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Éditos

D'une fraude à l'autre

fraude


La fraude aux prestations sociales est un fléau et il est évident qu'il faut la combattre. Ceux qui trichent se mettent hors la loi en s'appropriant indûment l'argent des autres assurés et, surtout, ils pervertissent le principe de prestations pensé à la Libération et qui bénéficie depuis à tous les Français. Il est donc heureux que l'État, depuis une dizaine d'années, ait mis davantage de moyens pour permettre d'effectuer des contrôles.

Ceux-ci sont d'ailleurs capitaux car ils permettent de séparer les allocataires de bonne foi qui, par oubli, inadvertance ou en raison de la complexité des documents administratifs, se voient verser un trop perçu, des fraudeurs «professionnels», qui, eux, mettent au point des stratagèmes insensés pour parvenir à s'accaparer des aides sociales qu'ils ne devraient pas toucher.

Pour les premiers, un droit à l'erreur paraît logique et un meilleur accompagnement de ces personnes dans les arcanes administratifs est souhaitable. La récente loi Essoc encourage d'ailleurs les organismes à aller dans ce sens. En revanche pour les seconds, les vrais fraudeurs, la justice doit se montrer intraitable.

La lutte contre la fraude aux prestations sociales porte d'ailleurs ses fruits, davantage sans doute en raison de ces contrôles plus nombreux et plus pertinents (avec de nouvelles méthodes de croisement de données), que d'une explosion démesurée des affaires comme voudraient le faire croire certains. Car si ce type de fraude – qui de toute façon reste difficile à estimer puisque par nature il découle de dissimulation – est plutôt mesuré, il charrie un lot de fantasmes et de contrevérités qui nourrit nombre de discours politiques. Chacun se souvient du « cancer de l'assistanat » de Laurent Wauquiez…

La réalité est tout autre. Non seulement on s'aperçoit que certaines personnes éligibles à des aides ne les demandent pas – par exemple le Revenu de solidarité active (RSA) – mais le volume de fraude reste globalement très faible avec un taux de fraude de 0,35 % des allocataires (entre 0,19 et 0,67 % en Occitanie).

Au final, la fraude sociale (prestations mais aussi cotisations) représente un détournement de 1,29 milliard d'euros, selon la Délégation nationale de lutte contre la fraude (DNLF) quand la fraude fiscale représente un manque à gagner pour l'Etat évalué… entre 60 et 80 milliards d'euros.

S'il est sain de dénoncer la fraude aux prestations sociales, il convient donc de ne pas oublier les autres fraudes qui lèsent l'État et qui sont, on le voit, d'un tout autre volume…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 31 mai 2019)

Le chemin de l'alternative



Une rapide analyse des résultats des élections européennes dimanche soir ne prêtait guère à la confusion : le Rassemblement national de Marine Le Pen et La République en marche d'Emmanuel Macron imposent leur domination sur le paysage politique français. À moins d'un point d'écart, les deux formations ont fait le vide autour d'elles. Comme une réplique de l'élection présidentielle qui avait laminé la gauche en 2017, le scrutin européen a lessivé cette fois la droite républicaine. Déjà absente du second tour de la présidentielle, la voilà dans les limbes d'un score à un chiffre historiquement bas, ses électeurs ayant fui vers LREM ou vers le RN. Les Républicains rejoignent ainsi un champ de ruines où l'on trouve désormais toutes les autres formations, y compris La France insoumise. Quant au bon score des Verts, on pouvait l'attribuer à la nature de cette élection européenne qui leur est traditionnellement favorable. Bref, pour les années à venir, la polarisation de la vie politique entre Macron et Le Pen allait être notre quotidien.

Et pourtant, en analysant plus finement les résultats de ces élections comme le fait aujourd'hui notre sondage Odoxa-La Dépêche, ce ne sont pas deux mais trois France qui se dessinent.

La première est donc celle de La République en marche, formation centrale et centriste qui a attiré les électeurs de droite modérée ne se reconnaissant plus dans la ligne clivante et identitaire de Laurent Wauquiez. En séduisant les cadres, les plus de 65 ans, les diplômés et les revenus moyens-supérieurs, le parti d'Emmanuel Macron couvre le spectre politique occupé jadis par l'UMP, en y intégrant la gauche réformiste qui s'apprête d'ailleurs à créer un parti intégré à la majorité.

La seconde force est donc celle du Rassemblement national. Marine Le Pen a remporté une victoire personnelle en surmontant sa défaite de 2017 et en marginalisant les autres formations souverainistes de Dupont-Aignan ou Philippot. Elle a su capter la colère des Gilets jaunes et s'est attiré les faveurs des électeurs populaires aux revenus les plus modestes.

On pourrait dès lors presque parler d'un « vote de classe » comme jadis celui opposant les gaullistes aux communistes s'il n'y avait cette troisième force apparue dimanche : EELV, qui, selon notre sondage, a su attirer massivement les jeunes et s'inscrit dans un vaste mouvement européen qui veut faire de l'écologie l'axe central des politiques à mener. Cette force aujourd'hui se retrouve en tête des partis de gauche et face à la responsabilité de créer l'union pour imaginer un désir d'avenir commun – en se gardant des ego et en préservant les susceptibilités des uns et des autres. Pas simple. Les Verts, qui nous ont souvent habitués à des débats internes byzantins et des guerres picrocholines ubuesques peuvent-ils être à la hauteur de la tâche pour faire émerger, avec d'autres, une telle alternative politique ?

Le chemin est étroit, mais il existe…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 30 mai 2019)

Ambition partagée






Le hasard aura voulu que trois jours après des élections européennes marquées par le questionnement sur l'avenir de l'Union, l'on fête ce mercredi les 50 ans d'Airbus. Certes, la date anniversaire du groupe aéronautique a été sélectionnée parmi d'autres possibilités, mais le choix de célébrer la signature, le 29 mai 1969, de l'accord gouvernemental entre Paris et Berlin pour lancer le premier programme de l'avionneur, l'A300 B, est intéressant car il permet de souligner combien la grande aventure d'Airbus est à la fois humaine, technique, industrielle et politique. Et combien, dès lors, cette aventure constitue un triple exemple inspirant pour l'avenir.

Exemple d'abord de la capacité de l'Europe à s'unir autour d'un grand projet. Dans un monde où la guerre commerciale et économique fait rage entre les États-Unis et la Chine, où les Gafam ont la puissance d'États, seule l'Union européenne constitue le cadre qui peut permettre à ses pays membres de jouer un rôle dans la cour des grands pour peu que de grands projets voient le jour. Airbus est à cet égard une réussite de collaboration et ce n'est évidemment pas un hasard si aujourd'hui on parle de lancer un Airbus du rail, un Airbus des batteries ou de l'intelligence artificielle.

Exemple ensuite de l'alliance entre le savoir-faire des ingénieurs et le pragmatisme des dirigeants. Airbus a été maintes fois innovant pour ses avions, ses cockpits, sa vision de l'aéronautique et le groupe s'est donné les moyens de mettre en œuvre une organisation qui relevait de la gageure. Faire travailler ensemble plusieurs pays, assembler des avions dont les pièces sont fabriquées en différents lieux en Europe : ce mécano inouï est devenu une réalité puis une réussite.

Enfin, Airbus est un exemple de développement économique dans le sens où, sur les territoires où se situent ses usines, il entraîne dans son sillage tout un écosystème. Toulouse, patrie de Latécoère et de l'Aéropostale, a ainsi acquis la dimension de capitale européenne de l'aéronautique grâce à Airbus et à tous ses sous-traitants.

Aujourd'hui à midi, alors qu'Airbus a livré il y a quelques jours son 12000e avion, les Toulousains lèveront les yeux au ciel pour regarder toute la flotte des avions d'Airbus accompagnée par la patrouille de France. Mais c'est bien toute l'Europe qui va saluer avec fierté 50 ans d'ambition partagée.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 29 mai 2019)

Cinéma vérité



« La Grande bouffe » de Marco Ferreri en 1973, « Sous le soleil de Satan » de Maurice Pialat en 1987, « Crash » de David Cronenberg en 1996, « Antichrist » de Lars von Trier en 2009 : à chaque décennie, le festival de Cannes a été marqué par des films polémiques. Sans parler des à-côtés… Entre strass et paillettes, entre starlettes et caprices de stars, entre Bardot et Marceau, Adjani et Madonna, entre déclarations sulfureuses et accidents de tapis rouge, entre soirées arrosées et montées des marches, entre moments sublimes et farces ridicules, entre palais des festivals et palaces glamour de la French Riviera, en quinze jours sous le soleil et les palmiers de la Croisette, Cannes devient le précipité de tout ce qui fait le cinéma, sa beauté, ses excès, ses fulgurances, ses provocations, ses réflexions et, donc, ses polémiques.

