une demande mondiale en pétrole qui est repartie à la hausse avec la reprise économique – après des mois de perturbations dus à l’épidémie de Covid – et d’une offre qui ne suit pas complètement, le prix du baril explose et finit par se répercuter sur la facture finale payée par le consommateur. Certains experts tablent sur des problèmes d’approvisionnement qui pourraient durer toute l’année 2022… Et contrairement à 2018, la situation est cette fois davantage tendue en raison du retour de l’inflation.

Face à cette situation, les gouvernements doivent jouer sur deux tableaux.

Le premier, de court terme, consiste à soulager les ménages pour lesquels le poste carburants est l’un des plus importants de leur budget, particulièrement lorsqu’ils n’ont aucune autre alternative pour se déplacer que d’utiliser leur voiture, spécialement dans les territoires ruraux isolés. Pour faire baisser le prix final du litre d’essence, le gouvernement a opté pour un chèque énergie, un dispositif complexe mais moins dispendieux pour les caisses de l’Etat que la taxe flottante qu’avait mise en place Lionel Jospin. Le géant Total, dont le résultat net ajusté a quintuplé à 6,8 milliards de dollars au quatrième trimestre contre 1,3 un an plus tôt, a, lui, décidé d’octroyer une ristourne de 5 € pour un plein de 50 litres, 2 € pour 20 litres. Une aumône pour certains candidats à la présidentielle qui veulent bloquer les prix ou baisser les taxes. On verra quelle sera la réforme de la fiscalité des carburants qui sera mise en œuvre dans le prochain quinquennat.

Le deuxième tableau sur lequel l’exécutif devra jouer est autrement plus complexe car il s’agit de préparer la France à une vraie révolution européenne des transports : l’abandon des voitures thermiques et le grand basculement vers des voitures électriques. Le plan Fit for 55 (Ajustement à l’objectif 55) présenté par la Commission européenne en juillet dernier souhaite qu’en 2035, les voitures n’émettent plus de CO2, ce qui revient à ne plus vendre de voitures thermiques essence ou diesel. Il reste donc un peu plus d’une décennie pour faire basculer les Européens vers la voiture électrique.

Un défi colossal qui va supposer des investissements majeurs pour créer et recycler les batteries, faire baisser le coût aujourd’hui élevé des véhicules électriques et créer un réseau de bornes de recharge actuellement anémique, particulièrement hors des agglomérations et des grands axes. Avec une inconnue de taille : si l’on sera bien sorti de notre dépendance au pétrole, rien ne dit que le « plein » d’électricité ne connaîtra pas lui aussi des variations de prix…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 18 février 2022)

Traumatisme

explosion
(Photo L'Indépendant)

La tragédie qui s’est jouée la nuit dernière à Saint-Laurent-de-la-Salanque, cette ville de quelque 10 000 habitants à une quinzaine de kilomètres de Perpignan, a provoqué une vive émotion dans la région, dans le pays et jusqu’au sommet de l’Etat, le département du drame, les Pyrénées-Orientales, étant celui du Premier ministre Jean Castex, élu de Prades. C’est d’ailleurs à la demande de ce dernier et du président de la République Emmanuel Macron que le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, averti dans la nuit, s’est rendu sur place hier matin pour saluer l’action de la centaine de sapeurs-pompiers, sauveteurs et agents des forces de l’ordre qui ont été mobilisés et, surtout, pour témoigner aux proches des victimes et à la population de Saint-Laurent-de-la-Salanque, sous le choc, de la solidarité de la nation.

Car ce drame appartient à ceux qui, par leur ampleur autant que par leur terrible bilan humain – 7 morts et une trentaine de blessés – sont de nature à traumatiser longtemps tout un quartier ou une ville entière. Réveillés par une meurtrière explosion qui peut faire penser à un attentat, les Laurentins ont, hier, vécu des heures sombres d’angoisse quant au sort des personnes disparues dans les décombres des habitations éventrées.

