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Éditos

Des paroles aux actes

climat


En décembre 2015, sous la houlette de Laurent Fabius et de Ségolène Royal était adopté l'Accord de Paris sur le climat. Suite aux négociations de la Conférence de Paris (COP21) organisée par les Nations unies sur les changements climatiques, c'est la première fois qu'un tel accord universel était signé par quelque 195 pays. Ce texte historique – à mettre au crédit de la France – listait ainsi des engagements simples et forts comme contenir d'ici à 2100 le réchauffement climatique en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels, ne plus investir dans les énergies fossiles, ou encore atteindre la neutralité carbone.

Mais depuis quatre ans, la mise en œuvre de ces engagements patine, les promesses peinent à être tenues, alors même que les rapports scientifiques alarmants se sont accumulés et que les événements météorologiques et climatiques se sont multipliés. Ouragans de plus en plus dévastateurs, fonte accélérée des glaciers, vagues de chaleur d'une intensité jamais vues, sécheresses et incendies monstres ; autant de signes d'un emballement climatique qui charrie, hélas, son lot de malheurs entre apparition de nouvelles maladies, réfugiés climatiques toujours plus nombreux ou extinction d'espèces.

Malgré cela, les politiques environnementales des Etats pour respecter leurs engagements sont très insuffisantes ; les dirigeants prenant des décisions court-termistes là où il faudrait viser un horizon plus lointain… mais électoralement moins porteur.

À tel point que partout, des citoyens se sont engagés pour dénoncer par des marches géantes – et parfois des actions en justice – l'inaction des Etats. Un mouvement largement porté par les jeunes. On peut certes critiquer les grèves de lycéens et estimer que leur place est davantage sur les bancs de l'école ; on peut moquer leurs discours parfois empreints d'une grande naïveté sur les réalités économiques et géopolitiques comme on peut s'acharner sur la jeune Greta Thunberg et s'offusquer de ses rodomontades larmoyantes et émues lancées lundi à des chefs d'Etat et de gouvernement élus. Mais on ne peut ôter aux jeunes la sincérité de leur engagement.

Surtout, cette jeunesse-là, qui demain sera aux responsabilités, mérite d'être écoutée car elle ne manque pas d'idées pour résoudre finalement la seule et la plus difficile des équations qui se pose à tous : l'économie capitaliste actuelle peut-elle être compatible avec la lutte pour le climat ? Aujourd'hui la réponse apparaît bien négative, mais une réconciliation entre économie de marché et écologie reste possible. Mais pour atteindre cette « croissance verte » dans les transports, l'énergie ou l'agriculture qui nécessitera mobilisation et compromis de tous, il convient dès à présent de passer, à tous les niveaux, des paroles aux actes.

(Editorial publié dans La Dépêche du mercredi 25 septembre 2019)

Champs de batailles

pesticide


L'agriculture est-elle devenue un champ de bataille ? En tout cas, le débat houleux sur les pesticides, et plus particulièrement le glyphosate, concentre – au détriment souvent d'autres thématiques – tous les enjeux et les contradictions de notre époque autour de l'alimentation, de la lutte contre le réchauffement climatique et de la préservation de la biodiversité. Et le moins que l'on puisse dire est que les positions sont tranchées, frontales, quasi irréconciliables entre les défenseurs de l'environnement et de la santé publique d'un côté, les agriculteurs et les industriels de l'autre, et les agences sanitaires au milieu dont l'impartialité et l'indépendance ne sont pas au plus haut… Le débat est d'autant plus vif que les avis scientifiques autour desquels toutes les parties auraient pu logiquement se retrouver peinent à se frayer un chemin dans un débat public où les opinions surpassent les faits et où les infox des réseaux sociaux et les coups de communication sont en embuscade… De plus, hélas, les études scientifiques ne dégagent pas encore de consensus sur la dangerosité des pesticides pour la santé humaine et l'environnement. Tout juste apparaissent un faisceau de présomptions, et des indices souvent accablants qui ne peuvent dès lors apaiser le débat.

Dans ce contexte tendu, la proposition du gouvernement de soumettre à consultation un projet de décret proposant de fixer à 5 ou 10 mètres, selon les cultures, la distance minimale entre les habitations et les zones d'épandage de pesticides, illustre jusqu'à la caricature l'épineux débat. Cette proposition d'arbitrage, qui semble couper la poire en deux, a le don d'agacer tant les écologistes qui jugent une telle proposition « anecdotique » et « insuffisante », que les agriculteurs, qui voient dans ces zones sans pesticides la perte de terres et donc un manque à gagner important, surtout dans les zones périurbaines.