Celle qui entoure le film d'Abdellatif Kechiche, « Mektoub my love. Intermezzo » – comme celle qui touchait la semaine dernière la palme d'or d'honneur d'Alain Delon – s'inscrit évidemment dans cette longue histoire des « scandales » de Cannes.

Si la scène de sexe dans le film de Kechiche fait autant parler – géniale pour les uns, pornographique pour les autres – et crée un malaise, c'est, d'évidence, parce qu'elle intervient dans un contexte nouveau : celui d'après l'affaire Weinstein qui a secoué le monde du cinéma. L'objetisation, l'hypersexualisation à l'excès de la femme devant la caméra, tout comme le harcèlement sexuel allant parfois jusqu'au viol en coulisses ne sont plus tolérables et on ne peut que se réjouir que des actrices, et des acteurs, aient eu le courage de lancer le mouvement #MeToo.

Mais cette prise de conscience qui devenait essentielle ne doit pas être le faux-nez de tous ceux qui – gardes-chiourmes puritains en tête – veulent limiter, brider, empêcher la créativité des artistes.

Car ces films trublions, qui électrisent aujourd'hui les réseaux sociaux, ne sont pas tous gratuitement sulfureux. En s'affranchissant du consensus ou de la norme politiquement correcte, ils amènent au contraire souvent des débats essentiels, questionnent le cinéma, et sont le miroir de notre époque. Bref, ils répondent à la définition que donnait Jean Renoir du septième art : « L'art du cinéma consiste à s'approcher de la vérité des hommes, et non pas à raconter des histoires de plus en plus surprenantes. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 25 mai 2019)

Ne pas se tromper d'élection

urne


On aura suffisamment déploré que la campagne électorale pour les élections européennes de dimanche n'ait jamais vraiment décollé – boudée par les Français, enlisée dans des polémiques, des punchlines, des slogans qui se veulent chocs, des bourdes à répétition, bref des batailles picrocholines politiciennes typiquement françaises – pour admettre, in fine, qu'il y a pourtant bel et bien des idées sous le brouhaha. Extrémistes, souverainistes, progressistes, environnementalistes, socialistes, communistes, fantaisistes et même animalistes : oui, il suffit de se plonger dans les professions de foi des candidats pour constater un foisonnement de propositions dont nous publions aujourd'hui une synthèse. Certes, l'opération, convenons-en, peut être rébarbative. Mais on ne peut pas à la fois se plaindre, de salons feutrés en ronds-points repeints en jaune, qu'il y a un déficit de démocratie en France et refuser de faire a minima son devoir de citoyen en s'informant avant de voter quand un scrutin arrive…

Ceci posé et à désormais deux jours des élections, il y a deux façons d'aborder ces européennes. Soit on ne les regarde qu'avec le petit bout de la lorgnette, dans l'entre-soi du débat franco-français, sans se soucier de ce qui se passe chez nos voisins et partenaires. On ne conforte alors son choix que par des considérations de politiques nationales, on se positionne d'abord et avant tout sur la politique de l'exécutif et on souscrit à l'idée de faire du scrutin un référendum pour ou contre Emmanuel Macron. C'est une possibilité d'autant plus forte que le président de la République comme ses opposants ont tous largement cédé à la tentation de la polarisation du débat sur ces questions nationales.

Soit on prend un peu de hauteur… pour mieux redescendre sur terre. Et on se rend compte que les européennes sont une élection à la proportionnelle et pas le remake du duel de la présidentielle ; que les thématiques qui électrisent le débat ici en France ne sont parfois même pas abordées dans les autres pays ; que les têtes de listes, aussi pugnaces ou gaffeuses soient-elles, ne seront une fois élues que des eurodéputées parmi d'autres, qui ne pèseront pas plus que d'autres ; que les élus Français vont rejoindre des groupes politiques multinationaux qui devront conclure des alliances, trouver des compromis, bâtir concrètement des politiques, très loin des seuls enjeux nationaux, des seules stratégies politiques nationales françaises. Enfin, que la poussée des extrémismes qui affichent sans fard leur volonté de briser 60 ans de construction européenne, mérite qu'on mesure toute l'importance du vote à venir...

Dès lors, ce dimanche, il conviendrait de ne pas se tromper d'élection, et de voter intelligemment en pensant non pas à la politique française qu'on voudrait, mais à l'Europe que l'on souhaite.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 24 mai 2019)

Petits princes du rap

bigfloetoli


Il est toujours émouvant de voir se concrétiser un rêve de gosse. Pour Florian et Olivio Ordonez, alias Bigflo & Oli, 26 et 23 ans, c'est vendredi et samedi que le «miracle» aura lieu au Stadium de Toulouse. Pour les deux frangins de la Ville rose, ce qui n'était qu'une boutade va se transformer en deux concerts événements. Deux concerts qui couronnent – provisoirement bien sûr – une carrière fulgurante d'à peine huit ans dont les titres des albums – tous disques de platine – semblent marquer leur marche vers le succès : «La cour des grands», puis «La vraie vie», et l'an passé «La vie de rêve».

Durant ces deux jours, ce sont d'abord les enfants du pays que l'on va célébrer, les pitchouns des Minimes qui, d'évidence, mettent leurs pas dans ceux de leur illustre prédécesseur Claude Nougaro dont ils ont d'ailleurs participé au Prix éponyme. Eux aussi castagnent avec les mots, avec les rimes, avec des flows.

On fêtera aussi deux artistes désormais accomplis qui multiplient les collaborations : Orelsan, Joey Star, Petit Biscuit, Black M, Soprano, IAM, etc. On s'arrache ces Toulousains qui donnent du rap une tout autre image que celle, violente et provocatrice, affichée par un Booba ou un Kaaris musculeux. Aux coups de poing, Bigflo & Oli préfèrent les coups au cœur, aux coups de sang, les coups de foudre.

C'est sans doute cette bienveillance alliée au talent qui séduit un large public. Un public avec lequel le duo s'est toujours montré aussi reconnaissant que proche, via les réseaux sociaux comme sur scène, lorsqu'il s'agit de lui dédier leurs Victoires de la musique.

Un public qui sera présent en masse demain et vendredi pour célébrer nos petits princes du rap.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 23 mai 2019)

Question de respect

hospital


Le coup de théâtre survenu lundi soir dans l'affaire Vincent Lambert, où la cour d'Appel de Paris a demandé que les soins interrompus le matin même soient rétablis afin qu'un comité de l'ONU se penche sur onze années de procédure, impose de poser, plus encore que la question de la dignité ou de la décence, celle du respect de l'être humain.

D'abord le respect de Vincent Lambert lui-même. Est-ce que diffuser sur les réseaux sociaux une vidéo de ce tétraplégique volée à son intimité sur son lit d'hôpital est respectueux de sa personne ? Est-ce que faire hurler une foule militante « on a gagné » est respectueux de ce patient en état végétatif irréversible ? Est-ce respectueux des personnels soignants qui se relaient à son chevet et seraient donc considérés comme des ennemis, des criminels, des « nazis » ? Est-ce qu'entendre les parents parler de « victoire » et voir leur avocat jubiler et parler de « remontada » comme s'il s'agissait d'un match de foot est respectueux et à la hauteur d'une affaire aussi sensible ? Assurément non. On peut comprendre la douleur – forcément légitime – de parents qui refusent de voir l'un de leurs enfants partir ; on ne peut accepter qu'eux-mêmes et un aréopage de militants catholiques intégristes aient confisqué le corps d'un homme dans l'incapacité de communiquer, le transformant en un objet de propagande. Et ce d'autant plus que tout tend à prouver qu'avant son accident, le jeune infirmier avait à plusieurs reprises dit son opposition à tout acharnement thérapeutique.

Respect ensuite de la loi. Depuis onze ans, les différentes parties de cette famille qui se déchire ont pu faire appel à toutes les instances judiciaires françaises et européennes. À aucun moment leurs droits n'ont été déniés et les juges ont examiné avec beaucoup de minutie les multiples recours déposés par les parents depuis une décennie. Les procédures ont toujours été respectées et l'arrêt des soins qui était entamé lundi était bel et bien conforme à la loi Claeys-Leonetti, quels que soient les manques qui la caractérisent. Et ils sont nombreux puisqu'à peine 13 % des Français ont rédigé leurs directives anticipées qui sont capitales dans de tels cas, et que l'arrêt des soins tel que défini par cette loi – la «sédation profonde et continue jusqu'au décès» – reste trop floue. Mise en œuvre trop tôt et ce serait de l'euthanasie active interdite par la loi, trop tard et ce serait des jours de calvaire pour les patients… c'est-à-dire l'acharnement thérapeutique.

