Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Éditos

Merci

hopital


L’histoire montre que c’est souvent lors des crises ou lors des guerres que se révèlent le meilleur comme le pire de l’Homme. Le meilleur, ce sont ces gestes, ces attitudes, ces actions qui donnent foi en l’humanité, le meilleur redonne espoir, le meilleur révèle des héros. Début 2015, les héros étaient les policiers, les gendarmes, les forces de l’ordre qui œuvraient à nous protéger des terroristes qui venaient de perpétrer les attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher.

Aujourd’hui, ce sont les soignants, médecins, infirmières et infirmiers, aides-soignantes et tous les personnels de l’hôpital public qui sont en première ligne, au front pour mener contre le Covid-19 la «guerre sanitaire» évoquée par Emmanuel Macron. Dans la région Grand Est particulièrement, jusqu’à l’épuisement physique et moral face aux ravages de la maladie, les personnels hospitaliers bataillent sans relâche, avec un dévouement, un professionnalisme, une abnégation et un courage qui forcent d’autant plus le respect qu’ils sont en manque cruel de moyens, masques, lunettes de protection, surblouses, respirateurs artificiels... Leur combat, les Français confinés l’ont bien compris, qui saluent chaque soir depuis leurs balcons et leurs fenêtres par des salves d’applaudissements ces soignants entre les mains desquels repose notre salut.

Derrière ces héros évidents – dont beaucoup de femmes – d’autres sont en deuxième ligne, à l’arrière, plus discrets mais non moins essentiels. Policiers, caissières, livreurs, facteurs, chauffeurs routiers, mais aussi journalistes qui vont à leur rencontre sur le terrain pour raconter leur histoire : ils sont tous le fil conducteur de notre quotidien confiné, ils nous permettent de tenir, le temps que le tsunami du Covid-19 passe. A tous ces héros révélés par l’épidémie de coronavirus, nous avons envie de dire simplement merci. Car ils nous donnent de la force, de l’espoir, et l’envie de croire aux vers de Victor Hugo : «Même la nuit la plus sombre prendra fin et le soleil se lèvera...»

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 21 mars 2020)

L'exercice du pouvoir

macron


L’épidémie de coronavirus est évidemment une épreuve sanitaire, une épreuve sociale avec le confinement des populations, mais aussi une épreuve politique pour les chefs d’Etats et de gouvernements. Certes, depuis plusieurs années, scientifiques, militaires ou agences de renseignements ont publié de nombreux rapports, des notes confidentielles ou des livres blancs dans lesquels la menace d’une pandémie majeure est clairement évoquée. Mais lorsqu’un tel fléau survient, la surprise est là.

La pandémie du coronavirus montre alors que les dirigeants ont agi de façon bien différente selon que le régime soit autoritaire, populiste ou démocratique.

Ainsi en Chine, il y a d’abord eu le déni des autorités locales qui ne voulaient pas déplaire au pouvoir central, quitte à emprisonner les précieux lanceurs d’alerte et à permettre la propagation du virus. Une fois admise l’ampleur de l’épidémie, la Chine, instruite par l’épidémie de Sras des années 2002-2003, a mis les bouchées doubles, prenant des mesures de confinement drastiques pour des millions d’habitants, d’autant plus facilement que le régime autoritaire de Xi Jinping n’a pas eu à respecter des libertés publiques quasi-inexistantes. Rigueur des mesures, surveillance permanente des populations via les outils numériques et biométriques les plus perfectionnés : la Chine est parvenue à faire diminuer les contaminations. Au point qu’aujourd’hui, le géant au pied d’argile repart à l’offensive diplomatique pour vanter son savoir-faire.

Ensuite, aux Etats-Unis comme en Grande Bretagne – deux nations dirigées par des néo-conservateurs populistes – la pandémie a été toisée comme s’il s’agissait d’un ennemi physique qu’il serait facile de terrasser et dont la défaite permettrait en prime d’engranger quelque crédit politique. Las ! Il aura fallu que les scientifiques honnis apportent des preuves incontestables sous le nez de Trump et Johnson pour que ceux-ci prennent enfin les mesures de protection indispensables pour leurs populations.

Enfin, dans les démocraties européennes – Italie, Espagne, France, Allemagne… – la pandémie a été globalement correctement appréciée et traitée dans le respect des règles de l’Etat de droit. Mais pour chaque pays, de subtiles nuances sont apparues en fonction de la situation politique nationale. En Italie comme en Espagne où leurs majorités parlementaires sont fragiles, Giuseppe Conte comme Pedro Sánchez ont trouvé là l’occasion d’endosser le rôle de père de la nation et réalisent un quasi sans faute.

En France, où le chef de l’Etat dispose de beaucoup plus de prérogatives, Emmanuel Macron a semblé très – trop ? – prudent. A-t-il tardé à prendre la mesure de l’épidémie comme vient de l’affirmer à la surprise générale son ex-ministre de la Santé ? A-t-il eu tort de maintenir le premier tour des élections municipales – une "mascarade" selon Agnès Buzyn – pour éviter d’être taxé d’autoritarisme par les oppositions ? S’est-il trompé en estimant que les mesures de confinement ne pouvaient être prises que de façon graduée pour obtenir le consentement maximum des Français, quitte à afficher une communication gouvernementale parfois incohérente ? Ces questions, qui illustrent toute la difficulté de l’exercice du pouvoir en temps de crise et la solitude du Président, se poseront un jour. Mais qui pour l’heure peut dire qu’il aurait fait mieux ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 20 mars 2020)

Ensemble... seuls

restezchezvous


Au deuxième jour de confinement du pays, les Français mesurent toute la difficulté de l’épreuve que nous impose l’épidémie de coronavirus, dont l’épicentre s’est déplacé de Chine en Europe, se propageant à grande vitesse dans les populations. Enfermés à la maison, contraints pour beaucoup à s’improviser maîtres d’écoles ou de transformer leur salon en espace de télétravail, les Français découvrent les contraintes d’une vie "enfermée chez soi", où les sorties sont aussi parcimonieuses que contrôlées par les forces de l’ordre pour faire respecter ces mesures coercitives qui, pour l’heure, restent les seules efficaces pour freiner l’avancée du Covid-19. Chacun comprend dès lors que pour s’en sortir, il ne faut plus sortir, et que l’on est tous ensemble… seuls.

Cette solitude forcée permet-elle de "retrouver le sens de l’essentiel" comme l’espérait lundi soir Emmanuel Macron ? En tout cas ce confinement invite à l’introspection, à la réflexion sur la façon dont nous faisons société, aux priorités qui ont été les nôtres, individuellement et collectivement, et que cette pandémie révèle ou remet sur le métier. Le huis clos intime que les Français vivent depuis mardi midi doit permettre de comprendre que pour traverser cette crise, nous devons penser et agir en "solidaires", plutôt qu’en "solitaires".

Cette solidarité est, d’évidence, une force pour tenir. Solidarité au sein du cercle familial où l’on se redécouvre parfois, où s’inventent aussi de nouvelles formes de communication entre générations, entre petits-enfants et grands-parents, désormais séparés. Les services de messageries, les vidéoconférences permettent de construire de nouveaux liens.

Solidarité aussi entre voisins. Dans les immeubles comme dans les villages, les Français retissent des liens simples et bienveillants d’entraide que le quotidien trépidant de la vie moderne avait parfois déliés.

Solidarité évidemment envers les personnels soignants qui se préparent au tsunami sanitaire avec le pic épidémique à venir. Leur immense courage, leur dévouement, leur professionnalisme, leur détresse parfois face au manque de moyens ou aux choix éthiques, leur épuisement physique et moral face aux ravages de la maladie, notamment dans le Grand Est, émeuvent les Français. Depuis quelques soirs, ces derniers témoignent leur solidarité à ces héros en blouses blanches en ouvrant les fenêtres pour les applaudir.

Solidarité enfin envers tous ceux qui ne sauvent pas des vies mais ce qui reste de notre quotidien : vendeurs, livreurs, caissières, agents des collectivités, etc. Ils sont les héros silencieux de cette épidémie.

Et en retour, solidarité de l’Etat qui, "quoi qu’il en coûte", se doit d’intervenir par des mesures d’accompagnement, de soutien à l’économie, d’appui aux soignants et aux chercheurs.

