Data centers : les illusions du virtuel
Va-t-on assister avec les centres de données à ce que l’on a vécu avec les éoliennes ? On peut le craindre tant les mêmes mécanismes de défiance semblent déjà à l’œuvre. Certes, les objections des riverains ont parfois été fondées lorsque certains parcs ont été mal calibrés, implantés de telle sorte qu’ils faisaient une saignée dans un paysage remarquable ou qu’ils ont été portés par des groupes insuffisamment sérieux et solides. Mais l’éolien étant devenu politique, on a vu aussi fleurir des arguments spécieux et même de véritables fausses informations. Cette défiance contre les éoliennes a eu pour conséquence de fragiliser une filière et a conduit la France à prendre du retard par rapport à d’autres pays européens, alors même que l’apport de l’éolien et des énergies renouvelables est indispensable à notre transition écologique et à notre mix énergétique pour assurer nos besoins de demain.
En sera-t-il donc de même avec les centres de données ? Aux États-Unis, une forte opposition s’est levée contre l’implantation massive de centres de données portés par les géants américains du numérique et de l’intelligence artificielle. Ce mouvement a trouvé des relais politiques comme le sénateur démocrate Bernie Sanders, qui a proposé un moratoire sur les nouveaux centres de données dédiés à l’IA, et le soutien d’Erin Brockovich, la célèbre lanceuse d’alerte qui avait fait plier la compagnie Pacific Gas and Electric Company dans une affaire de pollution industrielle de l’eau potable en Californie dans les années 1990.
La situation française diffère toutefois sensiblement de celle des États-Unis. L’essor des grands centres de données dédiés à l’IA n’en est qu’à ses débuts et leur implantation est soumise à un cadre réglementaire environnemental plus contraignant. Pour l’heure, nous en sommes au plan lancé en 2025 par le gouvernement. Plusieurs dizaines de projets sont en développement, avec des investissements qui se chiffrent en milliards d’euros. L’accélération est spectaculaire : les besoins croissants de l’intelligence artificielle pourraient conduire à une forte augmentation de la puissance informatique installée en France. Selon RTE, la consommation électrique des centres de données pourrait atteindre 23 à 28 TWh en 2035, soit plusieurs fois leur consommation actuelle.
L’installation de ces centres de données, ces vastes entrepôts de serveurs sans grand charme architectural, suscite de légitimes craintes chez les riverains. Comme pour les éoliennes, certaines critiques sont parfaitement fondées, d’autres sont en revanche exagérées. Car tous les centres de données ne se ressemblent pas : leurs dimensions, leurs systèmes de refroidissement et leurs besoins en électricité ou en eau peuvent considérablement varier. Certains peuvent effectivement provoquer des nuisances pour le voisinage quand d’autres ont un impact local bien plus limité. Le véritable enjeu n’est donc pas de les accepter ou de les refuser par principe, mais de déterminer où, comment et à quelles conditions ils peuvent être implantés.
Mais derrière la contestation des centres de données se cache un paradoxe. Nous voulons toujours plus de numérique, toujours plus d’intelligence artificielle, toujours plus de services connectés. Nous voulons aussi que nos données soient protégées et que la France retrouve sa souveraineté technologique. Mais nous rechignons à accueillir les infrastructures indispensables à ces ambitions. Comme si le numérique pouvait se passer de bâtiments, de serveurs et d’électricité. À vouloir profiter de tous les avantages du monde numérique sans en accepter les contraintes, nous risquons surtout d’en abandonner la maîtrise à d’autres.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 16 octobre 2026)
