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Éditos

Les Français à la caisse

 

tirelire

 

Il y a des signes qui ne trompent pas. Le succès des enseignes à bas coût comme Normal, qui propose de grandes marques à prix cassés, ou Action, dont la France est devenue le premier marché. L'engouement pour les paiements fractionnés, le succès des vide-greniers chaque week-end ou encore la popularité des applications de vente entre particuliers comme Leboncoin ou Vinted. Tous ces phénomènes montrent que les Français multiplient les astuces et les canaux pour préserver leur pouvoir d'achat. Et pour cause. L’Institut français d’économie (IFE) vient d'estimer, pour Le Monde, qu'une famille de deux adultes et deux enfants a perdu 1 200 euros de pouvoir d'achat depuis 2024.

Dès lors, pas étonnant que, depuis des mois, le pouvoir d'achat reste la priorité numéro un des Français qui se serrent la ceinture et qui voient la hausse des prix de l'essence grignoter chaque jour un peu plus leur vie quotidienne. Fin septembre, une enquête Odoxa montrait ainsi que la hausse des prix des carburants poussait près de huit Français sur dix à des renoncements : shopping, sorties et vacances étant les premiers sacrifices. Un constat déjà dressé fin juillet par Rémi Branco et Jérôme Fourquet qui montraient combien les Français renonçaient à certains déplacements, que ce soit pour partir en vacances ou simplement rendre visite à un proche. 58 % considéraient alors que leur vie s'était « rétrécie » (67 % des habitants des espaces ruraux dispersés et 69 % des 25-34 ans)... Comme si, à mesure que les prix augmentaient, l'horizon des Français se réduisait.

Dans ces conditions, comment s'étonner que les Français regardent avec inquiétude le budget 2027, en se demandant à quelle hauteur ils seront encore mis à contribution pour combler le déficit abyssal des comptes publics et faire face à une dette colossale de 3 595,5 milliards d'euros ? Les débats parlementaires, sous la pression de la campagne présidentielle, s'annoncent houleux et personne ne sait quel budget en sortira. Mais derrière ces chiffres vertigineux se profile une question autrement plus politique : qui devra payer la facture ? Au-delà de savoir s'il faut déshabiller Paul – les retraités – pour habiller Pierre – les actifs –, c'est le vieux débat sur la contribution respective du travail et du capital qui ressurgit. Et, avec lui, celui de la justice fiscale.

Un débat vieux comme la République, mais qui n'a rien perdu de son actualité. Dans un discours à l'Assemblée nationale resté célèbre, Jean Jaurès, qui s'est battu pour la création de l'impôt sur le revenu, lançait le 21 novembre 1893 : « Les travailleurs n'ont plus à payer, dans l'ordre politique, une liste civile de quelques millions aux souverains que vous avez détrônés, ils sont obligés de prélever sur leur travail une liste civile de plusieurs milliards pour rémunérer les oligarchies qui sont les souveraines du travail national. » Cent trente-trois ans plus tard, entre retour de l'impôt sur la fortune, taxe Zucman et taxation des superprofits, la question reste entière.

Car si les Français ont appris à se serrer la ceinture, encore faudrait-il que tous portent la même.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 11 octobre 2026)

 
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Le poison du doute

peste

Le propre des dictatures ou des régimes illibéraux lorsque survient une catastrophe est de toujours se réfugier dans le déni, le mensonge, de se recroqueviller en refusant toute aide extérieure et de se donner les moyens, parfois les plus radicaux, pour empêcher toute transparence afin de protéger une "vérité" officielle. L’histoire en a fourni de nombreux exemples, notamment lors de l’épidémie de coronavirus apparue à Wuhan en Chine. Bientôt sept ans après, on ne sait d’ailleurs toujours pas précisément comment le SARS-CoV-2 a surgi puis s’est propagé dans le monde, provoquant une pandémie de Covid dont on mesure encore les effets sanitaires et socio-économiques.

La mort, rapportée par les médias russes vendredi, d’une technicienne de laboratoire de 28 ans travaillant à l’Institut de recherche antipeste d’Irkoutsk, en Sibérie – un établissement spécialisé dans l’étude de Yersinia pestis, la bactérie responsable de la peste – illustre la même mécanique. Comme lors des premiers temps du Covid en Chine, c’est surtout l’opacité et les informations contradictoires qui nourrissent aujourd’hui la défiance.

Moscou dément tout cas de peste et toute fuite d’un laboratoire, les autorités russes parlant officiellement d’une « pneumonie d’étiologie inconnue » et affirmant qu’aucun micro-organisme associé à son activité professionnelle n’a été retrouvé dans ses prélèvements. Et pourtant plus de soixante employés de l’Institut antipeste où travaillait la jeune femme ont été isolés après la mort de leur collègue, certains médias évoquant 200 personnes à l’isolement dans plusieurs hôpitaux. Moscou doit désormais affronter un phénomène qui a changé d’échelle depuis le Covid : une multitude de rumeurs circulant à vitesse grand V sur les réseaux sociaux, désormais dopées à l’intelligence artificielle et nourries de fausses images de plus en plus crédibles.