C’est la somme de toutes ces solidarités qui permettra qu’un jour nous soyons ensemble… réunis.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 19 mars 2020)

Être à la hauteur

covid19


Depuis hier 20 heures et la décision du Président Macron de mettre le pays en confinement pour au moins 15 jours afin de faire face au coronavirus Covid-19, la France est entrée dans une nouvelle ère en affrontant une épreuve de celles qui marquent l’Histoire, les femmes et les hommes de ce pays. Notre horizon s’est subitement rétréci, notre vie professionnelle et familiale se retrouve bouleversée, notre quotidien bousculé dans sa banalité, nos priorités se sont recentrées sur l’essentiel, nos projets immédiats ou de long terme sont désormais reportés et suspendus sans que l’on ne sache jusqu’à quand. Seul compte désormais l’urgence absolue de faire bloc, ensemble, pour faire face, de faire nation pour préserver l’espoir. Et pour cela, chacun doit être à la hauteur.

Pour le gouvernement, il s’agit d’être désormais à la hauteur d’une situation inédite qu’aucun autre avant lui n’a eue à affronter. Sans doute a-t-il tardé à prendre la véritable mesure de l’épidémie. Fin janvier – cela semble si loin ! – la ministre de la Santé Agnès Buzyn assurait que le risque de voir ce virus qui paralysait Wuhan arriver chez nous était "pratiquement nul". Encore la semaine dernière la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye se gaussait publiquement des mesures drastiques prises par Rome au risque de froisser nos amis italiens. Et Emmanuel Macronn’expliquait-il pas lui-même tout récemment qu’il ne fallait pas renoncer à sortir et aller au théâtre ?

Le chef de l’État – heureusement – a changé de braquet jeudi dernier avec les fermetures d’établissements scolaires et universitaires, puis son Premier ministre a ordonné la fermeture des bars, restaurants et commerces non indispensables samedi soir. Des mesures de bon sens balayées par une injonction aussi contradictoire qu’incompréhensible : restez chez vous mais n’oubliez pas d’aller voter pour le premier tour des municipales, préserver votre santé et "en même temps" le rendez-vous démocratique d’une élection locale que la raison aurait logiquement dû faire reporter – quitte à braquer des oppositions qui plaidaient pour un maintien irresponsable.

En s’adressant à nouveau aux Français hier, Emmanuel Macron a cette fois pris toute la mesure du danger du coronavirus. Et on espère que, désormais, la communication jusqu’à présent opaque et zigzagante du gouvernement se place sous le signe de la clarté. "L’homme n’a pas besoin d’espoir, il a simplement besoin de vérité" disait Albert Camus. Hier Emmanuel Macron a promis la vérité aux Français.

Mais être à la hauteur de cette crise ne concerne évidemment pas que l’exécutif mais chacun d’entre nous. En dépit de l’accélération des cas de contamination partout en France, en dépit des témoignages édifiants des personnels soignants remarquables de dévouement jusqu’à l’épuisement physique et moral, nous n’avons pas pris au sérieux cette épidémie. Les gestes barrières n’ont pas été suffisamment mis en pratique, la fermeture des bars a donné lieu à d’ultimes "Corona-night" et ce dimanche, de Paris à Toulouse, on a vu des centaines de Français agglutinés dans des parcs pour profiter des prémices du printemps. Peut-être était-ce là la résurgence des réactions que nous avions eues face aux attentats de 2015. Il fallait à ce moment-là continuer à vivre, montrer au monde notre force et aux terroristes qu’ils ne nous atteindraient jamais. Face au coronavirus, c’est tout l’inverse : pour être ensemble, il faut accepter d’être seul, confiné chez soi pour faire baisser les contaminations. Cette discipline est la seule valable pour gagner la "guerre sanitaire" évoquée hier par Emmanuel Macron.

Dans quelques semaines, quelques mois, il nous faudra ensuite être, collectivement, à la hauteur d’un monde nouveau qui s’ouvrira, repenser l’organisation de pans entiers de nos sociétés en termes économiques, politiques, démocratiques. Et essayer de faire mentir Lampedusa qui assurait que "tout change parce que rien ne change". Parce que cette fois, il y aura incontestablement un avant et un après.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 17 mars 2020)

L’épreuve

covid19


Au lendemain de l’intervention du chef de l’Etat qui a été suivie par plus de 25 millions de Français, l’épidémie du coronavirus apparaît pour ce qu’elle est : une épreuve citoyenne, économique, sanitaire, et politique que la France devra surmonter "quoi qu’il en coûte".

Épreuve citoyenne d’abord pour chacun d’entre nous et plus particulièrement pour les aînés, désormais privés de visites, et pour les parents d’enfants dont les établissements scolaires seront fermés lundi et qui sont dès à présent confrontés au casse-tête de la garde. Mais épreuves aussi pour les lycéens et les étudiants dont les examens approchent. Surmonter cette épreuve oblige chacun d’entre nous à faire preuve d’unité, de solidarité, de civisme, de discipline et de bienveillance les uns envers les autres. En un mot, à "faire nation" comme aux heures les plus difficiles de notre histoire.

Épreuve économique ensuite. L’effondrement historique des bourses, la mise à l’arrêt de secteurs entiers comme l’hôtellerie-restauration, l’aérien ou l’événementiel, sports compris, imposent de mettre en œuvre des mesures d’accompagnement aussi fortes qu’immédiates pour éviter les faillites de commerçants ou de PME et garantir aux Français leur niveau de revenu. En ne confinant pas totalement toute l’économie comme en Italie, en maintenant aussi les élections municipales, Emmanuel Macron a fait le choix de raison de la continuité de la vie – choix éclairé par les scientifiques.

Épreuve sanitaire évidemment. L’arrivée inéluctable de la phase 3, celle où le virus circule massivement dans le pays, pourrait constituer un choc dont on mesure encore mal l’ampleur. Les hôpitaux s’y préparent depuis plusieurs jours désormais, les personnels soignants sont totalement mobilisés et, depuis jeudi, assurés que l’Etat mettra tous les moyens financiers nécessaires.

Épreuve, enfin, éminemment politique. À l’instar de Nicolas Sarkozy avec la crise financière de 2008 ou de François Hollande avec les attaques terroristes de 2015, Emmanuel Macron affronte aujourd’hui une crise majeure, globale, plus grave que le mouvement social des Gilets jaunes ou la contestation de la réforme des retraites. De cette épreuve-là, le chef de l’Etat peut en faire un momentum de son quinquennat, pour son propre avenir politique, mais aussi pour poser les jalons d’une nouvelle vision – européenne – du monde.

Car cette crise du coronavirus, qui révèle les failles de la mondialisation comme les limites des Etats, va rebattre les cartes. Quelle conception du monde voulons-nous porter : celle de sociétés ouvertes, régulées, coopérant ensemble, recherchant des solutions bénéfiques à tous ? Ou celle de sociétés marquées par le repli nationaliste et individuel du chacun pour soi ?

"Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies, interroger les faiblesses de nos démocraties", a assuré Emmanuel Macron, avant d’estimer que "ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché". Ou comment l’épidémie de coronavirus démontre l’importance d’une notion que beaucoup – néolibéraux chantres de l’orthodoxie budgétaire en tête – ont cherché à éradiquer : l’Etat-providence.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 14 mars 2020)

Révélateur

china


Depuis trois mois, l’épidémie de coronavirus apparaît comme un révélateur des faiblesses et des failles des Etats, mais aussi de leur capacité de mobilisation et de la résilience de leurs populations face à une pandémie qui bouleverse des pans entiers de la vie de millions de personnes.

Révélateur en Chine d’abord. Dès les prémices de l’épidémie à Wuhan, le coronavirus a ainsi montré combien la censure et la surveillance implacables mises en place par un régime aussi autoritaire que bureaucratique ont fait que l’information des populations a été retardée, laissant ainsi le virus se propager. Depuis, la Chine a largement corrigé le tir, révélant pour le coup une formidable capacité de réaction au point que les restrictions dans la province du Hubei ont été partiellement levées hier.

Révélateur en Italie, ensuite. La décision de Giuseppe Conte de confiner non seulement les régions les plus touchées par l’épidémie mais le pays entier, soit plus de 60 millions de personnes – une décision rarissime en temps de paix pour une démocratie – afin d’endiguer l’explosion des cas positifs au coronavirus, souligne combien les infrastructures sanitaires italiennes, pour modernes quelles soient, sont sous-dimensionnées.

Révélateur pour l’Europe aussi. Face à une telle épidémie on aurait aimé une réponse forte, coordonnée, d’ampleur et rapide de l’Union européenne. « L’Europe, quel numéro de téléphone ? », raillait en 1970 l’Américain Henry Kissinger. Cinquante ans plus tard, on cherche encore le numéro… « Pour faire face au Covid-19, l’union fait la force. J’appelle nos partenaires européens à une action urgente pour coordonner les mesures sanitaires, les efforts de recherche et notre réponse économique », plaidait Emmanuel Macron. En vain jusqu’à hier soir où ont – enfin – été décidées des premières mesures.

