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Éditos

Pollenpocalypse

pollen

Depuis deux ans, nous avons souvent observé une carte de France qui est souvent devenue rouge voire écarlate au fur et à mesure qu’évoluaient les contaminations au Covid-19. Mais nombre de Français ont aussi scruté une autre carte de France, celle du risque d’allergie aux pollens, réalisée depuis 1996 par le réseau national de surveillance aérobiologique (RNSA). Actuellement, cette carte est toute rouge, 90 des 96 départements étant concernés par un risque d’allergie élevé qui devrait le rester encore plusieurs semaines en raison de conditions météorologiques très favorables à l’émission et la dispersion des fortes concentrations de pollens de graminées dans l’air. Mais au-delà des graminées, ambroisies, aulne, bouleau, charme, frêne, peuplier, platane ou même olivier sont pour de nombreux Français non pas seulement des beautés de la nature mais la source de tourments qui les épuisent en provoquant asthme, rhinite ou rhume des foins, conjonctivite, eczéma, urticaire voire choc anaphylactique.

Autant dire qu’avec un tiers de Français qui sont touchés par les allergies, selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), les allergies sont bien un vrai problème de santé publique d’autant que les spécialistes tablent sur la moitié de la population impactée d’ici 2050…

Cette hausse de personnes touchées par les allergies est à mettre en regard avec la profusion de pollens dans l’atmosphère, dont certains, transportés par le vent, contiennent des protéines reconnues par le système immunitaire humain comme étant des allergènes. La quantité de pollen est telle que l’on parle parfois de pollenpocalypse, un néologisme né après un épisode fameux survenu en 2019 dans l’État américain de Caroline du Nord qui a vu la ville de Durham submergée par un nuage de pollens.

Comment expliquer ces phénomènes ? Peut-être – mais pas seulement – par le réchauffement climatique. La hausse des températures, en effet, stimule certains végétaux et augmente ainsi les quantités de pollen produit, et donc les quantités d’allergènes. Autre conséquence de la hausse des températures, le démarrage plus précoce de l’apparition des pollens et donc une période beaucoup plus longue à supporter pour les personnes qui sont sensibles. Enfin, le réchauffement climatique bouleverse les écosystèmes et les zones de présences des plantes. Par exemple les ambroisies, ces plantes opportunistes envahissantes dont le pollen est hautement allergisant pour l’Homme, voient leur aire de répartition augmenter d’année en année. Importée d’Amérique du Nord, l’ambroisie fait aujourd’hui l’objet de programmes de lutte mondiaux et européens. En France, la lutte contre l’ambroisie est inscrite dans le 3e Plan national santé-environnement. Un rapport publié dans Nature prévoit une extension des zones de l’ambroisie et une multiplication par quatre des concentrations atmosphériques de pollen d’ambroisie d’ici à 2050 en Europe.

Autant dire que les allergies qui nous affectent constituent un signal supplémentaire pour agir contre le réchauffement climatique…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 28 mai 2022)

La clé du conflit

ukraine


L’ « opération spéciale » lancée par Vladimir Poutine le 24 février pour « libérer » les Ukrainiens du Donbass et au-delà, et « dénazifier » un pays prétendument aux mains de dirigeants corrompus devait être une Blitzkrieg rondement menée : en trois jours le pays devait tomber. Las ! Trois mois plus tard, la guerre qu’a déclenchée le maître du Kremlin est toujours bien présente avec son cortège d’horreurs et de malheurs, de crimes de guerre et de destructions de villes entières, véritablement rasées, de millions de réfugiés jetés sur les routes de l’exil et de morts par centaines. Vladimir Poutine pensait pouvoir réitérer ce qu’il avait fait en Crimée en 2014, une invasion militaire express sans résistance et la mise devant le fait accompli de la communauté internationale, qui n’avait alors que mollement protesté avec des sanctions économiques et financières quasiment indolores. Mais le président russe a sans doute préjugé de ses forces et mal compris que le monde qu’il rêve depuis longtemps de ramener à la situation simple des blocs est-ouest de la Guerre froide, telle que l’avait connue ce maître-espion du KGB dans la puissante URSS, a bien changé. De fait, les plans de Poutine se sont effondrés les uns après les autres.

Militairement, il s’est heurté à l’incroyable résistance des soldats et du peuple ukrainiens galvanisés par le président Volodymyr Zelensky, cet ancien acteur devenu héros national, en même temps que son armée subissait d’humiliantes pertes, humaines et matérielles, et voyait sa progression freinée par des dysfonctionnements logistiques majeurs. Poutine pensait aussi effrayer l’Otan voire l’entraîner dans le conflit pour justifier sa guerre. Il a au contraire ressuscité l’Alliance atlantique qu’Emmanuel Macron jugeait en mort cérébrale : elle se tient à distance mais livre des armes essentielles aux Ukrainiens, et la Suède et la Fnlande sont désormais candidates pour y adhérer.

Diplomatiquement, il pensait diviser les Européens, cette union à 27 dont nombre de pays sont dépendants de son gaz et de son pétrole. Rarement l’Europe aura au contraire été aussi unie pour adopter des sanctions visant la Russie. Et même s’il reste encore des divergences sur un embargo strict des importations d’énergies russes, la réponse européenne a été rapide et ferme.

Économiquement, Poutine s’était préparé depuis 2014 à faire face à de nouvelles sanctions et force est de constater que celles visant les banques, l’économie ou les oligarques n’ont pas totalement grippé l’économie russe. Mais sur le long terme, surtout si un embargo sur les énergies entre en vigueur, la Russie se trouvera de plus en plus isolée.

Médiatiquement enfin, dans la guerre d’image qui l’oppose à Volodymyr Zelensky, Poutine a perdu la partie. Le président ukrainien, qui maîtrise comme personne sa communication destinée au monde ou à sa population, est devenu le défenseur n° 1 de la liberté et de la démocratie. Le président russe au contraire s’enferme dans les images d’une propagande orchestrée de main de fer en Russie, mais qui commence à se lézarder, ce qui est mauvais signe pour les dictatures…

Dès lors, les jours à venir sont capitaux : en concentrant tous ses efforts sur le Donbass, Poutine pourrait décrocher enfin une victoire. Voudra-t-il alors s’asseoir à la table des négociations pour mettre un terme à l’ «opération spéciale » ? Ou prolonger encore une guerre qu’il n’est pas sûr de gagner ? Malgré tous ses échecs, Vladimir Poutine est bien le seul à détenir la clé de la fin du conflit.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 27 mai 2022)

Bonne route

 

Photo Vinci autoroutes

Le long week-end de l’Ascension va lancer sur les routes de France des milliers d’automobilistes en partance pour quelques jours de repos en famille ou entre amis. Et une bonne part d’entre eux va utiliser le réseau autoroutier français, l’un des plus sûrs d’Europe. Ce premier départ massif, qui préfigure les grands chassés-croisés de l’été, est peut-être l’occasion de réfléchir collectivement, à l’heure de la transition et de la planification écologiques, comment nous nous déplaçons, ce qui suppose de se pencher sur les infrastructures, les véhicules et les automobilistes.

Concernant les infrastructures, l’entretien des quelque 12 000 kilomètres d’autoroutes, dont 9 000 sont à péage, est une priorité majeure. Refaire les revêtements, les terre-pleins, les aires, améliorer les signalisations ou élargir les voies : les travaux sont colossaux. Par exemple, le Plan de Relance Autoroutier (PRA) signé en 2015 entre le gouvernement et les principaux concessionnaires autoroutiers a acté un vaste programme d’investissement de 3,27 milliards d’euros, supporté par les sociétés d’autoroutes. Si ces travaux, parfois très longs voire retardés – comme sur l’A61 entre Toulouse et Narbonne – agacent légitimement les automobilistes qui aimeraient une compensation sur le prix du péage, ils sont d’autant plus nécessaires qu’ils contribuent aussi dans certaines régions, dont la nôtre, à un rattrapage en termes d’offre et de qualité des infrastructures par rapport à des régions qui, historiquement, étaient mieux dotées. Le doublement de l’A9 à Montpellier, le passage en 2 fois 3 voies sur l’A61 ou encore la future autoroute Castres-Toulouse sont autant de chantiers qui ont été ou sont encore très attendus en Occitanie…

La seconde réflexion concerne les véhicules qui empruntent le réseau autoroutier et qui sont amenés à connaître des bouleversements. À l’heure où la voiture électrique connaît un spectaculaire engouement – les ventes ont doublé en 2021 selon un rapport de l’Agence internationale de l’énergie paru lundi – il conviendra d’adapter les infrastructures autoroutières pour permettre à ces véhicules de pouvoir recharger leurs batteries. La réflexion sur la conduite autonome (partielle puis totale) sera aussi l’occasion de repenser notre façon de concevoir nos déplacements autoroutiers.

Enfin, la réflexion doit aussi porter sur les automobilistes eux-mêmes et leur comportement. Si l’autoroute est sûre, les conducteurs ne sont parfois, eux, sûrs de rien… La publication hier du 12e « Baromètre de la conduite responsable » de la Fondation Vinci Autoroutes est à cet égard édifiante : 84 % des conducteurs admettent qu’il leur arrive de quitter la route du regard pendant plus de 2 secondes (soit l’équivalent, à 130 km/h, d’au minimum 72 mètres parcourus à l’aveugle !), 74 % des Français utilisent leur smartphone au volant et 46 % continuent à conduire alors qu’ils se sentent très fatigués… Edifiant ! Alors à la veille d'un long week-end, qu'il y ait ou non des travaux sur son trajet, c'est bien la vigilance qui doit être de mise pour être sûr de faire bonne route.

