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Éditos

Une année en Occitanie

calendrier


Résumer en quelques lignes, en quelques images l'année qui vient de s'écouler ? Une vraie gageure pour le journaliste qui rend compte au quotidien de ce qui se passe dans nos communes, notre région, notre pays et notre monde. «L'homme n'a point de port, le temps n'a pas de rive ; il coule et nous passons» assurait Lamartine. Alors pour mesurer ce qui a pu marquer ce temps qui passe, nous avons, pour la première fois, sollicité nos outils numériques pour établir quels étaient les articles qui ont été les plus lus en 2018 sur notre site internet. Département par département émergent ainsi les événements qui vous ont le plus marqués.

De l'Aveyron à l'Aude, du Tarn-et-Garonne au Lot-et-Garonne, ce sont souvent ce qu'on appelle les faits divers qui ont suscité votre intérêt. Sans surprise, car ces actualités tragiques nous choquent parfois, remuent chacun d'entre nous, personnellement, familialement ou collectivement. Et ces drames, qui disent toujours beaucoup de l'âme humaine, font souvent naître des solidarités, des gestes de compassion, qui dépassent d'ailleurs le cadre de nos seuls départements. L'attentat de Trèbes, la mort de Pascal Filoé à Rodez, un viol sordide à Toulouse nous interpellent ainsi en Occitanie, mais sont aussi suivis partout ailleurs en France. Les événements insolites qui rythment l'année se retrouvent aussi dans nos articles les plus cliqués, de la découverte de silures à la taille hors norme aux randonneurs qui ont croisé le chemin d'une ourse dans les Pyrénées.

Mais notre palmarès des articles les plus cliqués, ceux qui ont fait le plus de buzz en 2018 dans nos départements et au-delà, ne représente que partiellement tout ce qui a fait la richesse de l'année qui s'achève, tous les événements dont on se souviendra, qui vous ont émus ou fait vibrer et que nous vous avons racontés. Chacun d'entre vous se fera alors son propre palmarès avant d'aborder 2019 pour laquelle nous comptons sur votre fidélité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 31 décembre 2018)

Engagez-vous !

signature


Un simple clic peut-il remplacer la participation à une manifestation dans les rues de sa ville ou de son village ? Inscrire son adresse e-mail au bas du formulaire d'une pétition hébergée sur une plateforme en ligne équivaut-il à des jours, des semaines des mois voire des années de militantisme, de débats voire d'empoignades dans une association, un syndicat ou un parti politique ? Ajouter son témoignage, son indignation ou sa colère sur Twitter derrière un hashtag à succès est-il de même nature que témoigner à visage découvert, devant la justice ou les médias ? Appeler à la mobilisation numérique sur une page Facebook en publiant une vidéo de soi est-il suffisant, pertinent ?

Depuis l'émergence spectaculaire des pétitions en ligne au début des années 2000 – dont les dernières concernent le mouvement des Gilets jaunes ou le climat– et des mobilisations sur les réseaux sociaux comme celles de #MeToo, #balancetonporc ou #pasdevague, ces questions se posent avec plus d'acuité que jamais et illustrent, d'évidence, de nouvelles formes de mobilisation.

Incontestablement, ces indignations numériques, ces colères digitales ont fait et font bouger les choses. Protection de l'environnement, droits de l'Homme, défense des animaux, de la santé, éducation ou sujets de société : des thèmes majeurs mais aussi parfois des sujets oubliés ou peu médiatisés ont occupé le devant de la scène, fait l'actualité, ouvert un débat nécessaire et parfois esquissé des solutions. Ces pétitions, ces tweets, ces posts ont aussi bousculé les habitudes des responsables publics à telle enseigne que la dernière pétition contre les violences faites aux femmes lancée par Muriel Robin a obtenu une réponse du Premier ministre, Edouard Philippe. Et celle qui a lancé le mouvement des Gilets jaunes a reçu la semaine dernière la réponse d'Emmanuel Macron sur Change.org qui hébergeait la pétition – une pemière – légitimant ainsi le rôle démocratique de ces plateformes.

Pour autant, s'engager d'un clic sur ces nouveaux outils numériques n'est pas neutre. Signer une pétition en ligne, c'est forcément enregistrer ses coordonnées dans une base de données d'une société privée. Est-on sûr que ces données sensibles qui reflètent nos opinions les plus intimes soient bien protégées des pirates et ne sont pas exploitées à d'autres fins, commerciales notamment ? Certaines plateformes ne sont ni des ONG, ni des associations et exploitent les données personnelles des signataires de pétitions ; y compris si l'on a signé la pétition de façon anonyme. Par ailleurs, la signature d'une pétition déclenche de la part des plateformes l'envoi d'e-mails personnalisés suggérant d'autres pétitions à signer ; une pratique susceptible in fine d'enfermer l'internaute dans une bulle.

Les mobilisations numériques font partie du paysage démocratique et ont désormais un rôle incontestable. Encore faut-il que les signataires en comprennent les tenants et aboutissants. Cela passe par le développement d'une culture numérique avec l'idée, chère à Stéphane Héssel, que derrière le Indignez-vous ! qui amène à créer ou signer une pétition en ligne, il y ait toujours un Engagez-vous ! qui dépasse forcément le seul cadre numérique…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 26 décembre 2018)

Comptes de Noël

noel



À désormais trois jours de Noël et au d ébut du dernier week-end avant le jour J, les Français font leurs comptes.

Pour les petits commerçants, ils sont aussi rouges que la tenue du père Noël. Après un mois de crise des gilets jaunes, l'impact du mouvement sur l'économie est, en effet, bien réel. La semaine dernière, Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie, avait chiffré la perte d'activité pour les commerces à «en moyenne – 25 %, avec des pointes à – 50, – 70, et dans certains endroits – 90 %». Les fermetures de magasins, les blocages d'accès aux centres commerciaux mais aussi les pillages lors des heurts survenus en marge des samedis de manifestation dans les grandes villes ont durement impacté l'économie. Les cinq week-ends de mobilisation ont coûté 2 milliards d'euros au secteur du commerce selon une estimation du Conseil national des centres commerciaux (CNCC). Des pertes quasiment impossibles à récupérer d'ici Noël, même si les jours qui viennent peuvent connaître une embellie.

Du côté des consommateurs aussi on fait les comptes. Selon notre Observatoire du quotidien des Français BVA-La Dépêche de décembre, consacré aux cadeaux de Noël, près de 4 Français sur 10 ont prévu de dépenser moins que l'année dernière pour faire leurs cadeaux (39 %), notamment les personnes ayant un revenu inférieur à 2 500 € (49 %)… Avec cette année un budget de 367 €, l'enveloppe de Noël est en baisse d'environ 85 € par rapport à 2017 et surtout atteint son niveau le plus bas depuis 2015. Preuve s'il en fallait une des difficultés de pouvoir d'achat des Français.

Pour l'heure, seul le secteur du e-commerce semble s'en tirer un peu mieux, bénéficiant du report des consommateurs qui, restant bloqués chez eux, font leurs emplettes sur internet et plus particulièrement sur Amazon. Mais pas de triomphalisme : «Les ventes sont en ligne avec les prévisions, ni plus ni moins, il n'y a pas eu du tout d'explosion des ventes sur internet», selon la Fédération du e-commerce et de la vente à distance (Fevad).

Alors, côté vendeur ou acheteur, Noël s'annonce plus que morose. Les Français ont la tête ailleurs, perturbés par leur pouvoir d'achat en berne, une situation économique tendue voire la menace terroriste qui a frappé Strasbourg justement au cœur d'un marché de Noël. Mais sous les cendres de cette morosité rougeoie toujours une lueur d'espoir, qu'on l'appelle esprit de Noël ou envie d'être ensemble au-delà des difficultés. Depuis quelques heures sur les réseaux sociaux, une vidéo de Gilets jaunes dansant sur la chanson d'Édith Piaf Emporté par la foule à la lumière de braseros d'un rond-point de Savoie montre que derrière la colère et les batailles, il suffit d'une étincelle pour retrouver cet esprit-là qui nous laisse «épanouis, enivrés et heureux…»

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 22 décembre 2018)

Courage

euthanasie


L'affaire qui secoue aujourd'hui l'hôpital de Lavaur est, à bien des égards, symptomatique de la question de l'euthanasie en France. Sans préjuger de ce qu'établira l'enquête sur l'enchaînement exact des faits qui ont conduit hier un médecin anesthésiste tarnaise en garde à vue, elle démontre, à tout le moins, que les conditions de la fin de vie, vécue sur le terrain, au quotidien, par les patients, leurs familles et le corps médical, restent trop floues, trop imprécises.

Cette affaire montre clairement que la loi Claeys-Leonetti de 2016, issue d'un difficile consensus parlementaire, reste tout à la fois méconnue, mal appliquée et, d'évidence, insuffisante dans de plus en plus de cas. La proscription de «l'obstination déraisonnable» du corps médical et de la «prolongation artificielle de la vie» et le droit, sous conditions, à une sédation profonde n'évitent pas la souffrance de trop nombreux patients, le désarroi de trop nombreuses familles et les questions éthiques de trop nombreux médecins.