Respect enfin de la volonté des Français. Sondage après sondage, ils réclament à une écrasante majorité une loi claire en faveur de l'euthanasie active. Emmanuel Macron a évidemment eu raison de ne pas intervenir dans le dossier individuel de Vincent Lambert ; en revanche, il lui appartient maintenant de faire émerger une nouvelle loi, comme l'ont fait certains de nos voisins européens sans qu'ils ne soient confrontés à d'hypothétiques dérives que dénoncent par anticipation les opposants à l'euthanasie.

Cette loi apparaît de plus en plus comme inéluctable. Elle offrira de nouveaux droits sans rien enlever à ceux qui, par convictions religieuses ou philosophiques, n'en veulent pas. Cette loi, celle de l'ultime liberté, permettra à chacun, pour reprendre l'expression de Rachel Lambert, l'épouse de Vincent, de « partir en homme libre ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 mai 2019)

Mobilité durable

voiture


Bis repetita, retour à la case départ : les prix des carburants à la pompe atteignent en ce moment de nouveaux records, plus élevés encore qu'en novembre dernier, où la flambée des prix avait alors déclenché le mouvement des Gilets jaunes. Une hausse qui tombe évidemment très mal pour le gouvernement même si, comme l'avait dit trivialement Emmanuel Macron, «c'est pas Bibi» qui en est responsable. De fait, cette hausse est avant tout due aux nombreuses tensions géopolitiques en Iran, en Libye, ou encore au Venezuela. Des tensions avivées par la politique étrangère de Donald Trump – le président américain profitant de voir les Etats-Unis et leur dollar fort redevenir premier producteur mondial de pétrole – et par les choix des pays de l'Opep qui réduisent leur production pour faire grimper le prix du baril. Un prix qui pourrait d'ailleurs continuer à grimper selon les spécialistes.

Face à cette nouvelle donne, la France – où les taxes représentent plus de 60 % du prix – et plus largement l'Europe, peuvent avoir trois attitudes.

La première consiste à mettre en place des mécanismes régulateurs qui conduisent à amoindrir les taxes, mais ils atteignent vite leurs limites. La taxe flottante qu'avait mise en place le gouvernement Jospin entre 2000 et 2002 avait coûté près d'1,3 milliards à l'Etat pour une baisse très modeste de 2,2 centimes par litre. Emmanuel Macron, qui a déjà annulé fin 2018 la hausse de la taxe carbone prévue pour cette année, n'entend pas prendre de «mesure d'exception» cette fois.

D'où la seconde option : il faut réduire notre dépendance au pétrole et inciter les Français à changer de voiture. Imparable sur le papier. Mais cette simple évidence se révèle être pernicieuse lorsqu'il s'agit de dégager des aides à la conversion pour des Français qui ont longtemps été incités à rouler gazole et pour des constructeurs d'automobiles qui ont beaucoup misé sur le diesel. De fait, les aides gouvernementales pour acquérir un véhicule moins polluant profitent majoritairement à des véhicules d'occasion… diesel. Autant dire que la dépendance au pétrole reste toujours de mise.

Dès lors, seule la troisième solution – la plus difficile – apparaît être la bonne : des investissements massifs dans les véhicules électriques ou à hydrogène, et en même temps le développement de transports en communs efficaces. Cette solution suppose une vraie révolution autant psychologique qu'industrielle assortie d'un vrai volontarisme politique. Les Européens sont prêts à acquérir des véhicules électriques pour peu que les constructeurs proposent des modèles attractifs et au juste prix ; et que les infrastructures de recharge soient mises en place. Atteindre cette mobilité durable devrait être l'un des grands chantiers de l'Union européenne.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 13 mai 2019)

Respect

armee
Photo Marine nationale

Ce n'est malheureusement pas la première fois que des militaires meurent au cours d'une mission conduite dans le cadre d'une opération extérieure (Opex) de la France. De l'Afghanistan au Mali, de Chammal à Barkhane, de nombreux régiments ont été endeuillés, et notamment ceux de notre région. Si la mort des maîtres Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, deux commandos très expérimentés, hier lors de l'opération de libération des otages enlevés au Bénin, nous touche encore davantage, c'est en raison de l'unité à laquelle ces militaires appartenaient : le commando Hubert.

Descendant direct du commando Kieffer, première unité spéciale de la France libre créée en 1942 en s'inspirant des unités britanniques, ce commando d'action sous-marine (CASM) est devenu au fil des ans le summum des forces spéciales françaises – homologue de la SEAL Team Six américaine – dont l'histoire accompagne l'Histoire avec un grand H.

Du canal de Suez aux Comores, du Liban au Koweit, de Bosnie en Afghanistan, de Libye au Burkina-Faso, les hommes qui composent cette unité d'élite prestigieuse et très sélective ont souvent joué un rôle aussi déterminant que secret au service des intérêts de la France. Les risques – méticuleusement évalués avant toute action – que ces militaires prennent sont ainsi à la hauteur des enjeux géopolitiques d'un monde en perpétuel bouleversement. Les missions qu'ils réalisent dans l'ombre sont cruciales et participent de la défense de nos valeurs, particulièrement lorsqu'il s'agit de lutter loin de la France contre un terrorisme qui n'a jamais renoncé à nous frapper.

Le décès en opération de ces deux militaires partis délivrer deux otages nous rappelle aussi que chaque jour, des milliers de soldats sont prêts à intervenir au péril de leur vie pour nous protéger, et parfois nous sauver d'une mort certaine. Pour tout cela, ils méritent la reconnaissance de la Nation et le profond respect de chacun d'entre nous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 mai 2019)

Temporalités

macron
Photo compte twitter d'Emmanuel Macron


Des deux premières années d'Emmanuel Macron à l'Elysée, dont il vient de célébrer mardi en toute discrétion l'anniversaire, tout aura été dit.

Certains y voient la «malédiction des deux ans» qui, toutes proportions gardées, a touché tous les présidents de la Ve République. Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande ont ainsi chacun accusé une violente chute de popularité deux ans après leur élection en raison de choix, de renoncements, de demi-tours ou d'attitudes personnelles pris aux antipodes des promesses de campagne. Emmanuel Macron n'échappe pas à la règle, lui qui promettait d'en finir avec les pratiques de l' « ancien monde », de présider autrement, de toujours « faire ce qu'il dit et dire ce qu'il fait », de conduire une politique et de droite et de gauche. Les deux premières années montrent au contraire qu'est à l'œuvre une politique sociale-libérale, centriste, « ni de gauche, ni de gauche » comme disait Mitterrand.

D'autres estiment qu'Emmanuel Macron, trop jeune, trop brillant, s'est heurté à la léthargie d'un appareil d'Etat qui lui serait hostile. L'énarque qu'il est en connaît pourtant depuis longtemps tous les arcanes, tous les codes et toutes les limites.

D'autres, pour expliquer la chute de popularité, soulignent la solitude du chef de l'Etat, peu aidé par des ministres trop techniciens, des députés aussi novices que godillots et l'absence d'élus de terrain madrés. Certes Emmanuel Macron, en ne se fiant au mieux qu'à ses conseilleurs «mormons» – ces trentenaires qui lui ont permis de conquérir l'Elysée – et très souvent qu'à son intuition, s'est singulièrement isolé, voire déconnecté. Mais ces prédécesseurs ont aussi subi – ou cédé à – la tour d'ivoire que constitue l'Elysée.

D'autres enfin, attribuent la rupture du charme qui avait tant séduit les Français durant la campagne au « parler cash » du Président. Toutes ces petites phrases clivantes, blessantes, humiliantes qu'Emmanuel Macron a souvent promis de ne plus prononcer mais qui – c'est plus fort que lui ! – ressurgissent régulièrement.

Toutes ces raisons expliquent le désamour actuel ; et il sera difficile à Emmanuel Macron de reconquérir les Français.