(Editorial publié dans La Dépêche du Mii du mercredi 25 mai 2022)

La leçon du vaccin

vaccin
Photo DDM Laurent Dard

Qu’il semble loin le temps où, au lancement de la campagne de vaccination contre le Covid-19, fin 2020, le gouvernement se retrouvait face à un mur de défiance de la part des Français. Pourtant patrie de Pasteur, le pays s’affichait alors comme l’un des plus rétifs aux vaccins. Pour passer de la défiance à la confiance, il a fallu déployer des trésors de pédagogie et de patience face à la minorité aussi organisée que très bruyante des opposants, ces antivax dont une partie versait dans les thèses complotistes les plus folles et criait rien moins qu’à la « dictature sanitaire » quand il s’agissait simplement de faire acte de solidarité. Pour rassurer, le gouvernement avait même missionné un collectif citoyen sur la vaccination…

Face aux doutes légitimes d’une partie de la population, Emmanuel Macron, Jean Castex et Olivier Véran côté politique, Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique Covid-19, Alain Fischer, président du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale et l’écrasante majorité des spécialistes et médecins ont expliqué les avantages de ces vaccins, notamment ceux fonctionnant avec l’ARN messager, à savoir qu’ils évitent les formes graves de la maladie et concourent à l’immunité collective de la population. Des explications réitérées à chaque vague, à chaque variant de Delta à Omicron…

Après des débuts chaotiques par rapport à certains de nos voisins européens, l’arrivée des doses au compte-goutte et la difficulté à prendre des rendez-vous, la campagne vaccinale française est montée en puissance – notamment grâce aux vaccinodromes puis aux décisions d’Emmanuel Macron durcissant les conditions d’obtention du pass sanitaire – et a largement convaincu les Français. Elle a aussi montré le rôle important des collectivités, de la médecine de ville et des start-up de la santé. Au final, avec un taux de couverture vaccinale actuel de 80,6 % de Français ayant reçu au moins une dose de vaccin, et 79,3 % toutes les doses requises, la France se classe dans le top 10 des meilleurs élèves.

L’engouement actuel pour recevoir la seconde dose de rappel (la 4e dose au total) est la confirmation que la stratégie française, aussi critiquable soit-elle sur certains aspects, a été la bonne, même s’il reste encore 19 % de la population non-vaccinée. Plus largement, c’est bien la stratégie européenne, entre restrictions sanitaires et mutualisation des achats de vaccins, qui s’est avérée pertinente.

De quoi rasséréner les gouvernements des pays de l’Union européenne qui, tous, depuis l’émergence de l’épidémie, ont essuyé des critiques virulentes d’une partie de leurs populations qui citaient en exemple, entre autres, la stratégie « zéro Covid » des pays asiatiques. Aujourd’hui, ces pays – dont la Chine qui affronte sa pire flambée épidémique depuis le printemps 2020 – restent arc-boutés sur cette stratégie aux conséquences liberticides, dont l’Organisation mondiale de Santé vient de dire qu’elle « n’est pas soutenable ».

En s’adaptant sans cesse, en coopérant, en faisant œuvre de pédagogie, de transparence et de résilience, les pays occidentaux ont réussi à contrôler cette épidémie. Une leçon pour l’avenir.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 13 mai 2022)

Bac bancal

bac

Il n’y a pas si longtemps, le top départ des épreuves du baccalauréat était donné par la philosophie mi-juin. Mais cette année, c’est dès ce mercredi que les lycéens vont entrer dans le « tunnel » des séances d’examen avec les épreuves de spécialité, introduites par la nouvelle formule du baccalauréat née de la réforme de Jean-Michel Blanquer en 2018. Histoire-géo, littérature, mathématiques, numérique et sciences informatiques, théâtre ou encore arts plastiques pour la filière générale ; sciences et technologies de la santé et du social, de l’hôtellerie et de la restauration ou du design et des arts appliqués pour la voie technologique. Décalées de mars à mai, ces épreuves, qui sont une première pour les lycéens, illustrent aussi combien la réforme Blanquer n’a cessé d’être bousculée par l’épidémie de Covid-19. Le ministre, en effet, a sans cesse été contraint d’ajuster sa réforme et ses points les plus sensibles comme le grand oral ou la part de contrôle continu. À telle enseigne que ce bac 2022 s’est grandement éloigné du projet initial – déjà très contesté par les syndicats d’enseignants – et s’est attiré de nouvelles critiques au sein même de la majorité, notamment sur l’absence des mathématiques dans le tronc commun, dont même Emmanuel Macron a reconnu qu’il s’agissait d’une erreur qu’il faudrait rapidement corriger.

La réforme du bac – institution républicaine et monument national auxquels les Français restent très attachés – semblait pourtant pertinente. D’une part parce que les mathématiques avaient pris trop de poids dans l’orientation des élèves par rapport à d’autres matières et, surtout, parce que la France se retrouvait depuis trop longtemps dans le bas des tableaux des classements internationaux, alors même que le budget de l’Éducation nationale est l’un des premiers de la Nation et que les professeurs ne ménagent pas leur peine. Mais l’absence de réelle d’écoute du terrain de la part du ministre ; le choix d’un contrôle continu qui reste soumis à l’arbitraire bien plus qu’une épreuve nationale finale ; la mise en place d’un grand oral pour lequel certains élèves n’ont pas l’aisance nécessaire ; et enfin l’amoindrissement de la part de mathématiques alors même que la France est historiquement un pays qui a donné les meilleurs mathématiciens au monde, tout cela fait qu’il faudra vraisemblablement revoir la copie du bac.

Emmanuel Macron a promis de faire de l’Éducation un axe majeur de son nouveau quinquennat. Ses propositions, notamment l’autonomie des établissements ou l’évolution de la rémunération des enseignants, ont d’ores et déjà jeté un froid chez les enseignants qui attendent du futur ministre de l’Éducation que cette dernière conserve un caractère national, notamment pour le bac.

D’ici là, les lycéens qui vont plancher ce matin sur leurs épreuves et qui se demandent quelle sera la valeur de leur bac, que certains estiment « donné », méritent toute notre bienveillance et nos encouragements. Car même réformé, même empêché par la crise sanitaire, le bac reste un rite initiatique important, la première étape de leur entrée dans la vie d’adulte.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 10 mai 2022). 

Moment républicain

elysee

Les Français n’ont souvent pas de mots assez durs pour critiquer ce que l’on appelle la « monarchie républicaine », l’emphase protocolaire, les attributs du pouvoir dont abuseraient président, ministres, parlementaires ou élus. Et paradoxalement, ils ne supporteraient pas que la France ne dispose pas, justement, de ces mêmes attributs qui participent pleinement de son image, de son rayonnement, de sa puissance et de son histoire.

Si elle n’avait forcément pas la charge historique de l’investiture de François Mitterrand en 1981, la cérémonie de ré-investiture d’Emmanuel Macron, hier au palais de l’Elysée, n’a pas échappé à ces critiques et pourtant, lorsque le président réélu pour un second mandat le 24 avril est apparu, la solennité du cérémonial a rappelé à tous qu’il s’agissait bien là d’un moment important de la vie démocratique et politique du pays, d’un moment d’unité, d’un moment de réconciliation, d’un moment républicain.

Car, pour reprendre la théorie de l’historien allemand Ernst Kantorowicz sur les deux corps du roi, il y a en Emmanuel Macron deux personnes. D’abord, l’homme politique qui va conduire au nom des Français, avec son gouvernement, les affaires du pays pendant cinq ans selon des choix qui lui sont propres, dans le respect de la constitution. Et puis il y a le chef de l’État qui incarne à travers sa personne les valeurs de la République, la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, le respect de l’État de droit et de nos institutions et, au-delà, la prééminence des droits de l’Homme nés de la Révolution de 1789 et des valeurs démocratiques et humanistes qui puisent leurs racines dans les Lumières. Comme ses prédécesseurs avant lui – dont deux étaient présents hier à l’Elysée, Nicolas Sarkozy et François Hollande – Emmanuel Macron en est le dépositaire légitime qui doit être reconnu comme tel. En 2027, il transmettra cette charge à son successeur qui, quel que soit son bord politique, devra lui aussi assurer cette permanence de la République.

Dans son premier discours de « nouveau président » pour un « nouveau mandat », Emmanuel Macron a d’ailleurs rappelé combien ses prérogatives l’obligent devant les Français, d’abord parce qu’il a été élu pour la deuxième fois contre l’extrême droite grâce à un Front républicain, ensuite parce que le contexte international met à l’épreuve la solidité des démocraties, de notre démocratie. « Du retour de la guerre en Europe à la pandémie en passant par l’urgence écologique […] rarement notre monde et notre pays n’avaient été confrontés à une telle conjonction de défis », a estimé Emmanuel Macron en promettant « de servir » et en faisant le « serment de léguer une planète plus vivable » et « une France plus forte ».

Après le temps suspendu de l’investiture commence désormais pour Emmanuel Macron le temps de l’action. Il a cinq ans pour honorer la République et son serment.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 8 mai 2022)

Les messages du 9 mai

putin

Au 72e jour ce vendredi de l’ « opération militaire spéciale » censée « libérer » les Ukrainiens du Donbass et au-delà, et « dénazifier » un pays prétendument aux mains de dirigeants corrompus, force est de constater que rien ne s’est passé comme prévu pour Vladimir Poutine. Cette « opération » qui devait lui permettre de s’emparer du pays en quelques jours et installer à sa tête un régime fantoche à sa botte, s’est au contraire enlisée, bloquée par l’incroyable résistance du peuple ukrainien et les ratés logistiques humiliants d’une armée russe pourtant bien plus nombreuse et bien plus puissante.