Dans d’autres circonstances, cette angoisse a étreint les habitants de la rue d’Aubagne, dans le quartier populaire de Noailles à Marseille, dans laquelle des immeubles très vétustes s’étaient effondrés le 5 novembre 2018. Huit morts avaient été retrouvés ensevelis dans les décombres. Même angoisse pour les habitants de la rue de Trévise à Paris, où, le 12 janvier 2019, une violente explosion due à une rupture de canalisation de gaz avait détruit une boulangerie en faisant au moins 20 blessés et par miracle aucun mort.

Les proches des victimes, les témoins directs ou indirects de ces drames vont revivre longtemps cette Saint-Valentin tragique. La nation, notamment via les cellules d’aides psychologiques idoines, doit être à leur côté pour faire ce deuil. Viendra ensuite le temps de l’enquête pour comprendre ce qui a pu se passer et, le cas échéant, prendre les mesures pour qu’un tel drame ne se reproduise plus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 15 février 2022)

L'impôt en héritage

 

legacy

L’élection présidentielle a la capacité de mettre en lumière des thèmes que l’on pensait secondaires face aux enjeux que doit relever le pays. Les droits de succession, sujet important mais pas capital, en sont la parfaite illustration, qui ont vu se positionner ces dernières semaines quasiment tous les candidats. Tous estiment, en effet, urgent de réformer cet « impôt sur la mort », objet d’agacements quand on estime que le montant des droits à régler au fisc est bien trop important, voire de franches disputes dans les familles au moment de partager le règlement d’une succession amputée par l’impôt.

Avec seulement 13 % des Français qui bénéficient d’un héritage de plus de 100 000 euros et 40 % qui reçoivent moins de 8 000 euros, une telle réforme ne concernerait certes pas toute la population, mais toucher à l’héritage convoque chez chacun de nous notre rapport au patrimoine familial.

Si petit soit l’héritage que l’on peut toucher ou que l’on veut transmettre à ses enfants, il y a une puissante notion de passation entre génération, qui participe aussi de notre place dans la société. Il y a dans tout héritage un aspect très personnel, intime, affectif lorsqu’il s’agit de s’inscrire dans une continuité familiale. L’héritage, « c’est une manière d’allonger son être » disait Montaigne. Chacun aussi se souvient de la fable de La Fontaine, « Le laboureur et ses enfants ». « Gardez-vous […] de vendre l’héritage que nous ont laissé nos parents. Un trésor est caché dedans », ordonnait le vieil homme sur son lit de mort. Autant dire que l’héritage, fruit du travail d’une vie, de la sueur et du sang de nos parents et grands parents, écrit notre histoire et nos souvenirs. Et voir l’Etat intervenir dans cette transmission pour la ponctionner avec des taux parmi les plus élevés des pays de l’OCDE est pour certains insupportable et injuste.

Mais poser la question de l’héritage c’est aussi soulever celle de l’inégalité devant le patrimoine – bien supérieures à celles des revenus du travail selon le Conseil d’analyse économique (CAE) – ou encore celle des niveaux de taxation du travail et du capital. Ceux qui ont les patrimoines les plus importants savent d’ailleurs jouer de l’optimisation pour payer le moins possible de droits de succession. C’est la raison pour laquelle les propositions des candidats à la présidentielle sont particulièrement clivées entre la gauche et la droite. À droite, la priorité est d’alléger au maximum les droits de succession, voire de les supprimer et de faciliter les donations. À gauche, l’allègement ne serait réservé qu’aux classes moyennes, les plus aisés se voyant surtaxés. « Au-delà de 12 millions, je prends tout », martèle Jean-Luc Mélenchon.

Entre ces deux extrémités, entre ce « tout ou rien » se dessine certainement un juste milieu, une réforme vertueuse et conforme à la nécessaire solidarité nationale, dont les grandes lignes déjà ont été proposées par le CAE et des économistes. Une réforme qui permette à tous les Français de se constituer et de transmettre un patrimoine plutôt que ce ne soit que l’impôt qui soit en héritage…

(Edtorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 14 février 2022)