Mais une autre raison, plus profonde, aura marqué les deux premières années du quinquennat : le rapport au temps. À l'heure des réseaux sociaux, de la 5G, de la mondialisation, de la vitesse Hyperloop, du tout, tout de suite, Emmanuel Macron – qui est de la génération X, celle qui a connu l'arrivée d'internet – a toujours voulu aller vite. Dans sa vie comme à l'Elysée où il a lancé tambour battant des réformes ; la vitesse permettant aussi d'anesthésier les oppositions. Mais en allant si vite, le Président « maître des horloges » est passé à côté de l'essentiel : l'écoute des Français qui demande, justement, du temps. Cette écoute que lui réclament aujourd'hui et pour les trois années qui viennent ses concitoyens interrogés dans notre sondage BVA-La Dépêche.

« Le rapport au temps est une question plus large qui m'a toujours obsédé », concédait Emmanuel Macron en décembre 2017. En disciple de Paul Ricoeur, il estimait même, en 2011, que l'action politique est « écartelée entre ces deux temporalités : le temps long qui condamne à la procrastination ou l'incantation et le temps court qui appelle l'urgence imparfaite et insuffisante. » Huit ans plus tard, Macron, président pressé, doit apprendre à agir en donnant «du temps au temps »…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 10 mai 2019)

Sang-froid

raid
Photo compte Instagram de la Police nationale


De la prise d'otages qui s'est déroulée mardi dans un bar-tabac de Blagnac et qui s'est terminée de façon heureuse après sept heures d'angoisse, sans blessés, on peut d'ores et déjà dire qu'elle constitue une leçon de sang-froid.

Sang-froid des victimes tout d'abord. Même si le preneur d'otages, selon leurs propres dires, n'a pas été violent, la séquestration sous la menace d'une arme – fut-elle factice comme on l'a découvert hier – est une expérience difficile, qui peut laisser des traces psychologiquement. Les quatre femmes ont fait preuve – les images du forcené le montrent – d'une admirable maîtrise de soi.

Sang-froid ensuite des forces de l'ordre. Que ce soient les policiers locaux, ceux de la BRI ou de l'unité d'élite du RAID, chacun a montré l'étendue de son professionnalisme alors même que l'on ne connaissait pas les motivations du jeune preneur d'otage. Dans une agglomération toulousaine qui reste marquée par l'affaire Merah, dans un pays qui vit toujours sous la menace terroriste, il est capital de pouvoir compter sur des forces de sécurité sérieuses, solides, mesurées et au final très efficaces dans la gestion des crises.

Sang-froid ensuite des médias. Les leçons de la couverture des attentats depuis 2015 ont été tirées, particulièrement par les chaînes d'information en continu. La prise d'otages de Blagnac a été couverte, d'évidence, avec moins de sensationnalisme facile, moins de précipitation, moins de spéculations hasardeuses. À l'heure des fake news et de la défiance du public envers les médias, cette pondération participe de la crédibilité des journalistes.

Sang-froid enfin du personnel politique, parfois prompt à sur-réagir. Le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, sévèrement critiqué pour sa communication fallacieuse sur la prétendue «attaque» de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière par des manifestants le 1er mai, s'est montré cette fois très réservé. Pas de déplacement en urgence sur le terrain et encore moins de tweets écrits à l'emporte-pièce.

Ce sang-froid doit désormais être observé par tous les acteurs afin de laisser l'enquête déterminer les motivations exactes du jeune preneur d'otage, mettre au jour d'éventuelles complicités, pour que la justice fasse son travail, sereinement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 9 mai 2018)

Ethique

ia


Qui n'a pas entendu parler de l'intelligence artificielle (IA ou AI en anglais) ? L'expression revient en boucle dans les médias, dans les publicités, comme argument marketing ou gage de modernité. Si l'IA est parfois exagérée voire galvaudée par certains – marques ou personnalités en manque de médiatisation – elle n'en est pas moins une réalité tout sauf artificielle, une véritable révolution industrielle et sociale plus importante encore que les précédentes que furent la machine à vapeur, l'électricité ou l'informatique.

Car derrière les prouesses technologiques et scientifiques qui combinent algorithmes, données et calculs informatiques de grande ampleur se trouvent des enjeux économiques, géopolitiques, socioculturels colossaux. Et la bataille qui mobilise des milliards d'investissements a déjà commencé avec deux acteurs principaux : les États-Unis et la Chine, qui rivalisent d'innovations dans de nombreux domaines. Santé connectée, voiture autonome, transports, robotique, environnement, médias mais aussi surveillance, contrôle, authentification : aucun domaine n'échappe à l'intelligence artificielle qui s'immisce partout et est déjà une réalité. La recommandation de films sur Netflix ? Le contrôle de sa maison via une enceinte connectée ? Et même l'analyse des contributions du Grand débat national ? Toutes ces activités si diverses font appel, à un moment ou à un autre, à de l'intelligence artificielle. La science-fiction est désormais une réalité, un monde comme celui de 1984 d'Orwell est déjà une possibilité.

Face à un tel enjeu, quelle place peut avoir l'Europe ? Quel rôle peut jouer la France ? Deux questions qui restent en suspens car le débat sur l'IA reste pour l'heure – en France comme en Europe – secondaire et réservé à quelques spécialistes, alors même qu'il devrait être sur la place publique et que les politiques devraient s'en emparer. Ce qui fait dire à Laurent Alexandre – qui vient de signer avec Jean-François Copé L'IA va-t-elle aussi tuer la démocratie ? – que « nous vivons un coup d'Etat numérique » et que la « colonisation numérique » de l'Europe par les Gafam américains ou les BATX chinois moins connues est en marche.

Pour autant tout n'est pas encore perdu. La France, sous l'impulsion du député et mathématicien Cédric Villani, a lancé un plan d'action, qu'on peut trouver modeste mais qui existe. Et un écosystème est en train de voir le jour dans lequel Toulouse, via le projet Aniti, va avoir une place de choix.

La Ville rose, capitale européenne de l'aéronautique et du spatial, est en mesure d'ajouter une corde à son arc avec l'intelligence artificielle. En additionnant aux compétences scientifiques, techniques et industrielles de ses acteurs un aspect essentiel : l'association des citoyens. Car entre l'intelligence artificielle version américaine ou chinoise, il y a la place pour une IA éthique, démocratiquement régulée, que doit porter aujourd'hui l'Europe.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 6 mai 2019)

Vitesse et précipitation

80kmh


S'il est un domaine où la moindre décision déclenche des débats sans fin et doit impérativement s'accompagner d'un patient travail de pédagogie auprès des Français, c'est bien celui de la sécurité routière. En oubliant cela et en confondant vitesse et précipitation pour la mise en œuvre, le 1er juillet 2018, de l'abaissement à 80 km/h de la limitation de vitesse sur les routes secondaires, le Premier ministre Edouard Philippe – pourtant élu de terrain madré – a sans doute commis une erreur. En envisageant dimanche des « aménagements » sur « la manière dont on peut faire en sorte qu'il n'y ait pas une application brutale, uniforme », selon l'expression de Sibeth Ndiaye, le gouvernement a fini par reconnaître l'évidence : la limitation à 80 km/h est une affaire autant politique que de sécurité routière.

Politique évidemment. Si la mesure, voulue par Edouard Philippe – qui a contraint Emmanuel Macron à l'endosser – est devenue très vite impopulaire au-delà du seul cercle du lobby automobile, c'est parce qu'elle a illustré ces décisions prises d'en haut par Paris et imposées en bas sur tout le territoire sans la moindre concertation. Non seulement elle a froissé les élus locaux déjà chagrinés d'être boudés par l'exécutif depuis mai 2017, mais elle a aussi mis en évidence les écarts considérables des territoires en termes d'aménagement et de mobilités, soulignés d'ailleurs au début du mouvement des Gilets jaunes. Vivre à 80 km/h en Ile-de-France quand l'offre de transport est pléthorique est une chose ; la situation est bien différente lorsque l'on habite dans les départements ruraux, isolés, aux routes parfois vieillissantes, aux transports en commun rares et où la voiture reste le seul moyen de locomotion et souvent l'outil indispensable pour travailler.

Sécurité routière, assurément. Autant la décision imposée des 80 km/h a été maladroitement décidée, autant elle n'est pas dépourvue de sens. Il serait injuste, en effet, d'accuser le Premier ministre d'avoir voulu abaisser la limitation de vitesse dans le seul but de remplir les caisses de l'Etat ou d'embêter les Français et les collectivités locales. Si Edouard Philippe s'est engagé sur les 80 km/h, c'est parce que le nombre d'accidents sur les routes était reparti à la hausse pour la première fois depuis un demi-siècle, que plus de la moitié des accidents mortels ont justement lieu sur ces routes secondaires et que la lutte contre les excès de vitesse – l'un des facteurs principaux de la mortalité routière – a démontré son efficacité, notamment depuis l'installation des radars automatiques il y a plus de dix ans.