Enfin, pour la France, le coronavirus révèle – pour l’instant en tout cas – le sérieux des autorités politiques et sanitaires dans la gestion des cas et la préparation de la phase 3 de l’épidémie, mais aussi le sang-froid de la majorité des Français. Gageons que cet état d’esprit perdurera, car nous ne sommes qu’au début de cette épidémie…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 11 mars 2020)

Double choc

krach


Au fur et à mesure que les jours passent, l’épidémie du coronavirus, qui sature médiatiquement – à tort ou à raison – le débat public, bouleverse notre société et le quotidien des Français avec deux chocs majeurs.

Le premier est, logiquement, sanitaire avec la perspective imminente de passer en phase 3, c’est-à-dire celle où le virus circule massivement dans le pays et ne peut plus être freiné par des mesures de quarantaine ou d’interdiction de rassemblements à partir d’une certaine jauge. Cette phase 3 constituera un choc sanitaire très important pour notre système hospitalier, heureusement plus armé que celui de l’Italie. Comment faire face au coronavirus tout en continuant à soigner les autres patients dont certains sont atteints de pathologies chroniques ou graves sera l’un des défis de notre système de santé. Une nouvelle stratégie devra rapidement se mettre en place car on ne pourra hospitaliser tous les porteurs du virus au risque de saturer les hôpitaux.

Le second choc est économique. Lorsque la Chine, atelier du monde, s’est retrouvée en quarantaine, on a vu le ralentissement de nombreux secteurs comme le tourisme, l’automobile, l’industrie high-tech, les médicaments, etc. dépendants de l’activité ou de la production chinoises. Mais une fois l’épidémie disséminée dans le monde, elle impacte directement les économies de chaque pays touché et effraie les places boursières qui cèdent davantage à la panique que les populations, au risque d’entraîner un krach…

L’impact du coronavirus sur l’économie de la France – 5e pays qui compte le plus de personnes contaminées au monde – devrait être de plusieurs dixièmes de points de PIB, selon le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, qui a annoncé hier des mesures pour venir à aide à des secteurs déjà sinistrés comme le tourisme, l’hôtellerie et l’événementiel, qui comprend tout type de rassemblements, salons professionnels, spectacles, rencontres sportives, etc.

Bruno Le Maire en appelle à une nécessaire "solidarité nationale" notamment de la part des grandes entreprises vis-à-vis de leurs sous-traitants et des bailleurs vis-à-vis des commerçants en difficulté. Bercy a également appelé l’ensemble du secteur bancaire et financier à la mobilisation pour surmonter cette crise qui s’annonce aussi sévère que celle des subprimes de 2008.

Les banques seraient d’ailleurs bien inspirées de jouer le jeu pour amortir le choc économique du coronavirus et ses conséquences socio-économiques, en se rappelant qu’en 2008, c’est l’Etat – donc, la société – qui est venu à leur rescousse…


(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 10 mars 2020)

Le choix des projets


municipales


À force de n’entendre parler que de sondages mettant en avant la volonté supposée des Français de ne pas tenir compte des étiquettes politiques au moment de leur vote, à force de voir nombre de candidats minimiser voire faire disparaître les logos de leur formation d’origine sur leurs affiches et tracts électoraux, on en oublierait presque que l’élection municipale n’est pas une promenade de santé ou un concours badin mais bien une confrontation politique, un combat d’idées, un rendez-vous démocratique essentiel, qui nécessite avant tout de la clarté. Si, effectivement, la plupart des maires et candidats dans les petites communes ne se revendiquent d’aucun parti, il n’en reste pas moins que le choc droite-gauche est toujours pertinent dans nombre de villes moyennes ou de grandes métropoles. Des affrontements qui donnent lieu aux fameux "points chauds", grâce auxquels le scrutin local dit aussi des choses du climat national. Comme d’autres, la région Occitanie en compte un certain nombre : de Montpellier à Pamiers, de Lourdes à Toulouse, etc.

Dans la dernière ligne droite, à désormais six jours du premier tour, la campagne se termine dans ces points chauds comme ailleurs et les candidats et leurs équipes vont mettre toutes leurs forces dans la bataille avec, pour cette élection, la particularité de devoir composer avec l’évolution de l’épidémie du coronavirus. Les consignes de prévention délivrées par le ministère de la Santé ont directement bousculé la campagne : comment convaincre sur les marchés sans pouvoir serrer des mains ? Comment donner un dernier meeting quand les rassemblements posent problème ? Si certains candidats s’en remettent à des meetings virtuels sur internet et des réunions en visioconférence, au final c’est bien avec les différentes professions de foi qui vont arriver au domicile des électeurs que ces derniers pourront se forger leur ultime opinion avant de passer dans l’isoloir. Une situation qui va permettre d’en revenir à l’essentiel : comparer les projets des uns et des autres, mesurer le dosage que chaque candidat entend appliquer sur les thématiques de la sécurité, de l’environnement, de la propreté mais aussi bien d’autres thèmes – moins discutés ces derniers mois mais tout aussi importants – comme la culture, le sport, le social, etc. C’est cette confrontation des idées, des projets, des programmes, peut-être plus que les personnalités et les étiquettes de celles et ceux qui les portent, qui importent le plus pour la vitalité de notre démocratie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 9 mars 2020)

Faire bloc pour faire face

coronavirus


Avec la multiplication par huit des cas positifs au coronavirus dans le Haut-Rhin et la mise en œuvre d’une phase 2 renforcée dans ce département et dans l’Oise, la France s’est un peu plus rapprochée hier d’une phase 3, c’est-à-dire la phase épidémique où le virus est présent sur tout le territoire et non plus dans quelques foyers à circonscrire par des mesures de quarantaine. L’imminence de cette phase 3 désormais incontournable doit tous nous interpeller, afin, comme l’a rappelé Emmanuel Macron, de faire bloc. Pour faire face.

Faire bloc, c’est éviter de croire et, pire, de relayer le tombereau de rumeurs complotistes et de fausses informations qui ne cessent de circuler sur les réseaux sociaux et qui sont parfois reprises par quelques personnalités irresponsables. Au bouche-à-oreille numérique, mieux vaut privilégier les médias à même de garantir la fiabilité et l’origine d’informations dûment vérifiées.

Faire bloc, c’est, au-delà de toute préférence politique, donner crédit au chef de l’Etat et au gouvernement de gérer la crise du Covid-19 avec le plus grand sérieux et avec la capacité d’adaptation la plus rapide possible face à une épidémie qui évolue sans cesse. C’est d’ailleurs au nom de cette évolution que les mesures annoncées par le ministre de la Santé peuvent apparaître contradictoires d’un jour sur l’autre, incohérentes d’un territoire à un autre. Elles tiennent tout au contraire compte de la réalité du terrain et font montre, heure par heure, d’une réelle adaptabilité qui a pu faire défaut chez nos voisins européens.

Faire bloc, c’est, évidemment, faire confiance à toute la chaîne sanitaire qui s’est mise en branle dès les prémices de la maladie. Alors que l’hôpital public est engagé depuis un an dans divers mouvements de grève pour réclamer davantage de moyens et de considération, il a su se mobiliser. Les personnels, dont certains ont pu faire état de quelques flottements au départ, sont aujourd’hui en première ligne avec un dévouement qui force l’admiration.

Faire bloc, enfin, c’est aussi adopter un comportement civique exemplaire qui respecte les consignes des autorités. Adopter les bons gestes pour soi comme pour les autres – et particulièrement pour les plus fragiles – est le fondement d’une solidarité aujourd’hui plus que jamais nécessaire.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 7 mars 2020)

Catalyseur d'abstention

urne


L’épidémie de coronavirus, on le voit désormais tous les jours, n’est plus seulement une crise sanitaire mondiale, mais un événement planétaire qui bouleverse tout sur son passage en soulignant les faiblesses – mais aussi la capacité de mobilisation et de résilience – de nos sociétés : la diplomatie, l’économie, la vie quotidienne, les loisirs, le travail, l’école… Le Covid-19 chamboule tout, apportant chaque jour, pas par pays, le décompte inquiétant des nouveaux cas de contamination.

Va-t-il pour autant impacter les prochaines élections municipales dont le premier tour se tient dans moins de 15 jours ? Pour l’heure, personne n’ose envisager un report du scrutin. Non seulement ce serait politiquement ravageur alors que l’on aborde la dernière ligne droite, que les candidats mettent toutes leurs forces dans la bataille et que les Français – même si tous n’ont pas encore fait leur choix définitif – souhaitent participer à l’élection de celui qui reste leur élu préféré. Mais un report s’avérerait aussi particulièrement compliqué à organiser : ne concernerait-il que les départements les plus touchés par le coronavirus qu’il créerait, de fait, une rupture de l’égalité républicaine entre Français. Impensable. Et qui dit report global dit choisir une nouvelle date, alors même qu’on n’a aucune idée de la façon dont va évoluer l’épidémie. Emmanuel Macron admettait lui-même mardi soir que la phase 2 dans laquelle la France se trouve pourrait durer "des semaines et sans doute des mois."