Surtout, pour les agriculteurs, cette proposition constitue la mesure de trop et un casus belli car elle arrive dans un climat de mal-être profond. Les paysans n'en peuvent plus, en effet, d'être montrés du doigt et victimes d'un véritable agri-bashing sur l'utilisation des pesticides, mais aussi les conditions d'élevage ou les « bruits » de la campagne qui indisposent les néoruraux… Des critiques souvent injustes, qui passent sous silence les progrès réalisés par les agriculteurs au fil des ans et aussi le fait que ce sont bien eux les premières victimes des pesticides. Le sentiment de « déconsidération » s'est aussi trouvé exacerbé par la récente ratification par l'Assemblée nationale du Ceta, l'accord commercial entre le Canada et l'Union européenne et la perspective – aujourd'hui bloquée – de l'accord Mercosur…

Dès lors, pour apaiser cette colère, il appartient au gouvernement de sortir de l'ambiguïté, trouver la bonne position du curseur entre écologie et agriculture en évitant les demi-mesures et inventer une agroécologie qui préserve en même temps notre souveraineté agroalimentaire, notre santé et notre environnement. Telle est la seule bataille qui doit tous nous concerner.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 24 septembre 2019)

Courage et déshonneur

mediator


Le procès du Mediator qui s'ouvre aujourd'hui à Paris est assurément celui d'un scandale sanitaire majeur, peut-être même l'un des plus importants avec le dossier de l'amiante toujours en cours, ou celui du sang contaminé ans les années 80-90. Ce médicament anorexigène des laboratoires Servier, censé servir de traitement d'appoint pour le diabète, a en réalité été pris comme coupe-faim pendant plus de trente ans en étant prescrit à quelque 5 millions de personnes qui ignoraient tout de sa dangerosité. Ce procès pénal, qui intervient neuf ans après les premières révélations, permet d'ores et déjà de souligner le courage des uns et le déshonneur des autres.

Le courage, c'est d'abord celui du docteur Irène Frachon. Cette pneumologue au CHU de Brest s'est battue quasiment seule contre tous pour imposer en France une évidence clinique : le Mediator comportait une molécule dangereuse provoquant d'importants effets secondaires cardiaques et pulmonaires, des valvulopathies gravissimes. Son livre «Mediator 150 mg : combien de morts ?», sorti en juin 2010, aboutira au retrait du médicament. Irène Frachon, qui sera présente aujourd'hui à l'ouverture du procès, est devenue une lanceuse d'alerte iconique, mais surtout a décidé de poursuivre le combat de sa vie avec et pour les victimes.

Le courage, c'est aussi justement celui des victimes. Les 2700 parties civiles du procès vont porter le témoignage de destins brisés et de vies éteintes, puisqu'une expertise judiciaire impute au Mediator jusqu'à 2 100 décès au total. Toutes les victimes du médicament ne se rendront pas à Paris. Certaines, épuisées, âgées ou impécunieuses, ne feront pas le déplacement ; d'autres, qui ont été indemnisées, ont dû se désister de la procédure pénale. Mais le prétoire résonnera en leur nom d'autres témoignages pour réclamer la vérité et la justice.

De l'autre côté, il y a le déshonneur. Celui bien sûr des laboratoires Servier et de leur fondateur Jacques Servier, disparu en 2014, qui avait choqué l'opinion en niant les dangers de son produit, pointés dans plusieurs pays il y a plusieurs années. Les débats porteront notamment sur les mécanismes de tromperie mis en place minutieusement par Servier. Le groupe pharmaceutique a, en effet, mis tous ses moyens, notamment financiers, pour fausser la décision des autorités, écarter ou intimider les gêneurs, ou biaiser les avis d'experts officiellement indépendants pour préserver le mensonge et continuer à vendre son si lucratif Mediator...

Le déshonneur est aussi celui des autorités sanitaires. L'Agence du médicament, renvoyée pour «homicides et blessures involontaires» par «négligences», n'a clairement pas suffisamment pris en compte les signaux d'alerte et a curieusement tardé à interdire le Mediator.

A l'aube d'un très long procès qui va durer plusieurs mois et d'un parcours judiciaire qui se prolongera sans doute des années, Irène Franchon réclame «un jugement exemplaire».

Mais il appartient sans doute à l'Etat, sans attendre, de trouver les mesures pour mieux protéger les lanceurs d'alerte, mieux encadrer les procédures de contrôle, et au final, mieux considérer les victimes. Et cela afin de restaurer la confiance envers les autorités sanitaires et les laboratoires.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 23 septembre 2019)

Passion française

conques
L'abbaye de Conques en Aveyron.


À l'instar de la fête de la musique devenue depuis 1982 un rendez-vous culturel incontournable pour tous les Français, les Journées du patrimoine, lancées en 1984 par Jack Lang – l'emblématique et créatif ministre de la Culture de François Mitterrand – n'ont eu de cesse de conquérir, année après année, le grand public, en France mais aussi partout en Europe où elles se sont exportées. La 36e édition de ces Journées qui commencent ce samedi pour deux jours intenses revêt toutefois cette année un relief particulier pour au moins trois raisons.