Nouveaux gourous

gourou

Lorsque l’actualité met au jour des dérives sectaires d’ampleur, immanquablement, nous repensons à toutes ces affaires qui ont marqué les esprits. À commencer par celle du Temple du Peuple, la secte fondée par le révérend Jim Jones en 1955 aux États-Unis, et qui s’acheva le 18 novembre 1978, à Georgetown, au Guyana, par la mort de 923 adeptes poussés au suicide collectif par leur gourou. Nous repensons aux suicides-massacres des membres de l’Ordre du Temple Solaire au Canada, en Suisse et en France entre 1994 et 1997. Nous repensons aussi à l’affaire des reclus de Monflanquin, onze membres d’une famille de notables bordelais tombés pendant dix ans sous la coupe d’un manipulateur hors pair qui, du Lot-et-Garonne à Oxford en Angleterre, va dépouiller ses proies sur lesquelles il exerçait une implacable emprise mentale. Toutes ces affaires, spectaculaires, hors normes, constituent néanmoins comme la partie émergée d’un iceberg car les phénomènes sectaires, l’emprise d’un homme ou d’une femme sur son semblable ou sur un petit groupe sont malheureusement très – trop – nombreux.

Car les gourous, pour préserver leur « business », savent parfaitement jouer avec les autorités sur la corde sensible en mettant en avant la liberté d’expression ou celle de croire. Le premier rapport sur le sujet remis par le député André Vivien en 1983 ne s’appelait-il pas « Les sectes en France. Expression de la liberté morale ou facteurs de manipulation ? » Face à la cohorte des manipulateurs, isolés ou parfaitement structurés dans de prétendues « églises », des hommes et des femmes se sont levés comme les députés Alain Gest et Jacques Guyard qui publièrent en 1996 un rapport sur l’Ordre du Temple solaire. À côté de remarquables associations qui aident les familles de proches sous emprise, on peut aussi citer l’engagement de Jean-Pierre Brard, Nicolas About, Catherine Picard, Georges Fenech, Philippe Vuilque, etc.

Leur implication dans la lutte contre les sectes a permis la création de l’Observatoire interministériel sur les sectes en 1996, puis de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) en 2002. Le transfert de la celle-ci de Matignon vers le ministère de l’Intérieur, au sein d’un secrétariat spécialisé dans la radicalisation (le CIPDR, Comité Interministériel de Prévention de la Délinquance et de la Radicalisation), fin 2019, a inquiété à juste titre de voir disparaître un outil plus nécessaire que jamais avant que le Premier ministre n’apporte des garanties.

Car le phénomène sectaire n’a cessé de croître : on estime à 500 le nombre de groupes sectaires, 500 000 le nombre d’adeptes et 60 000 à 80 000 le nombre d’enfants élevés dans un contexte sectaire. Selon la Miviludes, un quart des Français dit avoir été personnellement contacté par une secte et 20 % connaissent personnellement une ou plusieurs personnes victimes de dérives sectaires. La pandémie de Covid-19 avec ses confinements qui ont provoqué questionnements et peurs, n’a hélas pas arrangé les choses. Délaissant le spirituel au profit de la santé, du bien-être ou du développement personnel, de nouveaux gourous sont apparus, agissant de plus en plus au sein de communautés virtuelles sur internet. Autant dire que le combat de la société contre ces mouvements sectaires aliénant l’être humain sera de longue haleine.

(Editorial publié dans La D2pêche du Midi du dimanche 13 février 2022)

Mauvais calcul

 

maths

« Récoltes et semailles ». Tel est le titre d’un pavé de 2 500 pages que viennent de publier les éditions Gallimard au terme d’une folle épopée commencée en 1983. Il s’agit de l’œuvre posthume d'Alexandre Grothendieck, considéré comme l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle, qui révolutionna la géométrie algébrique comme Einstein la physique. Retiré en Ariège et vivant comme un ermite, ce géant des maths disparaît en 2014 dans une quasi-indifférence. Mais celui qui reçut la médaille Fields – le « Nobel » des maths – en 1966, laisse derrière lui quelque 70 000 pages manuscrites à déchiffrer et qui pourraient renfermer la clé de problèmes jusqu’ici restés insolubles.