Dès lors, rester sur le calendrier prévu – les 15 et 22 mars – est pour l’heure une solution de sagesse, qui n’empêche en rien les autorités de prendre si besoin des mesures particulières d’hygiène dans les bureaux de vote tout en continuant à marteler des messages de prévention qui doivent lutter contre la kyrielle de rumeurs et de fausses informations qui circulent.

Car plus que le virus lui-même, les municipales ont davantage à craindre de l’effet de psychose que provoque le Covid-19 sur les populations. Par peur de se retrouver dans des bureaux de vote à manipuler des bulletins et des enveloppes, passer dans des isoloirs ou signer un parapheur passant de mains en mains, certains électeurs vont-ils déserter les urnes, alors qu’il n’y a pas davantage de danger que lorsqu’ils vont au supermarché ? Nul ne le sait, mais certains candidats commencent à s’inquiéter en observant un nombre de procurations beaucoup plus bas qu’à l’accoutumée. D’autres, notamment à droite, craignent que les aînés, qui votent plus que la moyenne, décident de rester chez eux.

Au final, le coronavirus apparaît comme un possible catalyseur d’abstention dont notre démocratie se passerait bien.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 5 mars 2020)

Nouvelle donne

wuhan


Crise sanitaire assurément, crise politique et diplomatique parfois, le coronavirus chinois va-t-il virer à la crise économique, au krach boursier qui entraînerait l’économie mondiale dans une inquiétante spirale à l’instar de ce qui s’était passé en 2008 après la crise des subprimes américaines ? On n’en est pas encore là, mais au fur et à mesure que s’étendent les contaminations au Covid-19 dans le monde, l’inquiétude grandit et les marchés ont horreur de l’incertitude. Dès lors pas étonnant que la semaine passée, toutes les bourses aient lourdement chuté.

C’est que la crise du coronavirus a mis en lumière deux faits majeurs pour l’économie et la marche du monde.

Le premier, c’est la vulnérabilité de la Chine, d’évidence un colosse aux pieds d’argile. Dans une économie toujours plus mondialisée, l’Empire du milieu – adepte du concept "un pays, deux systèmes" – s’est retrouvé paralysé par le virus, contraint de fermer des usines et d’arrêter des productions pour endiguer une épidémie d’évidence mal maîtrisée lors de son déclenchement. Une situation qui pèse d’autant plus sur l’économie mondiale que depuis la précédente épidémie du SRAS en 2002-2003, le poids économique de la Chine a considérablement augmenté : de 5 % du PIB mondial et 5 % de la croissance mondiale il y a 15 ans le pays, qui représente 12 % du commerce mondial, pèse aujourd’hui 17 % du PIB mondial et contribue à 30 % de la croissance. Quand la Chine tousse, c’est donc la planète qui s’enrhume…

D’où le second fait majeur induit par l’épidémie de coronavirus : la prise de conscience des autres pays de leur dépendance économique à la Chine, devenue l’atelier de la planète. Commerce, industrie, aéronautique, technologies, automobile mais aussi tourisme, aérien, agriculture, alimentation, médicaments... Tous les secteurs dépendent à divers degrés de la Chine et sont donc touchés par le ralentissement économique du pays enlisé dans l’épidémie.

Dès lors, le coronavirus peut constituer un électrochoc, un "game changer" dans la mondialisation pour reprendre l’expression du ministre de l’Economie Bruno Le Maire, c’est-à-dire l’occasion d’enclencher une nouvelle donne. Celle-ci ne saurait être une démondialisation dont certains rêvent ou le retour d’un illusoire protectionnisme, car les échanges internationaux sont l’un des éléments clés de toutes les économies, au premier rang desquelles l’économie française qui sait exporter son savoir-faire par exemple dans le luxe. En revanche, cette nouvelle donne peut consister à regarder s’il est toujours aussi pertinent de faire fabriquer en Chine des produits dont le coût de revient final pourrait être désormais pas si éloigné d’une production en Europe. Cette relocalisation ne pourra pas concerner tous les produits, mais à l’heure où la prise en compte de l’empreinte environnementale est capitale, la réflexion mérite d’être lancée.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 2 mars 2020)

Sang froid

seoul
Bannières à Séoul décrivant les mesures prophylactiques. Photo Bonnielou2013 


L’extension des contaminations au coronavirus chinois dans le monde en général, chez nos plus proches voisins comme l’Italie et évidemment en France où le nombre de cas a atteint hier la cinquantaine, suscite logiquement de l’inquiétude chez les Français. Inquiétude légitime qui nous oblige tous à dominer la peur et à garder notre sang-froid, à prendre en compte toute la gravité d’une situation inédite sans rien céder à la panique. C’est sur cette ligne de crête que tous ceux qui ont une responsabilité sociétale et politique doivent se tenir.

Pour les médias, il s’agit d’offrir, loin de tout sensationnalisme et de buzz facile, des informations vérifiées, recoupées et utiles, capables de faire pièces à toutes les fake news et à toutes les rumeurs qui circulent depuis l’apparition du Covid-19 – et elles sont nombreuses. C’est la raison pour laquelle nous listons dans notre dossier les principales questions que chacun se pose pour lui-même et ses proches et y apportons les bonnes réponses en toute transparence.

Pour le gouvernement, il s’agit d’éviter d’être accusé d’en faire trop ou de ne pas en faire assez, et, de fait, de rassurer la population en montrant sa mobilisation et la façon dont il anticipe sereinement une potentielle forte hausse des contaminations, loin de toute considération politicienne. À cet égard, la montée en première ligne d’Emmanuel Macron avec une visite à la Pitié-Salpétrière, comme la réunion par Edouard Philippe de tous les chefs de partis, sont une bonne chose. D’abord pour répondre aux critiques populistes d’une Marine Le Pen ou d’un Eric Ciotti qui – sans que ni l’un ni l’autre ne soient experts épidémiologistes – réclamaient à cor et à cri la fermeture de nos frontières dont l’efficacité est totalement illusoire. Ensuite pour esquisser une sorte d’union sacrée ou du moins une convergence de vues au-delà des étiquettes politiques.

L’exercice s’est avéré plutôt réussi. Jean-Luc Mélenchon, qu’on ne peut soupçonner de connivence avec le gouvernement, a ainsi résumé le sentiment général en déclarant qu’"on ne manquerait pas de la solidarité qui s’impose". Face au péril sanitaire, et alors qu’une nouvelle étape a été franchie dans l’épidémie hier, cet esprit de concorde n’est évidemment pas suffisant mais il est nécessaire car il appelle collectivement à la prudence et la vigilance de chacun.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 29 mars 2020)

Nouvelles pratiques


"Le cinéma est un mélange parfait de vérité et de spectacle" disait François Truffaut. Si le réalisateur des 400 coups parlait des œuvres sur grand écran, son analyse peut aujourd’hui s’appliquer au milieu du cinéma français lui-même. Car depuis plusieurs semaines maintenant, le 7e art hexagonal est traversé par des vérités peu reluisantes et offre un singulier spectacle qui devrait logiquement le conduire à adopter de nouvelles pratiques. Ce serait là le seul moyen pour éviter que la 45e cérémonie des César qui se tient ce soir ne soit la dernière, engloutie par trois dossiers majeurs.

Le premier est celui des agressions sexuelles et des viols subis par des actrices. Si la libération de la parole des femmes a été déclenchée aux Etats-Unis par le mouvement #MeToo lors de l’affaire Weinstein, en France, cette parole-là aussi s’est libérée et doit être, mieux qu’écoutée, entendue. Après parfois de nombreuses années de silence, c’est avec beaucoup de pudeur et énormément de courage que des actrices nous racontent ce que leur ont fait subir des réalisateurs qui se croyaient tout permis et surtout protégés par un microcosme qui a trop souvent fermé les yeux. Dès lors Roman Polanski – visé par une nouvelle accusation de viol et toujours poursuivi par la justice américaine – apparaît aux yeux des défenseurs des victimes comme le symbole de ces comportements. Pas question de dissocier l’homme de l’œuvre et de le récompenser de César pour ces féministes qui avaient appelé à boycotter son "J’accuse" et s’apprêtaient à perturber la cérémonie s’il s’y rendait. Pour autant, si l’artiste et l’œuvre sont évidemment liés, ils ne sauraient se confondre. Si le comportement d’un homme est pénalement répréhensible, son œuvre devrait-elle subir l’opprobre et la censure ? Et dans ce cas qui se chargerait de lister les "bonnes" et les "mauvaises" œuvres, au cinéma comme dans la littérature ? "On ne peut pas forcer les gens à aller au cinéma ! Ou alors, on change de régime…" expliquait en 2013 Ettore Scola, qu’on peut extrapoler en disant qu’en démocratie on ne peut pas interdire au public de se faire sa propre opinion sur des œuvres, dès lors que celles-ci n’enfreignent pas la loi. D’ailleurs, nombre d’actrices victimes, comme Adèle Haenel, ne réclament aucunement un boycott des films de leurs agresseurs, mais plutôt des projections accompagnées de débats. Moins d’obscurité, plus de transparence.