La première, c'est le choc qu'a constitué l'incendie de Notre-Dame-de-Paris, survenu dans la toiture de la cathédrale le 15 avril dernier. L'émoi international qu'a provoqué la destruction de la « forêt » de chênes centenaires, les témoignages de soutien exprimés à la France partout dans le monde, l'élan de solidarité internationale pour reconstruire au plus vite l'édifice ont fait de la cathédrale meurtrie une « Notre-Dame du Monde » qui illustre combien le patrimoine français est consubstantiel à l'identité même de notre pays et constitue le ciment d'une cohésion nationale partagée.

La deuxième raison pour laquelle ces Journées du patrimoine 2019 apparaissent différentes des précédentes éditions, est le succès remporté par le loto du patrimoine initié en 2018 par Stéphane Bern et les jeux de grattages qui l'accompagnent. Ce ne sont pas tant les montants – modestes au vu des immenses besoins – collectés par ces opérations au profit de la Fondation du patrimoine qui importent, mais plutôt le fait ces jeux contribuent à financer la restauration d'un «petit» patrimoine. Vernaculaire, local et souvent rural, ce patrimoine-là qui mobilise au quotidien à son chevet de petites associations sans grands moyens, a toujours vécu à l'ombre des grands sites et monuments qui font la réputation et le prestige de la France à l'étranger. Les Journée du patrimoine ont toujours été l'occasion de saluer le travail de ces associations ; les jeux y ajoutent une reconnaissance désormais tout au long de l'année et non plus le seul espace d'un week-end.

Enfin, la troisième raison pour laquelle ces Journées 2019 sont particulières tient au choix du thème cette année : « arts et divertissement. » À côté des lieux de pouvoir, de religion ou de production industrielle, c'est ainsi tout un pan de notre patrimoine qui est mis à l'honneur, entre théâtres antiques et amphithéâtres romains, salles de spectacles ou de cinéma et arts du cirque, mais aussi temples du sport que sont hippodromes, piscines ou stades. L'entrelacement de ces patrimoines matériel et immatériel est au cœur de ce qui fait du patrimoine une véritable passion française.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 21 septembre 2019)

Urgence pour les urgences

hospital


Six mois. Il aura donc fallu six mois pour que le gouvernement apporte une réponse ministérielle aux personnels hospitaliers des urgences en grève. À croire que l'exécutif voulait jouer la montre face à des grévistes qui, au contraire des cheminots ou des routiers, affichent leur colère sans paralyser la France et en continuant à soigner leurs compatriotes…

Car depuis le mois de mars, la grogne a gagné de plus en plus de services au point que, selon le dernier décompte du collectif Inter-urgences, 239 ont rejoint le mouvement, soit près d'un service sur deux. Du jamais vu.

Certes, en juin, la ministre des Solidarités et de la Santé Agnès Buzyn a bien installé une mission nationale pour « construire une nouvelle stratégie d'ensemble d'évolution des services d'urgence », conduite par le président du Conseil national de l'urgence Hhospitalière (CNUH), le professeur Pierre Carli, et le député (La République en Marche) de Charente, Thomas Mesnier.

Certes, le gouvernement a ensuite débloqué 70 millions d'euros avant l'été, notamment pour financer une nouvelle « prime forfaitaire de risque » mensuelle de 100 euros net pour les infirmiers et les aides-soignants et des recrutements dans les établissements « en tension ».

Certes Agnès Buzyn a finalement annoncé une première série de mesures la semaine dernière et s'apprête à en dévoiler d'autres en une seconde vague aujourd'hui à l'issue d'une rencontre avec tous les acteurs du secteur, hospitaliers et libéraux ainsi que les partenaires sociaux et le collectif Inter-urgences.

Mais pour les personnels, tout cela relève davantage de mesurettes, de rafistolage, du déjà-vu pas à la hauteur. Car au-delà des urgences, on voit bien que c'est l'ensemble de l'hôpital qui est concerné et même toute la chaîne médicale. Comment sécuriser les urgences où les personnels subissent trop souvent des agressions ? Comment éviter que les urgences ne soient étouffées par la « bobologie » ? Comment mieux articuler l'hôpital et la médecine de ville ? Comment assurer sur l'ensemble du territoire une même qualité de service alors que perdurent d'inacceptables déserts médicaux ?

