Primaire : un chef plutôt qu’un cap
Après l'échec de François Fillon et Benoît Hamon, les deux vainqueurs des primaires de droite et de gauche éliminés dès le premier tour de la présidentielle de 2017, les partis avaient promis qu'on ne les y reprendrait plus. En 2019, François Baroin évoquait même l'idée de trouver un lieu d'enfouissement pour enterrer définitivement la primaire... Et pourtant, une décennie plus tard, les voici de retour. Comme quoi, en politique, les mauvaises expériences n'empêchent pas les vieux réflexes.
La gauche sociale-démocrate s'y est résolue dans la douleur. Certes, la participation à sa primaire semi-fermée et au périmètre limité du mois dernier a été considérablement réduite par rapport à celles de 2011 et 2017 : quelque 120 000 votants contre 2 à 3 millions à l'époque. Mais elle a clairement désigné un candidat, Raphaël Glucksmann. Et, en dépit des piques échangées entre les cinq prétendants, elle a donné lieu à un moment politique et médiatique fort, marquant une première étape de la campagne présidentielle.
La droite va-t-elle prendre le même chemin ? La question ressurgit avec insistance à mesure que les sondages confirment les difficultés des prétendants issus du « bloc central », des partis macronistes aux Républicains. Plombés notamment par le bilan d'Emmanuel Macron, auquel certains restent associés, et concurrencés par une extrême droite qui domine les intentions de vote, les candidats du centre et de la droite risquent, s'ils se maintiennent tous, de se neutraliser au premier tour.
C'est précisément cette perspective d'élimination collective qui redonne soudain tant de vertus à un dispositif hier honni. Car la philosophie de la primaire que réclament de plus en plus de personnalités de droite a changé de nature. Elle n'est plus seulement un instrument démocratique, mais devient une assurance contre la dispersion électorale. Autrement dit, hier, on organisait des primaires pour créer un élan ; aujourd'hui, on les réclame pour conjurer une élimination...
Pour l'heure, le processus, auquel une large majorité des sympathisants du centre et de la droite se montrent favorables, semble pourtant loin d'être acquis. D'abord parce qu'Édouard Philippe refuse toujours d'y participer. Ensuite, et surtout, parce qu'il n'existe pas de véritable socle commun entre tous les prétendants. Que partagent exactement Bruno Retailleau, Édouard Philippe, Gabriel Attal ou David Lisnard ? Une même vision du rôle de l'État, de la fiscalité, de l'immigration, des retraites, de l'Europe ? Ou avant tout la volonté de ne pas se neutraliser électoralement ? Une primaire peut bien sûr produire un candidat légitime, sans pour autant régler les divergences politiques. C'est tout l'enseignement des expériences précédentes.
Mais derrière cette difficulté à s'accorder sur un candidat se cache un mal plus profond : la crise des partis dits « de gouvernement ». Depuis l'époque des grandes formations structurantes du XXe siècle, la vie partisane s'est considérablement affaiblie et, faute d'autorité collective incontestable, les ambitions individuelles se sont multipliées. Ainsi, la politique française consacre désormais davantage d'énergie à choisir celui qui portera le projet... qu'à définir le projet lui-même ! Où sont les débats de fond ? Où sont les constructions programmatiques issues du travail militant ?
Une primaire peut désigner un candidat, elle ne fabrique pas un destin collectif. Or, ce dont la politique française manque aujourd'hui, ce n'est pas tant de prétendants à l'Élysée — ils sont déjà des dizaines à se déclarer ou à y songer ! — que de projets capables de rassembler vraiment les Français pour affronter les défis de notre temps.
Philippe Rioux
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 29 octobre 2026)