Le Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie (CNSPFV), qui a voulu évaluer les effets de la loi avec un groupe de travail, des enquêtes et un questionnaire, vient d'ailleurs de rendre un rapport édifiant fin novembre, qui pointe les insuffisances de la loi actuelle. La «sédation profonde et continue jusqu'au décès» (SPCJD) est ainsi d'accès plus compliqué qu'avant pour les patients. Elle interroge toujours autant les médecins qui ne savent pas quand la mettre en œuvre : trop tôt et ce serait de l'euthanasie active interdite par la loi, trop tard et ce serait des jours de calvaire pour les patients. Ubuesque.

Cette loi qui voulait sincèrement en finir avec la confusion et l'hypocrisie autour des pratiques de sédation n'a par ailleurs jamais clos un débat de société qui touche à l'intime, aux convictions personnelles, philosophiques, morales ou religieuses de chacun.

De fait depuis 2016, on a vu des collectifs de médecins s'opposer sur le sujet, des tribunaux rendre des décisions contradictoires, des associations de patient réclamer l'euthanasie active et d'autres la poursuite absolue de soins palliatifs. On a même vu le Conseil économique et social rendre un avis favorable à une aide active à mourir et le Conseil d'Etat en rejeter la perspective.

L'affaire de Lavaur, quels qu'en soient ses développements à venir, montre donc qu'il faut une nouvelle étape qui lève toutes les ambiguïtés, et, à l'image de ce qu'ont fait nos voisins belges ou suisses sans qu'on ne constate une explosion de dérives, autorise une euthanasie active que réclame une majorité de Français.

«La légalisation de l'euthanasie est un sujet intime et profond qui mérite des débats sociaux», disait Emmanuel Macron durant sa campagne présidentielle. Il est temps de faire preuve de courage politique pour aboutir à une nouvelle loi d'égalité, qui permette à chacun de mourir selon ses volontés. Tel est le sens de l'Histoire...

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 21 décembre 2018)

Fraternité

réfugiés


Alors que la journée internationale des migrants et réfugiés se tenait hier, le débat sur les politiques migratoires divise toujours autant les opinions publiques occidentales, comme le montre notre sondage BVA-La Dépêche. 7 Français sur 10 jugent négativement la politique d'immigration de la France et celle de l'Europe, 6 sur 10 estiment que l'Union européenne devrait faire preuve de plus de fermeté sur un sujet qui menacerait son avenir, 63 % de nos compatriotes estiment que la France accueille trop de migrants et seuls 52 % sont aujourd'hui favorables au droit d'asile.

On comprend, dès lors, les réserves de certains quant à la proposition d'Emmanuel Macron d'aborder l'immigration lors du grand débat de trois mois qui va s'ouvrir dans les territoires. « Je veux que nous mettions d'accord la Nation avec elle-même sur ce qu'est son identité profonde, que nous abordions la question de l'immigration. Il nous faut l'affronter », assurait le chef de l'État le 10 décembre, ravivant le souvenir des débats et polémiques houleux sur l'identité nationale qui avaient émaillé le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Débattre de l'immigration en pleine montée des populismes en Europe, n'est-ce pas la certitude d'ouvrir la boîte de Pandore de toutes les outrances, de tous les racismes, de toutes les peurs, de tous les mensonges ? Certainement. Mais débattre de l'immigration peut aussi être l'occasion de tordre le cou à toutes ces rumeurs colportées par l'extrême droite et parfois par la droite, ces fake news qui inondent les réseaux sociaux et dont on a vu ces derniers jours un exemple édifiant avec le pacte de Marrakech. Ce pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières proposée par l'ONU recense quelques principes comme la défense des droits de l'Homme ou des enfants. En une vingtaine de propositions, il veut aider les pays à faire face à la question migratoire. Ce pacte, qui n'a rien de contraignant, est devenu la machine à fantasmes des milieux d'extrême droite qui, à coups de pétition et de tweets abjects, y voient le symbole de la submersion migratoire, de l'islamisation de l'Europe. Emmanuel Macron s'est même retrouvé accusé de «trahison» par un quarteron de généraux en retraite qui pensent que le Président veut «vendre la France»…

Évidemment, tout cela est faux et archifaux. Et un débat honnête, cadré peut être l'occasion de le démontrer.

Mais pour que ce débat soit constructif il faut que tout soit sur la table, sans hystérie ni angélisme. Il faut que ce débat sur les flux migratoires et l'accueil des migrants puisse développer des solutions au diagnostic que posait, déjà, Michel Rocard : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde… mais elle doit en prendre sa part. » La seconde partie de la phrase de l'ancien Premier ministre – souvent oubliée par tous ceux qui rêvent d'une France verrouillée et recroquevillée sur elle-même – impose de regarder la réalité qui est que notre pays, chiffres à l'appui, n'est pas à la hauteur de sa tradition d'accueil en comparaison de ses partenaires européens. Et si la question migratoire se réglera au niveau européen, la France doit renouer avec son histoire et sa devise qui a fait de la fraternité un idéal universaliste. Celui-là même qui faisait dire à Jean-Paul Sartre que « le premier des droits de l'Homme, c'est le devoir pour certains d'aider les autres à vivre. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 19 décembre 2018)

Effet boomerang

peage


On ne sait s'il faut rire ou pleurer de la volte-face de Vinci, qui réclamait la facture aux automobilistes ayant franchi sans payer ses péages lors d'opérations « barrière levée » des gilets jaunes ces dernières semaines. Une décision visiblement prise en excès de vitesse ou en excès de confiance car elle s'est retournée contre le concessionnaire qui se retrouve fâché avec le gouvernement et les automobilistes.

Emmanuel Macron et Édouard Philippe qui tentent d'éteindre l'incendie social allumé par les Gilets jaunes n'ont guère dû apprécier de voir Vinci venir brouiller leur message d'apaisement envers tous ces Français obligés de prendre la route et l'autoroute pour aller travailler et qui s'acquittent du prix de péages qui ont augmenté bien plus que l'inflation ces dernières années.

Vinci Autoroutes, surtout, n'est pas la PME en manque de trésorerie victime de dégradations, et dont l'avenir était suspendu au paiement de quelques factures. Avec plus de 50 milliards d'euros de capitalisation, 40 de chiffre d'affaires et près de 200 000 employés dans 116 pays, Vinci est une multinationale solide dont la filiale Vinci Autoroutes a réalisé rien moins que 5,277 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2017 et vu son bénéfice augmenter de 28,5 %.

Surtout, sa décision de réclamer l'argent des « opérations péages gratuits » est intervenue alors que le 1er février prochain, les sociétés d'autoroutes vont augmenter significativement leurs tarifs. D'une part pour financer un controversé plan d'investissement de 700 millions d'euros, et d'autre part pour rattraper le gel des tarifs décidé en 2015… et qui a déjà coûté un demi-milliard d'euros aux usagers.

Dans cette affaire, Vinci était certes dans les clous de la loi, mais sa rigidité concernant des opérations «péages gratuits» qu'elle a pourtant déjà connues par le passé, a illustré un évident manque de discernement. Son empressement très maladroit à recouvrer ses factures s'est retourné contre elle avec un puissant effet boomerang : la réactivation du débat sur les contrats de concessions très avantageux signés lors de la privatisation des autoroutes en 2005… Autrement dit en voulant tordre le bras aux automobilistes, Vinci va se retrouver au cœur d'un nouveau bras de fer sur les tarifs autoroutiers.

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 19 décembre 2018)

Debattre plutôt que combattre



Trois semaines après les premières manifestations des Gilets jaunes – ce mouvement aussi inédit qu'insaisissable – la France arrive désormais, ce samedi, comme à un point de non-retour, peut-être un point de rupture où chacun va devoir prendre ses responsabilités. À l'heure de manifestations, à Paris et en province, potentiellement aussi violentes que celles du 1er décembre qui ont sidéré les Français et abîmé l'image de la France à l'étranger par leurs scènes de chaos jamais vues depuis 1968, il est temps de revenir à la raison, d'appeler au calme, de dire halte à la haine, de préférer clairement, sans préalables et sans conditions, le débat au combat.

La France, que l'on sache, n'est pas sous le joug de l'Ancien régime, ni celui d'une dictature ou d'une autocrature, ces nouvelles démocraties autoritaires, où la liberté d'expression, de penser, de voter sans entraves n'existent pas ou si peu. La constitution de notre République, nos institutions démocratiques garantissent la liberté de s'exprimer, de manifester, de faire des choix.

La situation dans laquelle se trouve la France impose à chaque partie aujourd'hui d'appeler au calme, d'arrêter les surenchères ou les paris sur un pourrissement aux conséquences incertaines et de faire un pas l'une vers l'autre.