Au cours du grand débat, Emmanuel Macron a reconnu qu'il fallait « faire quelque chose qui soit mieux accepté et plus intelligent », ouvrant de fait la voie à des aménagements, par exemple le transfert des décisions de la limitation aux Départements. Le gouvernement doit toutefois se garder de tout recul et trouver un « en même temps » entre le nécessaire renforcement de la sécurité routière et la tout aussi nécessaire prise en compte des difficultés et des particularités des territoires.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 3 mai 2019)

Sursaut

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Le rapport que s'apprêtent à remettre aujourd'hui à Paris quelque 150 experts de 50 pays sur la biodiversité constituera-t-il l'électrochoc permettant à l'humanité de prendre conscience de son impact réel et incontestable sur l'environnement de la planète et la survie de milliers d'espèces de la flore et de la faune ? On ne peut que l'espérer tant ce document, qui a nécessité trois ans de travail, dresse un portrait alarmant de la situation écologique mondiale : « un demi-million à un million d'espèces devraient être menacées d'extinction, dont beaucoup dans les prochaines décennies » indiquent les experts. Autrement dit, la Terre est aujourd'hui au début d'une nouvelle « extinction de masse », la sixième, dans laquelle l'Homme porte une lourde responsabilité.

Le rapport sera accompagné d'un « résumé pour les décideurs » qui doit être discuté ligne à ligne puis adopté par les 130 pays membres de l'IPBES, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, le pendant du GIEC (Groupe international des experts sur le climat) qui s'intéresse au réchauffement climatique.

On peut espérer qu'un accord international puisse être signé sur la biodiversité comme cela fut le cas en 2015, lors de la COP21, avec l'accord de Paris sur le climat. Mais même dans cette hypothèse, il restera énormément de chemin à faire. L'accord historique de 2015, bousculé par des dirigeants climato-sceptiques qui veulent en sortir (les Etats-Unis de Trump, le Brésil de Bolsonaro), peine toujours à se traduire par des actions concrètes. Et dans les autres pays, prendre des décisions paraît toujours aussi compliqué. Emmanuel Macron, qui avait promis de rendre sa grandeur à la planète (Make our planet great again) n'a pas vraiment déployé une politique écologique à la hauteur des enjeux. Le Conseil de défense écologique qu'il a annoncé jeudi dernier s'ajoute ainsi à quelque 60 comités déjà chargés de la transition énergétique…

Le sursaut qu'impose ce rapport sur la biodiversité viendra sans doute de la société civile, c'est-à-dire de la mobilisation sur ces questions de citoyens qui, individuellement, prennent conscience de l'enjeu écologique. Et cette mobilisation, c'est heureux, prend chaque jour de l'ampleur, de la pétition de l'Affaire du siècle aux grèves pour le climat engagées par les lycéens. Une mobilisation au niveau mondial comme au niveau local. Le succès du colloque « Le Monde nouveau » organisé par le Groupe La Dépêche fin mars à Perpignan montre que beaucoup sont prêts à s'engager pour faire bouger les choses, avec la conviction que l'heure n'est plus aux paroles, mais aux actes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 29 avril 2019)

Recherche campagne électorale désespérément

europe


À désormais un mois des élections européennes, on peine à se concentrer sur une campagne électorale désespérément atone. L'Europe n'intéresserait-elle pas les Français ? Non, puisque notre sondage BVA-La Dépêche montre – presque à rebours des idées reçues – que 59 % de nos concitoyens se déclarent intéressés par les élections européennes qui auront lieu, en France, dimanche 26 mai prochain. Si cette campagne européenne a tant de mal à décoller, on le doit avant tout au contexte politique qui prévaut en France aux stratégies des différentes formations.

La crise des Gilets jaunes qui rebondit de samedi en samedi depuis cinq mois, puis l'interminable Grand débat national qui doit trouver – enfin – sa conclusion ce soir avec les annonces d'Emmanuel Macron en conférence de presse ont occulté le débat et les enjeux des Européennes pour la France. Le débat public s'est, en effet, tout entier concentré sur des enjeux purement nationaux. 39 % des Français, selon notre enquête, déclarent ainsi que par leur vote aux élections européennes ils exprimeront leur soutien ou leur opposition à la politique du gouvernement…

Mais si la campagne patine à ce point, c'est aussi la faute aux choix stratégiques des formations politiques. Contrairement à ce qui se passe chez nos voisins, et notamment en Allemagne, où l'on conçoit parfaitement que mener une carrière politique au niveau européen est prestigieux et utile, en France, l'élection européenne est pensée comme un second choix. Anciens ministres à recaser, personnalités sans aucun engagement européen notable, hommes et femmes inconnus du grand public, aux parcours parfois diamétralement opposés et contraints de cohabiter sur la même liste, programmes illisibles et/ou inconnus des Français, etc. Seule semble compter l'envie… de «se compter», le score du 26 mai étant regardé uniquement comme indicateur du poids politique en France. Grave erreur.

L'Europe mérite mieux que cette cacophonie de la part d'un de ses pays fondateurs. Les Français méritent mieux de la part de partis qui réclament leurs suffrages. Dans un monde où les tensions politiques et commerciales se durcissent entre la Chine et les États-Unis, où les défis scientifiques, technologiques (sur la 5G ou l'intelligence artificielle) et environnementaux sont capitaux, une Europe forte est plus que jamais indispensable. Qui peut croire, comme le promettent tambour battant les partis nationalistes d'extrême droite, que l'Europe sera plus forte en étant l'addition de politiques protectionnistes, la somme de nations recroquevillées sur elles-mêmes ?

En dépit de son fonctionnement perfectible et largement amendable, l'Union européenne, a montré qu'elle pouvait améliorer concrètement la vie de ses 500 millions de citoyens et jouer un rôle dans la marche du monde. Nombre d'eurodéputés français sortants peuvent en témoigner. Encore faut-il pour cela que la campagne électorale prenne tout son sens, que le débat d'idées retrouve toute sa place.

Il reste un mois…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 25 avril 2019)

Conquête

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Le sismomètre français SEIS déployé sur Mars. Photo NASA

C'est une découverte scientifique majeure qui vient d'être réalisée sur Mars : la détection d'un tremblement du sol martien. 130 ans après les débuts de la sismologie sur Terre et 50 ans après le premier sismomètre déployé par Apollo 11 sur la Lune en juillet 1969, la planète rouge devient ainsi le troisième corps tellurique de notre système solaire à être étudié par les sismologues. Cette avancée est aujourd'hui une bonne nouvelle dans trois domaines.

Le premier est bien sûr scientifique. La détection de ces signaux sismiques, leur confirmation et l'exploitation qui va en être faite va permettre de mieux comprendre comment s'est formé Mars, cette planète dont on découvre, année après année, mission après mission depuis les années 60, des caractéristiques qui laissent à penser qu'il y a bien eu de la vie, et donc qu'il pourrait à nouveau y en avoir. Cela fait plus de vingt ans que les scientifiques espéraient déployer avec succès un sismomètre sur la planète rouge. Ils ont eu raison de persévérer et peuvent se réjouir du premier succès si rapide de la mission InSight.

Le second domaine où la découverte d'hier est importante est politique. Le sismomètre SEIS qui a détecté les secousses a été conçu à Toulouse sous la houlette du Centre national d'études spatiales et de l'Institut de physique du globe de Paris, avec la participation de nombreux laboratoire du CNRS. Il montre que la France – et donc l'Europe – est un acteur de poids dans le domaine spatial, et un partenaire incontournable, ici des Etats-Unis. Ce succès rejaillit également sur la communauté scientifique de Toulouse qui fait plus que jamais de la Ville rose la capitale du spatial, et montre que l'Etat a raison de mettre – et on l'espère d'augmenter – des moyens dans la recherche scientifique, pour permettre de telles découvertes, qui contribuent au développement économique et technologique de la nation.

