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Le compte est «don»

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L'incendie sous les yeux de la foule ponts Sully et de la Tournelle. Photo Wikipedia GodefroyParis 


En quarante-huit heures, près d'un milliard d'euros de dons a été enregistré pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris, ravagée lundi par un incendie historique. C'est dire combien cette tragédie a touché au cœur des millions de Français attachés à l'une des pièces maîtresses du patrimoine national. C'est dire aussi combien cette cathédrale, inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco, porte en elle un message universel, autant religieux que républicain, qui dépasse largement nos frontières. L'émotion a étreint bien au-delà de la communauté catholique, bien au-delà de l'Hexagone, tous ceux qui sont attachés aux merveilles culturelles et architecturales qui font l'histoire de l'Humanité.

L'importance inédite de ces promesses de dons, la rapidité de leur expression, participe évidemment de l'unité nationale encensée mardi soir par Emmanuel Macron lors de son adresse solennelle aux Français. Elle montre aussi combien la question du patrimoine est capitale en France. Et par conséquent elle oblige à s'interroger sur notre politique de préservation de nos joyaux, grands et petits, et sur les moyens que la puissance publique y affecte.

À cet égard, le débat qui a surgi – à droite avec le député LR Gilles Carrez comme à gauche avec l'économiste Julia Cagé et même au sein de la majorité – au sujet de la défiscalisation des dons est tout sauf polémique. Il est au contraire essentiel et mérite d'être posé. Que des familles d'entrepreneurs milliardaires aient été émues par l'incendie de Notre-Dame au point de débloquer dans les heures qui suivent des dizaines de million d'euros de dons est tout à fait compréhensible. Mais compte tenu de la défiscalisation des dons, c'est l'Etat – et donc chaque Français – qui prend ainsi en charge sur le budget national une large part de la générosité médiatique de ces puissants mécènes, qui sont ainsi en position de choisir, à la place de l'Etat et en toute subjectivité, quelles causes financer. D'autant plus gênant quand plusieurs de ces grands donateurs n'hésitent pas à pratiquer l'optimisation fiscale à haute dose pour amoindrir le montant de leurs impôts… Impôts qui pourraient parfaitement alimenter le budget du ministère de la Culture et donc la restauration du patrimoine dont le budget 2019 s'élève à seulement 332 millions d'euros.

Le comble a été atteint par ceux qui souhaitaient le classement en «trésor national» de Notre-Dame, une mesure qui aurait conduit à défiscaliser 90 % des dons… Face à la polémique, seul François-Henri Pinault, pour l'instant, a réagi en renonçant à tout abattement fiscal pour son don de 100 M€, manière de montrer que le mécénat, s'il est parfois critiqué voire culturellement incompris en France, peut aussi être un engagement sincère et désintéressé.

Le drame de Notre-Dame est un moment d'union nationale – ils sont toujours trop rares – mais il peut être aussi l'occasion d'une remise à plat sereine de la politique patrimoniale. Entre le loto du patrimoine, sympathique mais insuffisant, et une philanthropie à l'américaine qui se substituerait à l'Etat, il existe sans nul doute une autre voie, associant la générosité des Français, pour préserver ce qui fait la force et l'identité françaises.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 18 avril 2019)

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