Elle s’est aussi révélée totalement contreproductive pour le maître du Kremlin : non seulement cette invasion a fait émerger chez les Ukrainiens un puissant sentiment patriotique, scellé autour de leur président-courage Volodymyr Zelensky, mais elle a aussi réveillé l’Europe, désormais convaincue de la nécessité d’une défense commune, ragaillardi l’Otan, dont Emmanuel Macron avait acté la « mort cérébrale » et que la Finlande et la Suède veulent rejoindre, et suscité la solidarité et l’indignation du monde face aux crimes de guerre russes. À ce fiasco s’ajoutent la mise au ban de la Russie de nombreuses instances internationales et des sanctions économiques et financières qui, si elles n’ont pas encore porté tous leurs effets, pourraient être implacables dès que l’Europe mettra en œuvre un réel embargo sur ses importations de gaz et de pétrole russes.

Dans une telle situation, n’importe quel dirigeant s’assoirait à la table des négociations pour arrêter la guerre et rechercher le chemin d’un compromis. Pour Vladimir Poutine – qui, depuis son arrivée au pouvoir, a fait de l’exacerbation du sentiment national de la Grande Russie sa marque de fabrique – il ne saurait en être question. Impossible de perdre la face, pas question de céder à la communauté internationale, quitte à travestir la réalité dans une fuite en avant dont personne ne sait réellement jusqu’où elle ira.

À trois jours de la date commémorative de la victoire de la Russie sur l’Allemagne nazie, Vladimir Poutine entend faire du 9-Mai une démonstration de force en faisant défiler à Moscou les armes sophistiquées et pour certaines nucléaires dont dispose l’armée russe et qu’il menace d’utiliser contre les pays – États-Unis en tête – qui aident l’Ukraine. Quel message va délivrer Vladimir Poutine lors de cette cérémonie ? Va-t-il célébrer la victoire de la prise de Marioupol, la « libération » du Donbass ? Ou alors va-t-il officiellement déclarer la guerre à l’Ukraine qui, de facto, deviendrait une guerre mondiale ?

À ce message guerrier du 9-Mai qui viendra de la Place rouge, l’Europe doit opposer un autre message, un message de paix. Car ce 9-Mai est la Journée de l’Europe qui célèbre la « déclaration Schuman » du 9 mai 1950, l’acte de naissance de l’Union européenne qui n’a jamais été autant d’actualité. « L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre », rappelait alors le diplomate français, donnant un conseil qui, aujourd’hui que l’Europe est faite, devrait inspirer voire obliger nos dirigeants : « la paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 6 mai 2022)

Urgence

maison

C’est peu dire que la question du logement a été la grande oubliée de la campagne présidentielle. Les candidats avaient bien passé un « grand oral » devant l’Alliance pour le logement, qui réunit France urbaine, l’USH, la Fondation Abbé-Pierre, la Fédération Française du Bâtiment et Intercommunalités de France, pour décliner leurs propositions, mais ce thème s’est retrouvé dépassé par celui du pouvoir d’achat. Début mars, le logement était d’ailleurs en queue de peloton des 15 priorités des Français listées par l’institut Elabe, cité par seulement 8 % d’entre eux, loin derrière le pouvoir d’achat (50 %) ou la santé (41 %). Pour autant, dans le détail, l’enquête montrait que le logement – 3e poste de dépenses des foyers – est une préoccupation fortement corrélée au pouvoir d’achat et que 48 % des Français se disaient prêts à augmenter leur budget logement s’ils le pouvaient.

C’est que la crise Covid a bouleversé le rapport des Français au logement. Ceux qui se sont retrouvés confinés dans de petits appartements dans les grandes villes ont commencé à rêver d’ailleurs, s’imaginant locataires et de plus en plus propriétaires d’un logement plus spacieux avec, pourquoi pas, un jardin, dans un environnement plus préservé où les trajets domicile-travail sont moins longs.

Ce rêve de devenir propriétaire se cogne aujourd’hui à une réalité implacable qui voit l’obtention d’un crédit être de plus en plus complexe. L’incertitude de l’évolution de l’économie impactée par la guerre en Ukraine, la hausse des taux et le durcissement des critères des banques douchent les espoirs de beaucoup de Français. Les banques ont, en effet, rehaussé l’apport que doivent mettre sur la table les emprunteurs, et elles prennent en compte la hausse du coût de l’énergie et des matériaux qui impactent le « reste à vivre » (ce qu’il reste pour vivre après le paiement des crédits) des candidats emprunteurs. Résultat, des dossiers qui seraient passés il y a quelques mois sont désormais refusés.

À cette situation s’ajoutent les difficultés et les défis du marché immobilier français : répondre aux besoins en logements en en construisant et en en rénovant davantage et réussir la transition écologique du bâtiment. Durant la campagne, Emmanuel Macron ne s’est pas déclaré en faveur de « la propriété pour tous » mais plutôt d’un logement pour tous, ce qui peut passer par être locataire du parc social, du parc privé ou propriétaire pour ceux qui le souhaitent et le peuvent. Le chef de l’État réélu place son action pour le logement sous le signe de la continuité par rapport à son premier mandat. Mais les professionnels de l’immobilier et les associations réclament plus. À l’heure où se forme un nouveau gouvernement, un vrai ministère de la Ville ou de l’Habitat paraît plus qu’indispensable, urgent.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 5 mai 2022)

Tambouille électorale

assemblee

« La société politique contemporaine : une machine à désespérer les hommes » se lamentait Albert Camus. Et il est vrai que depuis le second tour de l’élection présidentielle qui a vu la victoire d’Emmanuel Macron face à la candidate d’extrême droite, Marine Le Pen, grâce à un Front républicain, la vie politique a replongé dans ce qu’elle a de moins noble : la tambouille électorale. De gauche à droite, de la majorité présidentielle sortante à l’extrême droite, pas une famille politique ne se déchire pour savoir le nombre de circonscriptions qu’il faut attribuer à telle ou telle de ses sensibilités, le ralliement qu’il faut récompenser ou la trahison qu’il faut punir, le nombre d’élus escomptés avec le financement public qui y est attaché pour cinq ans et qui conditionne la survie de certains (le PS et les Républicains) ou encore les postes ministériels espérés, qui doivent respecter des équilibres byzantins…

Chaque soubresaut, chaque rumeur, chaque fuite involontaire ou sciemment organisée, ou, pire, chaque silence, déclenche ou alimente depuis le 24 avril vitupérations, insultes, oukases ou improbables rabibochages… Et déjà, alors que le second quinquennat d’Emmanuel Macron n’a pas encore officiellement commencé, certains pensent au coup d’après, l’élection présidentielle de 2027… Pas sûr que les Français, dont l’abstention massive à l’élection présidentielle a illustré la méfiance que leur inspire la politique, s’y retrouvent et vont se réconcilier de sitôt avec la chose publique.

Et pourtant, derrière les stratégies électorales, entre chausse-trappes et jeu de billard à trois bandes, derrière cette tambouille finalement très humaine et pas plus opaque qu’autrefois, il y a bien LA politique, celle des idées, qui n’ont pas suffisamment été explicitées lors de la campagne présidentielle. Pour la gauche, la question est de savoir s’il peut y avoir une union, comme en 1981 ou en 1997, en dépit de divergences profondes sur certains thèmes, mais qui permettrait à chaque formation d’exister au plan national, de pousser des idées communes à tous et peut-être même de gouverner. Pour la droite il s’agit surtout de survivre pour espérer se réinventer : un chemin existe-t-il encore entre le macronisme et la droite nationaliste identitaire ? Pour l’extrême droite, l’union des droites prônée par Eric Zemmour n’est-elle qu’un concept flou face à la dédiabolisation en trompe-l’œil d’un Rassemblement national qui se heurte à un plafond de verre – mais pour combien de temps ?

Et pour la majorité présidentielle, suspendue aux décisions léonines du Président, la question est de savoir quel sens va donner Emmanuel Macron à son second quinquennat : continuer à réformer sabre au clair sans se soucier des corps intermédiaires ou apaiser – réparer presque – un pays fracturé comme jamais entre villes et ruralité, jeunes et vieux, catégories populaires et aisées ?

Ces élections législatives qui doivent donner 577 députés à la Nation sont précédées de jeux d’appareils et d’alliances passionnants pour les uns, exaspérants voire désespérants pour les autres. Mais il s’agit aussi d’un moment démocratique pour le pays qui ne saurait être une formalité et qu’il ne faut pas rater.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 4 mai 2022)

L'équation de Matignon

Matignon

Lorsqu’Emmanuel Macron a été élu en 2017 sur le mantra du « en même temps », le jeune président « et de droite et de gauche » avait devant lui un vaste champ des possibles. Ne disposant pas de compagnons de route qui l’auraient accompagné pendant des décennies comme ce fut le cas pour tous ses prédécesseurs, Emmanuel Macron, libre et disruptif, surprit son monde en choisissant un parfait inconnu du grand public : le maire Les Républicains du Havre, Edouard Philippe. Trois ans plus tard, pour impulser un nouveau souffle censé incarner l’après-Covid et surtout pour stopper l’insolente popularité d’Edouard Philippe qui dépassait la sienne, Emmanuel Macron a encore une fois surpris tout le monde en choisissant, en juillet 2020, l’exact contraire de son Premier ministre : Jean Castex, certes haut fonctionnaire efficace connaissant les arcanes du pouvoir sur le bout des doigts, mais surtout élu local de droite madré à l’accent chantant.