Le second dossier qui mine cette année les César concerne la gouvernance de l’Académie. Dénonçant des "dysfonctionnements", une "opacité des comptes" et des statuts marqués par la cooptation, 400 personnalités du cinéma qui réclamaient une "réforme en profondeur" de l’institution, ont provoqué la démission collective du conseil d’administration présidé par Alain Terzian. Là aussi moins d’obscurité, plus de transparence.

Enfin, dernier dossier qui secoue le cinéma français – et qui a déjà été plusieurs fois abordé aux Oscars : celui de la représentation de la diversité. Une trentaine de réalisateurs et d’acteurs réclament une meilleure représentation dans le cinéma français des artistes issus des Dom-Tom et des immigrations africaine et asiatique, trop souvent cantonnés aux rôles secondaires ou stéréotypés. Là aussi il y a besoin de moins d’obscurité dans les castings et de plus de transparence.

Ces trois dossiers sont ainsi autant de défis à relever afin que le cinéma reflète davantage la société pour mieux la transcender.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 28 février 2020)

Un tartuffe à la barre

fillon
European People's Party — EPP Summit, Brussels, December 2016


Avec le procès de François Fillon et de son épouse qui s’ouvre ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris, pour les chefs de "détournement de fonds publics" sur plusieurs périodes entre 1998 et 2013, "complicité et recel" de ce délit, "complicité et recel d’abus de biens sociaux" et "manquement aux obligations déclaratives de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique", c’est bien sûr une incroyable affaire judiciaire qui trouve son aboutissement après une minutieuse enquête.

Mais c’est aussi la fin d’un long chapitre de l’histoire politique française en général et de l’histoire de la droite en particulier – faite de rivalités, de rancunes et de trahisons à répétition – qui va s’inviter à la barre. Car cette affaire du Penelopegate a précipité la droite dans la défaite à l’élection présidentielle de 2017 en l’empêchant de se qualifier pour le second tour – une première dans la Ve République – et en la laissant dans un état de champs de ruines dont elle n’est toujours pas sortie et sur lequel Emmanuel Macron a bâti son nouveau monde.

Surtout, ce procès est avant tout celui de l’orgueil d’un homme qui a refusé de se retirer car estimant que son heure était venue. Pendant quarante ans, François Fillon, qui n’aura vécu que pour et par la politique, aura accompagné, collé même, aux soubresauts et aux revirements de sa famille politique jusqu’en 2016 où il était persuadé de pouvoir enfin concourir à une présidentielle imperdable… qu’il perdit pourtant après d’inattendues révélations sur le système familial qu’il avait mis en place pour tirer le maximum de profits personnels de ses mandats. Au fil de sa campagne-calvaire est de plus apparu le mélange des genres entre ses différentes casquettes de lobbyiste, d’intermédiaire, de député, et de candidat à l’élection présidentielle qu’il a maniées aux frontières de la légalité et du conflit d’intérêts.

Dès lors, ce procès va constituer la mise à nu d’un tartuffe. Car pendant quatre décennies François Fillon avait construit son programme, mais aussi son personnage public, sur des idées de rigueur, de sobriété, de modestie, d’honnêteté, de constance, de probité. Elles n’étaient donc que le paravent d’un homme obsédé par l’argent et les vêtements de luxe, et visiblement prêt à tout pour satisfaire ses envies…

À l’instar de l’affaire Cahuzac, l’affaire Fillon a eu le mérite de resserrer les exigences de transparence démocratique en mettant un terme à des pratiques dont l’ancien Premier ministre n’était, certes, pas le seul à profiter. Mais il y a encore du travail pour combler le fossé qui s’est creusé entre le peuple et ses représentants. L’exemplarité républicaine est décidément un long chemin…

Alertes rouges

tomate


Le hasard du calendrier aura voulu que le ToBRFV, le "virus de la tomate", dont la présence a été confirmée dans des serres du Finistère et qui fait peser un risque économique pour toute la filière, apparaisse au moment où le monde est en crise avec une crise sanitaire majeure, celle du coronavirus chinois CoViD-19. D’un côté comme de l’autre, l’on fait face à des maladies sans traitement connu, potentiellement mortelles et qui, toutes proportions gardées, partagent trois traits communs.

Le premier, c’est la rapidité de propagation. Dans un monde à l’économie globalisée, l’accroissement permanent de la circulation des marchandises et des personnes, le brassage des denrées et des individus favorisent la dissémination de nombreuses maladies infectieuses. Comme le rappelait récemment le Haut conseil de la santé publique, "le vieux concept de maladies tropicales, ou de maladies exotiques, est en passe de perdre sa spécificité." Le coronavirus s’est diffusé dans le monde très rapidement et a touché plus rapidement plus d’individus que le Sras il y a vingt ans. Le virus de la tomate, apparu en 2014 en Israël, mais aussi d’autres maladies comme celle qui touche les oliviers, s’est diffusé plus lentement mais tout aussi sûrement en passant par la Jordanie, le Mexique ou les Etats-Unis. La progression des maladies des plantes et cultures est de plus parfois facilitée par les conséquences du réchauffement climatique, par les importations illégales et parfois par le commerce de semences ou de végétaux hôtes.

Le second point commun entre ToBRFV et CoViD-19, c’est le besoin absolu de transparence pour endiguer – ou tenter de le faire – ces épidémies. En refusant d’écouter les lanceurs d’alerte de Wuhan, les autorités chinoises, locales et nationales, ont perdu du temps et ont vraisemblablement permis une première dissémination dans la région du Hubei qui aurait, peut-être, pu être empêchée. En lançant dès le 3 février une alerte sur le virus de la tomate, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a permis à toute la filière de production de tomates de prendre les premières mesures prophylactiques. Et dans un cas comme dans l’autre, c’est le respect des consignes de confinement qui permet de limiter la propagation.

Enfin, le troisième point commun entre les deux virus, c’est la communauté scientifique qui est mobilisée. La recherche d’un vaccin contre le coronavirus implique ainsi des laboratoires publics et des biotechs dans plusieurs pays engagés dans une course contre la montre. La recherche biologique est de son côté beaucoup plus complexe. On peut être tenté de recourir à des pesticides qui impactent négativement l’environnement ou des plantes génétiquement modifiées auxquelles le grand public n’adhère pas. Il existe toutefois une autre voie qui a été illustrée de façon éclatante en 2017. L’Institut national de la recherche agronomique a créé par croisements une nouvelle variété de tomate, non-génétiquement modifiée, plus goûteuse et résistante à huit pathologies, donc nécessitant moins de pesticides.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 19 février 2019)

Bombe à fragmentation

Alexandra de Taddeo, Piotr Pavleski et à droite l'avocat Juan Branco./ Photo DR


La renonciation à la candidature à la mairie de Paris de Benjamin Griveaux, après la publication de vidéos intimes à caractère sexuel, n’a pas suffi à éteindre l’affaire. Car celle-ci, cette "bombe Griveaux" comme nous le titrions à notre Une samedi, est une bombe à fragmentation qui entraîne de multiples conséquences dépassant très largement la seule personne de l’ancien ministre. Au-delà des débats sans fin sur l’imprudence ou l’impudence de Benjamin Griveaux d’avoir partagé, comme le premier adolescent venu, des vidéos très personnelles sans imaginer ce qu’elles pourraient devenir un jour, au-delà des suites judiciaires, l’affaire touche deux points majeurs.

Le premier, c’est le débat qu’elle a immédiatement suscité – réactivé plus précisément – sur l’anonymat des réseaux sociaux. Un débat plutôt étonnant puisqu’en l’espèce, les vidéos et les échanges de Benjamin Griveaux ont été publiés sur un site web et revendiqués par l’activiste russe Piotr Pavlenski. Les réseaux sociaux – qui n’ont jamais hébergé les contenus en question – ne sont intervenus que dans un second temps lorsque le lien du site a été mis en avant par deux personnes, elles aussi parfaitement identifiées – le Dr Laurent Alexandre et le député ex-LREM Joachim Son-Forget – qui ont contribué à l’emballement. En s’appuyant sur l’affaire Griveaux pour réclamer à hauts cris une législation pour lever l’anonymat sur les réseaux sociaux, certains parlementaires et commentateurs se trompent d’évidence de combat. D’une part, parce que la législation actuelle impose déjà aux plateformes numériques de lever les pseudonymes en cas de publications délictueuses si la justice le leur demande et d’autre part parce que l’anonymat a aussi ses vertus. Il permet aux lanceurs d’alerte de s’exprimer sans crainte de représailles, aux femmes violentées de témoigner sans peur, etc. Empêcher la publication sous pseudonyme relève davantage de régimes dictatoriaux que de démocraties matures.