L’histoire d’Alexandre Grothendieck illustre le paradoxe qui frappe la France. D’un côté, notre pays peut s’enorgueillir d’avoir 13 lauréats de la médaille Fields, de disposer de structures reconnues à l’international comme l’École normale supérieure de Paris ou l’institut Henri-Poincaré, et d’avoir donné à l’Histoire mondiale des sciences de grands noms comme Descartes, d’Alembert, Blaise Pascal, Condorcet ou plus récemment Laurent Lafforgue ou Cédric Villani. Et de l’autre côté, année après année, la France plonge dans les classements internationaux, Pisa ou Timms, en affichant des résultats calamiteux en mathématiques, bien en deçà de nos voisins européens ou loin de la moyenne des pays de l’OCDE…

Les raisons de cette baisse de niveau chez les élèves sont bien sûr multiples entre formation insuffisante de professeurs, manque de moyens et aussi développement d’un fort sentiment d’autodépréciation très répandu, tant chez les élèves que chez les adultes. Une récente enquête a bien montré que 85,9 % des jeunes interrogés disaient aimer les mathématiques… mais un élève sur deux ajoute qu’il en a peur.

Pour conjurer cette peur, refuser la fatalité et redonner le goût des maths à ceux qui n’en ont pas forcément la bosse, le rapport Villani-Torossian a proposé, en 2018, 21 mesures pour l’enseignement des mathématiques. De la priorité dans le premier degré à la formation continue des professeurs, du renforcement des échanges avec les autres disciplines à la volonté d’ériger les maths en priorité nationale, le rapport était ambitieux pour redresser la barre.

C’était sans compter sur la réforme du bac. Soucieux de briser une sélection par les maths que certains dénonçaient depuis des lustres, Jean-Michel Blanquer a invisibilisé les mathématiques en les sortant du tronc commun d’enseignement. Le résultat, catastrophique aux yeux de l’ensemble des sociétés savantes et associations de mathématiques, ne s’est pas fait attendre sur les élèves qui font de moins en moins de maths et notamment les filles. Jean-Michel Blanquer vient d’admettre son mauvais calcul et entend mettre « plus de mathématiques » sans toutefois préciser comment. Il y a urgence car pour construire le monde de demain, celui de l’intelligence artificielle, des algorithmes, de la robotique ou de la réindustrialisation, nous aurons besoin d’ingénieurs, de mathématiciens qu’il nous faut former maintenant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 9 février 2022)

Le combat du siècle

scanner

La Journée mondiale contre le cancer, qui se déroule aujourd’hui, constitue incontestablement un utile rappel pour l’humanité qui, depuis deux ans, concentre tous ses efforts sanitaires contre l’épidémie de Covid-19. Car si chacun imagine bien que la pandémie, comme toutes celles qui l’ont précédée, finira par s’éteindre – peut-être cette année, espère prudemment l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) – la lutte contre le cancer, qui a coûté la vie à 10 millions de personnes en 2020 selon l’OMS, demeure bel et bien le combat du siècle. Un combat de longue haleine, rendu difficile par la multiplicité des cancers, mais un combat qu’il ne faut pas lâcher car la recherche avance à grand pas, certains cancers sont désormais guérissables, et la fatalité laisse place pour les malades à l’espoir.

Ce combat-là a été singulièrement freiné par l’épidémie de Covid-19, qui a provoqué d’importantes perturbations dans les services de soins pour le cancer et exacerbé les inégalités existantes en matière de santé partout dans le monde, tant dans le suivi des soins pour les malades que pour la réalisation des diagnostics. Le professeur Axel Kahn, président de la Ligue contre le cancer, s’alarmait ainsi à l’automne 2020 de constater qu’on n’avait pas pu détecter 30 000 cancers en France. Ces diagnostics précoces permettent, en effet, de détecter des lésions précancéreuses avant qu’elles n’évoluent en cancer, et donc de les traiter avec des thérapeutiques moins lourdes et moins agressives.

Cette Journée mondiale est donc l’occasion d’appeler à la mobilisation pour dépister mieux et davantage, voire d’élargir ces diagnostics comme vient de le préconiser la Haute autorité de santé pour le cancer du poumon, l’un des plus meurtriers. Diagnostiquer davantage, faire en amont un travail de prévention de la population – 40 % des cancers dus à notre hygiène de vie ou à notre environnement sont évitables – font donc pleinement partie des plans de lutte contre le cancer que mettent en place de nombreux pays, dont la France qui a mis à jour le sien l’an passé pour les dix ans qui viennent.