Du côté de l'exécutif, il est temps, après trois semaines de blocages et de manifestations, de prendre – enfin – toute la mesure de cette France en colère qui souffre et survit, peinant à boucler ses fins de mois et à s'imaginer un avenir digne. Certes, Emmanuel Macron n'est pas comptable de tout, les récriminations viennent de loin, les inquiétudes se sont accumulées depuis plusieurs années, mais il est comptable de ses choix comme la suppression controversée de l'ISF, et c'est à lui, et à lui seul, en tant que Président en exercice, qu'il revient de gérer cette exaspération qui a éclaté à la faveur d'une simple taxe carbone. Une exaspération profonde que le nouveau Président n'a pas vu venir, faute de disposer des relais de terrain suffisants ; faute aussi d'avoir écarté sans ménagement les corps intermédiaires – maires, syndicats, associations – de la co-construction des lois ; faute enfin d'avoir considéré, avec des propos à l'emporte-pièce jugés méprisants, avoir raison seul contre tous. Aujourd'hui, il appartient à Emmanuel Macron de ne plus tergiverser, de stopper la cacophonie gouvernementale de ces derniers jours et de faire des propositions aussi fortes que concrètes. C'est d'autant plus réalisable que le candidat Macron d'En Marche avait su finement diagnostiquer les maux de la société française et proposer davantage de démocratie participative, avant de devenir un président jupitérien aujourd'hui première cible des Gilets jaunes.

Du côté des Gilets jaunes, justement, il convient aussi de dénoncer clairement les activistes manipulateurs qui les infiltrent et de mettre fin aux dérives haineuses de certains qui entachent la sincérité de la majorité de ceux qui occupent péages, ronds-points ou bretelles d'autoroute pour réclamer la justice sociale qui fait cruellement défaut. Les réseaux sociaux qui les ont fait connaître, ont soudé leur mouvement et permis de faire entendre leur voix, ne peuvent être une immense agora. Car s'il peut s'y exprimer «la sagesse des foules» rêvée par Aristote ou Condorcet, cette agora-là est percluse de fake news et de théories complotistes incompatibles avec une démocratie apaisée. Il faut que les Gilets jaunes surmontent leur aversion – compréhensible mais improductive – pour tout ce qui relève du politique et acceptent, en désignant des représentants, le jeu de la démocratie représentative.

Insuffler davantage de démocratie participative et une politique plus sociale que libérale pour l'exécutif, renouer avec la démocratie représentative pour les Gilets jaunes : tel est le cadre de la sortie de crise.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 8 décembre 2018)

Sortir de la confusion



À 24 heures désormais d'un quatrième week-end de contestation des Gilets jaunes, la confusion reste le maître-mot d'une situation sociale, économique et politique qui évolue d'heure en heure et reste imprévisible.

Confusion chez les Gilets jaunes d'abord. Ce mouvement social né sur internet, entre pétitions en ligne et vidéos virales postées sur Facebook, est totalement inédit et donc insaisissable, tant par les corps intermédiaires que par le gouvernement ou ses oppositions politiques. Délibérément déstructuré, à l'instar de Nuit debout ou d'Occupy Wall Street, mais logistiquement organisé via les réseaux sociaux, le mouvement des Gilets jaunes peine à se choisir des leaders. Ceux qui émergent ou apparaissent sur les chaînes d'information en continu sont immédiatement contestés quand ils ne sont pas menacés de mort. Dès lors, les Gilets jaunes sont fractionnés, certaines franges – qui versent dans les infox et le complotisme le plus crasse – ne s'interdisent plus rien. Si, heureusement, le mouvement est réputé rester majoritairement contre la violence et bénéficie du soutien d'une majorité de Français, faute de structure, il n'a pu empêcher de voir s'agréger autour de lui,sinon en son sein, des mouvements de l'ultra-droite et de l'ultra-gauche à l'origine des violences de la semaine dernière à Paris et en province. Des initiatives sont apparues ces dernières heures pour que chaque région, chaque département, presque chaque rond-point occupé puissent désigner des délégués, des porte-paroles. Ce retour à la démocratie est sans doute le seul à même de clarifier des revendications qui ont depuis longtemps dépassé les taxes sur les carburants pour réclamer justice fiscale et justice sociale.

Mais la confusion est également du côté de l'exécutif. Depuis son accession à l'Elysée, Emmanuel Macron avait montré aux Français – qu'on approuve ou pas sa politique – qu'il tenait un cap, celui de réformer coûte que coûte le pays contre vents et marées, donnant peu de prises à des oppositions sans idées laminées par la présidentielle et aux Français contestataires rebaptisés sans égards Gaulois réfractaires. Las ! Depuis le début de la crise des Gilets jaunes, Emmanuel Macron semble avoir perdu sa boussole sinon sa baraka. Après avoir martelé qu'il maintenait évidemment le cap des taxes sur les carburants au nom d'une nécessaire transition écologique – et de son budget 2019 –, voilà que le gouvernement fait marche arrière et propose d'abord un moratoire, annoncé bien trop tardivement pour calmer la colère. Le Premier ministre défend ce report devant l'Assemblée nationale, obtient un vote massif de la majorité présidentielle… avant d'être contredit le soir même par l'Elysée, qui annonce une annulation pure et simple des taxes. Dans la même journée, deux ministres évoquent à mi-mot un retour de l'ISF avant que l'Elysée n'indique que les deux impétrants ont été sévèrement recadrés par le Président en conseil des ministres…

Alors que la grogne s'étend aux lycéens, aux routiers et aux agriculteurs, que les colères convergent, il devient plus qu'urgent de sortir de la confusion. En ne sombrant pas dans la violence du côté des manifestants dont l'expression de l'exaspération, faut-il le rappeler, est constitutionnellement assurée. En trouvant rapidement, pour l'exécutif, une modalité de dialogue qui, au vu des attentes, nécessite a minima un Grenelle social. Principale cible de la vindicte, Emmanuel Macron n'a d'autres choix que de sortir de son silence pour proposer, avec humilité et lucidité, une solution s'il veut éviter que la colère ne vire à l'affrontement insurrectionnel.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 7 décembre 2018)

En finir avec un scandale sanitaire

Chevalement du puits Castan
Chevalement du puits Castan. Photo Raoul Rives


Frappés par des inondations historiques mi-octobre, les habitants de l'Aude subissent aujourd'hui une double peine.

Double peine, car après avoir tout perdu dans les flots en furie, après avoir vu leurs maisons, leurs entreprises, leurs villages, leurs paysages et finalement leur vie, ravagés par des pluies diluviennes, certains des habitants de l'Aude se retrouvent aujourd'hui confrontés à une pollution majeure des cours d'eau. C'est le cas des riverains de l'ancienne mine d'or de Salsigne.

Certes, la pollution laissée après un siècle d'exploitation intense par des résidus aujourd'hui enfouis dans des collines artificielles n'est pas nouvelle. Depuis l'arrêt en 2004 de l'exploitation de la mine de Salsigne – qui fut la principale mine d'or de France et la première mine d'arsenic du monde – des signaux d'alarme ont été maintes fois tirés, y compris par notre journal, quant aux conséquences sanitaires sur les populations. Mais après les inondations d'il y a deux mois, une nouvelle exigence s'impose à tous. Pour en finir avec ce qui est bel et bien un scandale sanitaire il convient de mener un triple combat, pour l'information, la santé et l'environnement.

Combat pour l'information en premier lieu. Depuis l'arrêt de l'exploitation de la mine, le moins que l'on puisse dire est que l'Etat aurait pu faire preuve de davantage de transparence. Chaque année depuis 1997, le préfet de l'Aude reconduit le même arrêté invitant la population à ne pas consommer certains légumes, ni utiliser les eaux pluviales ou celles des rivières pour arroser son jardin. Mais lorsqu'il s'agit de comprendre ce qui justifie l'arrêté, les détails manquent. Les pouvoirs publics parlent de risques négligeables pour des produits dont l'extrême toxicité et le caractère cancérogène potentiels sont pourtant réels, et opposent parfois un refus net aux riverains lorsque ceux-ci demandent la communication de documents administratifs. Ce combat pour l'information, auquel nous prenons part aujourd'hui en publiant le résultat de nos propres prélèvements, doit être mené. Les riverains ont le droit de savoir.

Combat ensuite pour la santé. En janvier 2006, notre journal révélait les conséquences de la pollution : les scientifiques constataient alors plus de 11 % de mortalité par cancer, tous types de cancers confondus. 10 000 personnes, écrivions-nous, étaient concernées dans un rayon de 15 kilomètres autour de Salsigne. Ce combat-là est évidemment celui de l'indemnisation des victimes et d'un suivi sanitaire qui doit être irréprochable. Sur ces deux points, il reste beaucoup à faire.

Enfin, le troisième combat est celui pour l'environnement. Alors qu'un rapport du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), classé confidentiel jusqu'en 2039, confirmait fin janvier que le pech de Montredon, où sont stockés les déchets miniers, ne présente pas les garanties d'étanchéité prévues, et que l'on estime que sept tonnes d'arsenic sont rejetées chaque année dans l'Orbiel, il est urgent de sécuriser le site, pollué pour plusieurs centaines d'années, mais aussi de tirer les leçons de Salsigne pour la préservation de l'environnement. Il est un principe qui aurait dû être appliqué : celui du pollueur-payeur. Les habitants de l'Aude ne sont clairement ni l'un ni l'autre…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 6 décembre 2018)

F(r)acture sociale



Les hasards du calendrier font parfois s'entrechoquer les événements, parvenant à les éclairer souvent, à en multiplier la force quelques fois. Alors que le mouvement des Gilets jaunes bloque ronds-points et bretelles d'autoroute depuis deux semaines pour réclamer davantage de pouvoir d'achat et moins de taxes, une étude réalisée par l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), publiée le 20 novembre, indique que le revenu disponible des ménages – ce qui reste aux ménages une fois déduits les impôts et les cotisations – aurait baissé en moyenne de 440 euros en France entre 2008 et 2016. Une perte qui avoisine quelque 160 euros pour les 5 % de foyers les plus modestes et 2 500 euros pour les 5 % les plus aisés.