Jamais deux sans trois et Emmanuel Macron, qui travaille depuis le lendemain de sa réélection à la constitution du premier gouvernement de son second quinquennat, devrait, une fois encore, surprendre les Français. Le Président, qui n’aime rien tant qu’être là où on ne l’attend pas, doit d’ailleurs s’amuser de l’agitation politico-médiatique qui, depuis dimanche 24 avril, se perd en pronostics pour savoir qui ira à Matignon. Au gré de ses déplacements, Emmanuel Macron distille avec gourmandise quelques indices sur les caractéristiques du profil recherché, « attaché à la question sociale, à la question environnementale et à la question productive », avant de brouiller les pistes en rappelant que « Jean Castex venait de la droite. Il a mené une des politiques les plus sociales des dernières décennies »…

Mais le portait chinois que dessine le Président et qui s’apparente pour tous les prétendants rêvant du poste à un supplice chinois – qui est aussi imposé aux Français – masque un véritable casse-tête. Après cinq ans de pouvoir, des crises majeures qui ne sont pas encore terminées et un pays fracturé comme jamais avec un niveau de défiance envers la politique rarement atteint, l’équation de Matignon est plus complexe que jamais pour un Président qui rechigne à déléguer. Le futur locataire de Matignon devra être une personnalité à la fois capable d’incarner la « nouvelle méthode » de gouvernance promise par Emmanuel Macron, être suffisamment consensuelle et rassembleuse pour apaiser le pays, douée d’une vraie capacité d’écoute pour les Français, les corps intermédiaires et les élus locaux, maîtriser tous les dossiers, mais aussi être le chef d’une majorité présidentielle qui pourrait être aussi diverse que pléthorique. Et surtout, le Premier ministre doit avoir la totale confiance du Président et ne pas lui faire de l’ombre… On comprend dès lors que trouver la perle rare relève du défi.

Il y a en revanche un élément qu’Emmanuel Macron pourrait privilégier : nommer une femme à Matignon. Même s’il souhaite privilégier avant tout les compétences, le Président, qui s’y était dit favorable, ne peut pas ignorer que l’idée fait son chemin dans l’opinion. Une génération après Edith Cresson, il est effectivement plus que temps de franchir le cap.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 2 mai 2022)

Retrouver l'insouciance

discothèque


Il est toujours délicat d’adopter la bonne attitude face à certaines affaires dont la réalité n’est pas encore totalement établie : faut-il en parler au risque de relayer et d’amplifier ce qui ne sera finalement qu’une rumeur ? Ou bien n’en rien dire au risque de ne pas alerter sur un danger potentiel réel ? Vaste dilemme.

Il suffit parfois d’une véritable affaire, parfaitement établie, pour que l’imagination des uns construise les plus folles histoires. La fameuse rumeur d’Orléans, sur laquelle se penchèrent nombre de sociologues dont Edgar Morin, en est l’illustration. Cette rumeur, déclenchée en 1969, qui voulait que des jeunes femmes soient enlevées dans les cabines d’essayage de plusieurs magasins de vêtements de la ville – tous tenus par des Juifs – en vue d’être prostituées à l’étranger via des réseaux de traite des Blanches, s’était construite, entre autres, sur une véritable affaire survenue 10 ans plus tôt à Marseille. Et à l’inverse, la rumeur, reprise maintes fois depuis les années 2000 selon laquelle des seringues contenant le virus du Sida étaient placées dans des sièges de cinéma, a inspiré certains délinquants qui ont sciemment cherché à contaminer des personnes.

Pour l’heure, on ne sait pas si l’affaire des piqûres en boîte de nuit, qui inquiète les jeunes et les gérants de bars et discothèques et laisse dubitatifs les enquêteurs et les experts, est une rumeur ou des faits parfaitement établis. Y a-t-il vraiment des individus qui, sciemment, ciblent de jeunes victimes qui font la fête pour pouvoir abuser d’elles avec un procédé aussi compliqué que l’injection d’une substance via une seringue ? Les diverses affaires qui ont surgi partout en France ces dernières semaines, sont-elles liées entre elles ou s’agit-il juste d’un sinistre mimétisme ? Et pourquoi les personnes qui ont le courage de porter plainte disent avoir ressenti les mêmes symptômes attribuables à des substances comme le GHB ; substances que l’on n’a pas retrouvées dans leurs corps après des analyses toxicologiques ? Ces questions restent pour l’heure en suspens, sans réponses, mais ce phénomène qui emballe les réseaux sociaux est révélateur d’un état d’esprit de notre société.

Après deux ans marqués par l’épidémie de Covid-19 et la peur d’être contaminé ou de contaminer ses proches, après deux années où les rumeurs et les thèses complotistes n’ont jamais été aussi nombreuses et pernicieuses pour instiller la peur et la méfiance, c’est toute la société qui se retrouve en tension, et plus particulièrement la jeunesse, qui peut surréagir. Selon un bilan de Santé Publique France, fin décembre dernier, un tiers des Français présente un état anxieux ou dépressif. Dans son rapport sur « La situation des enfants dans le monde 2021 » l’Unicef a pointé l’impact important du Covid-19 sur la santé mentale des jeunes, les restrictions et confinement ayant généré chez nombre d’entre eux un sentiment de peur, de colère et d’inquiétude pour l’avenir.

Quels que soient les résultats des investigations sur l’affaire des piqûres, celle-ci doit inciter la société à agir davantage pour sa jeunesse tant pour préserver sa santé physique et mentale que son insouciance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 29 avril 2022)

Recomposition

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Pour reprendre la fameuse expression de l’ancien Premier ministre Edouard Philippe lorsqu’il voulait illustrer le siphonnage des Républicains par la République en Marche en 2017, on peut dire que « la poutre travaille » encore. À sept semaines des élections législatives, ce sont même les poutres de touts les partis qui sont en train de travailler, au risque pour certaines de provoquer l’effondrement total de plusieurs maisons politiques.

Si en 2017, l’élection d’Emmanuel Macron a constitué un big bang faisant éclater la gauche et la droite de gouvernement, cinq ans plus tard, force est de constater que la recomposition politique est toujours à l’œuvre et s’oriente vers une simplification qui pourrait au final s’avérer dangereuse pour notre démocratie. L’élection présidentielle a accouché d’une France divisée en trois blocs : un bloc de gauche radicale autour de Jean-Luc Mélenchon, un bloc d’ « extrême centre », celui de la majorité présidentielle amenée à encore s’élargir selon le souhait d’Emmanuel Macron, et un bloc d’extrême droite autour du Rassemblement national.

Dans cette configuration, les possibilités d’alternances s’amenuisent et l’extrême centre – ce concept hérité de la période allant du Consulat à la Restauration tel que théorisé par l’historien Pierre Serna, qui y voit « un poison français » – deviendrait l’alpha et l’oméga de la vie politique. Faute de débouchés politiques, les Français en désaccord n’auraient alors le choix que des extrêmes ou de rejoindre un quatrième bloc qui ne cesse de grossir, celui des abstentionnistes, pour exprimer leur déception hors les urnes et dans la rue. Ce risque-là a parfaitement été identifié par François Bayrou. Le maire de Pau, qui plaide de longue date pour une réforme significative des institutions, et notamment plus de proportionnelle, sera-t-il entendu ?

En attendant, les opposants à Emmanuel Macron tentent de s’organiser, certains rêvant d’une improbable cohabitation pour des législatives pensées comme un 3e tour de la présidentielle ; d’autres espérant juste survivre à cette nouvelle séquence. Pour le Parti socialiste et Les Républicains, les deux grands partis qui ont structuré la vie politique de la Ve République, l’heure est d’autant plus grave qu’ils se sont eux-mêmes mis dans la difficulté. Depuis cinq ans, aucune des deux formations n’a travaillé pour proposer aux Français une alternative crédible à Emmanuel Macron.

Le PS s’est refusé à faire l’inventaire du quinquennat Hollande et n’a réalisé aucun travail programmatique ou de mise à jour idéologique comme l’avait concédé d’ailleurs Anne Hidalgo à La Dépêche. Quant aux LR, ils n’ont pas su trouver la parade à la politique économique d’Emmanuel Macron qu’ils auraient pu mener lorsqu’ils étaient au pouvoir et se sont perdus dans des débats identitaires contre-productifs.

Contraints pour survivre de s’allier avec LFI pour le PS ou de tenter de rester indépendant pour LR, les deux partis pourront toujours se replier sur leurs élus locaux qui constitueront, peut-être, la clé de leur renaissance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 28 avril 2022)

La République nous appelle

 

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« Il n’y a rien dans le monde qui n’ait son moment décisif, et le chef-d’œuvre de la bonne conduite est de connaître et de prendre ce moment. » Le grand photographe Henri Cartier-Bresson avait mis en exergue cette citation du cardinal de Retz dans son livre publié en 1952 et fait sa marque de cet « instant décisif », ce moment bref, assurément éphémère, qui peut déboucher sur une rupture, une profonde bascule. Mais où tout ce qui le précède, le suspense d’avant l’événement, porte des signaux d’alerte pour peu qu’on y soit attentif.