Le gouvernement se lance dans une longue concertation pour la réforme des retraites, qui sera un texte phare du quinquennat. Réformer durablement l'hôpital, l'organisation de la santé et prévoir la dépendance qui sera un sujet crucial dans les années à venir, mériterait tout autant une grande concertation, un Grenelle pour tous les personnels, voire un « Grand débat » pour tous les Français.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 9 septembre 2019)

Trou d'air

Boeing737


« Un bel avion est un avion qui vole bien », avait coutume de dire Marcel Dassault. Que dire dès lors du Boeing 737 Max dont des dizaines d'exemplaires patientent sur d'immenses zones aéroportuaires de leur constructeur à Seattle ? Après les crashs des vols de la Lion Air le 29 octobre 2018 puis d'Ethiopian Airlines le 10 mars 2019, qui ont fait au total 346 victimes, le nouvel appareil de Boeing – qui devait être le fer de lance de l'avionneur américain – est depuis cloué au sol dans l'attente que le constructeur corrige des problèmes logiciels sur le système anti-décrochage de l'avion incriminé dans les crashs. Une situation d'immobilisation qui a déjà coûté près de 8 milliards de dollars à Boeing et qui devrait encore durer puisque le constructeur aurait refusé de fournir des informations sur les modifications aux agences de certification américaines, brésiliennes et européennes. Dès lors la FAA, l'ANAC et l'EASA ne risquent pas d'autoriser une remise en service rapide de l'appareil. De quoi agacer les clients de Boeing et réjouir le concurrent historique Airbus ? Pas si simple.

Les déboires de Boeing peuvent évidemment inspirer à l'homme de la rue quelques réflexes chauvins sur l'air de « Boeing qui pleure, Airbus qui rit ». La situation est évidemment beaucoup plus complexe et l'avionneur toulousain se garde bien de tout triomphalisme. Certes, le constructeur aéronautique européen a livré 389 appareils sur les six premiers mois de l'année, en hausse de 28 % sur un an, contre 239 avions pour Boeing, en baisse de 37 %. Une première depuis 2011 qui pourrait permettre à Airbus d'être premier constructeur aéronautique mondial tant en termes de livraisons que de commandes. D'autant que 2019 apparaît comme une bonne année avec le lancement de l'A321 XLR et le succès qui se confirme de l'A350. Mais rien n'est jamais acquis et le sérieux trou d'air subi par Boeing montre qu'on n'est jamais à l'abri d'un grain de sable capable de faire dérailler la plus belle des mécaniques. Airbus, marqué par les difficultés sur l'A380 ou la polémique sur les sondes Pitot de l'A330, aurait d'ailleurs d'autant moins matière à se réjouir que Boeing est loin d'être à terre. En dépit des déconvenues sur le B737 Max, l'avionneur américain n'a, en effet, pas enregistré d'annulation de commandes importantes, ni de défection majeure.

Dès lors, au final, il faudrait peut-être moins retenir les conséquences économiques et financières de l'immobilisation des Boeing que les leçons qui devraient en être tirées sur le plan industriel. Dans la course à l'innovation que se livrent Airbus et Boeing face aux nouveaux acteurs chinois très ambitieux, ce dernier a-t-il voulu aller trop vite ? Boeing, qui a versé 78 milliards de dollars à ses actionnaires ces 15 dernières années, contre 11 milliards d'euros pour Airbus, a-t-il placé la rentabilité devant la sécurité ? Face à de nouvelles technologies la formation des pilotes a-t-elle été adéquate ? Autant de questions auxquelles Boeing va devoir apporter de solides réponses pour rétablir la confiance et sortir du trou d'air.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 5 septembre 2019)

Notre richesse

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Vue de l'île et du fort de Brescou depuis la jetée du Cap-d'Agde. Photo Spedona


À l'heure où la Française des jeux est en passe d'être privatisée, le lancement hier de deux nouveaux tickets de grattage en faveur de la Mission Bern pour la restauration du patrimoine en péril, la renvoie à ses fondamentaux, à savoir contribuer à financer une grande cause d'envergure nationale. Créée en 1976, la Française des Jeux, en effet, est l'héritière de la Loterie nationale qui vit le jour en 1933 afin de venir en aide aux invalides de guerre, aux anciens combattants et aux victimes des calamités agricoles.

85 ans plus tard, la «loterie» - poule aux œufs d'or avec ses 15,1 milliards d'euros de mises en 2017 - s'est choisi une autre grande cause, celle du patrimoine. Le loto du patrimoine lancé l'an passé à rencontré la bienveillance et le succès du public. Et, surtout, il a démontré combien les Français - in- venteurs des Journées du patrimoine en 1984 - sont attachés à ce que l'on appelle avec tendresse les "vieilles pierres".

Mais le loto et la création de la Mission Bern, ont eu un autre mérite : mettre en lumière le "petit" patrimoine, qui vit (ou survit) dans l'ombre des grands sites et monuments, châteaux de le Loire, musée de Louvre ou musée d'Orsay. Vernaculaire, souvent rural, ce patrimoine-là mobilise à son chevet une myriade de petites associations qui font un patient travail de restauration et de préservation. Souvent sans beaucoup de moyens autres que quelques subventions, ces associations se donnent sans compter pour mettre en valeur un moulin, une chapelle, sites aussi remarquables que méconnus.