À côté de cette activité de terrain, la recherche scientifique avance à grand pas, aussi discrètement que sûrement et la Journée mondiale est aussi l’occasion de saluer le travail réalisé par tous ces chercheurs qui explorent de nouvelles pistes, à la fois plus efficaces et moins invasives pour les malades. Ainsi ces dernières années, de nouveaux médicaments, des thérapies cellulaires et géniques, ont bouleversé notre approche. Et le fameux ARN messager, que l’on a découvert à l’occasion de la mise au point des vaccins anti-Covid, ouvre de nouvelles perspectives.

La lutte contre le cancer, deuxième cause de décès dans le monde, est un enjeu de santé publique pour l’humanité. Aujourd’hui plus que jamais, elle nécessite une mobilisation internationale du même niveau que celle qui nous venons de vivre contre le Covid-19 et qui a permis de trouver un vaccin en un temps record. L’objectif d’un monde sans cancer est encore éloigné mais à portée de main.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 4 février 2022)

Nouvelle ère

Airbus

Dans le monde de l’après-Covid que tout le monde attend impatiemment et qui peine encore à émerger, un secteur illustre particulièrement les bouleversements à venir parce qu’il a sans doute été le plus touché par la pandémie : l’aviation. Aujourd’hui, à l’heure où il faut imaginer la suite, le secteur aérien est sans doute celui qui doit relever le plus de défis, socio-économiques, environnementaux, industriels et technologiques.

Socio-économique en premier lieu car l’aérien a payé un très lourd tribut au Covid-19 qui a cloué au sol les avions dès mars 2020. Que ce soit pour les compagnies aériennes qui ont subi une chute historique du trafic aérien – – 66 % de baisse, du jamais vu depuis les attentats du 11-Septembre – ou les constructeurs qui ont enduré l’annulation de commandes. Pour tous les métiers qui, de près ou de loin, travaillent pour l’aérien, le choc a été redoutable et, sans doute, les aides publiques en France – chômage partiel, prêts garantis par l’Etat et plan de soutien à la filière aéronautique (15 milliards d’euros mobilisés) – ont permis d’éviter un crash socio-économique pour les quelque 300 000 emplois directs et indirects dans notre pays. La situation s’améliore ; le géant européen Airbus retrouve des commandes et ré-embauche. Mais le secteur reste fragile pour affronter les défis à venir.

L’environnement constitue justement pour l’aviation un défi de taille du monde d’après : comment réinventer l’avion pour les années à venir ; comment tenir l’objectif de réduire de 45 % des émissions de CO2 de tous les vols domestiques et au départ de l’UE d’ici 2030 ; comment rendre les aéroports plus verts, mais aussi comment inscrire ces préoccupations dans les nouvelles réflexions sur les mobilités entre ceux qui prônent la sobriété absolue en supprimant certains vols au profit du train – encore faut-il que les lignes ferroviaires existent – et ceux qui veulent permettre à tous la possibilité de voyager à coût raisonnable ?

Pour assurer l’équilibre économique du secteur et répondre aux enjeux environnementaux qui n’étaient pas par le passé sa priorité, le secteur aérien doit donc innover, retrouver cet esprit pionnier qui a toujours été sa marque, cette audace qui a fait passer pour des fous Clément Ader ou les frères Wright, Alberto Santos-Dumont ou Charles Lindbergh. L’avion « zéro émission », électrique ou à hydrogène, l’usage de biocarburants ou de kérosène de synthèse et demain, qui sait, l’avion solaire cher à Bertrand Piccard.

L’explorateur suisse, qui fut l’an dernier le parrain du forum Le Monde nouveau organisé par le Groupe Dépêche, exhorte le secteur aérien à sortir de ses habitudes, à rompre avec les conservatismes pour imaginer dès maintenant l’aviation de demain. La « déclaration de Toulouse » qui doit être signée par les acteurs européens peut constituer une étape importante, le signal d’une nouvelle ère.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 3 février 2022)


Remise à plat

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Ce n’est pas la première fois que la renationalisation des autoroutes s’invite dans le débat public. Avant chaque 1er février, date de révision des tarifs selon les contrats signés entre l’Etat et les sociétés concessionnaires d’autoroutes (SCA), le débat refait surface. Cette année n’échappera pas à la règle d’autant plus qu’elle intervient dans un contexte social et politique tendu. D’un côté, les Français sont confrontés à un retour de l’inflation, à la flambée des prix à la pompe qui semble ne pas pouvoir s’arrêter de sitôt. Et de l’autre la campagne électorale pour la présidentielle suscite de la part des candidats de nombreuses propositions pour redonner du pouvoir d’achat aux Français, dont la renationalisation.