Les auteurs de l'étude se sont concentrés exclusivement sur l'impact des réformes sociales et fiscales mises en place sous les deux précédents quinquennats, les évolutions démographiques et celles du marché du travail. Il en ressort que l'augmentation des prélèvements a pénalisé les ménages les plus riches, que les classes moyennes ont été frappées par l'augmentation des cotisations sociales ou par les prélèvements sur les revenus du capital ; et que si les réformes menées après 2008 ont évité aux plus modestes de tomber dans une plus grande pauvreté, un tiers des ménages modestes a tout de même vu ses revenus baisser…

Cette étude permet donc de tirer plusieurs leçons quitte à tordre le cou à bien des idées reçues : oui, les ménages les plus aisés ont bien été les plus mis à contribution ces dernières années mais les plus riches d'entre eux ont vu leur patrimoine s'accroître ; oui, les ménages les plus modestes ont bénéficié de la politique sociale et d'amortisseurs sociaux, mais la réduction des inégalités reste trop insuffisante.

Au final, l'étude semble dire que le modèle social français, si perfectible et si décrié soit-il, a tenu le coup et évité une situation bien pire.

Mais face à la détresse, au désarroi qu'expriment notamment les Gilets jaunes, cet argument ne tient pas. Car l'étude de l'OFCE, bâtie sur un modèle de microsimulation statistique ne tient pas compte d'un facteur essentiel, éminemment politique : le ressenti global de la population. Le gouvernement a beau marteler, chiffres à l'appui, que le pouvoir d'achat va augmenter, que la baisse de la taxe d'habitation va porter ses effets, et que la réforme des cotisations salariales va augmenter le montant de la fiche de paie, il est inaudible. Car il oublie qu'aucun chiffre ne peut amoindrir la perception de perte de pouvoir d'achat.

Dès lors, à quelques semaines de l'entrée en vigueur du prélèvement à la source – dont l'impact psychologique potentiel avait fait douter Emmanuel Macron cet été – l'exécutif va devoir agir sur la question du pouvoir d'achat et du ras-le-bol fiscal. Agir concrètement pour régler ce que Jacques Chirac avait diagnostiqué en 1995 et qu'aucun des gouvernements de droite et de gauche successifs n'a réglé depuis : résorber la fracture sociale… pour éviter la facture sociale.

(Editoral publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 29 novembre 2018)

Régulation

pacemaker


Le scandale des implants médicaux révélé hier par le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) fait froid dans le dos et appelle les pouvoir publics et l'Union européenne à une action aussi urgente qu'implacable pour mettre un terme non pas à des dysfonctionnements isolés mais bel et bien à un système réglementaire gravement défaillant, qu'il faut reprendre de A à Z.

Ces dernières années, plusieurs scandales touchant à des implants médicaux avaient bien défrayé la chronique, comme les prothèses mammaires défectueuses PIP ou les implants contraceptifs Essure. Des affaires ramenées au rang de fraudes isolées et souvent sanctionnées par la justice. Mais des affaires qui n'étaient en fait que la partie émergée d'un iceberg monstrueux faisant de millions de patients des cobayes à leur insu.

Car le scandale des implants est double.

Côté pile, on découvre avec effarement la simplicité avec laquelle un fabricant d'implant peut obtenir le label CE. Contrairement aux médicaments, aucune étude clinique n'est réclamée, ni même une preuve de l'efficacité médicale sur le corps humain. L'instruction se fait sur dossier par l'un des 60 centres certificateurs, autorisés par les pouvoirs publics… et financés par les fabricants d'implants. Autrement dit, les contrôlés payent les contrôleurs. Premier dysfonctionnement.

Côté face, dès lors qu'il est établi un problème avec un implant médical, on est dans l'incapacité d'en connaître la portée sanitaire réelle. D'une part parce que les incidents sont peu signalés – entre 1 et 10 % seulement –, et d'autre part parce que l'absence de traçage de ces implants défectueux empêche de retrouver les patients qui en sont porteurs, désormais en danger, pour les prévenir et les suivre médicalement. Second dysfonctionnement.

Certes, il ne s'agit pas de jeter l'opprobre sur tous les laboratoires qui fabriquent des implants médicaux, car ceux-ci sont utiles voire vitaux pour des milliers de patients. Mais les deux dysfonctionnements mis au jour par la longue enquête du Consortium montrent que le lien de confiance entre les patients et le système de santé est gravement détérioré.

Pour le réparer, il est urgent d'en finir avec l'opacité administrative des procédures, la désinvolture pour ne pas dire l'aveuglement et le laxisme des agences et des gouvernements, la passivité et parfois la complicité du corps médical et, surtout, la pression des lobbys industriels qui, à Bruxelles, invoquent le secret des affaires pour empêcher l'émergence de règles contraignantes.

À six mois des élections européennes, l'Union et les pays membres ont l'occasion, avec ce terrible scandale, de montrer que l'Europe peut offrir un cadre protecteur et n'est pas une jungle sans règles. Et pour cela, une vraie régulation est nécessaire, qui fasse passer avant les intérêts privés le seul intérêt général.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 27 novembre 2018)

Black or green

blackfriday


Évènement incontournable outre-Atlantique depuis les années 70, le Black Friday (vendredi noir) s'est fait en quelques années une place en Europe, importé en 2014 par le géant du cybercommerce Amazon. À l'instar d'Halloween, cette grand-messe commerciale – qui s'étale sur trois ou quatre jours d'ailleurs – a pris une ampleur conséquente sur les sites internet de cybercommerce comme dans les boutiques physiques. De la grande enseigne au petit commerçant, toute l'économie se met à la page avec un tsunami de bonnes affaires et des réductions XXL qui touchent tous les rayons : électroménager, hi-fi, télévision, informatique, smartphones mais aussi habillement, maroquinerie, voyages et même marques de luxe. Pas un secteur n'échappe à la frénésie Black. L'internaute est bombardé de courriels vantant des promotions agressives, les boîtes aux lettres débordent de catalogues publicitaires dédiés à cette journée de tous les excès.

À l'heure où la croissance économique reste mesurée et où beaucoup de familles estiment que leur pouvoir d'achat n'est pas satisfaisant, le Black Friday est ainsi devenu une journée clé pour l'économie dans une période atone de l'année, entre la rentrée de septembre et les fêtes de fin d'année : celle où l'on vide les stocks pour les entreprises, celle où l'on peut préparer les cadeaux de Noël à moindre coût pour les familles. Cette année encore, les consommateurs devraient d'ailleurs être au rendez-vous et on devrait battre des records de ventes. Noël, le Black Friday et le Cyber Monday qui a lieu lundi prochain devraient ainsi représenter 19 milliards d'euros de chiffre d'affaires…

Mais si le Black Friday est générateur de ventes, il cristallise aussi de plus en plus de critiques. Les excès de consommation exacerbent les inégalités sociales et l'esprit de compétition entre les consommateurs pour décrocher tel ou tel produit en quantité limitée. Ils relancent aussi la guerre des prix entre grandes enseignes et attirent les cyberpirates qui multiplient les attaques informatiques. Surtout l'impact environnemental de ces produits bradés venus du bout du monde est de plus en plus criant pour des promotions parfois en trompe-l'œil. Au Black Friday, certains opposent alors un Green Friday – un vendredi vert – où l'on réfléchit à l'impact de notre consommation dans notre société et ses conséquences sur la planète. Certains, adeptes de la décroissance et de la consommation durable, proposent de ne faire aucun achat durant le Black Friday, source selon eux d'un immense gaspillage. Une position adoptée par de jeunes marques qui en viennent à fermer leurs boutiques sur internet. D'autres, moins radicaux, invitent à privilégier les producteurs locaux et les circuits courts afin de soutenir l'économie locale.

Entre le black et le green, entre les promos et les écolos, il peut aussi exister d'autres chemins. Comme celui de l'économie sociale et solidaire, qui voit coopératives, mutuelles, fondations, associations et syndicats pour conduire des activités selon des principes de solidarité et d'utilité sociale.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 23 novembre 2018)

L'autre transition



À l'heure où la transition écologique appliquée aux transports occupe le devant de la scène avec le mouvement des gilets jaunes et le débat sur la fiscalité des carburants issus d'énergies fossiles polluantes, il est une autre transition que vient de rappeler Générations futures : celle visant à limiter les pesticides. Cette association de défense de l'environnement vient de décortiquer l'immense base de données des ventes des distributeurs (BDVD) qui donne les quantités des différents pesticides commerciaux vendus en France. De ce travail titanesque sont sorties plusieurs cartes édifiantes. Pesticides non utilisables pour l'agriculture biologique, pesticides cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR), perturbateurs endocriniens (PE), ventes du désormais fameux glyphosate : tout y passe. Et ces cartes illustrent, mieux que de longs discours, le fait que la France, premier pays d'Europe par ses surfaces agricoles et second consommateur européen de pesticides, est bien dépendante de ces produits.