En politique, chaque élection, et plus encore l’élection présidentielle, clef de voûte de nos institutions, a aussi son instant décisif : le moment du vote, du choix. Un choix décisif que vont faire ce dimanche 48,7 millions d’électeurs appelés aux urnes pour déterminer qui d’Emmanuel Macron ou de Marine Le Pen doit devenir chef de l’État pour les cinq ans qui viennent. Pour la troisième fois en vingt ans, un front républicain veut éclairer ce choix décisif que le pays va faire, car la possibilité d’une rupture avec les valeurs démocratiques qui fondent la République, d’une bascule vers l’inconnu, la division et le chaos est toujours là. Par lassitude de revivre la même configuration qu’en 2002 et 2017, par refus de devoir choisir par rejet plutôt que par adhésion, par la certitude que, finalement, cette bascule est impossible, par colère contre un système où ils se sentent mal ou pas représentés, ou encore par déception vis-à-vis de leur famille politique éliminée au premier tour, de nombreux électeurs vont décider de ne pas voter ou de voter blanc ou nul.

Un non-choix risqué car une bascule reste pourtant bien possible : qui imaginait l’élection de Trump ? Qui imaginait le vote en faveur du Brexit d’une Grande Bretagne pourtant si proche et pleinement actrice de l’Union européenne ? Les Français qui votent aujourd’hui doivent penser à ces instants décisifs et à leurs conséquences, à la responsabilité qu’ils prennent pour l’avenir du pays mais aussi vis-à-vis de nos partenaires et de nos alliés qui comptent sur la France.

Le choix décisif de ce dimanche, qui ne saurait être un blanc-seing pour le vainqueur, devra aussi déboucher sur des décisions ambitieuses pour rénover notre vie démocratique. Peut-on se satisfaire de tels taux d’abstention ? La démocratie ne s’use que si l’on ne s’en sert pas : il est temps de proposer un nouveau cadre, de nouvelles règles institutionnels. Pour réenchanter la politique et redonner aux Français l’envie de s’engager dans les affaires de la cité, les pistes ne manquent pas, entre la proportionnelle, le retour au septennat, le vote obligatoire, le référendum d’initiative citoyenne, la démocratie participative, une nouvelle étape de la décentralisation…

« Une république n’est point fondée sur la vertu ; elle l’est sur l’ambition de chaque citoyen, qui contient l’ambition des autres » disait Voltaire. Ce dimanche, la République nous appelle. Soyons au rendez-vous et soyons ambitieux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 24 avril 2022)


Clarification

debat


Après leur débat d’entre deux tours de l’élection présidentielle, suivi mercredi soir par quelque 15,6 millions de téléspectateurs – bien moins qu’en 2017 – Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont retrouvé hier le terrain pour la dernière ligne droite de la campagne qui s’achève ce soir. Hier matin, ils ont laissé leurs soutiens décrypter le débat et donner leur avis sur les prestations de leurs champions ; ceux du président sortant l’ayant trouvé forcément solide et compétent, ceux de Marine Le Pen se plaignant du ton professoral et arrogant du chef de l’État… tout en se gardant de trop revenir sur les difficultés rencontrées par la candidate RN. Car à désormais 48 heures du second tour, ce débat – le premier et le seul auquel aura participé M. Macron – sans réelle surprise, courtois mais parfois tendu, a permis de décrypter très concrètement les propositions des deux candidats.

Bien plus que toutes les injonctions parfois paternalistes et moralisatrices qui appellent les Français depuis le 10 avril à faire barrage pour la troisième fois en vingt ans à une extrême droite qui n’a cessé de progresser, le décorticage des propositions de Marine Le Pen effectué en direct par Emmanuel Macron s’est avéré la méthode la plus efficace pour en souligner les approximations, les incohérences voire l’infaisabilité constitutionnelle. Sur le pouvoir d’achat, la laïcité, les relations internationales, l’énergie… le président sortant a su dévoiler les dessous de propositions avenantes en surface, « ripolinées en façade », mais parties prenantes d’un programme d’extrême droite qui n’a finalement pas bougé d’un iota depuis des années, toujours aussi porteur de divisions et de chaos économique et social. Parfois sonnée par l’aplomb de son adversaire, Marine Le Pen a été, elle, dans l’incapacité d’en faire autant et de le contrer en soulignant ses quelques oublis ou tout simplement en parlant de son bilan.

Au final, ce débat a participé à la clarification très nette qui manquait depuis le début de la campagne et que les derniers rendez-vous de ce vendredi ne devraient pas modifier. C’est en toute connaissance de cause que les électeurs vont désormais pouvoir choisir dimanche – par adhésion ou élimination – entre deux projets aux antipodes, deux propositions d’avenir pour le pays radicalement différentes, deux conceptions aussi de l’exercice de l’État et de la République qui garantit notamment l’égalité des droits entre tous les citoyens, le respect les libertés fondamentales dont le droit à la libre expression et la laïcité. L’un des candidats inscrit son projet – aussi critiquable soit-il – dans ce champ républicain, l’autre nous en éloignerait irrémédiablement.

(Editorial publié dans La Dépêche du vendredi 22 avril 2022)

Les mystères de Notre-Dame


Il y a trois ans nous regardions, en direct à la télévision, les flammes d’un incendie géant ravager l’un des joyaux de notre patrimoine, la cathédrale Notre-Dame de Paris. Le ciel de la capitale obscurci par l’immense panache de fumée, la flèche de Viollet-le-Duc, incandescente, en train de s’effondrer sous nos yeux, l’impuissance des pompiers qui ont tout tenté pour sauver la toiture de l’édifice, la stupeur dans les yeux de tous ceux qui étaient témoins de cette scène qu’on n’aurait pas imaginée, restent gravés dans nos mémoires.

Qu’on soit Parisien ou provincial, qu’on soit chrétien, musulman, juif ou athée, l’émotion qui nous a étreint à ce moment-là était celle que l’on ressent lorsqu’un symbole de la France est atteint, lorsqu’un haut lieu de notre Histoire est menacé de disparition. Car de Charles VII à Henri IV, de la Révolution française à la Libération, du couronnement de Napoléon Bonaparte à la conversion de Paul Claudel, des mariages royaux aux obsèques présidentielles, la cathédrale Notre-Dame a marqué chaque étape de l’Histoire du pays.

Mais pas seulement. L’édifice est un symbole qui dépasse nos frontières. L’incendie du 15 avril 2019 a montré que cette cathédrale millénaire était aussi Notre-Dame du monde, non seulement un lieu de culte majeur pour les catholiques mais bien un symbole universel, la célébration du génie créatif des Hommes. Dans son « Notre-Dame de Paris » paru en 1831, Victor Hugo, qui fit de la cathédrale mal en point un monument populaire à sauver, ne s’y était d’ailleurs pas trompé. « L’architecture est le grand livre de l’Humanité, l’expression principale de l’Homme à divers états de développement, soit comme force soit comme intelligence. » Le vrai mystère de Notre-Dame réside ainsi dans sa capacité à susciter le meilleur en nous.

L’immense chantier de reconstruction qui a suivi a été à la hauteur de l’émotion mondiale. Et même si la cathédrale ne sera pas reconstruite en cinq ans comme l’avait un peu vite promis Emmanuel Macron, force est de constater que les travaux avancent et nous donnent l’occasion d’en découvrir encore un peu plus sur Notre-Dame. La restauration de l’édifice, qui mobilise des milliers d’entreprises, d’artisans, de compagnons et d’ouvriers, nous replonge ainsi dans les savoir-faire ancestraux qui ont permis de construire la cathédrale. Et les fouilles archéologiques ont permis de mettre au jour des merveilles comme ce sarcophage de plomb qui va être prochainement analysé à Toulouse. Nous croyions tout savoir de Notre-Dame, elle nous dévoile de nouveaux secrets, nous offre d’autres mystères à percer.

Enfin, à l’heure où la France est appelée à faire un choix crucial pour son avenir à l’occasion de l’élection présidentielle, à l’heure où certains s’interrogent sur ce qui fait notre identité, l’anniversaire de l’incendie de Notre-Dame est l’occasion de regarder notre Histoire en face. « L’avenir est une porte, le passé en est la clé » assurait Victor Hugo, comme une invitation à s’appuyer sur notre résilience pour aller de l’avant, ouvrir un nouveau chapitre et non pas revenir aux pages les plus tragiques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 16 avril 2022)

Trompe-l'oeil

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Le redémarrage de l’économie mondiale au sortir de l’été 2021 après 18 mois d’épidémie de Covid-19, puis la perspective et la survenue d’une guerre en Ukraine il y a deux mois ont contribué au retour de l’inflation, à une hausse des prix sur le gaz et l’électricité, les carburants et certains produits alimentaires ou du quotidien. Il est donc logique que le pouvoir d’achat soit devenu la priorité numéro 1 des Français, loin devant la santé, l’environnement – et la pourtant très menaçante crise climatique – l’insécurité ou l’immigration. Tous les candidats à l’élection présidentielle se sont saisis de ce thème, faisant des propositions tous azimuts et tombant parfois dans un festival de mesures démagogiques, au mieux difficilement finançables, au pire totalement ubuesques. Depuis dimanche dernier, les Français ont le choix entre deux candidats qui rivalisent de propositions pour assurer qu’avec eux les Français verront leur pouvoir d’achat préservé voire augmenté.

D’un côté Emmanuel Macron se fait fort de défendre son bilan, assurant que « le pouvoir d’achat des Français n’avait jamais autant augmenté depuis dix ans ». À l’appui de sa démonstration, une étude de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) qui montre, effectivement, que le pouvoir d’achat global des Français a bien augmenté durant le quinquennat, en moyenne de 300 euros (+0,9 %) chaque année… À ceci près qu’il persiste d’importantes disparités, les plus pauvres ayant proportionnellement moins profité que les plus aisés. Emmanuel Macron, qui espère toujours se débarrasser de l’étiquette de « président des riches », doit aussi faire face au ressenti des Français qui, en dépit des mesures gouvernementales, ne perçoivent pas un changement significatif sur leur budget.