Le second dossier que soulève l’affaire Griveaux a été souligné par son principal adversaire, Cédric Villani, lorsque celui-ci a réagi le premier en estimant que "l’attaque indigne qu’il subit est une menace grave pour notre démocratie." De fait, au-delà du détestable procédé qui consiste à violer l’intimité d’un candidat pour le déstabiliser, c’est bien une attaque contre la démocratie dont il est question puisqu’il s’agit d’en miner un moment clé, le scrutin, via des publications numériques volées ou mensongères. Ces perturbations n’ont cessé de se multiplier ces dernières années, de l’élection de Donald Trump en passant par le référendum sur le Brexit, du piratage des e-mails d’Hillary Clinton à ceux des équipes d’Emmanuel Macron et jusqu’aux élections européennes qui ont vu de nombreuses tentatives de piratage d’organismes européens, notamment en provenance de hackers liés à la Russie.

Dès lors, l’affaire Griveaux constitue une alerte pour les responsables publics et doit les inviter à relever trois défis : la nécessité de connaître et de maîtriser les outils numériques, ce qui passe par davantage de formation, d’éducation ; la nécessité de donner les moyens à la justice d’intervenir plus rapidement ; et la nécessité, enfin, de muscler la lutte contre les ingérences, d’où qu’elles viennent.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 18 février 2020)

Les vignobles à l’épreuve

vin


Les producteurs français de vin ont le blues. Dans les allées du salon Wine Paris-Vinexpo, premier événement de l’année pour les professionnels, qui vient de s’achever, l’heure est à l’inquiétude. Car depuis plusieurs mois, les nuages s’amoncellent au-dessus des vignobles français et donc aussi ceux d’Occitanie.

Inquiétude la plus exprimée, celle de la surtaxation à l’importation par les Etats-Unis. Ulcéré de voir l’Europe, et la France au premier rang, s’attaquer via une taxe GAFA à l’optimisation fiscale des géants d’internet – tous américains – Donald Trump a brandi l’été dernier la menace de mesures de rétorsion visant, entre autres, les vins français. "J’ai toujours dit que le vin américain était meilleur que le vin français !" fanfaronnait l’hôte de la Maison Blanche – qui ne boit pourtant jamais une goutte de vin. Instaurée en octobre, cette taxe de 25 % sur certains vins a eu des conséquences catastrophiques pour nombre de viticulteurs : les exportations se sont effondrées de 44 % en novembre… Dur pour la France qui exporte pour 1,6 milliard d’euros de ses bouteilles outre-Atlantique.

Depuis le mois dernier, un nouvel écueil menace les exportations : l’épidémie du coronavirus. Pour faire face au CoViD-19, la Chine est quasiment en quarantaine et les échanges économiques se sont réduits. Pire, la foire des vins et spiritueux de Chengdu, le plus grand salon professionnel dédié aux boissons alcoolisées en Chine continentale, a été reportée… Un coup d’autant plus dur que les importations de vins en Chine étaient orientées à la baisse.

Au-delà des seules exportations, les viticulteurs français doivent faire face à au moins d’autres problèmes domestiques. Le premier, récurrent, a donné lieu à une vive polémique au moment des fêtes entre professionnels du vin et addictologues autour de l’opération "Janvier sans alcool". Entre ceux qui dénoncent – à raison – les dangers de l’alcool et ceux qui plaident – à raison tout autant – pour la prise en compte du vin comme partie intégrante du patrimoine français, le débat a tout sauf été modéré.

Vient ensuite l’épineux dossier de l’usage des pesticides qui va franchir ce vendredi une étape-clé avec la décision du Conseil d’Etat sur le décret encadrant l’usage de ces substances, notamment sur les distances de précaution instaurées entre les zones d’épandage et les habitations.

Mais il est une autre menace beaucoup plus grave que toutes les autres pour les vignobles : le réchauffement climatique. La hausse de 2° des températures est inéluctable et sera atteinte bien avant 2050, ce qui va provoquer de profonds bouleversements. Floraison et vendanges plus précoces, augmentation du niveau alcoolique, difficulté à irriguer en raison de la multiplication des sécheresses, etc.

Les vignerons vont devoir s’adapter à ces nouvelles contraintes en travaillant sur les cépages ou les techniques de culture. Un véritable défi dans lequel se joue l’avenir d’une filière économique importante pour le pays mais aussi une part de l’art de vivre à la française.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 14 février 2020)

Un virus, quatre défis

virus


L'épidémie du coronavirus chinois – désormais rebaptisé par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) CoViD-19 – a dépassé le cap symbolique des 1 000 morts. Plus que jamais, elle appelle une mobilisation mondiale pour endiguer cette maladie infectieuse qui, presque 20 ans après le SRAS, met l'humanité à rude épreuve. Celle-ci doit, en effet, relever de concert quatre défis.

Le premier défi est évidemment sanitaire. En Chine, la construction en quelques jours de deux hôpitaux dans la région de Hubei, ne saurait masquer le sous-équipement des hôpitaux. Dans le monde, la gestion des cas positifs au CoViD-19 oblige chaque pays à prendre des mesures strictes de protection et de quarantaine. Instruite par la grippe H1N1, la France a su mettre en place rapidement les bonnes procédures pour accueillir nos compatriotes de retour de Chine comme pour traiter les cas apparus sur notre sol.

Le second défi est scientifique. La communauté des chercheurs s'est d'emblée mobilisée, aux Etats-Unis, en Australie, en Chine ou en Europe, mêlant recherche publique comme recherche privée, notamment avec des biotechs. En France l'institut Pasteur prévoit déjà un vaccin expérimental d'ici l'été.

Le troisième défi est géopolitique. Car dans un monde globalisé, une telle épidémie a des répercussions quasi immédiates dans tous les pays. Quand la Chine, atelier de la planète, est paralysée, c'est toute l'économie mondiale qui se retrouve freinée – ce qui impose une réponse coordonnée que seul le multilatéralisme permet d'apporter. Mais au-delà de l'économie, ce sont aussi les relations diplomatiques qui se tendent lorsque certains pays, comme les Etats-Unis de Donald Trump, prennent des mesures de confinement drastiques contre la Chine, qui vont au-delà des préconisations de l'OMS et constituent, de fait, des mesures protectionnistes qui ne disent pas leur nom…

Enfin, le quatrième défi, démocratique, concerne sans doute plus spécifiquement la Chine. Certes, le pays a communiqué plus rapidement l'existence du virus au monde qu'il ne l'avait fait pour le Sras, mais il a perdu des heures précieuses dans la lutte contre la propagation du coronavirus. Les autorités locales, qui n'ont pas voulu déplaire au pouvoir central, ont emprisonné les premiers lanceurs d'alerte, accusés de propager des rumeurs. La censure et la surveillance implacables, mises en place par un régime aussi autoritaire que bureaucratique, ont fait que l'information des populations a été retardée, laissant le virus se propager à l'heure des voyages pour le nouvel an… Et la Chine a sans doute sous-estimé le nombre de cas dans ses communications au monde.

Des quatre défis, le dernier, celui de la transparence et de la confiance, paraît ainsi le plus fragile mais, au final, il reste le plus important dans la gestion optimale d'une épidémie dès ses prémices.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 13 février 2020)

Question de confiance

linky


Décidément, le déploiement du compteur connecté Linky n’est pas un long fleuve tranquille pour EDF et Engie. Depuis 2015, le lancement de ce compteur high-tech qui doit remplacer les vieux compteurs de quelque 35 millions de foyers d’ici fin 2021, cumule les embûches, subit les fake news et endure de multiples procédures judiciaires, au point d’apparaître in fine comme une opération dont les difficultés n’ont pas été suffisamment appréhendées et anticipées, particulièrement sur trois points.

Premier point, l’installation même des appareils. Dans les semaines qui ont suivi le début du déploiement, le compteur Linky a d’abord subi les foudres de particuliers concernant le remplacement des anciens compteurs. Un remplacement fait parfois à la hussarde, notamment chez les personnes âgées, par des sous-traitants peu respectueux. Particuliers, syndics de copropriété voire mairies se sont alors tournés vers la justice pour empêcher l’installation des compteurs Linky, qui contribuent pourtant à l’exercice d’une mission de service public. La justice, au lieu d’adopter une position claire sur tout le territoire, a fait du cas par cas, interdisant ici, autorisant là, ajoutant, de fait, à la confusion.