Enfin, le troisième domaine où cette découverte est importante est tout simplement d'ordre civilisationnel. L'exploration de Mars, et plus largement la conquête spatiale, résonne en chacun d'entre nous. Qui n'a pas été marqué par un livre, un film, ou le témoignage d'un de nos astronautes de retour de la station spatiale internationale ? Qui n'espère pas aujourd'hui voir un jour l'Homme fouler le sol de Mars comme il a foulé le sol de la Lune ? Il y a dans l'immensité de l'univers, matière à se dépasser. Dans la conquête de l'espace, il y a pour l'Homme la conquête de sa propre Humanité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 24 avril 2019)

De larmes et de sang

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Pâques, la plus importante fête du christianisme, aura été marquée cette année de larmes et de sang. D'un côté, les larmes de voir la cathédrale Notre-Dame de Paris, haut lieu cultuel et culturel mondial, ravagée par un incendie historique. De l'autre, le sang versé dans de terribles attaques terroristes perpétrées hier au Sri Lanka dans plusieurs églises et des hôtels, faisant plus 200 morts et des centaines de blessés. Un accident d'un côté qui touche, au plus profond, croyants de toutes confessions et incroyants de tous pays, et qui a créé un élan international de solidarité pour rebâtir au plus vite cette symbolique « Notre-Dame du monde ». Un attentat de l'autre qui doit appeler une solidarité sans faille encore plus grande car des hommes et des femmes ont été sciemment visés pour leurs convictions.

Cette série d'attaques sans précédent au Sri Lanka illustre, hélas, les tensions inter-religieuses qui persistent toujours voire s'amplifient dans ce pays de 22 millions d'habitants, mais aussi plus généralement les persécutions qui ont cours partout dans le monde contre des minorités religieuses, qu'il s'agisse de chrétiens d'Orient, de Coptes en Egypte, de Ouïghours en Chine et donc de chrétiens au Sri Lanka, lesquels ne représentent que 7,4 % de la population.

Depuis la fin de la sanglante guerre civile avec les séparatistes tamouls en 2009, le calme semblait pourtant revenu au Sri Lanka, mais, ces derniers mois, des attaques contre les chrétiens et les musulmans se sont multipliées sous la pression de bouddhistes extrémistes. C'est dans ce climat de tensions politico-religieuses qu'ont eu lieu hier ces attaques qui montrent – si besoin était – que l'obscurantisme et l'intolérance nourrissent toujours le terrorisme et le fanatisme, ce « monstre qui ose se dire le fils de la religion » dénonçait Voltaire. Plus que jamais, le combat contre ce monstre mérite la mobilisation de tous ceux qui veulent la victoire de la paix sur la haine.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 22 avril 2019)

L'effet Gilets jaunes

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Gilets jaunes à Belfort, le 19 janvier 2019. Photo Wikipedia Thomas Bresson


Le mouvement des Gilets jaunes, ce phénomène aussi inédit qu'insaisissable né il y a cinq moins et qui s'apprête ce samedi à vivre son XXIIIe acte, suscite souvent des avis bien tranchés. Pour ceux qui le soutiennent, il s'agit d'un mouvement populaire qui se bat pour davantage de pouvoir d'achat, de justice fiscale et sociale, et de représentation démocratique et qui n'est toujours pas assez entendu par le «président des riches» qu'est Emmanuel Macron. Pour ceux qui s'y opposent, il s'agit d'un mouvement qui s'est fait progressivement noyauter par des extrémistes complotistes et dont les manifestations émaillées de violences plombent l'économie et mettent en péril les comptes du pays qu'Emmanuel Macron a promis de remettre d'aplomb. Les uns estiment n'avoir pas assez obtenu ; les autres pensent qu'on a déjà beaucoup trop donné.

Comme souvent, la vérité n'est ni blanche ni noire et l'extrême polarisation du débat public n'aide pas à dégager une position médiane… C'est pour cela que les prévisions 2019-2021 de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) publiées cette semaine sont importantes. Le travail sérieux fourni par ces économistes montre la réalité d'un effet Gilets jaunes sur le pouvoir d'achat des Français. Celui-ci connaîtra en 2019 sa plus forte augmentation depuis 2007 : une hausse de 850 € en moyenne dont 440 sont attribuables aux mesures du gouvernement prises depuis le début du mouvement de grogne.

De ce constat Gilets jaunes et exécutif devraient tirer des leçons sur leurs positions respectives.

Pour le gouvernement d'abord. Emmanuel Macron avait prévu de mener une politique de l'offre en réduisant les déficits publics et en favorisant les entreprises. Sous le poids de l'opinion publique il a été contraint à faire le contraire. Les quelque 10 milliards de mesures en faveur du pouvoir d'achat prises le 10 décembre retardent peut-être le retour à l'équilibre budgétaire mais ont un effet bénéfique. Comme quoi une classique politique de relance keynésienne, de gauche donc, peut porter ses fruits.

Pour les Gilets jaunes ensuite. L'étude de l'OFCE montre que les mesures prises par Emmanuel Macron en décembre n'étaient en rien des « mesurettes. » On peut toujours les juger insuffisantes, mais elles ont eu un effet réel qui va s'accentuer dans le temps pour une majorité de Français et correspondaient bien aux revendications initiales du mouvement. Le reconnaître ne serait ni se renier ni renoncer à des combats sociaux futurs.

Emmanuel Macron va présenter la semaine prochaine un nouveau train de mesures (partiellement dévoilées) qui doivent ouvrir l'acte II de son quinquennat. Entre la mise en œuvre de son programme social-libéral et l'attente de l'opinion qui réclame une réorientation à gauche de la politique économique et sociale, le Président devra inventer ce «en même temps» qui tienne compte de l'effet Gilets jaunes mis en évidence par l'OFCE.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 19 avril 2019)

Le compte est «don»

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L'incendie sous les yeux de la foule ponts Sully et de la Tournelle. Photo Wikipedia GodefroyParis 


En quarante-huit heures, près d'un milliard d'euros de dons a été enregistré pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris, ravagée lundi par un incendie historique. C'est dire combien cette tragédie a touché au cœur des millions de Français attachés à l'une des pièces maîtresses du patrimoine national. C'est dire aussi combien cette cathédrale, inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco, porte en elle un message universel, autant religieux que républicain, qui dépasse largement nos frontières. L'émotion a étreint bien au-delà de la communauté catholique, bien au-delà de l'Hexagone, tous ceux qui sont attachés aux merveilles culturelles et architecturales qui font l'histoire de l'Humanité.

L'importance inédite de ces promesses de dons, la rapidité de leur expression, participe évidemment de l'unité nationale encensée mardi soir par Emmanuel Macron lors de son adresse solennelle aux Français. Elle montre aussi combien la question du patrimoine est capitale en France. Et par conséquent elle oblige à s'interroger sur notre politique de préservation de nos joyaux, grands et petits, et sur les moyens que la puissance publique y affecte.

À cet égard, le débat qui a surgi – à droite avec le député LR Gilles Carrez comme à gauche avec l'économiste Julia Cagé et même au sein de la majorité – au sujet de la défiscalisation des dons est tout sauf polémique. Il est au contraire essentiel et mérite d'être posé. Que des familles d'entrepreneurs milliardaires aient été émues par l'incendie de Notre-Dame au point de débloquer dans les heures qui suivent des dizaines de million d'euros de dons est tout à fait compréhensible. Mais compte tenu de la défiscalisation des dons, c'est l'Etat – et donc chaque Français – qui prend ainsi en charge sur le budget national une large part de la générosité médiatique de ces puissants mécènes, qui sont ainsi en position de choisir, à la place de l'Etat et en toute subjectivité, quelles causes financer. D'autant plus gênant quand plusieurs de ces grands donateurs n'hésitent pas à pratiquer l'optimisation fiscale à haute dose pour amoindrir le montant de leurs impôts… Impôts qui pourraient parfaitement alimenter le budget du ministère de la Culture et donc la restauration du patrimoine dont le budget 2019 s'élève à seulement 332 millions d'euros.

Le comble a été atteint par ceux qui souhaitaient le classement en «trésor national» de Notre-Dame, une mesure qui aurait conduit à défiscaliser 90 % des dons… Face à la polémique, seul François-Henri Pinault, pour l'instant, a réagi en renonçant à tout abattement fiscal pour son don de 100 M€, manière de montrer que le mécénat, s'il est parfois critiqué voire culturellement incompris en France, peut aussi être un engagement sincère et désintéressé.