De l’autre côté, Marine Le Pen a eu l’intuition que le thème du pouvoir d’achat serait non seulement central dans cette campagne présidentielle, mais qu’il lui servirait aussi à parachever l’entreprise de dédiabolisation du Rassemblement national. De fait, la candidate a laissé Eric Zemmour préempter avec outrance la sécurité et l’immigration pour se concentrer sur le pouvoir d’achat. De meetings en déplacements, elle a ainsi martelé des propositions claires, simples et compréhensibles (baisser la TVA, renationaliser les autoroutes…), « chiffrées » assure-t-elle, quand Emmanuel Macron, tardivement entré en campagne, a détaillé des mécanismes d’aides plus complexes.

La campagne du second tour doit désormais permettre de comparer les programmes de chacun, leur crédibilité, leur faisabilité. Derrière le vernis de la simplicité et du « bon sens » des mesures de Marine Le Pen, les experts pointent un financement mal préparé et de nature à mettre en péril la soutenabilité des finances publiques. L’abaissement de la TVA par exemple, mesure-phare de Mme Le Pen, non ciblée vers les plus modestes, amputerait ainsi les recettes de l’État et donc ses moyens d’action pour assurer, entre autres, les services publics que les Français réclament…

Plus que jamais, à l’heure du choix, les Français doivent se méfier des promesses en trompe-l’œil.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 15 avril 2022)

Ne pas baisser la garde

 

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Nous l’avons presque oubliée. Remplacée dans nos esprits par la guerre en Ukraine, ses combats et ses cortèges de réfugiés, puis éclipsée par l’élection présidentielle dont la campagne de second tour a commencé lundi avec beaucoup plus de tonus qu’auparavant, l’épidémie de Covid-19 est comme sortie des radars, ramenée à une actualité de seconde zone, presque insignifiante, indolore et finalement pas si inquiétante. Et pourtant, la pandémie est toujours bien là.

Même si les scientifiques la comprennent mieux, même si les populations et les médecins partout dans le monde disposent d’outils pour la contenir, avec des vaccins et de prometteurs traitements, la Covid-19 reste une maladie complexe, parfois insaisissable, et toujours mortelle. Elle continue sa progression au gré des mutations du coronavirus apparu il y a deux ans et appelle chaque pays à s’adapter, y compris ceux qui se pensaient à l’abri. La Chine, par exemple, croyait avoir dominé la pandémie avec son implacable stratégie « zéro Covid », qui vise à éviter toute circulation de la maladie. Mais avec un virus aujourd’hui extrêmement contagieux, elle est inadaptée, quels que soient les confinements géants que l’on peut imaginer comme à Shanghaï…

« La circulation du virus est toujours très active, la mortalité reste élevée et le virus évolue d’une façon imprévisible » a alerté hier le Comité d’urgence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), appelant à ne pas baisser la garde dans la surveillance, les tests et le reporting, les mesures de santé publiques et sociales et la vaccination. Ce rappel vaut pour tous les pays dont la France où les contaminations dépassent les 135 000 cas par jour et pourraient atteindre 1,5 million selon le Pr Flahault en prenant en compte les personnes asymptomatiques.

Cette épidémie, qui nous épuise depuis deux ans et qu’on aimerait tant laisser derrière nous, reste donc un sujet d’actualité sanitaire… et politique. À dix jours du second tour de l’élection présidentielle, elle pourrait même s’inviter dans la campagne – la santé est la deuxième priorité des Français. Et donner lieu à quelques passes d’armes entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, tant les deux candidats ont pris des positions radicalement différentes ces deux dernières années, que ce soit sur la chloroquine, la vaccination, les pass sanitaire puis vaccinal mais aussi la réponse aux conséquences socio-économiques de la pandémie pour les Français, le « quoi qu’il en coûte »…

«Nous n’avons pas cédé à l’esprit du temps et à la démagogie, aux influences étrangères et aux fantaisies », a déjà taclé Emmanuel Macron, qui sait qu’il est en position de force face Marine Le Pen sur ce thème, une large part de Français estimant qu’il a plutôt bien géré la crise.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 14 avril 2022)

«L’âme de la patrie»

vote


Nous y voilà. Après une campagne électorale présidentielle totalement inédite, ennuyeuse pour les uns, passionnante pour les autres, tour à tour exaspérante ou inexistante, ballottée entre crise sanitaire et guerre en Ukraine, les Français sont appelés aux urnes ce dimanche pour départager 12 candidats et choisir deux d’entre eux qui s’affronteront dans 15 jours. Et si les sondages de ces derniers jours ont montré des dynamiques pour certains d’entre eux, rien n’est joué – certains électeurs décideront peut-être même dans l’isoloir à qui ira leur suffrage…

Au terme d’un quinquennat marqué par les crises sociales, politiques ou sanitaires, dans un mode où les certitudes sont remises en question – et au premier chef l’idée même de démocratie et de paix – on aurait pu penser que les Français soient impatients de voter, de donner leur avis, de faire librement leur choix. Las, les voilà gagnés par une sinistrose qui étonne nos voisins européens. Un sondage Odoxa paru cette semaine montre ainsi que le moral économique des Français s’effondre comme jamais à l’occasion d’une présidentielle : 77 % sont défiants envers l’avenir, un record alors que, jusqu’à présent, chaque présidentielle voyait au contraire monter en flèche notre indice de moral. Les Français sont pessimistes au point que certains vont une nouvelle fois bouder les urnes, peut-être même avec une abstention historique, estimant ici que le vote ne sert à rien, là que personne ne représente leurs idées, ou encore que rien ne changera après cette présidentielle.

De bien mauvaises raisons, de sinistres prétextes.  « Vous avez beau ne pas vous occuper de politique, la politique s’occupe de vous tout de même », estimait Montalembert. Et de fait, les programmes des 12 candidats sont tous profondément, radicalement singuliers. Les mesures qu’ils proposent dans tous les domaines – économie, santé, sécurité, éducation, agriculture, écologie… – peuvent façonner la société française de façon très différente entre le rabougrissement ou l’ouverture, le respect de l’État de droit ou sa remise en cause. Chacun peut et doit s’exprimer sur la direction qu’il estime être la bonne pour soi et pour le pays. C’est le sens du suffrage universel qu’en 1850 Victor Hugo défendait ainsi passionnément : « Sur cette terre d’égalité et de liberté, tous les hommes respirent le même air et le même droit. II y a dans l’année un jour où celui qui vous obéit se voit votre pareil, où celui qui vous sert se voit votre égal, où chaque citoyen, entrant dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur spécifique du droit de cité, et où le plus petit fait équilibre au plus grand. Il y a un jour dans l’année où le plus imperceptible citoyen, où l’atome social participe à la vie immense du pays tout entier, où la plus étroite poitrine se dilate à l’air vaste des affaires publiques ; un jour où le plus faible sent en lui la grandeur de la souveraineté nationale, où le plus humble sent en lui l’âme de la patrie ! »

Aujourd’hui cette responsabilité personnelle et collective, intime et historique, nous appelle à voter massivement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 10 avril 2022)

Artificiel

pylone


Le propre des crises est qu’elles sont autant des moments de bascule que de vérité et qu’elles révèlent que ce qui apparaissait impensable, incongru ou impossible ne l’était pas forcément. Ainsi lors de la crise du Covid-19, on a vu les 27 pays membres de l’Union européenne mettre de côté les sacro-saintes règles du traité de Maastricht – pas plus de 3 % de déficit public et 60 % d’endettement des États – pour permettre de surmonter la pandémie. Sous l’impulsion notamment de la France, les dogmes budgétaires ont été mis en pause afin de mutualiser de la dette au niveau européen et de bâtir un plan d’aides et de relance pour préserver les économies européennes.

En sera-t-il de même avec un autre dogme européen, celui de la concurrence libre et non faussée, à l’occasion de la crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine ? La question se pose à l’heure où les États doivent à la fois repenser leur mix énergétique en se passant des énergies fossiles russes et accélérer la transition écologique vers des énergies moins émettrices de CO2. Deux sujets qui supposent des investissements colossaux pour construire de nouvelles centrales nucléaires ou des parcs éoliens, et la mobilisation sans failles des producteurs nationaux d’énergies comme EDF en France. Dans cette équation est-il pertinent de maintenir la concurrence factice des fournisseurs alternatifs d’énergie, et plus particulièrement d’électricité, qui devient particulièrement coûteuse pour les producteurs historiques et dont on perçoit de moins en moins l’intérêt pour les consommateurs ?

Depuis une loi de 2010, EDF a, en effet, l’obligation de céder à prix fixe – très en dessous du prix du marché – une partie de sa production nucléaire à la concurrence. Une quarantaine de fournisseurs alternatifs – dont certains ne produisent rien par ailleurs – profitent ainsi de ce système, mettent en avant des arguments marketing parfois spécieux (énergie garantie verte, meilleur service client…) et bâtissent des offres calées sur le tarif régulé ou sur celui du marché. Que le marché flambe comme aujourd’hui et des consommateurs se retrouvent avec des factures exorbitantes.

Dans une étude publiée l’an dernier, l’association de défense des consommateurs CLCV, dénonçait ainsi une ouverture du marché de l’électricité en trompe-l’œil. De fait, cette concurrence n’a pas bénéficié aux consommateurs tout en affaiblissant EDF. Contrairement à d’autres secteurs comme les télécoms ou le transport aérien, la concurrence voulue par l’Europe sur le marché de l’électricité n’a pas porté ses fruits pour la simple raison que les marges de manœuvre des opérateurs alternatifs, dont certains manquent de solidité financière, sont très limitées puisqu’ils n’interviennent qu’en bout de chaîne. Pas étonnant que certains clients préfèrent désormais revenir dans le giron d’EDF et que des voix s’élèvent pour réclamer un retour du monopole.