De ce constat – qui n'est pas nouveau – il convient assurément de tirer des leçons pour tous les acteurs de l'agroalimentaire : agriculteurs, industriels, politiques et scientifiques.

Côté agriculteurs, il faut rappeler que les producteurs sont bel et bien les premiers touchés par le potentiel impact des pesticides sur leur santé, particulièrement dans la viticulture, l'arboriculture et le maraîchage. Fut-elle tardive, la prise de conscience est désormais réelle et lors du dernier Salon de l'agriculture, la FNSEA, premier syndicat agricole, s'est engagée à réduire l'usage des pesticides. C'est heureux. Si une agriculture sans pesticides est illusoire, il convient d'en limiter dès aujourd'hui les effets. Non pas en stigmatisant ceux qui utilisent ces produits, mais en les accompagnant vers d'autres solutions plus respectueuses de l'environnement et de la santé, la leur et celle des consommateurs.

À l'autre bout de la chaîne, côté industriels, il convient très certainement de fixer de nouvelles règles. C'est ce à quoi s'emploie non sans mal la commission européenne du Parlement européen sur les procédures d'homologation des pesticides, dont le rapport sera soumis au vote le 6 décembre. Présidée par l'eurodéputé PS de l'Aude Éric Andrieu, cette commission a dû essuyer intimidations en série, piratage informatique, invitation à rencontrer secrètement de hauts responsables de l'industrie agrochimique, etc. Autant de pratiques détestables de lobbying qui attestent des enjeux financiers considérables des pesticides et donc de l'inflexibilité dont doivent faire preuve les élus, à Bruxelles comme à Paris.

Enfin, les cartes de Générations futures sont aussi un encouragement pour les scientifiques. À l'heure où le nouveau ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume, demandait récemment aux scientifiques de « faire la preuve » des conséquences des pesticides sur la santé (alors que la loi impose à l'industriel de prouver que son produit n'a pas d'effet sur la santé), il convient de soutenir la recherche pour qu'elle comprenne mieux l'impact des pesticides sur l'homme, et qu'elle leur trouve les meilleures alternatives.

On voit que cette transition écologique, entre preuves scientifiques, principe de précaution, et pression de lobbys nécessite, maintenant – comme pour les transports – un engagement global, seul gage de succès.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 21 novembre 2018)

Restaurer la confiance

mairie


Ce n'est pas le moindre des paradoxes que vivent les maires de France. Élus les plus appréciés des Français, édiles de proximité qui bénéficient de la meilleure cote de confiance de toute la classe politique, ils sont aussi ceux qui se sentent les moins considérés par l'Etat, les moins soutenus de tous les échelons. Leur congrès annuel, qui se tient à partir de mardi à Paris, va permettre d'ailleurs de constater le blues des élus locaux, mesuré cette année par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) dans le cadre de l'Observatoire de la démocratie de proximité. Cette enquête, qui aborde de nombreux thèmes, avance un chiffre-choc : un maire sur deux ne compte pas se représenter en 2020 ; une proportion qui atteint même 55 % dans les plus petites communes. Alors qu'en 2014, lors des dernières élections municipales, 60 % des maires sortants avaient été réélus…

Pourquoi un tel changement, pourquoi certains décident de jeter l'éponge ? Nulle volonté cette fois de passer la main au nom du renouvellement des mandats – si nécessaire soit-il – mais plutôt l'expression d'une réelle inquiétude des élus et de leur lassitude pour un mandat aussi passionnant qu'exigeant, aussi prenant qu'ingrat, mais dont l'avenir s'est singulièrement assombri. Car depuis plusieurs années, les maires sont de plus en plus sollicités et doivent faire face à des administrés de plus en plus exigeants, prompts à ester en justice au moindre problème. Ils doivent également composer avec des capacités financières à la baisse pour leur collectivité, dans un contexte de profonde mutation dans l'organisation institutionnelle du pays. Entre le renforcement des régions dont le périmètre géographique s'est agrandi en 2013, des intercommunalités qui prennent de plus en plus d'importance et l'accélération du développement des grandes métropoles, quelle place va-t-il rester pour les 35 357 communes de France qui représentent quelque 40 % du total des municipalités de l'Union européenne ?

L'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Elysée en mai 2017 aurait pu ouvrir un nouveau chapitre de la décentralisation, d'autant plus que son Premier ministre Edouard Philippe, ancien maire du Havre, ne cesse de répéter en toute occasion combien le mandat de maire est le plus beau de tous. Las ! C'est au contraire une recentralisation qui semble à l'œuvre. La mise en œuvre de la suppression de la taxe d'habitation, la volonté du gouvernement d'inciter fortement à des contractualisations conditionnant le versement de dotations, mais aussi des mesures mal vécues dans les zones rurales(comme la limitation à 80 km/h), ont acté la perte de confiance entre ce «président des villes» et les territoires. Avec la création d'un grand ministère des collectivités territoriales mi-octobre, un retour au terrain avec l'itinérance présidentielle du 11-Novembre, les liens semblaient se retisser peu à peu. En renonçant comme il l'avait promis à s'exprimer devant le congrès des maires, Emmanuel Macron envoie un bien mauvais signal à ces élus et éloigne un peu plus une réconciliation pourtant plus que jamais nécessaire.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 19 novembre 2018)

Mobilisation

école


Il suffit bien souvent d'une photo ou d'une vidéo symboles pour prendre conscience de l'étendue d'une situation, de l'ampleur d'un malaise, de la gravité d'un problème qu'on ne percevait pas ou mal, et que parfois on taisait. En quelques jours, deux vidéos viennent de jouer ce rôle. La première, révélée le 20 octobre, montre un élève du lycée public Edouard-Branly de Créteil menacer sa professeure avec une arme factice pour qu'elle l'inscrive « présent » à son cours de biotechnologie. La seconde, dévoilée hier, montre un enfant de 7 ans, raconter que lui et son petit frère sont régulièrement battus par un camarade de classe d'un établissement privé catholique de l'académie d'Amiens. « J'ai envie de rejoindre le Bon Dieu et de mourir », lâche le garçonnet en pleurs dans cette vidéo déchirante, diffusée en pleine Journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire.

Ces deux vidéos illustrent combien l'école est aujourd'hui devenue perméable aux comportements violents de la société : que ce soient ceux qui viennent de l'extérieur des établissements scolaires comme ceux qui se construisent à l'intérieur même de ces établissements. Une violence qui bouscule l'intégralité de la communauté éducative : professeurs ou proviseurs molestés par des élèves ou des parents, élèves harcelés par des camarades de classe, tous parfois menacés par des jeunes ou moins jeunes, extérieurs aux établissements.

Face à cette violence, il est urgent d'apporter des réponses, mais des réponses construites, réfléchies, pérennes, proportionnées et consensuelles, qui ne cèdent rien à l'émotion du moment – aussi légitime et compréhensible soit-elle.

La présence de policiers ou de gendarmes – qui a suscité l'indignation des enseignants – comme l'évaluation pointilleuse des professeurs ne sont sûrement pas de bonnes réponses. L'école n'est ni une caserne, ni une entreprise. Les seules réponses qui vaillent sont celles qui permettent à l'école d'être un lieu préservé pour remplir sa mission : la transmission du savoir.

Ces réponses à apporter, ces mesures nouvelles à inventer ne peuvent être trouvées qu'en mobilisant l'ensemble de la communauté éducative : les enseignants qui méritent soutien et écoute, les proviseurs et l'administration qui doivent entendre les dysfonctionnements soulignés par le mouvement #Pasdevague initié sur les réseaux sociaux. Mais aussi les municipalités, départements et régions, les représentants des parents d'élèves, les associations d'éducation populaire ou les fondations – comme celle du Groupe Dépêche – qui œuvrent pour la jeunesse.

Pour ce travail de co-construction, il conviendrait enfin d'ajouter les représentants des GAFA , car, quoi que ces multinationales du numérique en disent, leurs applications, leurs réseaux sociaux si prisés par les adolescents, véhiculent les images d'actes violents et parfois y contribuent quand il s'agit de cyberharcèlement.

La tâche, on le mesure, est immense mais elle est capitale pour que l'école reste ou redevienne le sanctuaire républicain qu'elle ne devrait jamais cesser d'être.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 9 novembre 2018)

Cohabitation


Au lendemain des élections de mi-mandat aux Etats-Unis, ce sont plus que jamais deux Amériques qui se font face, deux visions de la société que l'on pourrait dire irréconciliables. Car en dépit des fanfaronnades habituelles de Donald Trump saluant pour son camp « un immense succès », républicains et démocrates, dont les électeurs se sont massivement mobilisés mardi, sortent déçus de ce scrutin qui les contraint à une classique cohabitation.

Les démocrates peuvent certes se féliciter d'avoir reconquis la Chambre des représentants, une première depuis huit ans. Et Nancy Pelosi, leader de la nouvelle majorité, peut assurer que la Chambre qui s'installera en janvier sera un contre-pouvoir réel à la politique de Donald Trump. Mais les démocrates s'attendaient sans doute à quelques victoires plus spectaculaires et vont devoir éviter toute «persécution» à l'égard d'un Donald Trump qui pourrait en tirer électoralement bénéfice. Sans compter qu'à deux ans de la présidentielle, un long travail de reconstruction idéologique attend toujours un parti très divisé, sans ligne politique claire. Et la recherche d'un leader qui puisse succéder à Barack Obama semble toujours aussi complexe.