Le drame de Notre-Dame est un moment d'union nationale – ils sont toujours trop rares – mais il peut être aussi l'occasion d'une remise à plat sereine de la politique patrimoniale. Entre le loto du patrimoine, sympathique mais insuffisant, et une philanthropie à l'américaine qui se substituerait à l'Etat, il existe sans nul doute une autre voie, associant la générosité des Français, pour préserver ce qui fait la force et l'identité françaises.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 18 avril 2019)

Notre-Dame du monde

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La cathédrale Notre-Dame de Paris, on le sait, est indissociable de l'Histoire de France. De Charles VII à Henri IV, de la Révolution française à la Libération, du couronnement de Napoléon Bonaparte à la conversion de Paul Claudel, des mariages royaux aux obsèques présidentielles, elle a marqué chaque étape de l'Histoire du pays. Mais la cathédrale est devenue au fil des siècles plus qu'un lieu de culte majeur pour les catholiques : un symbole universel, la célébration du génie créatif des hommes. Dans son « Notre-Dame de Paris » paru en 1831, Victor Hugo, qui fit de la cathédrale mal en point un monument populaire à sauver, ne s'y était pas trompé. « L'architecture est le grand livre de l'Humanité, l'expression principale de l'Homme à divers états de développement, soit comme force soit comme intelligence. » C'est sans nul doute ce qu'elle est – un joyau architectural unique – et ce qu'elle représente – neuf siècles d'histoire européenne – qui expliquent que l'émotion de chaque Français devant l'incendie ravageant Notre-Dame lundi soir a dépassé le cadre de nos frontières pour toucher le monde entier.

Des Etats-Unis à la Russie, du Vatican au Royaume-Uni, de l'Argentine à l'Allemagne, de Londres à San Francisco : les messages de soutien font chaud au cœur. Ils sont le moteur d'une mobilisation sans précédent pour collecter rapidement des fonds afin de rebâtir la cathédrale. On ne retrouvera bien sûr pas la «forêt» d'origine, cette charpente centenaire unique, dont les poutres provenaient d'arbres plantés sous Charlemagne, mais Notre-Dame retrouvera un jour – c'est certain – sa beauté aujourd'hui abîmée sous la cendre.

Il faut se réjouir de voir que cet objectif suscite la concorde de la classe politique – même si les messages empressés de certains ne sont pas exempts de visées électoralistes – et l'implication généreuse de grandes entreprises – fussent-elles parfois maîtresses dans l'art de l'optimisation fiscale pour éviter l'impôt. L'élan international en faveur de la reconstruction de Notre-Dame est assurément une chaîne humaine qui fait du bien.

Les questions sur le drame viendront ensuite : comment un tel incendie a pu avoir lieu ? Quelles négligences ont-elles pu être commises ? Mais aussi, plus tard, des questions sur le niveau de financement de notre politique patrimoniale : dispose-t-elle de suffisamment de moyens ? Le loto du patrimoine, si sympathique soit-il, ne cache-t-il pas la misère comme le craignent certains ?

Pour l'instant, l'heure est à la mobilisation pour chasser ces terribles images de Notre-Dame en flammes et redonner à ce grand vaisseau de pierres défiguré le visage familier auquel nous sommes tous attachés, croyants et incroyants, Français et citoyens étrangers. Hier la cathédrale était Notre-Dame du monde...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 17 avril 2019)

Symbole

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Photo Wikipedia Cécile Pallarès Brzezinski 

L'incendie qui a ravagé hier la toiture de la cathédrale Notre-Dame de Paris, les flammes qui ont fait s'effondrer sur elle-même la flèche de l'édifice le plus visité de la capitale sont un drame qui résonne en chacun d'entre nous. Qu'on soit Parisien ou provincial, qu'on soit chrétien, musulman, juif ou athée, l'émotion qui nous a étreint hier soir devant nos postes de télévision est celle que l'on ressent lorsqu'un symbole de la France est atteint. Car la cathédrale Notre-Dame est depuis longtemps bien plus qu'un simple lieu de culte. Avant même l'ère chrétienne où un temple gallo-romain dédié à Jupiter existait à son emplacement jusqu'à nos jours où des travaux colossaux étaient entrepris pour préserver ses trésors architecturaux, la cathédrale s'est inscrite dans l'Histoire de France, religieusement, politiquement, architecturalement et artistiquement aussi. Notre-Dame reflète depuis des siècles toutes les étapes de notre Histoire nationale, de l'émergence du nouvel art gothique à celle du baroque, de la Révolution au couronnement de Napoléon Bonaparte, les joies et les drames intimes et collectifs du peuple de Paris comme du pays entier sont lisibles au travers de Notre-Dame de Paris.

« Chaque flot du temps superpose son alluvion, chaque race dépose sa couche sur le monument, chaque individu apporte sa pierre. Ainsi font les castors, ainsi font abeilles, ainsi font les hommes. Le grand symbole de l'architecture Babel, est une ruche. » Dans Notre-Dame de Paris, paru en 1831, alors même que des émeutiers anti-légitimistes pillèrent l'édifice, Victor Hugo saisissait l'essence de ce que représentait, déjà, Notre-Dame de Paris et contribua ainsi à sauver un chef-d'œuvre alors en Péril. 188 ans après Hugo, Notre-Dame se retrouve aujourd'hui en péril. Nul doute que l'émotion va laisser place à la mobilisation pour entamer sa restauration.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 16 avril 2019)

La révolution des séries



Qu'il semble loin le temps où l'on suivait de semaines en semaines les aventures de Thierry la fronde, les enquêtes du commissaire Maigret ou du lieutenant Columbo, ou encore les péripéties de Magnum ou des ados de Beverly Hills 90 210. On patientait alors 7 jours pour connaître la suite ; une éternité aujourd'hui. La révolution des séries est passée par là et a bouleversé tous les codes de la télévision et plus largement de la culture et de l'économie. Et chacun y trouve son compte.Pour la création, d'abord, les séries sont devenues aujourd'hui clairement une locomotive. Les meilleurs réalisateurs, les meilleurs auteurs, les meilleurs acteurs signent sans hésiter pour embarquer dans des séries au long cours, riches de plusieurs saisons et de budgets pharaoniques. Ce format XXL par rapport à un long-métrage de cinéma permet aux scénaristes d'explorer la complexité des situations et des hommes, et d'aborder des thématiques tour à tour sensibles ou très actuelles.

Le public, ensuite, en redemande, cédant d'autant plus au binge watching (le visionnage intensif) que les plateformes de vidéos à la demande livrent souvent d'un coup tous les épisodes d'une saison et, via de puissants algorithmes d'analyse de votre consommation, vous recommande toujours les bonnes séries qui vont vous intéresser à coup sûr. À regarder en famille dans le salon, sur sa tablette au fond de son lit ou sur son smartphone dans les transports en commun.

Enfin, pour les géants du web et du divertissement, les séries sont un terrain d'affrontement capital. Netflix le pionnier, Amazon Prime, les réseaux américains comme HBO, et bientôt Apple et Disney : chacun veut sa part du gâteau et pour ce faire lance de nouvelles productions.

La France a également pris le train des séries. Les plateformes existent comme OCS ou sont en cours de développement comme Salto (qui rassemblera les groupes France Télévisions, TF1 et M6). Et les contenus sont là : les séries françaises ont gagné en qualité, en profondeur, leur french touch s'exporte bien et elles sont pourvoyeuses d'emplois et de développement économico-touristique en région.

Cet engouement pour les séries n'est pas près de s'arrêter puisque l'étude Global SVoD de Médiamétrie parue ce jeudi révèle que 5,5 millions de Français utilisent chaque jour un service de vidéo à la demande soit 9 % de la population ; montrant une hausse de 2,1 millions d'adeptes au quotidien en un an.

Pas étonnant dès lors que la diffusion lundi de la 8e et dernière saison de Game of Throne soit un tel événement attendu par plus d'un milliard de téléspectateurs dans 170 pays. Cette série complexe bâtie sur l'œuvre de George R. R. Martin, est déjà culte auprès du public comme des universitaires (historiens, sociologues, politologues, philosophes) qui explorent son riche univers en résonance avec notre société. Dis-moi quelle série tu regardes, je te dirai qui tu es…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 13 avril 2019)

Exaspération



Comment tirer les enseignements du Grand débat national qui s'est achevé le 15 mars et dont on attend de savoir la semaine prochaine ce qu'Emmanuel Macron en présentera comme décisions « profondes » ? Comment, pour l'exécutif, ne pas faire 66 millions de déçus quand les contributions de cet exercice démocratique inédit sont parfois – voire souvent – contradictoires ? Comment refléter au mieux les attentes des Français dans leur ensemble alors que seulement une toute petite partie du corps électoral a participé à cette grande consultation ? Comment répondre, par exemple, à la revendication massive des Gilets jaunes et d'une majorité de Français de rétablir l'impôt de solidarité sur la fortune, quasi absent des conclusions du Grand débat ? Comment enfin, pour reprendre l'expression d'Emmanuel Macron, n'être ni dans le «reniement» de ce qui a été fait depuis le début du quinquennat ni dans l'«entêtement» qui consisterait à rester sourd à la grogne des ronds-points ? Autant de questions qui attendent maintenant leurs réponses et qui mettent l'exécutif au pied du mur.