Les bénévoles se mobilisent pour faire connaître leur patrimoine de cœur et transmettre ainsi aux génération futures comme aux visiteurs de passage la mémoire d'un lieu et de ceux qui y ont vécu.

La difficile sélection effectuée par la Mission Bern parmi les centaines de projets qui lui ont été soumis montre d'une part que cette belle passion française pour le patrimoine a de beaux jours devant elle, mais aussi combien elle est aujourd'hui fragile car en manque de moyens. Les quelque 22 millions d'euros récoltés par le loto du patrimoine l'an passé sont évidemment une bonne chose pour tous le sites retenus face à l'ampleur des besoins. Dès lors, au-delà de ce loto sympathique et populaire, l'Etat doit mettre en oeuvre une politique patrimoniale sans doute beaucoup plus puissante pour permettre de préserver ce patrimoine, grand ou petit, qui fait la richesse de la France et de notre pays la première destination touristique mondiale.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 3 septembre 2019)

Déclic


Antarctic


Cette semaine dans les locaux de Météo-France à Toulouse, quelque 300 scientifiques du Groupe d'experts Intergouvernemental sur l'Évolution du Climat (GIEC) se sont réunis pour commencer à rédiger le volume 1 (les bases physiques) du prochain rapport d'évaluation qui sera rendu public en 2021. Un long travail d'analyse, de confrontation d'observations de la planète qui est fait méticuleusement depuis la création de cet organisme international en 1988. Mais le poids des mots, la multiplication des alertes lancées depuis 30 ans par le GIEC ne semblent pas déclencher la mobilisation mondiale qui serait pourtant cruciale pour infléchir le réchauffement climatique essentiellement dû aux activités humaines…

On aurait pu penser que le choc des photos ou des vidéos de catastrophes climatiques suffirait à engager une prise de conscience planétaire. Des ouragans toujours plus puissants, des sécheresses toujours plus arides, des épisodes de canicule toujours plus nombreux, des glaciers toujours plus en recul, des incendies toujours plus grands donnent à voir de spectaculaires images. Mais, là aussi, encore insuffisantes pour engager la mobilisation internationale.

Depuis l'accord de Paris sur le climat en 2015, rare moment de lucidité sur l'avenir écologique de la planète, les Etats – du moins ceux dont les dirigeants ne versent pas dans le déni climato-sceptique – semblent frappés d'aphasie, peinent à respecter leurs engagements. Les opinions publiques semblent enclines à la fatalité même si une partie d'entre elles, notamment les jeunes, marche pour le climat et appelle à agir.

Le déclic qui manque pour une mobilisation générale viendra peut-être dans les mois à venir lorsque le monde découvrira les témoignages de réfugiés climatiques. Le pré-rapport du GIEC sur les océans et les glaciers, qui a fuité cette semaine, estime qu'il y aura bientôt 280 millions de réfugiés climatiques, des hommes, femmes, enfants contraints de quitter leur maison engloutie par la montée des eaux. Une submersion qui concerne les littoraux de tous les continents, tous les pays, toutes les régions dont la nôtre. Ces témoignages seront peut-être le déclic pour qu'enfin le climat de la planète devienne la priorité n° 1.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 31 août 2019)

Eldorado

mining


L'affaire de l'or d'Andorre – si l'on peut l'appeler ainsi – que nous révélons aujourd'hui inspirera-t-elle un jour un film ? En tout cas, cette histoire de filouterie savamment mise en œuvre entre sud-ouest et Andorre pendant des mois par un petit groupe recèle tous les ressorts pour bâtir un excellent scénario sur cette inextinguible soif de l'or qui habite les hommes depuis l'Antiquité. « Le feu éprouve l'or, et l'or éprouve l'homme », avait déjà écrit le philosophe grec Chilon de Sparte.

À l'heure du trading à haute fréquence, des cyber-arnaques et des crypto-monnaies, certains préfèrent, d'évidence, trouver leur eldorado en restant dans le classique d'une ruée vers l'or sonnante et trébuchante, matinée de quelques tours de passe-passe.

Une ruée compliquée à mettre en œuvre, qui joue sur le temps long, mais qui est, évidemment, toujours lucrative puisque l'or reste au fil des époques la valeur refuge des temps de crise. Boudé par les investisseurs dans les années 80, il est revenu en grâce depuis la crise de 2008. Et depuis une année, le cours de l'or n'a cessé de grimper : +35 % en un an ! L'once d'or a ainsi atteint son plus haut niveau depuis 2013 en dépassant la barre des 1 500 dollars. De quoi aiguiser les appétits légaux – comme le projet de la Montagne d'or en Guyane, désormais retoqué par le gouvernement – ou illégaux…

Mais l'arnaque de l'or d'Andorre, qui fait découvrir à la plupart d'entre nous les « orpailleurs de sablière », met en lumière un niveau de contrôle – de la part de l'Etat comme des industriels – visiblement insuffisant pour s'assurer de la parfaite légalité de ces activités. La justice devra en déterminer les tenants et aboutissants et l'Etat en tirer réflexion pour mieux sécuriser et encadrer l'orpaillage.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 30 août 2019)

Défis

C3N


La spectaculaire opération des cybergendarmes français contre un réseau de hackers qui avaient piraté des centaines de milliers d'ordinateurs dans le monde pour servir leurs projets illégaux est riche d'enseignements sur les défis que représente la numérisation de nos sociétés.