Second point d’achoppement, les conséquences des ondes émises par le nouveau compteur sur la santé humaine. En dépit de plusieurs études scientifiques qui ont montré l’innocuité des compteurs Linky sur la santé et l’absence de lien de causalité entre l’installation d’un compteur et des pathologies attribuées à une hypersensibilité aux champs électromagnétiques, le doute a persisté dans l’opinion. D’autant plus que des personnes souffrant d’hypersensibilité ont obtenu gain de cause devant des tribunaux. Dès lors, nombreux sont ceux qui, au nom du principe de précaution, réclament un moratoire, estimant qu’il faut poursuivre les recherches sur le sujet.

Enfin, troisième point de friction, la mise en demeure que vient d’adresser hier la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) à EDF et Engie pour non-respect de certaines conditions de recueil du consentement concernant les données des compteurs communicants, et pour une durée de stockage de ces données excessive. Ce troisième point – qui avait suscité quelques craintes en 2015 – avait été éclipsé par les deux premiers. Il est pourtant essentiel car consubstantiel au projet Linky. Le nouveau compteur procède, en effet, d’un vaste projet industriel qui doit moderniser notre réseau électrique, l’adapter à l’évolution des modes de consommation (par exemple l’émergence de la voiture électrique), et évidemment garantir sa sûreté. Les données (de consommation et de production) sont la clé de voûte de cette architecture et doivent permettre de mieux planifier, mieux anticiper, mieux entretenir et mieux maîtriser la consommation, notamment pour les particuliers qui peuvent en espérer des économies.

Le défaut patent de transparence dans la collecte des données, l’absence d’une information compréhensible par tous, la non-prise en compte de particularités comme les électrosensibles, a fait que la défiance s’est installée. La mise en demeure de la Cnil peut être une chance pour rétablir, enfin, la confiance.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 12 février 2020)

Maire un jour, maire toujours ?


maires


Candidat pour la 3e, 4e, 5e jusqu’à la 7e fois… Qu’est-ce qui pousse donc ces maires sortants, qu’on dirait inoxydables, à se lancer à nouveau dans une campagne électorale pour les municipales des 15 et 22 mars prochains en quête d’un nouveau mandat ? Quels sont les ressorts de ces nouvelles candidatures alors qu’en novembre L’Observatoire de la démocratie de proximité, méticuleusement réalisé par le Centre d’études de la vie politique française (CEVIPOF) de Sciences Po et l’Association des maires de France (AMF), montrait qu’un maire sur deux ne souhaitait pas rempiler ? Pourquoi ces élus ne sont pas gagnés comme d’autre part la lassitude ; épuisés par les contraintes de plus en plus nombreuses qui impactent leur vie familiale, les demandes de plus en plus pressantes de leurs concitoyens ; ou déçus de voir leurs prérogatives rognées au fil des ans par les intercommunalités et leurs moyens diminués par l’Etat ? Enfin, à l’heure où la tendance générale est au non-cumul des mandats, à leur limitation dans le temps, mais aussi au nécessaire renouvellement, pourquoi ces maires-là ne raccrochent donc pas ?

Chaque situation est bien sûr particulière, chaque maire-candidat à sa propre histoire. Mais – au-delà de ceux qui cèdent à l’ivresse du pouvoir, aux tentations clientélistes ou qui veulent un nouveau mandat pour satisfaire un ego surdimensionné qui fait qu’ils se croient irremplaçables – ces maires au long cours sont majoritairement animés par un engagement profond et désintéressé au service de leur municipalité et de l’intérêt général. D’autant plus parce que dans de nombreuses petites communes les candidatures font parfois défaut. Alors un premier mandat en appelle un second, puis un troisième, etc.

Ce dévouement républicain n’est toutefois pas une vue de l’esprit puisque chaque année, le maire apparaît comme l’élu préféré des Français, celui que l’on connaît le mieux, le plus proche de notre vie quotidienne, à portée de main comme à portée d’engueulade. Ce mandat que tous les hommes politiques à la carrière nationale encensent régulièrement comme étant le plus beau et celui qui permet de voir concrètement se réaliser des décisions, est aussi celui de la permanence républicaine depuis la Révolution, celui, donc qui s’inscrit dans le temps long.

François Mitterrand, qui fut maire de Château-Chinon pendant 22 ans, ne disait pas autre chose lorsqu’il encourageait à exercer "cette responsabilité discrète, ingrate et cependant nécessaire. C’est à travers la commune que s’exprime, avec les moyens du bord, ce que nous appelons de deux grands mots : la solidarité nationale".

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 11 février 2020)

Jospinisation

macron


Les quelque 17 milliards de mesures en faveur du pouvoir d’achat débloqués par Emmanuel Macron pour éteindre la crise des Gilets jaunes n’auront donc pas suffi à décoller l’étiquette de « Président des riches» qui colle à la peau du locataire de l’Elysée depuis le début du quinquennat, lorsque la majorité avait baissé les aides aux logements et supprimé le très symbolique impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Non seulement, le mouvement de grogne sociale inédit perdure de samedi en samedi, mais les Français n’ont pas perçu d’amélioration tangible de leur pouvoir d’achat. Une perception sur laquelle l’OFCE vient de mettre des chiffres dans sa dernière étude sur l’impact des mesures du budget 2020. Certes, 70% des ménages devraient voir leur pouvoir d’achat augmenter cette année, mais les grands gagnants, qui vont profiter le plus des réformes menées par le gouvernement, sont bel et bien les classes moyennes supérieures. Pire, 5% des ménages les plus modestes vont voir leur niveau de vie amputé de 45 euros en moyenne sur l’année...

Le gouvernement tente de temporiser, demande, à raison, du temps pour que toutes les réformes donnent leur plein potentiel. Emmanuel Macron et Edouard Philippe mettent en avant les bons chiffres dans la lutte contre le chômage, soulignent que les investissements étrangers n’ont jamais été aussi importants dans notre pays, prouvent que le pouvoir d’achat augmente. Rien n’y fait. Le bilan économique d’Emmanuel Macron est perçu, au-delà de chiffres objectifs, négativement par les Français selon le dernier baromètre de l’économie d’Odoxa, tant au niveau global (69%) que dans le détail domaine par domaine.

Dès lors, à deux ans et demi de la prochaine présidentielle, certains commencent à s’inquiéter en Macronie d’un risque de «jospinisation» de leur champion. C’est-à-dire de le voir se retrouver dans la même situation que celle de Lionel Jospin en 2002, lorsque le Premier ministre socialiste pouvait se targuer de bons résultats économiques après 5 ans de gauche plurielle dont il n’a pu, hélas, tirer aucun bénéfice...

Aux Etats-Unis, lors la campagne présidentielle de 1992, le conseiller politique de Bill Clinton James Carville, avait affiché dans son bureau le slogan « It’s the economy, stupid ! » (« C’est l’économie, idiot ! ») pour rappeler combien l’économie restait au-delà de tout le reste la priorité des électeurs. Pour l’heure en France, l’économie est loin d’apparaître comme le seul critère, ce qui laisse supposer que la future campagne présidentielle se jouera sur bien d’autres aspects, et notamment, dans un contexte de montée des populismes, les communautarismes, les questions identitaires, la sécurité, etc.

(Analyse parue dans La Dépêche du Midi du vendredi 7 février 2020)

Changer, maintenant

climat


Les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), les nombreuses et régulières études de l’ONU sur le réchauffement climatique, les constatations d’ONG comme Greenpeace ou le WWF sur les atteintes à la biodiversité ou encore les catastrophes comme les incendies géants en Amazonie ou en Australie : autant d’éléments bien tangibles des bouleversements du climat qui affectent la planète et qu’une majorité de Français – à quelques irréductibles climatosceptiques près – reconnaît volontiers. Mais il reste toujours difficile de se projeter, les catastrophes semblent toujours bien lointaines et en tout cas pas de nature à perturber notre quotidien. La nouvelle étude de l’Insee dévoilée hier changera-t-elle la donne et impulsera-t-elle une prise de conscience élargie dans la population ?

En tout cas, les prévisions de l’Insee sur le climat dans notre région sont sans appel. Dans les trentes prochaines années, les épisodes de fortes chaleurs seront de plus en plus fréquents partout en Occitanie, et plus particulièrement sur le littoral méditerranéen et dans la plaine de la Garonne, c’est-à-dire les territoitres plus peuplés. Ces journée caniculaires – dont on a eu un aperçu à deux reprises en 2019 – vont avoir des conséquences pour un habitant sur deux, soit pas loin de 3 millions d’Occitans... Les personnes âgées, les jeunes enfants et les personnes pauvres seront les plus affectées tandis que les secteurs du BTP et de l’agriculture seront les plus impactés.