Il n’en fallait pas plus pour que la communication parcellaire du régime et le flot de rumeurs ne provoquent une légitime inquiétude partout dans le monde, quand bien même l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a estimé, au vu des informations disponibles, que le risque était faible en Russie et très faible à l’extérieur du pays. Cette crainte de la peste – qui renvoie aux grandes épidémies qui décimèrent des millions de personnes par le passé – est prise très au sérieux.

L’OMS et l’Union européenne ont demandé des informations « rapides et transparentes ». Un porte-parole du Département d’État américain a « officiellement demandé des informations supplémentaires au gouvernement russe » et Donald Trump lui-même a dit mardi qu’une conversation téléphonique avec Vladimir Poutine était « prévue » et aurait lieu « très bientôt », alors qu’un possible deuxième cas était évoqué. De quoi piquer au vif Vladimir Poutine.

En retour, la Russie s’est dite prête à aider Washington en matière de contrôle des épidémies de maladies infectieuses aux États-Unis. Un pied de nez à Donald Trump dont les coupes dans l’appareil sanitaire américain, le retrait de l’OMS et la remise en cause de décennies de politique vaccinale ont fragilisé la coopération sanitaire internationale.

Peut-être n’y a-t-il donc pas de peste à Irkoutsk et il faut évidemment le souhaiter. Mais lorsque la parole officielle a été trop souvent manipulée – on se souvient de Tchernobyl –, même la vérité finit par devenir suspecte. Car c’est bien là l’enjeu. Le manque de transparence en matière de santé publique, la rupture de politiques nationales de prévention pourtant éprouvées au nom d’idéologies obscurantistes et le refus de collaborer avec ses voisins mettent en danger la santé mondiale. Sur une planète aussi connectée que fragile, ce chacun pour soi mortifère n’est plus tolérable.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 8 octobre 2026)


Affaire Jubillar : le brouillard demeure

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Cédric Jubillar est-il retombé dans ses mensonges et ses contradictions ? Est-il possible que cet homme de 39 ans, qui a trompé son monde pendant cinq ans avec son air ahuri et perdu, se soit de nouveau refermé comme une huître ? On peut malheureusement le penser après la « mise en situation » organisée hier par la justice dans la maison de Cagnac-les-Mines puis sur une parcelle de la commune de Mailhoc. Une longue journée qui n’a pas permis de déterminer les circonstances exactes de la mort de Delphine Aussaguel.

L’espoir était pourtant grand pour les proches et les enfants de l’infirmière, tuée à 33 ans dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020, depuis que Cédric Jubillar avait avoué, en juillet dernier, avoir tué sa femme. Ce qu’il avait toujours nié, y compris devant la cour d’assises du Tarn qui l’a condamné à 30 ans de réclusion criminelle le 17 octobre 2025.

Mais hier, sur les deux lieux tarnais, trois heures de reconstitution n’ont provoqué aucun déclic chez Cédric Jubillar. Elles n’ont convaincu ni les parties civiles ni permis d’établir un scénario crédible. Comme si souvent par le passé, Cédric Jubillar s’est empêtré dans ses contradictions lorsqu’il lui a fallu refaire les gestes de la nuit du drame. Acculé par les magistrats et les enquêteurs, il a « dit tout et n’importe quoi », s’est agacé un avocat des parties civiles, décrivant un homme froid et sans affect lorsqu’il évoquait la victime.

Au terme de cette journée, le brouillard reste donc presque aussi épais. On ignore toujours précisément ce qui s’est passé cette nuit-là, si le meurtre a été prémédité, préparé et minutieusement exécuté, ou encore comment le corps de Delphine a été transporté jusqu’au champ de Mailhoc pour y être enseveli. Sans compter les nombreuses zones d’ombre qui demeurent : les lunettes cassées, le téléphone de Delphine disparu et tant d’autres détails qui n’ont toujours pas trouvé d’explication.

Les aveux sont là. Mais la vérité, elle, reste incomplète, noyée dans le flou qu’entretient l’insaisissable Cédric Jubillar. Sauf nouveau rebondissement, ce sera donc aux jurés du procès en appel, prévu à Toulouse du 30 avril au 14 mai, de tenter de percer une nouvelle fois le mystère d’une affaire qui passionne la France. Et surtout de permettre enfin aux enfants de Delphine d’obtenir ce qu’ils attendent depuis près de six ans : la vérité, toute la vérité, sur la mort de leur mère.

Philippe Rioux

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 3 octobre 2026)