L’électricité « bradée » vendue par EDF à ses concurrents lui coûte, selon Bercy, quelque 8 milliards d’euros. Une somme qui pourrait être utilisée pour penser l’énergie du futur plutôt que nourrir une concurrence artificielle…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 7 avril 2022)

Devoir civique

 

elysee

Entravée par la crise sanitaire du Covid-19, sa 5e et sa 6e vagues, puis bousculée par la guerre en Ukraine, la campagne pour l’élection présidentielle dont le premier tour se déroule dans quatre jours est, sans conteste, à nulle autre pareille. Il y a cinq ans les rebondissements étaient spectaculaires entre un Président en poste qui n’était pas en mesure de se représenter, un jeune ministre de l’Économie sans parti qui avait quitté Bercy pour conquérir l’Elysée et un ancien Premier ministre qui emportait une primaire de droite avant de se fracasser sur des révélations d’emploi fictif familial. 2022 semble bien fade en comparaison.

Mais chaque élection présidentielle – et c’est heureux – est unique et chacun des candidats contribue, par son talent ou ses bourdes, son charisme ou sa médiocrité, ses propositions ou ses outrances, à écrire l’histoire de notre République. L’élection de 2022 ne fait pas exception à la règle. Certains trouvent qu’on a une campagne atone, qui intéresserait peu les Français, une campagne médiocre, pas à la hauteur des enjeux, une campagne qui serait tout entière tournée vers le buzz et l’anecdotique, une campagne « de merde » pour reprendre l’expression mi-désabusée mi-amusée de Jean Lassalle. Mais ces impressions-là n’illustrent-elles pas davantage l’usure de notre vieille démocratie qui est non seulement imputable aux partis politiques et à leurs candidats, mais aussi aux citoyens eux-mêmes ? Des citoyens qui agiraient comme des enfants gâtés, incapables de voir la chance qu’ils ont de vivre dans un pays libre, où ils peuvent manifester leurs désaccords dans la rue sans risquer de se faire arrêter et condamner et où, à échéance régulière, ils peuvent donner leur avis avec leur bulletin de vote ?

Contrairement aux lamentos de certains commentateurs, la campagne électorale présidentielle qu’on dit ennuyeuse se déroule bel et bien comme l’ont fait remarquer Bruno Le Maire ou Jean-Luc Mélenchon, ce dernier estimant même qu’ « elle est passionnante ». Les douze candidats, qui ont réuni 500 parrainages pour concourir, parcourent la France, vont de meetings – certes réduits – en porte-à-porte, de grands oraux devant des associations aux émissions de radio ou de télévision, nombreuses et globalement de bonne tenue. Tous, de Philippe Poutou à Eric Zemmour ont établi un programme qui leur est propre et qui les distingue clairement les uns des autres pour peu qu’on s’efforce de les lire. Dans les quatre jours qui viennent, chaque Français ne peut pas ne pas s’intéresser à ce que proposent ceux qui aspirent à rester ou devenir chef de l’État.

À l’heure où dans le monde certains paient de leur vie ou de la prison le combat pour la démocratie, cet effort-là mérite d’être fait, ce devoir civique plus que jamais honoré.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 6 avril 2022)

Grosse fatigue

 

masque

La sixième vague de l’épidémie de Covid-19 qui se confirme en France comme partout dans le monde – avec le retour des confinements géants en Chine – nous replonge dans cette épidémie que nous nous apprêtions pourtant à oublier. Après deux ans de pandémie marquée par les couvre-feux et les confinements, les attestations ubuesques et le clic & collect, les gestes barrières et le port du masque, les pass sanitaire puis vaccinal, les tests PCR ou antigéniques, les QR Code et les protocoles scolaire, le télétravail et les règles d’isolement, les vaccins avec ou sans ARN messager, les doses de rappels et les rendez-vous sur Doctolib, les débats sans fin avec les antivax, sans oublier la douleur inconsolable de ceux qui ont perdu des proches depuis mars 2020 et celle que ressentent au quotidien tous ceux qui ont un Covid long ou gardent des séquelles d’une contamination. Oui, tout cela, nous souhaitions le laisser derrière nous, sans l’oublier pour autant, mais avec l’envie de tourner la page et d’en finir avec cette fatigue pandémique qui nous a tous atteint à des degrés divers.

Durant ces deux années sous Covid, nous nous sommes, en effet, laissés gagner parfois par une immense lassitude, par la démotivation, ballottés entre la peur que nous inspirait la maladie, la crainte de se contaminer ou de contaminer nos proches, mais aussi par l’absence de vie sociale et la privation de liberté. Cette pression psychologique, ce stress a été mesuré par plusieurs études, touchant tous les pans de la population et notamment la jeunesse. Après la cinquième vague Omicron de cet hiver, nous pensions en avoir fini et espérions passer à autre chose. Le déclenchement de la guerre en Ukraine le 24 février a fini par reléguer au second plan l’épidémie de Covid-19, comme l’a justement remarqué le Conseil scientifique. La moindre dangerosité du variant Omicron, la non-saturation des hôpitaux et la décision du gouvernement de lever les dernières restrictions sanitaires ont constitué comme une rassurante méthode Coué pour nous dire que le bout du tunnel était enfin là. Rassurante mais hélas trompeuse puisque l’épidémie a continué à progresser à bas bruit, avec le sous-variant BA.2, puis à rebondir au fur et à mesure que nous abandonnions les gestes barrière, pour constituer cette sixième vague qui avance.

Certes, nous sommes mieux armés pour y faire face, la couverture vaccinale des Français est bonne, mais l’inquiétude revient. Nous apprenons peu ou prou à « vivre avec le virus », mais cette vie reste tout de même sous contraintes et nous oblige aujourd’hui à redoubler de prudence, à remettre peut-être le masque abandonné prématurément, à renouer avec la distanciation sociale. Bref à faire preuve de responsabilité individuelle et de solidarité collective. On en aura particulièrement besoin pour que dans onze jours, le premier tour de l’élection présidentielle ne se transforme pas en un immense cluster, mais se déroule sans encombre et reste bien le rendez-vous clé de notre vie démocratique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 30 mars 2022)

L'énergie est notre avenir

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« L’énergie est notre avenir, économisons-la. » Ce slogan bien connu des Français – qui est devenu une obligation légale depuis plus de quinze ans pour toute publicité émise par une entreprise du secteur de l’énergie – est plus que jamais d’actualité. Car depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine par Vladimir Poutine le 24 février dernier, l’Europe a brutalement pris conscience de sa dépendance aux énergies fossiles russes : gaz, pétrole et charbon. Tous les pays membres de l’Union européenne sont concernés à des degrés divers : la France importe ainsi 17 % de gaz russe contre 55 % pour l’Allemagne et 100 % pour la Finlande. Selon les chiffres d’Eurostat, l’énergie représentait en 2021 62 % des importations des 27 en provenance de Russie, pour un montant de 99 milliards d’euros, et l’Europe fait actuellement un chèque de 800 millions d’euros par jour à la Russie pour lui acheter l’énergie nécessaire pour se chauffer, s’éclairer ou faire tourner ses usines et ses entreprises.

Dans un contexte international qui, depuis plusieurs mois, était marqué par des prix des énergies en forte hausse – les Français le voient tous les jours à la pompe ou lorsqu’ils ont rempli leur cuve de fioul – la guerre en Ukraine a donc remis à l’ordre du jour de l’agenda européen la question de l’indépendance énergétique, qui permet une meilleure maîtrise des prix, mais aussi celle, indissociable, de la transition écologique. Pour réaliser la seconde et ses objectifs de neutralité carbone en 2050, de nombreux pays ont abandonné le charbon pour le gaz, comme l’Allemagne qui, en renonçant au nucléaire et en misant sur les énergies renouvelables, essentiellement les éoliennes, a bâti son mix énergétique avec du gaz venant de Russie via l’oléoduc Nordstream 1. La guerre en Ukraine a stoppé net le 2e oléoduc Nordstream 2 qui devait conforter cette stratégie et plongé le pays dans une situation très délicate. Car on ne peut évidemment pas changer du jour au lendemain toute une architecture énergétique ; cela nécessite de trouver des fournisseurs alternatifs, de nouveaux moyens de productions (renouvelables, nucléaire, biomasse…), de bâtir des infrastructures, d’imaginer de nouvelles connexions entre pays européens. Un véritable défi.

En attendant que le plan européen REPowerEU permette à l’Europe de se passer du gaz russe, l’heure est à la maîtrise et aux économies d’énergie. Et comme au moment du choc pétrolier de 1973 auquel la situation actuelle est comparée, on renoue avec les réflexes de la chasse au gaspi. « Il faut économiser du gaz et de l’électricité en France dès maintenant, sinon cela pourrait mal se passer l’hiver prochain », a prévenu hier le patron du régulateur français de l’énergie, appelant entreprises et citoyens s’impliquer. L’Agence internationale de l’énergie est sur la même ligne, qui vient de détailler un plan en 10 points pour faire baisser notre consommation de pétrole.