Le premier enseignement est qu'il n'y a pas de fatalité – ni d'impunité – contre les pirates, que ceux-ci visent des particuliers, des entreprises ou des Etats comme on l'a vu ces derniers mois.

Dans tous les pays, et particulièrement en France, les forces de l'ordre se sont mises en ordre de bataille pour mener cette cyber-guerre. Une guerre contre le crime digital qui passe aussi par une coopération internationale qui a peut-être fait défaut par le passé mais qui se renforce, notamment en Europe. Depuis 2017, les Etats membres de l'UE et les institutions européennes mettent en place des procédures de coopération et d'échanges pour développer une gestion de crises cyber aux niveaux politique, opérationnel et technique. Ce défi de coordination indispensable est en passe d'être gagné face à des menaces mouvantes et mondiales.

Le second défi que met en lumière l'opération française révélée hier est que la société tout entière doit plus que jamais prendre conscience des risques et adopter en conséquence les bons gestes, les bonnes pratiques pour que la sécurité numérique soit autant prise en compte que la sécurité physique. De la même façon qu'on ne laisse pas la porte de son domicile ouverte en son absence, il faut apprendre à sécuriser son ordinateur et son smartphone aujourd'hui, comme sa maison connectée demain. À l'école comme dans l'entreprise, cet apprentissage-là doit être permanent. Il ne doit laisser personne de côté, que ce soient les seniors ou les plus jeunes car chacun doit s'approprier les enjeux de sécurité numérique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 29 août 2019)

Volte-face calculée

macron


C'est peu dire que l'intervention d'Emmanuel Macron sur la réforme des retraites, lundi soir en direct dans le JT de France 2, était totalement inattendue. Là où l'on pensait voir le chef de l'état louer le long travail de concertation réalisé par le haut-commissaire Jean-Paul Delevoye ces deux dernières années, ou détailler le mécanisme du fameux et très controversé âge pivot de 64 ans – différent de l'âge de départ «totem» de 62 ans – ou encore promettre aux partenaires sociaux qui doivent rencontrer le gouvernement la semaine prochaine qu'il y aurait des aménagements, Emmanuel Macron a pris tout le monde de court en estimant qu'il préférait «qu'on trouve un accord sur la durée de cotisation plutôt que sur l'âge.» Et d'ajouter que cela lui paraissait «plus juste». La volte-face est totale, déstabilisant jusqu'au ministre de l'économie Bruno Lemaire, contraint de ramer à contre-courant pour s'accommoder de la position présidentielle…

Mais cette volte-face a, d'évidence, été mûrement réfléchie, Emmannuel Macron a pesé les avantages et les inconvénients de son choix avec un seul objectif : être celui qui réussira la réforme des retraites sur laquelle tous ses prédécesseurs se sont cassé les dents. En revenant à la durée de cotisation chère à la CFDT, il coupe l'herbe sous le pied des syndicats qui appellent à mobiliser le mois prochain, prive ses oppositions politiques d'arguments, elles qui entendaient mener «la mère des batailles», et donne un gage à l'aile gauche de sa majorité.

Le président montre aussi qu'il n'est fermé à rien, qu'il peut évoluer, écouter pour rechercher le compromis. Toutes choses dont certains, Gilets jaunes en tête, l'en pensaient incapable. Ce revirement calculé fait toutefois une victime : Jean-Paul Delevoye. Comme Jean-Louis Borloo avec son rapport sur les banlieues – aussitôt remis, aussitôt enterré – le haut-commissaire se retrouve en situation délicate.

Pas tout à fait désavoué, mais fragilisé. Au nom de la nouvelle méthode de la phase II du quinquennat.

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du mardi 28 août 2019)

Urgence

« Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur de ce monde », disait Albert Camus. La formule s'applique parfaitement – hélas ! – aux féminicides. C'est-à-dire « le meurtre de femmes commis par des hommes parce que sont des femmes », selon la définition qu'en avait donnée la sociologue américaine Diana E. H. Russell en 1976. Un terme qui n'est entré dans notre dictionnaire Robert qu'en 2015 et qui reste absent du Larousse ; c'est dire combien la société avance lentement sur ces questions et peine à bien nommer les choses.