Mais si cette hausse de 2 % en moyenne, appliquée aujourd’hui par les quelque 23 sociétés privées qui gèrent 9 000 kilomètres d’autoroutes sur 12 000 existants, passe si mal, c’est parce qu’elle est la plus importante depuis 2012. L’an passé elle n’était que de 0,44 % ; les concessionnaires ayant répondu partiellement à l’appel à la modération que le gouvernement avait lancé après la crise des Gilets jaunes – celle-là même qui avait vu incendiés quelques péages… Las, après deux années, retour à des hausses sans « ristourne ».

Les sociétés d’autoroutes auraient tort de ne pas en profiter car elles sont tout simplement dans leur bon droit, profitant à fond des clauses de contrats de concessions signés en 2006 par Dominique de Villepin (pour 14,8 milliards d’euros) puis révisés en 2015 par un gouvernement dont le ministre de l’Economie était un certain Emmanuel Macron. Des contrats qui leur sont très favorables et qui leur ont permis ces dernières années de réaliser des bénéfices records, faisant des autoroutes de véritables poules aux œufs d’or pour les actionnaires de ces grands groupes avec 20 à 24 % de marges. Et gare à l’Etat s’il veut tenter de réguler les tarifs. En 2015, Ségolène Royal souhaitait un gel des prix… mais en contrepartie, l’État a dû accepter de compenser intégralement ce gel par des hausses de tarifs additionnelles ultérieures, les 1er février de chaque année de 2019 à 2023… Au final, le « gel » ponctuel aura entraîné un surcoût de 500 millions d’euros pour les usagers, selon les évaluations de l’Autorité de régulation des transports ferroviaires et routiers (Arafer).

La renationalisation que proposent plusieurs candidats à la présidentielle et qui recueillait en octobre dernier l’approbation de 87 % de Français, serait-elle une bonne chose ? La rupture des contrats de concessions – que certains experts jugent mal rédigés – qui courent jusqu’entre 2031 et 2036 obligerait l’Etat à verser aux sociétés de lourdes indemnités (15 milliards d’euros). À cela s’ajouterait « la reprise de la dette des sociétés concessionnaires, soit 30 milliards d’euros incluant les obligations d’investissements et de travaux prévus dans les contrats d’origine », souligne une étude de l’Ifrap, qui ajoute ensuite le coût annuel d’entretien du réseau autoroutier (1,6 milliard). Au final, la renationalisation serait donc potentiellement très coûteuse pour l’Etat.

Entre le statu quo de plus en plus intenable et une très chère renationalisation, une remise à plat s’impose avec de nouvelles mesures, à commencer par une nouvelle formule d’indexation du tarif des péages.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 1er février 2022)

Revers numérique

 

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Le développement du numérique et de la dématérialisation dans notre société a fait évoluer notre façon de travailler, de consommer, de se divertir, de se former ou de se cultiver, et personne ne voudrait – ni ne pourrait – se passer de cette ouverture sur le monde. Mais le numérique a aussi fait évoluer les mauvaises pratiques commerciales et la cyberdélinquance. Très rares aujourd’hui sont ceux d’entre nous qui n’ont jamais été contactés au téléphone par des démarchages particulièrement insistants qui confinent parfois au harcèlement ; qui n’ont jamais reçu des courriels par dizaines – les fameux spams – de la part de sociétés ayant racheté des bases de données ; ou qui n’ont pas été victimes de tentatives d’escroquerie par des cyberpirates imitant de plus en plus fidèlement les messages d’une banque ou d’un opérateur téléphonique dans le but de voler identifiants ou coordonnées bancaires.