Au final, de cette crise énergétique consécutive à la guerre en Ukraine, l’Europe peut faire une chance et une force pour accélérer la transition énergétique. Il y a urgence car la crise climatique, elle, n’attend pas…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 29 mars 2021)

L'appel de Zelensky

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L’histoire de la construction européenne, cette consolidation de la paix sur un Vieux continent marqué par deux terribles Guerres mondiales, a été secouée ces 70 dernières années par d’incroyables avancées et des crises majeures dans lesquelles elle aurait pu disparaître. L’histoire de l’Union européenne est aussi marquée par ces moments où des hommes et des femmes d’honneur ont dépassé leurs préjugés, ont été plus grands que leur destinée. De Gaulle et Adenauer, qui avait repris à son compte le rêve de Victor Hugo de voir advenir des Etats-Unis d’Europe ; Mitterrand et Kohl main dans la main à Verdun en 1984, scellant définitivement la réconciliation franco-allemande ; Angela Merkel en 2015, ouvrant la porte de l’Allemagne à un million de réfugiés, Syriens, Irakiens, Érythréens ou Afghans traversant la Méditerranée et fuyant des guerres et des régimes dictatoriaux. « Nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des Hommes », résumait Jean Monnet, l’un des pères de l’Europe.

En écoutant hier le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’adresser au Parlement français – comme il l’avait fait auparavant avec le Congrès américain, le Bundestag allemand ou la Knesset israélienne – on mesurait, au-delà de l’émotion, combien cet homme, ce président-courage devenu chef de guerre d’un pays qui résiste, incarnait mieux que quiconque les valeurs européennes. Alors que son pays subit depuis un mois désormais les assauts de l’armée de Vladimir Poutine, fussent-ils moins rapides qu’attendu, endure les bombardements incessants sur Marioupol, Odessa ou Kiev, et fait face à l’exil de près de 3,5 millions de ses concitoyens, Volodymyr Zelensky nous rappelle à nos fondamentaux – « les valeurs valent plus que des bénéfices » a-t-il dit – et nous met devant nos responsabilités.

En nous demandant de « mettre fin à cette guerre contre la liberté, contre l’égalité, contre la fraternité, contre tout ce qui a rendu l’Europe unie, libre et diverse », le président ukrainien nous oblige à sortir de l’état de sidération dans lequel nous sommes plongés depuis le 24 février. Car cette guerre n’est pas qu’un conflit territorial entre voisins, elle ne concerne pas seulement l’Ukraine et la Russie : en déstabilisant ce pays aux portes de l’Europe dont il lui était insupportable qu’il veuille vivre libre et indépendant, Vladimir Poutine fait voler en éclat les espoirs d’un ordre mondial pacifique né après la guerre froide. Aux deux blocs de l’Ouest et de l’Est, le maître du Kremlin, engagé dans une fuite en avant, rêve sans doute de façonner un monde où se trouveraient face à face démocraties et régimes autoritaires. C’est contre cette perspective de voir un monde séparé en deux blocs sans plus aucun lien entre eux que nous alerte Zelensky, qui doit être aujourd’hui plus qu’entendu, mais écouté et aidé.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 24 mars 2022)

Nouvelles crises

 

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On ne dira jamais assez l’importance du dessin de presse pour croquer l’actualité et en révéler d’un coup de crayon tout le sens. Il y a quelques jours, dans le grand quotidien de Montréal Le Devoir, le dessinateur Pascal a ainsi représenté la Terre en passe d’être croquée par un monstrueux coronavirus… qui lui-même allait se faire croquer par un autre monstre casqué représentant la guerre en Ukraine.

Et c’est vrai que depuis son déclenchement par Vladimir Poutine, notre attention est tout entière concentrée sur ce qui se passe aux portes de l’Europe. Des chaînes d’information en continu aux réseaux sociaux, des conversations en famille ou entre collègues, ce retour de la guerre au cœur d’une Europe qu’on croyait préservée du fracas des armes et des malheurs des conflits depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, nous a tous saisis d’effroi. Sidérés mais solidaires avec le peuple ukrainien, nous avons comme retrouvé le sens des priorités, relativisé nos propres problèmes quotidiens et mis de côté ces débats sur le masque, les protocoles sanitaires, les pass sanitaire et vaccinal, les antivax et les anti-tout, bref tout ce qui nous occupe – et nous épuise – depuis deux ans. Sans regret d’ailleurs puisque la 5e vague Omicron était en forte baisse, que les restrictions sanitaires ont été allégées par le gouvernement et que le port du masque n’est plus obligatoire.

Fort de notre expérience de l’épidémie, nous aurions toutefois dû nous rappeler que c’est justement quand nous baissons la garde, quand nous oublions les gestes barrière, que nous avons pourtant appris à connaître par cœur, qu’un rebond est toujours possible. Nous aurions dû aussi nous rappeler cette étude prémonitoire publiée en mai 2019 au tout début de l’épidémie par le Center for Infectious Disease Research and Policy (Cidrap) de l’université du Minnesota, aux Etats-Unis, qui imaginait un scénario « de pics et de creux » épidémiques sur le long terme. Nous aurions, enfin, dû mieux écouter le directeur de l’OMS qui avait jugé « probable » une fin de l’épidémie vers la fin de 2022, et pas au printemps… Il a suffi qu’apparaisse un sous-variant d’Omicron, baptisé BA.2, pour que l’épidémie de Covid connaisse un rebond, en France comme partout en Europe.

Pour autant, ce nouveau sursaut épidémique devrait être moins éprouvant que le précédent et la bonne couverture vaccinale de la population française devrait éviter une saturation des hôpitaux. Cette potentielle 6e vague doit cependant être prise au sérieux, notamment pour les seniors et les personnes fragiles pour lesquels une 2e dose de rappel apparaît nécessaire. En se refusant pour l’instant à un retour des restrictions sanitaires, qui pourrait être électrique à quelques jours de l’élection présidentielle, le gouvernement acte aussi, comme l’a fait l’Espagne, une évolution de notre approche du Covid-19 : de pandémie, on passe peu à peu à une endémie, comme celle de la grippe saisonnière.

Apprendre à vivre avec le virus est plus que jamais nécessaire, pour continuer à vivre et affronter les défis du monde. Dans le dessin de Pascal, le monstre de la guerre était menacé par un autre péril dont on ne parle pas beaucoup en dépit des alertes des scientifiques : la crise climatique qui vient…

(Editorial publié. dans La Dépêche du Midi du mardi 22. mars 2022)

Redonner envie

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En 2017, les adversaires d’Emmanuel Macron fustigeaient son « en même temps » qui ambitionnait d’être et de droite et de gauche, et critiquaient l’ex-ministre de l’Economie qui, selon eux, était incapable de présenter un programme. Le démenti fut cinglant, offrit à Emmanuel Macron l’une des plus fameuses séquences de sa campagne – « Parce que c’est notre projet » crié devant ses militants – et lui permit d’égrener des propositions de rupture.

Cinq ans plus tard, les adversaires de celui qui est devenu chef de l’Etat reprenaient peu ou prou la même antienne, affirmant que le président sortant qui tardait à annoncer sa candidature, n’avait rien d’autre à offrir que la continuation de son quinquennat. Là encore, le candidat Macron a montré, hier à Aubervillers, qu’il était bien capable de dessiner un nouveau programme autour de grands enjeux – éducation, indépendance, Europe, travail, santé – façonnés autant par les leçons tirées des crises du quinquennat qui s’achève que par les circonstances exceptionnelles qu’imposent aujourd’hui le Covid-19 et la guerre en Ukraine.

L’avenir dira si ce jeudi 17 mars entrera comme une date clé dans l’histoire de la Macronie. En tout cas, cet exercice était plus que nécessaire pour le président-candidat. Accusé par les oppositions de fuir le débat en refusant toute confrontation télévisée avec ses adversaires, voire de vouloir « enjamber » l’élection présidentielle pour être élu comme par tacite reconduction, il fallait qu’Emmanuel Macron explicite hier le sens de sa candidature à un second quinquennat et qu’il explique sa volonté d’être réélu non pas par défaut, mais par envie.

Pour redonner cette « envie d’avoir envie » de lui, le candidat a préféré, au souffle militant et plus charnel d’un meeting, l’austérité d’une conférence de presse quasi-professorale, parfois technique et très – trop ? – détaillée. Au-delà du bilan qu’il a à peine esquissé, il a ainsi expliqué qu’il restait cohérent depuis 2017 et n’avait rien perdu de sa volonté de transformation du pays. Et de fait, parmi les très nombreuses propositions présentées hier, la disruption était toujours présente. Sur le fond, au risque parfois de la volte-face par rapport à ses positions passées (sur la Corse ou les droits de succession) et/ou d’une triangulation à droite (conditions au RSA, retraite à 65 ans) qui lui permet d’assécher un peu plus l’électorat de Valérie Pécresse. Sur la forme, le candidat a promis une nouvelle méthode – comme il l’avait déjà fait après la crise des Gilets jaunes – moins verticale et plus horizontale avec les citoyens ou les collectivités.

L’exercice aura-t-il convaincu les Français et suscitera-t-il leur adhésion ou leur rejet ? Ou alors ces derniers, principalement inquiets par les conséquences de la guerre en Ukraine, préfèreront-ils conserver à l’Elysée l’actuel chef des Armées, Président désormais expérimenté, peu importe son programme ? Dans cette drôle de campagne – où le sentiment d’un scénario « écrit d’avance » nourrit le risque d’une abstention historique – 61 % des Français, selon un sondage OpinionWay, pronostiquaient cette semaine une victoire d’Emmanuel Macron… mais seulement 28 % souhaitaient qu’une telle victoire advienne. Pour Emmanuel Macron, tout l’enjeu désormais est bien de resserrer cet écart qui, s’il est réélu, sera aussi celui entre la légitimité et la représentativité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 18 mars 2022)