Car jusqu'à présent, ces meurtres étaient enrobés dans des expressions qui en amoindrissaient la portée et l'horreur en mettant en avant un aspect pseudo-romantique : crime passionnel, drame de la jalousie amoureuse ou de la séparation… Autant dire qu'en 2019, alors que la parole des femmes sur les violences sexuelles s'est libérée avec le mouvement #MeToo consécutif à l'affaire Weinstein, ces termes, qui remontent à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, n'ont plus leur place. Notre société doit sortir du déni, et au premier rang la magistrature. À cet égard, il est heureux de voir que la procureure d'Auch, Charlotte Beluet, a utilisé l'expression « féminicide suivi d'un suicide » pour relater ce mois-ci dans le Gers le meurtre d'une femme par son époux, quand certains de ces collègues évoquent encore des « pistes passionnelles » – alors même que le crime passionnel n'existe plus dans le Code pénal depuis 1975.

Si se mettre d'accord sur les mots est important, c'est parce qu'il y a urgence à traiter les maux. Car les féminicides dépassent le cadre des faits divers et constituent un fait social majeur. En France, plus d'une centaine de femmes sont tuées par leur compagnon. Dans certains cas, des proches ou les femmes elles-mêmes ont donné l'alerte pour décrire des situations de danger. En vain ! Les outils existent – bracelets électroniques, ordonnances de protection, portables, foyers d'accueils – mais restent méconnus, insuffisants ou mal utilisés par des magistrats ou des policiers insuffisamment formés.

Il n'y a pourtant pas de fatalité. L'Espagne a mis en place depuis une dizaine d'années une vaste politique volontariste qui a fait baisser d'un tiers le nombre de féminicides. « Vous êtes nos amies, nos mères, nos sœurs, nos filles. La violence qui vous a coûté la vie nous écœure, nous révolte », écrivait récemment Emmanuel Macron en évoquant toutes celles qui ont perdu la vie. Le Grenelle des violences conjugales qui s'ouvre dans quelques jours doit permettre une remise à plat, initier de nouvelles mesures et acter la mobilisation totale de la société pour s'attaquer à ce fléau. Il y a urgence.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 27 août 2019)

Deux visions du monde

G7
Les chefs d'Etat et de gouvernements à Biarritz. Photo G7


Année après année, les grands sommets internationaux – G7, G8 ou G20 – se ressemblent. Si l'on osait la comparaison triviale, on dirait que, comme pour une discothèque, il y a deux salles deux ambiances, ou comme au festival d'Avignon, le In et le Off.

D'un côté, en effet, il y a le rendez-vous des grands de ce monde, chefs d'Etat et de gouvernements des pays démocratiques les plus riches de la planète, qui se retrouvent pour discuter essentiellement d'économie, de mondialisation, de régulation du capitalisme. Depuis le sommet de Gênes et l'apparition des black blocs – ces groupes ultraviolents qui préfèrent le combat et la casse au débat et aux propositions – les dirigeants se retrouvent bunkérisés dans de jolies cités transformées en camps retranchés. Biarritz ne fera pas exception à la règle ce week-end avec un déploiement de forces jamais vu : 13 200 gendarmes et policiers, des missiles, des bateaux pour sécuriser l'Hôtel du Palais. Paradoxalement, c'est claquemurés dans cet établissement de luxe que les dirigeants vont parler lutte contre les inégalités et ouverture au monde. Sur la forme, l'image est plutôt maladroite même si on comprend bien la nécessité de protéger un sommet de violences ou de menaces terroristes. Sur le fond, on verra ce qu'il ressortira de ce cénacle où, depuis l'arrivée de Donald Trump, le multilatéralisme est à ce point affaibli qu'il n'y aura pas de déclaration commune pour éviter d'afficher trop de divisions…

De l'autre côté, des dizaines d'associations, des milliers de militants organisent des contre-sommets, des espaces de discussion, de proposition, d'indignation, de manifestation. Le foisonnement des thèmes donne parfois le tournis, mais force est de constater que ces contre-sommets pacifiques ont souvent joué le rôle de lanceurs d'alerte sur le dérèglement climatique, les inégalités entre les pays du Nord et du Sud comme au sein même des pays développés, l'urgence écologique, la pollution… Des idées jugées incongrues ou irréalisables et qui ont, au fil des ans, conquis les opinions et, parfois, leurs dirigeants.

Autant dire que les sommets et les contre-sommets livrent deux visions du monde, deux conceptions du développement de l'Humanité entre lesquelles des ponts sont très difficiles à construire. Entre les simples déclarations d'intentions non contraignantes d'un côté et les imprécations à l'action de l'autre, le dialogue semble brouillé.