Les républicains peuvent de leur côté se satisfaire d'avoir limité la casse. Sans vague bleue démocrate, ils conservent le Sénat, y progressent même. Donald Trump, qui a incontestablement pris l'ascendant dans son parti, est ainsi assuré de pouvoir continuer sa politique internationale de sanctions contre l'Iran et ses bras de fer commerciaux avec la Chine et l'Europe ; et aussi de pouvoir nommer sans obstacles des juges fédéraux ultraconservateurs. Mais les bâtons que vont mettre les démocrates dans les roues de sa politique peuvent être une réelle difficulté pour Donald Trump, qui a besoin d'un bilan pour se représenter.

Pour éviter que cette cohabitation ne débouche sur une paralysie totale du pays, chaque camp va devoir faire des concessions, retrouver le sens de l'intérêt général dans une Amérique plus divisée que jamais, marquée par une polarisation qui laisse peu de place aux positions modérées. Acculé à devoir coopérer, Donald Trump qui n'aime rien tant que décider seul sera-t-il capable de transiger ?

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 8 novembre 2018)

Omerta



Pour condamner l'avortement, le pape François n'hésite pas à emprunter le vocabulaire de la mafia, comme lorsqu'il avait récemment comparé l'interruption volontaire de grossesse au recours à un « tueur à gages ». Il est un terme mafioso par excellence que le chef de l'Église catholique devrait considérer concernant les affaires de pédophilie qui touche son clergé : l'omerta. Car, à bien y regarder, la multiplication, ces dernières années, des scandales de viols et d'agressions sexuelles sur mineurs commis par des religieux a mis en lumière comment la loi du silence a régné pendant des décennies – et semble parfois régner encore – au sein de l'Église, jusqu'au plus haut niveau de la Curie.

Aux États-Unis, au Chili, en Allemagne, en Irlande ou en Australie, ce sont des dizaines d'affaires similaires qui ont été commises par des prêtres, ensuite couverts par leur hiérarchie. Il aura fallu le courage des victimes et de leurs familles, doublement trahies dans leur foi et dans leur chair, et très souvent la pugnacité de la presse pour révéler des scandales qui s'étalent parfois pour certains d'entre eux sur plusieurs dizaines d'années. À l'heure des réseaux sociaux et d'une société plus transparente, le système de silence et parfois de protection, le règne du mutisme et parfois du mépris pratiqués par l'Église ne pouvaient, d'évidence, plus tenir.

Le pape Benoît XVI avait pris l'ampleur et le danger pour l'Église des scandales à répétition, en donnant, le premier, des consignes de tolérance zéro envers les prêtres pédophiles. Le Vatican avait alors reconnu avoir reçu des diocèses locaux des milliers de rapports d'abus. Au final quelque 400 prêtres ont été défroqués au cours du pontificat de Benoît XVI – des chiffres jugés bien insuffisants par les associations de victimes. Alors que les scandales se poursuivaient, le pape François a confessé sa « honte » dans une lettre « au peuple de Dieu », puis a demandé pardon aux victimes d'abus sexuels, notamment lors d'une visite en Irlande. Insuffisant là aussi pour les victimes qui dénoncent des sanctions souvent tardives ou pas à la hauteur des enjeux.

C'est dans ce contexte que s'ouvre aujourd'hui la conférence des évêques de France à Lourdes. Il y a un peu plus de deux ans dans cette enceinte, en mars 2016, le cardinal Barbarin, accusé de n'avoir rien fait pour stopper les agissements d'un prêtre pédophile de son diocèse, avait lâché que « la majorité des faits grâce à Dieu sont prescrits »… C'est dire si la conférence de cette année va devoir montrer que l'Église de France a, depuis, pris la mesure de la pédophilie dans ses rangs. Plus que des dispositifs d'écoute des victimes – ils sont nécessaires –, plus que l'expression de la honte ou la demande de pardon – ils sont attendus –, les croyants, comme ceux qui ne le sont pas, attendent du clergé qu'il sorte de l'ambiguïté, fut-ce à son détriment, qu'il prenne ses responsabilités et les mesures pour en finir avec l'omerta et l'aveuglement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 3 novembre 2018)

Le jeu, c'est du sérieux

paris games week


En 1975, petits et grands s'émerveillaient devant leur téléviseur, les yeux rivés sur deux triangles blancs se renvoyant un petit carré de part et d'autre d'une ligne en pointillé départageant en deux l'écran noir. Pong, ce jeu simplissime imaginé trois ans plus tôt par l'Américain Nolan Bushnell et développé par Allan Alcorn, a fait le succès d'Atari et donné le top départ de l'incroyable aventure des jeux vidéo. En moins de cinquante ans, profitant de l'exponentielle montée en puissance de l'informatique, les jeux sont devenus de véritables œuvres, passant des salles d'arcades aux chambres des adolescents voire au salon des parents ou à celui des maisons de retraite et investissant, désormais, nos mobiles et demain nos casques de réalité virtuelle.

Aujourd'hui, on est bien loin de Pong et les jeux vidéo, lancés partout dans le monde, disposent, pour les plus importants d'entre eux, de budgets dignes des blockbusters du cinéma américain. Comme ces films, ils mobilisent des équipes pléthoriques (scénaristes, illustrateurs, programmateurs, etc.) et sont porteurs d'une certaine culture – la culture geek – qui, plus qu'aucune autre, a su se remettre en cause, évoluer au gré des attentes des joueurs, des générations, des technologies… et des polémiques.

Car le jeu vidéo a souvent eu mauvaise presse, souffrant de tous les clichés. La violence de plusieurs titres accusés par certains d'avoir une responsabilité dans les tueries scolaires, notamment aux États-Unis ; la représentation controversée de la femme, de la sexualité, de la religion ; l'addiction qu'ils provoqueraient chez les joueurs ; le piratage endémique dont ils seraient porteurs : autant de polémiques qui reviennent régulièrement.

Portées par des parents ou des professionnels de la santé, elles sont parfois tout à fait légitimes, et l'industrie du jeu vidéo a établi avec les pouvoirs publics un certain nombre de règles qui sont bien respectées. Provoquées ou attisées à des fins politiciennes, ces polémiques, qui font des jeux vidéo des boucs émissaires faciles, rejoignent alors les fake news. Et lorsqu'en septembre dernier, un portrait publié dans la presse de l'ex-ministre de la Culture Françoise Nyssen indique «jeux vidéo» dans la colonne «j'aime pas», on frôle la faute politique (heureusement rattrapée depuis).

Car le jeu vidéo, plébiscité comme loisir familial, a largement dépassé son seul aspect ludique pour devenir un phénomène de société et un atout économique. En 2019, le chiffre d'affaires mondial du jeu vidéo devrait être de 118,6 milliards de dollars. En France l'an dernier, il a atteint 4,3 milliards d'euros, affichant une croissance de +18 %. Un succès populaire et économique donc, qui doit aussi beaucoup à la créativité d'une filière française dont la french touch, saluée à l'international, est un atout diplomatique à l'heure du soft power et de la défense de l'exception culturelle. Plus que jamais, le jeu, c'est du sérieux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 2 novembre 2018)

Défaites



« Dans une guerre civile, la victoire même est une défaite », disait le poète latin Lucain. En Syrie, après sept ans d'une guerre sanglante qui fut d'abord une insurrection et, pour beaucoup, une révolution dans le sillage des Printemps arabes de 2011, on voit bien que la victoire du régime de Bachar al-Assad – qui est encore loin d'être définitivement acquise – sera assurément une défaite pour ce pays de quelque 18 millions d'habitants aujourd'hui, après l'exil de près de 5 millions de Syriens...

Une défaite pour le président syrien quand bien même se proclamerait-il victorieux. Jadis dirigeant moderne, laïque, protecteur des minorités en Orient, Bachar al-Assad était un acteur clé de la région progressivement apprécié par l'Occident. Il s'est mué en un dictateur impitoyable, autorisant la répression et la torture à une échelle rarement vue et vraisemblablement l'emploi d'armes chimiques pour garder à tout prix un pouvoir clanique.

Une défaite pour l'opposition syrienne, ensuite. Appelée au début «Armée syrienne libre» (ASL), elle n'aura jamais réussi à se constituer en une force coordonnée et centralisée. De plus, trop dépendante de l'aide extérieure pour son financement et son équipement, elle est apparue trop morcelée et a été dominée petit à petit par des islamistes plus ou moins radicaux, éloignant de fait la perspective d'une transition politique.

Une défaite pour les Occidentaux aussi qui ont naïvement cru que le vent de révolte qu'avaient fait souffler des collégiens à Deraa en mars 2011 était le même que celui de la révolution de Jasmin en Tunisie. Et qui ont par la suite multiplié les erreurs d'appréciation et affiché leur incapacité à avoir une position commune claire au-delà de la seule dénonciation des atteintes aux droits de l'Homme. Tout le contraire des Russes qui, grâce à leur très bonne connaissance de la région, sont revenus au premier plan tant sur le terrain que sur la scène internationale. Tout le contraire aussi d'autres pays comme l'Iran, l'Arabie saoudite ou la Turquie pour lesquels la Syrie est devenue un jeu d'échecs.