Ces fléaux modernes, qui semblent ne jamais devoir cesser de grossir, sont comme le revers de nos vies numérisées. Et la pandémie de Covid-19, en augmentant le recours aux démarches à distance, a contribué aussi à multiplier le nombre des arnaques, tant pour les entreprises victimes de rançongiciels, que pour les particuliers. Chez ces derniers, les victimes se comptent particulièrement chez les plus jeunes, les 14-29 ans, ces digital natives qui ne s’éloignent jamais de leur smartphone, mais aussi chez les plus de 75 ans qui, moins agiles avec le numérique, constituent des cibles de choix.

Il n’y a pourtant pas de fatalité. L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) fait un travail remarquable pour sensibiliser aux cyber-risques les entreprises et les collectivités. L’État a augmenté les moyens des forces de l’ordre pour lutter contre une cyberdélinquance qui sait s’adapter très vite aux nouveaux usages et parvient à contourner les garde-fous législatifs et réglementaires. Sans doute faudra-t-il régulièrement mettre à jour ce cadre.

Enfin, si l’on ne peut pas empêcher les cyberpirates de tenter de nous escroquer, on peut apprendre à déjouer leurs pièges, détecter leur mode opératoire derrière un courriel anodin ou une offre trop belle pour être vraie. Cet apprentissage participe d’une culture numérique que tous les Français n’ont pas encore acquise.

Une culture faite de la connaissance des bons gestes et réflexes à avoir et d’une compréhension du fonctionnement d’internet. Si cela doit être appris dès l’école, il faut aussi former les adultes. Alors que 13 millions de Français sont aujourd’hui éloignés du numérique, l’Etat et les collectivités territoriales ont mis en œuvre depuis deux ans une stratégie nationale pour lutter contre cet illectronisme, notamment avec le recrutement de 4 000 « conseillers numériques » qui vont accompagner les Français pour qu’ils s’approprient pleinement les outils numériques. Ne laisser personne de côté ou seul face au numérique est bien le meilleur moyen de lutter contre toutes les arnaques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 28 janvier 2022)

Guerres et paix

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Dans un documentaire baptisé « Russie. Nouvelle histoire » diffusé sur la télévision publique russe mi-décembre à l’occasion des 30 ans de la chute de l’URSS, Vladimir Poutine a livré sa lecture de l’Histoire. Pour lui, l’effondrement de l’Union soviétique en 1991 – qu’il avait qualifié de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » – a constitué une « désintégration de la Russie historique ».

Depuis son accession au pouvoir après les années Eltsine minées par les oligarques, Poutine n’a donc eu de cesse de vouloir revenir à cette grande Russie et à l’influence qu’elle avait sur les affaires du monde à l’époque de la Guerre froide. Peu importe que la Russie n’ait plus les moyens d’autrefois, que la situation économique du pays, alourdie par les sanctions internationales, le classe à la 11e place en 2020 contre la 8e en 2013, qu’elle affiche un taux de pauvreté en hausse constante depuis dix ans à 13,1 % en 2021, que l’espérance de vie des Russes ait reculé à 70 ans, qu’un jeune sur deux, chez les 18-24 ans, veuille vivre à l’étranger et que le pays devrait perdre 15 millions d’habitants d’ici 2050.

Pour Vladimir Poutine, la priorité est de rétablir la sphère d’influence de la Russie et, pour ce faire, l’ancien espion du KGB joue sur la corde sensible du passé et de la nostalgie – muselant au passage toute opposition – en développant la vision paranoïaque d’un pays agressé, notamment par un Otan qui serait le principal danger. Cette volonté de retrouver la situation « bloc contre bloc » avec l’Occident a débouché sur une politique défensive qui a conduit à l’annexion de la Crimée en 2014, l’occupation de territoires dans d’anciennes républiques soviétiques (le Dombass en Ukraine et une partie de la Géorgie), le soutien à des dictatures comme celle de Loukachenko au Bélarus. Poutine a de plus élargi sa zone d’action en intervenant de plus en plus, directement ou indirectement, notamment en Afrique où s’est déployé le groupe Wagner.

Cette vision du monde se joue par ailleurs de façon aussi feutrée que redoutable au-delà du seul terrain militaire avec la déstabilisation des démocraties occidentales par une palette d’outils variés. Cyberattaques orchestrées en sous-main par des groupes de hackers, ingérence dans des campagnes électorales (aux Etats-Unis, en France, dans l’Union européenne), soutien d’hommes politiques étrangers ou développement de médias pro-russes.