Dès à présent, il faut donc collectivement se préparer à relever cet immense défi. Cela suppose de mieux tenir compte des enjeux environnementaux, revoir l’aménagement du territiore, l’habitat, l’utilisation des énergies, etc., mais aussi admettre qu’il faudra changer individuellement nos comportements de consommateurs. Le chemin sera donc long. Mais cette prise de conscience a heureusement commencé, il n’y a qu’à voir combien l’environnement est devenu l’un des dossiers clés des prochaines municipales. Car il est temps de dépasser le constat pour agir et changer, maintenant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 7 février 2020)

Quand la Chine tousse

shanghai
La Bourse de Shanghai. Photo Alex Needham 


En 1973, Alain Peyrefitte publiait « Quand la Chine s'éveillera » et pronostiquait ainsi comment l'Empire du milieu allait devenir au siècle suivant un géant politique et économique. Depuis, la Chine s'est largement éveillée et est, effectivement, devenue un géant économique qui pèse lourd dans l'économie mondiale. Mais un géant aux pieds d'argile comme le montre l'épidémie du coronavirus. Car depuis le déclenchement de cette pandémie, c'est finalement tout le pays qui se retrouve en quarantaine, soit qu'il se barricade lui-même dans certaines régions en confinant des millions d'habitants et en mettant à l'arrêt les usines, soit qu'il se trouve victime de mesures – parfois disproportionnées au regard de la réalité sanitaire – prises par de plus en plus de pays inquiets et cédant au repli.

Dans une économie mondialisée, cette paralysie inquiète d'autant plus que, depuis la précédente épidémie du SRAS en 2002-2003, le poids économique de la Chine est devenu capital dans la marche de la planète. De fait, la Chine représentait 5 % du PIB mondial et 5 % de la croissance mondiale il y a 15 ans ; aujourd'hui elle pèse 17 % du PIB mondial et contribue à 30 % de la croissance… En un mois, les prévisions de croissance chinoise sont passées de 6 % à 4 % selon le cabinet Oxford Economics. Une contre-performance qui va affecter les autres économies de la planète – la banque Goldman Sachs estime que la croissance américaine va baisser de 0,4 à 0,5 point au premier trimestre 2020, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, parlait hier de « nouvelle dose d'incertitude » – mais qui va aussi affecter de nombreux marchés de matières premières. Le cours du baril de pétrole a ainsi baissé de quelque 15 % en janvier…

Le président chinois Xi Jinping a très tôt compris que la menace du coronavirus – un « démon » a-t-il dit – n'était pas que sanitaire. Elle est aussi économique : c'est la raison pour laquelle la banque centrale chinoise a décidé d'injecter 1 200 milliards de yuans (156 milliards d'euros) afin de soutenir l'économie du pays. Mais elle est aussi politique : face aux critiques émises contre l'Etat pour sa gestion de l'épidémie à Wuhan, Xi Jinping a appelé... à une censure renforcée. Donnant finalement raison – a posteriori – à Alain Peyrefitte qui avait jugé dans son dernier ouvrage, « La Chine s'est éveillée », publié il y a plus de 20 ans, que « la Chine devient semblable à une huître qui s'entrebâillerait vers le grand large, mais demeurerait inébranlablement fixée au rocher par sa dure coquille totalitaire. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 6 février 2020)

Freiner les déserts médicaux

doctor


La contestation de la réforme des retraites et bien avant le cri d’alarme des personnels des urgences dans les hôpitaux ont donné lieu ces dernières semaines à des mobilisations totalement inédites par leur ampleur et le mode d’action des personnels soignants – notamment la menace de démissionner de leurs fonctions administratives de près d’un millier de médecins hospitaliers. Mais quand l’hôpital va mal c’est tout le système de santé français – l’un des plus réputé au monde – qui tousse et, en parallèle des problèmes de l’hôpital, on trouve celui de la démographie médicale globale qui devient inquiétante.

Car la pénurie de médecins s’intensifie. "Si nous ne faisons rien, cette tendance va s’accroître inéluctablement dans les prochaines années", a reconnu récemment le directeur général de l’Assurance maladie, Nicolas Revel, dans un entretien accordé au magazine Le Généraliste, soulignant qu’en 2019, 5,4 millions de Français n’avaient pas de médecin traitant. Parmi eux des personnes âgées de 70 ans et plus, d’autres souffrant d’une maladie de longue durée ou d’une pathologie chronique. Et ce n’est pas faute de chercher un praticien.

Soit les généralistes gèrent déjà une patientèle nombreuse, soit il n’y a pas de généralistes dans le secteur… L’Atlas annuel de la démographie médicale réalisé par le Conseil national de l’Ordre des médecins, dont nous publions les principaux chiffres, s’alarme d’ailleurs du non-remplacement des médecins partant en retraite. Dans certains départements, les projections montrent que dans les dix années qui viennent, le nombre de médecins pourrait être divisé par deux ! Au moment où la France est à l’aube du bouleversement majeur de la dépendance lorsque les baby-boomers vont entrer dans le 3e ou 4e âge, peut-on laisser se développer de tels déserts médicaux ?

Assurément non et tous les gouvernements se sont penchés sur la question sans jamais trouver la recette miracle. Toutefois, il existe des pistes qui sont d’ailleurs listées dans la loi Santé adoptée l’été dernier. Ce plan Ma Santé 2022 décline ainsi trois axes forts, notamment la réforme des études de santé avec la révision du numerus clausus, le développement du numérique en santé, et par exemple la télémédecine qui fut chère au Pr Lareng et la mobilisation de collectifs de soins sur les territoires. Reste que couvrir l’ensemble du pays de Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) prendra du temps. Et définir une meilleure géographie médicale suppose des mesures coercitives qu’aucun gouvernement n’a réellement osé prendre. Il est temps de redoubler d’efforts pour endiguer vraiment l’avancée de ces déserts médicaux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 4 février 2020)

Question de dignité

prison


Les autorités françaises doivent mettre fin au problème de surpopulation dans les prisons et aux conditions de détention dégradantes". Les mots sont cinglants pour la patrie des Droits de l’Homme, mais ils ont été, d’évidence, largement sous-pesés par la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) qui vient de rendre cette semaine un arrêt sévère contre la France. Saisie par 32 détenus des centres pénitentiaires de Ducos (Martinique), Faa’a Nuutania (Polynésie française), Baie-Mahault (Guadeloupe) ainsi que des maisons d’arrêt de Nîmes, Nice et Fresnes, l’instance européenne n’a pu que constater que les détenus "ont, pour la majorité d’entre eux, disposé d’un espace personnel inférieur à la norme minimale requise de 3 m2 pendant l’intégralité de leur détention, situation aggravée par l’absence d’intimité dans l’utilisation des toilettes." Certes, la CEDH n’entend pas dicter la politique pénale de la France, mais elle suggère "la refonte du mode de calcul de la capacité des établissements pénitentiaires et l’amélioration du respect de cette capacité d’accueil".

Pour le gouvernement, dont la ministre de la Justice, Nicole Belloubet annonce dans nos colonnes la création de 15 000 places de prison supplémentaires d’ici 2027, il est sans doute plus que temps d’aborder frontalement ce dossier avec le souci de la dignité des détenus, d’évidence oubliée depuis de trop nombreuses années. Car la surpopulation carcérale comme le délabrement de certaines prisons ne sont pas nouveaux. Depuis des années, les associations, les avocats, des parlementaires voire des magistrats et des agents de l’administration pénitentiaire s’alarment d’une situation déshonorante pour la France. Jean-Marie Delarue, premier contrôleur général des lieux de privation de liberté, a longtemps souligné combien notre pays méconnaissait la réalité carcérale, confirmant finalement ce que disait Marcel Aymé selon qui, "Les hommes appelés à en juger d’autres devraient avoir fait un stage de deux ou trois mois en prison." De fait, M. Delarue se désolait que "tantôt les Français critiquent le prétendu luxe [des prisons], tantôt ils voient en elles le juste châtiment pour des condamnés qu’il faut reléguer hors de la société."

Il est plus que temps de sortir de ces clichés avivés par les émotions médiatiques et les outrances politiques démagogiques pour retrouver le sens de l’emprisonnement : préparer le détenu à sa réinsertion dans la société et non pas l’humilier avec des conditions de vie dégradantes qui sont le terreau de la récidive voire de la radicalisation.

Cela demande évidemment des moyens, cela demande aussi du courage politique, cela demande enfin, tout simplement, d’être fidèle à l’humanisme républicain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 3 février 2020)