À ces défaites s'ajoute celle – en trompe-l'œil – des jihadistes de l'Etat islamique. Certes, sous les coups des forces kurdes syriennes au sol et de l'appui de la coalition internationale menée par les Etats-Unis dans les airs, Daech a subi de lourdes défaites et le califat n'est plus qu'un souvenir. Mais son idéologie a essaimé partout dans le monde, Daech revendiquant de nombreuses actions terroristes.

Ces défaites qui bouleversent la géopolitique font peut-être oublier l'essentiel : ce que vivent réellement les Syriens. Qu'est devenu leur quotidien après des années de conflit et quelque 350 000 morts ? Qui sont ceux qui sont restés en dépit de tout quand 5 millions de Syriens ont fui le pays pour devenir des réfugiés ? Quelles sont les aspirations d'un peuple essoré par cette guerre sans fin ?

Pour répondre à ces questions et comprendre cet Orient compliqué où se jouent les mécaniques du chaos, la presse reste essentielle pour recueillir sur place, parfois au péril de la vie de ses journalistes mais loin des propagandes et des fake news, les témoignages de ceux qui vivent en Syrie et qui, au-delà de toutes les défaites, nous racontent l'espoir et leur envie de paix.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 29 octobre 2018)

Tout bio, tout bon ?

bio


Il y a parfois des coïncidences étonnantes. Le nouveau ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume, demande aux scientifiques de « faire la preuve » des conséquences des pesticides sur la santé. Comme si les chercheurs ne s'étaient jamais penchés sur le sujet et comme si la loi n'imposait pas au producteur du pesticide, et à lui seul, de prouver que son produit n'a pas d'effet sur la santé. Au même moment, une étude scientifique, française qui plus est, vient de paraître démontrant que l'alimentation bio réduit significativement les risques de cancer.

Publiée lundi 22 octobre dans la revue JAMA Internal Medicine, cette étude épidémiologique est ainsi la première à pointer de tels risques dans la population générale, s'agissant du cancer. Surtout, c'est son amplitude qui impose qu'on s'y arrête avec attention : un échantillon de 68 946 participants à la cohorte NutriNet-Santé a été suivi pendant 7 années de 2009 à 2016. Les résultats sont édifiants : une diminution de 25 % du risque de cancer (tous types confondus) a été observée chez les consommateurs «réguliers» d'aliments bio comparés aux consommateurs plus occasionnels. Cette association était particulièrement marquée pour les cancers du sein chez les femmes ménopausées (-34 % de risque) et les lymphomes (-76 % de risque).

Faut-il dès lors en conclure qu'il y a moins de cancers chez les consommateurs bio ? Non. Les scientifiques qui ont réalisé l'étude se gardent bien de tenir une affirmation aussi frontale, et préfèrent parler de plausibilité. Attitude sage car l'étude, aussi exceptionnelle soit-elle, comporte des biais comme le fait que les participants ont généralement un niveau d'éducation plus élevé que la moyenne et un style de vie plus sain, et qu'on n'a pas quantifié de manière précise la quantité de produits bio qu'ils ont ingérés.

Au-delà, si les bénéfices du bio sont évidemment tangibles, il convient aussi de rappeler que ce marché de 8 milliards d'euros qui suscite la convoitise de la grande distribution, présente aussi des zones d'ombre, particulièrement en ce qui concerne les labels. Le label européen, par exemple, ne certifie pas que tel ou tel produit est dénué de tout pesticide mais que le producteur a mis en œuvre les conditions pour y parvenir. Le label AB, bien connu, tolère pour sa part jusqu'à 0,9 % d'OGM… Et que dire par ailleurs des produits cultivés sous une mer de serres de plastique en Espagne : bio peut-être, mais pas vraiment écolo…

Dès lors, si la demande bio est légitime de la part des consommateurs et si elle mérite l'encouragement des pouvoirs publics, particulièrement avec des circuits courts, il faut se garder de stigmatiser les produits qui ne sont pas bio et ceux qui les produisent, parfois dans des conditions difficiles. La publication de l'étude NutriNet-Santé montre qu'il faut d'une part que les scientifiques poursuivent leurs recherches et d'autre part que les consommateurs bénéficient de l'information la plus transparente possible sur ce qu'ils ont dans leur assiette.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 24 octobre 2018)

Engagements

EmmanuelMacron


En se rendant hier dans l'Aude au chevet des sinistrés des inondations historiques qui ont frappé le département il y a une semaine, Emmanuel Macron est venu, d'évidence, signifier trois engagements.

Engagement, d'abord, de la Nation auprès des Audois qui, pour certains, ont tout perdu dans les crues qui ont dévasté 126 communes aujourd'hui concernées par un arrêté de catastrophe naturelle. Père de la nation et donc garant de la fraternité de notre devise, le chef de l'Etat se devait d'aller réconforter nos concitoyens, fut-ce une semaine après le drame, pour leur dire la solidarité du pays. Avec gravité, chaleur et compassion, Emmanuel Macron a su trouver les mots, les gestes pour chacun et assurer tous les sinistrés que l'Etat serait à leur côté pour qu'ils soient indemnisés.

Engagement ensuite en faveur des territoires meurtris et donc des collectivités qui vont désormais s'atteler à une longue reconstruction pour effacer quelque 200 millions d'euros de dégâts. En annonçant un fonds de 80 millions d'euros, Emmanuel Macron a su trouver le geste adéquat susceptible de montrer toute la considération que l'Etat porte aux collectivités territoriales. Alors que la colère de ces dernières contre sa politique est allée crescendo ces derniers mois, il y a, là aussi, un message d'apaisement. Le même qui s'est esquissé lors du remaniement avec la création d'un grand ministère de la Cohésion des territoires, ou vendredi autour du Premier ministre avec les présidents de Région.

Engagement, enfin, plus personnel, de re-présidentialisation de sa fonction. Après un été catastrophique marqué par l'affaire Benalla, le départ de deux poids lourds – l'iconique Nicolas Hulot et le premier marcheur Gérard Collomb – et les petites phrases qui passent mal, il devenait urgent pour Emmanuel Macron de restaurer son image.

Le déplacement dans l'Aude, le premier en province depuis le remaniement, a été à la conjonction de ces trois engagements qui apparaissent véritablement comme la première étape de l'an II du quinquennat. Ils étaient nécessaires. Reste à savoir s'ils seront suffisants à Emmanuel Macron pour remonter des courbes de popularité qui ont beaucoup baissé et entamer la reconquête.

(Editorial publié dans La Dépêche du mardi 23 octobre 2018)

Redynamiser et reconnecter

mairie


Le démarrage encourageant de l'opération « Action cœur de ville », qui vient de passer le cap des six mois d'existence, illustre deux choses.

La première, c'est qu'en matière d'aménagement du territoire, il n'y a jamais de fatalité. On pourrait même dire que là où il y a une volonté, il y a un chemin. Car face à la métropolisation galopante qui opère partout en France – comme en Europe d'ailleurs – face au développement de grands centres commerciaux en périphérie des villes ou de l'extension de zones commerciales qui assèchent les centres de leurs commerces, des élus locaux, tous les jours, font preuve d'une solide volonté pour endiguer un phénomène qui touche fortement les villes moyennes de 10 000 à 100 000 habitants. Face à un tissu socio-économique fragile, un déséquilibre concurrentiel entre les commerces de périphérie et ceux du centre-ville, la perte d'équipements structurants ou de services du quotidien, mais aussi des modes de vie qui ont énormément changé ces dernières années, les élus réfléchissent, imaginent des projets de rénovation, de développement ou d'embellissement de leur centre-ville en mobilisant des moyens souvent conséquents au terme de nombreuses heures de concertation avec les habitants. On peut d'ailleurs citer d'autres opérations similaires à «Action cœur de ville» qui, à une autre échelle que celle des villes moyennes, œuvrent à la redynamisation comme les opérations centre-bourg ou cœur de village. Ces initiatives restent souvent complexes mais elles marchent.

Le second enseignement que l'on peut tirer des débuts d'Action cœur de ville – et qui vaut aussi pour les autres programmes – est que tous les acteurs travaillent de concert : l'Etat et ses services, les élus des municipalités, des conseils départementaux et régionaux. Autrement dit, il y a là un exercice de collaboration, de co-construction qui donne tout son sens à ce que peut être une décentralisation fructueuse et qui peut être le point de départ d'une nouvelle relation entre l'Etat et les collectivités.

Car depuis plusieurs mois, la colère des élus locaux ne faiblit pas contre la politique d'Emmanuel Macron, accusé, à tort ou à raison, d'être un « Président des villes » qui malmène les territoires. La grogne a visiblement été entendue puisque lors du dernier remaniement, pas moins de trois ministres ont été nommés pour occuper le ministère de la Cohésion des territoires et des relations avec les collectivités. Et vendredi, Edouard Philippe a réuni les présidents de Région avec plusieurs ministres pour redéfinir une méthode de dialogue. Reste maintenant à passer de la parole aux actes.