Face à ces nouvelles guerres hybrides, asymétriques ou informationnelles, mêlant menaces militaires et actions d’influence numérique, les démocraties réagissent pour « gagner la guerre avant la guerre » selon l’expression du nouveau chef d’état-major des armées françaises, le général Thierry Burkhard. La ministre des Armées, Florence Parly, a ainsi présenté fin octobre une nouvelle « doctrine militaire de lutte informatique d’influence ».

Mais au-delà de cet aspect opérationnel, il y a tout un travail diplomatique qui peut et doit être fait pour obtenir la désescalade et la baisse des tensions. À cet égard, si l’Union européenne est snobée par les Etats-Unis, la Russie et la Chine dans bien des dossiers, elle est la seule – parce qu’elle connaît le prix de la guerre et à condition de parler d’une seule voix – à même de porter la paix et de constituer des ponts entre tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du jeudi 27 janvier 2022)

Urgence

 

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Ce n’est pas la première fois que des livres viennent témoigner de la maltraitance qui peut sévir contre les personnes âgées dépendantes dans les maisons de retraite. On se souvient de « Maman, est-ce que ta chambre te plaît ? » (Ed. Privé), de William Réjault et notre consœur Christelle Bertrand, paru en 2009, ou plus récemment de « Tu verras maman, tu seras bien » (Ed. XO) de Jean Arcelin, ancien directeur d’un Ehpad dans le sud de la France. Qu’ils soient rédigés par des familles de résidents, d’anciens employés ou d’ex-directeurs d’établissement, qu’ils soient relayés ou complétés par de solides enquêtes de presse, ces récits glaçants suscitent toujours autant l’indignation de l’opinion… avant que celle-ci ne retombe, emportée par l’actualité.

Le livre de Victor Castanet, « Les fossoyeurs : révélations sur le système qui maltraite nos aînés » (Ed. Fayard) pourrait pourtant constituer un tournant, le « J’accuse » d’un système dont on mesure toute l’urgence à le réformer. Car au-delà des témoignages accablants recueillis auprès de quelque 250 interlocuteurs – familles, salariés, ex-dirigeants – le livre met au jour avec force documents les ressorts d’un système, celui d’Orpéa, le numéro un mondial du secteur, tout entier tourné, selon l’auteur, vers la rentabilité plutôt que vers le bien-être de ses résidents. L’enquête met aussi en lumière les appuis, politiques et administratifs, dont le groupe privé aurait bénéficié pour se développer.

Les agissements d’Orpéa, s’ils sont avérés, ne doivent toutefois pas faire oublier que tous les Ehpad – dont seuls 24 % sont commerciaux – ne sont pas dysfonctionnels. Des structures, publiques et associatives notamment, remplissent leur mission auprès des aînés avec professionnalisme et bienveillance, et leurs personnels – on l’a vu lors de la pandémie de Covid-19 – sont dévoués au bien-être des résidents.

Reste que ces scandales à répétition, depuis des années, inquiètent et entament la confiance de l’opinion. Le hasard aura voulu qu’avant la sortie du livre soit publié un baromètre sur le vieillissement commandé justement par Orpéa. Pour 59 % des Français, « bien vieillir », c’est avant tout rester autonome et c’est pouvoir rester à son domicile le plus longtemps possible : 55 %, un taux bien plus fort que chez nos voisins européens.

Le baromètre montre aussi que 45 % des Français jugent que notre société ne permet pas aux personnes âgées de bien vieillir. Pour 95 % d’entre eux, il est important, voire prioritaire, que les pouvoirs publics anticipent bien le vieillissement de la population française.

Face à ce constat, à ces attentes fortes mais aussi aux projections démographiques – 3,7 millions de Français seront en perte d’autonomie en 2030, 4,8 millions en 2050, soit presque un doublement en 35 ans, et 108 000 seniors de plus seraient attendus en Ehpad d’ici à 2030 – la question du grand âge, de l’autonomie à la fin de vie, doit être l’un des sujets de la prochaine présidentielle. Il y a urgence.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 26 janvier 2022)