Pour l'heure, le chef du gouvernement, contraint de garder le silence sur les arbitrages à venir, s'est contenté de reprendre une antienne bien connue à droite : il faut baisser les impôts, diminuer les taxes, alléger les prélèvements obligatoires et réduire la dépense publique. Abaisser la pression fiscale en France ? Pourquoi pas. Après tout, en décembre dernier, la France est devenue, parmi les 36 Etats membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le pays où cette pression fiscale est la plus forte. Avec des prélèvements représentant 46,2 % de son produit intérieur brut (PIB), notre pays est passé devant le Danemark et la Belgique. Il y a d'autant plus matière à endiguer ce «dérapage» que la pression fiscale a été essentiellement supportée par les ménages des classes moyennes ces dernières années.

Mais une fois que l'on a dit qu'il fallait baisser les impôts et réduire la dépense publique, encore faut-il préciser quels impôts, dans quelle proportion, à quelle échéance, et quelles dépenses de l'État seraient à sabrer : dans la défense, l'éducation, la sécurité, la santé, le social ? Par ailleurs, qui dit moins d'impôts dit moins de redistribution et donc, faute d'amortisseur social, un creusement des inégalités. Or une récente étude du Laboratoire sur les inégalités mondiales montre bien que les pays à fort taux de prélèvements sont justement ceux qui ont le mieux contenu les inégalités depuis 1980…

En ne se fixant que sur la baisse des impôts – toujours populaire – et la baisse des dépenses publiques – toujours attendue – le gouvernement semble oublier la revendication majeure des Français exprimée sur les ronds-points comme lors du Grand débat : un besoin de justice fiscale et sociale. En ne se focalisant que sur la baisse d'impôts pour répondre, dit-il, à «une immense exaspération fiscale», l'exécutif prend le risque de se heurter à «une immense exaspération» tout court…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 11 avril 2019)

Le royaume aux deux visages



Le Brexit aura-t-il lieu le 12 avril, le 22 mai, le 30 juin, ou plus tard encore ? Le (mauvais) feuilleton de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne n'en finit plus de s'étirer dans le temps. Depuis 2016, les négociations entre la Première ministre Theresa May et le représentant des 27 Michel Barnier – tous deux courageux et inflexibles – semblent d'autant plus tourner en rond que dès l'activation de l'article 50 il y a trois ans, beaucoup se doutaient qu'on en arriverait à une telle impasse. D'un côté, une Union européenne qui s'est miraculeusement trouvée unie pour négocier le départ de l'un de ses membres. De l'autre, un pays et ses représentants qui ne savent plus que faire. La dernière série de votes au Parlement de Westminster est à ce titre édifiante : les élus de la Chambre des communes ont rejeté les huit alternatives proposées. Ils ne veulent pas de l'accord longuement négocié, ni d'une sortie sans accord, ni d'une intégration douanière ou économique, etc.

Si les Britanniques sont à ce point désorientés, c'est peut-être tout simplement parce qu'aujourd'hui, on a affaire à un royaume aux deux visages.

Le premier est celui de tous ceux qui restent partisans d'un Brexit dur, pur et simple, immédiat, conforme au vote de 2016. Persuadés, en dépit des dernières statistiques économiques, que la Grande-Bretagne se portera mieux seule et isolée, comme jadis lorsqu'elle était l'épicentre d'un empire aujourd'hui disparu sous le vernis du Commonwealth. Ceux-là continuent – toute honte bue – de colporter les fake news qui ont constitué l'alpha et l'oméga de la campagne du « leave » en 2016. Chacun se souvient du fameux bus rouge proclamant dans les rues de Londres que le pays versait 350 millions de livres sterling par semaine à l'Europe, une somme qui pourrait aller aux hôpitaux publics. Il s'agissait d'un mensonge que certains populistes ont reconnu du bout des lèvres avant de disparaître de la circulation comme Nigel Farrage, le leader de l'Ukip.

L'autre visage du Royaume-Uni, ce sont ces centaines de milliers de Britanniques qui ont crié leur attachement à l'Europe et ses valeurs dans les rues de Londres le 23 mars. Une foule immense, celle du « remain », qui réclame par pétition sur internet un second mais improbable référendum tant il apparaîtrait comme un déni de démocratie. C'est aussi le discours d'adieu de l'eurodéputé Alyn Smith au Parlement européen il y a quelques jours. « Partir est un déchirement. Chers collègues, je ne vous demande pas de trouver une solution à nos débats nationaux, je vous demande de laisser une lumière allumée pour que nous puissions trouver notre chemin pour rentrer à la maison… »

À moins de deux mois des élections européennes, le Brexit tel qu'il en est aujourd'hui est à la fois une leçon et un message. La leçon c'est que les populistes, quels qu'ils soient, où qu'ils soient, brandissent toujours des solutions aussi simplistes que mensongères, qui conduisent au chaos. Mieux vaut ne pas y céder.

Le message est celui de ces Anglais europhiles envers lesquels l'Union européenne doit garder une main tendue au nom de la devise européenne, «Unie dans la diversité», comme une lumière d'espoir.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 8 avril 2019)

Besoin de dignité

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Le drame qui s'est noué dimanche soir à la maison de retraite La Chêneraie au Lherm, au sud de Toulouse, faisant au moins cinq morts et une vingtaine de blessés, impose à chacun d'entre nous d'apporter, en premier lieu, soutien et compassion à des familles aujourd'hui profondément éplorées et légitimement en colère. Au soir de leur vie, les résidents de cet établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de taille moyenne, ne méritaient pas de finir leurs jours de façon aussi tragique et violente. En attendant que l'enquête se prononce sur ce qui, aujourd'hui, apparaît comme une intoxication alimentaire fulgurante, ce drame soulève tout de même un certain nombre de questions auxquelles il serait bon que les pouvoirs publics apportent des réponses, d'autant plus que la question du grand âge et du financement de la dépendance des personnes âgées sont au cœur des débats et constituent un enjeu majeur pour la France dans les années qui viennent.

Ce drame intervient aussi dans un contexte particulier où les critiques contre les Ehpad se sont multipliées ces derniers mois. Que ce soient des affaires de maltraitance physique contre des personnes âgées, des conditions de vie et d'hygiène particulièrement dégradées pour les résidents, des personnels souvent de bonne volonté mais épuisés par des contraintes horaires insurmontables, ou des directeurs obligés à dégager un maximum de bénéfices pour des groupes privés de plus en plus importants : le fonctionnement des maisons de retraite interroge. Dans un livre récemment publié (« Tu verras maman tu seras bien », XO éditions), un ancien directeur d'Ehpad raconte cette pression exercée par les groupes propriétaires de maisons de retraite. « Je devais respecter une enveloppe de 4,35 € par jour et par résident pour le petit-déjeuner, deux repas et deux collations. Comment voulez-vous dans ces conditions proposer une nourriture qui fasse envie ? Essayez de manger pour 1 € par repas » témoignait Jean Arcelin dans nos colonnes fin mars, estimant, amer, que les Ehpad sont devenus « un business dont le cœur est l'exploitation commerciale de la plus grande vulnérabilité humaine. »

Car d'un côté les familles paient très cher des prestations vantées dans des brochures sur papier glacé et de l'autre, la réalité de ce que vivent leurs parents est aux antipodes de ces promesses. Entre les deux, certains groupes, qui ont un comportement analogue aux fonds vautours spéculatifs, dégagent des bénéfices colossaux. Né en 2003 de la fusion de quatre sociétés, coté en Bourse depuis 2006 et gestionnaire de plus de 800 établissements en Europe, le groupe Korian propriétaire de la Chêneraie – qui a chuté en Bourse hier – a ainsi dégagé 3,33 milliards d'euros de chiffre d'affaires l'an dernier, en hausse de 6,4 %…

Il ne s'agit pas bien sûr de jeter la pierre à tous les acteurs privés ou publics de la dépendance, mais à l'heure où la société doit penser la prise en charge du grand âge, il convient dès à présent de fixer un cadre et des règles claires où la rentabilité passera derrière la dignité humaine que l'on doit à nos anciens.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 2 avril 2019)