Pour son premier déplacement en province depuis le remaniement, Emmanuel Macron est aujourd'hui en Province, dans l'Aude, après l'épisode dramatique des inondations de la semaine dernière. Le chef de l'Etat exprimera très certainement la solidarité nationale mais il aura aussi l'occasion de montrer dans le même temps sa volonté de reconnecter la relation entre l'Etat et les collectivités, voire de la réparer.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi lundi 22 octobre 2018)

S'adapter et prévoir

inondations


Trois jours après les inondations historiques qui ont frappé l'Aude, un double sentiment nous étreint. D'abord la fierté de voir que dans une société souvent décriée pour son individualisme, la solidarité, la fraternité de notre devise nationale, ne sont pas de vains mots. Solidarité avec les sinistrés au sein des familles elles-mêmes qui ont tout perdu, solidarité entre voisins de galère, solidarité entre des gens qui ne se connaissaient pas la veille et qui partagent aujourd'hui un destin commun, solidarité entre villages sinistrés et ceux qui ont été épargnés. Solidarité plus large des habitants de la région et notamment ceux qui, très nombreux, ont répondu avec une incroyable générosité à l'appel aux dons relayé par notre groupe de presse. Solidarité, enfin, des institutions locales, départementales, régionales et nationales pour aider, soulager, et indemniser au plus vite en vue de la reconstruction. Face au drame des inondations de l'Aude, c'est bien tout un pays qui s'est senti concerné, touché, et, après le Premier ministre Édouard Philippe lundi, Emmanuel Macron viendra dire sur place dans quelques jours toute la solidarité de la nation.

Le second sentiment qui nous étreint est la conviction qu'au-delà de l'émotion qui forcément s'émoussera, il va falloir d'urgence s'adapter, sans attendre qu'un nouvel épisode orageux ne vienne endeuiller un autre territoire de France ou d'Outremer. Adapter nos modes de vie, nos territoires, nos constructions pour faire face à ces phénomènes météorologiques de plus en plus intenses doit être notre boussole. Il nous faut prendre plus que jamais toute la mesure de la vulnérabilité de nos territoires, car l'urbanisation intense dans des espaces naturels fragiles participe évidemment à la saturation des sols et l'aggravation des dommages. Il existe bien depuis plusieurs années des Plan de Prévention des Risques d'Inondation (PPRI) qui empêchent de construire en zones inondables, mais qui ne touchent pas à l'existant, celui-là même qui peut, demain, être frappé.

Pour améliorer la sécurité des personnes et limiter les dégâts en cas de crue, c'est donc bien un vaste travail de réflexion qui doit être mené sous l'égide de l'État : revoir les modalités d'aménagement sans entraver le développement socio-économique, stabiliser des zones à risques existantes en tenant compte des particularités locales, et informer, sensibiliser beaucoup mieux que jusqu'à présent les populations en les dotant d'outils de diagnostic et de système d'alerte plus performants. Relever ce défi immense, qui nécessite une vraie volonté politique, sera la meilleure façon de rendre hommage aux victimes et sinistrés de l'Aude.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi jeudi 18 octobre 2018)

Equations

gouvernement


On connaît depuis longtemps l'appétence d'Emmanuel Macron pour le théâtre, la littérature, l'histoire ou la philosophie. Mais depuis deux semaines, le président de la République s'astreint à une discipline bien plus rugueuse de mathématique politique pour résoudre l'équation du remaniement. Un remaniement qui s'est imposé à lui après un été cauchemardesque commencé avec l'affaire Benalla et une rentrée catastrophique se soldant par le départ de deux ministres d'État, l'iconique et populaire Nicolas Hulot et le marcheur de la première heure et son père politique Gérard Collomb. Et c'est peu dire qu'Emmanuel Macron, qui déteste se faire imposer son agenda, a dû retrousser ses manches pour résoudre cette équation à multiples inconnues. Car aux questions habituelles de tout remaniement – quel périmètre, qui faire partir, qui faire entrer ? – le Président a dû trouver des solutions à des problématiques consubstantielles à sa propre histoire politique et celle de son jeune mouvement La République en marche où les poids lourds sont rares. Respecter la parité hommes-femmes, redonner des gages à l'allié Modem négligé, assurer l'équilibre «et de droite et de gauche», trouver le juste accord entre personnalités expertes issues de la société civile et élus madrés, politiquement capables de monter au créneau pour le défendre si besoin, etc. Pour celui qui se revendique maître des horloges, la tâche relevait de la haute horlogerie pour retrouver cet esprit de «en même temps» qui avait tant séduit les Français et été le moteur de la victoire de mai 2017.

Le résultat est tombé hier après une interminable attente. Et au final, le remaniement est moins large qu'attendu. On sent bien que chaque nomination a été pesée au trébuchet. Récompenser des alliés avec Marc Fesneau (Modem) ou Franck Riester (Agir-Les Constructifs, ex-LR) ; promouvoir des fidèles avec Christophe Castaner au ministère stratégique de l'Intérieur ; saluer des compétences avec Jacqueline Gourault ; introduire des experts comme Laurent Nuñez, ex-patron de la DGSI ; réaliser quelques prises de guerre avec l'ex-socialiste Didier Guillaume à l'Agriculture ; et surtout solder les erreurs de castings devenus les boulets qu'étaient Françoise Nyssen, mal à l'aise à la Culture et lestée de ses affaires immobilières et Jacques Mézard, incapable de retisser les liens avec les territoires...

Cette nouvelle équipe permettra-t-elle à l'exécutif à la popularité en berne de prendre un nouveau départ ? De trouver un nouveau souffle pour poursuivre les réformes à sept mois d'élections européennes à risques ? Les mois qui viennent le diront et cette équipe va pouvoir – et devoir – faire rapidement ses preuves… en poursuivant la même action que la précédente au nom de la cohérence politique et de la conviction que les résultats finiront bien par venir d'ici la fin du quinquennat.

Nouvelle équipe, même cap : voilà donc la solution à l'équation proposée par le Président qui paraphrase l'écrivain Giuseppe Tomasi di Lampedusa « Il faut que tout change pour que rien ne change… » Mais il reste une équation à résoudre. Celle, personnelle, du chef de l'État dont le style, les mots, l'attitude, le rapport avec les Français ont, ces derniers mois, agacé souvent, exaspéré parfois et même inquiété jusque dans sa majorité. Car dans ce régime présidentiel de la Ve République ou tout remonte vers le chef de l'État et tout découle de lui, plus encore dans ce quinquennat, Emmanuel Macron doit – enfin – se garder de tout excès de confiance pour espérer renouer avec les Français. Pour résoudre cette équation-là, l'alchimie entre un Président et son peuple, Emmanuel Macron est seul à pouvoir trouver la solution.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 17 octobre 2018)

Solidarité d'abord

inondations


Des pluies torrentielles, des maisons inondées, des voitures emportées comme des fétus de paille par des rivières en furie qui charrient tout, détruisent habitations, routes et ponts, laissant un paysage de désolation, des populations sinistrées, meurtries, et parfois endeuillées. Ce n'est pas la première fois que l'Aude est ainsi frappée par des pluies diluviennes ; et chacun garde en mémoire les inondations de 1999. Mais hier, ces intempéries violentes qui se sont abattues sur ce département d'Occitanie, ont franchi un cap historique. Jamais depuis 1891 on n'avait, en effet, vu un tel déluge.

Face au bilan humain terrible, qui pourrait s'alourdir encore dans les heures qui viennent, c'est bien sûr toute notre solidarité qui doit s'exprimer envers les populations affectées. Solidarité des habitants de la région mais aussi solidarité nationale. Face à un tel drame, il était bien normal que le Premier ministre Edouard Philippe – qui est aussi encore quelques heures celui de l'Intérieur – effectue hier un déplacement dans l'Aude pour réconforter nos concitoyens et les assurer du soutien sans failles de l'Etat.

À cette solidarité il convient d'ajouter la gratitude que chaque citoyen doit avoir envers les secours qui se sont rapidement et efficacement mobilisés. Pompiers, gendarmes, militaires, secouristes, hôpitaux ont été comme toujours en première ligne avec courage et efficacité pour aider les populations et appuyer les élus locaux. Cette solidarité, cette gratitude vont perdurer pendant les jours qui viennent, le temps de panser les plaies, de faire le deuil des disparus. Viendra ensuite le temps de l'analyse, des questions et peut-être des polémiques.

Car cet épisode cévenol historique interroge sur l'évolution du climat et notre façon d'y faire face. Plus que la fréquence, c'est l'intensité de ces intempéries qui questionne. Des intempéries qui sont l'une des conséquences d'un réchauffement climatique désormais difficilement contestable. Face à de tels phénomènes, il convient de mieux se préparer, d'imaginer des politiques publiques plus ambitieuses, des solutions nouvelles en termes d'urbanisme, de constructions, d'aménagement et d'adaptation du territoire, d'alerte des populations. Ces réflexions sont souvent déjà en cours et communes, départements, régions, ont déjà mené nombre d'actions avec le soutien de l'État. Le drame de l'Aude nous oblige à redoubler d'efforts, à aller plus loin pour s'adapter à cette nouvelle donne climatique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 16 octobre 2018)