Pour son premier G7 en tant qu'organisateur, Emmanuel Macron n'économise pas sa peine pour amener du liant, ménageant ici les ONG, notamment environnementales, appelant là ses homologues à l'action. D'aucuns y verront une posture démentie en France par l'action de son gouvernement, d'autres une stratégie de leadership à l'heure où l'Europe est affaiblie par le Brexit et les poussées populistes, les derniers la capacité d'un chef d'Etat à enfin parler cash et vrai. Il y a sans doute un peu de tout cela. Mais si Emmanuel Macron veut que ce G7 ne ressemble pas aux précédents, sitôt tenus, sitôt oubliés, il va falloir passer cette fois de la parole aux actes…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 24 août 2019)

Asphyxie

nasa
Image satellite de la NASA

Lorsque Jair Bolsonaro a pris la tête du Brésil le 1er janvier dernier, les défenseurs de l'environnement savaient à quoi s'en tenir avec ce président d'extrême droite qui affiche sans fard – comme Donald Trump son modèle – son climato-scepticisme. Sitôt en fonction, il a donc commencé à mettre en pratique son programme économique ultralibéral en donnant carte blanche pour l'exploitation de l'Amazonie. « C'est la région la plus riche du monde. Il y a moyen de l'exploiter de manière rationnelle », expliquait le nouveau président qui a fait opérer à son pays un virage à 180°.

Alors que depuis le Sommet de la Terre à Rio, en 1992, le pays apparaissait très « vert » et volontariste dans les négociations sur le climat, le voilà dans la position de destructeur du « poumon vert » de la planète, prêt à tout pour permettre l'exploitation agricole et minière des terres amérindiennes. Selon l'Institut national de recherche spatiale (INPE), la déforestation en juillet a été quasiment quatre fois supérieure qu'au même mois de 2018… Des chiffres évidemment remis en cause par Bolsonaro qui – ne rechignant jamais au déni, au mensonge et à la brutalité avec quiconque ne va pas dans son sens – a limogé illico le directeur de l'INPE puis accusé les ONG de provoquer les incendies « pour attirer l'attention contre (sa) personne, contre le gouvernement brésilien. »

Ces terribles incendies qui ravagent l'Amazonie depuis plusieurs jours – au point de noyer Sao Paulo dans un nuage de fumée noire à 3 000 km de distance ! – sont pourtant bien dus en grande partie au défrichement par les flammes effectué pour transformer les aires forestières en zones de cultures ou d'élevage, mais aussi, dans une moindre mesure, à la sécheresse qui touche le pays. La conjonction de ces deux facteurs, s'ils perdurent, fait que le poumon vert jouera de moins en moins son rôle d'absorbeur de CO2…

Lors du sommet mondial du développement durable, à Johannesburg, en 2002, Jacques Chirac avait déclaré « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Aujourd'hui, l'Amazonie brûle. Pour éviter l'asphyxie, nous avons le devoir de ne pas regarder ailleurs.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 23 août 2019)

Espoir

cancer


Pour faire progresser une cause, faire connaître une injustice, porter un combat légitime, il est souvent nécessaire qu'il y ait une incarnation, une figure, un homme ou une femme qui personnifie le sujet qu'il porte au nom de tous les siens. José Bové et la malbouffe, Asia Argento et les violences sexuelles faites aux femmes après l'affaire Weinstein, Jean-Luc Roméro et le droit de mourir dans la dignité, Christiane Taubira et le mariage pour tous, Robert Badinter et l'abolition de la peine de mort. Il est peut-être présomptueux – car le sujet touche là au plus intime de la nature humaine – de mettre dans cette liste Bernard Tapie, mais le choix de l'ancien homme d'affaires de médiatiser son cancer permet de lever un peu plus la chappe de plomb qui, longtemps, a oppressé – et parfois oppresse encore – les malades et leurs familles.

Quoi que l'on pense du personnage – ses excès, ses coups de gueule, son bagout, ses outrances ses arrangements avec la vérité – nul ne peut nier le courage et la détermination dont fait preuve depuis plusieurs mois Bernard Tapie pour venir à bout de son cancer. Dès le départ, l'ex-patron de l'OM n'a pas cherché à dissimuler son état, assumant crânement les cheveux blancs, la voix qui se casse, la fatigue lancinante, le teint terne. Tapie le battant n'envisageait pas de ne pas se battre. Et, partant, en toisant sa maladie, c'est un message qu'il envoyait à la société comme aux malades. Face au cancer, ne pas laisser tomber, ne pas battre en retraite, ne pas se cacher, ne pas susciter pitié mais revendiquer pleinement le statut de citoyen, c'est-à-dire d'homme dans la cité en pleine possession de ses moyens intellectuels. Ce que réclament aussi les associations qui accompagnent au jour le jour les malades et leurs familles et qui demandent à la société d'ouvrir les yeux sur la réalité des malades.

Le second message que l'histoire de Bernard Tapie nous transmet, c'est que l'on peut avoir foi en la science. À l'Oncopole de Toulouse comme à l'ICM de Montpellier, à Marseille ou à Paris, dans des laboratoires français, européens ou américains, la recherche avance. Pour qui est frappé d'un cancer ou dont un membre de la famille est affecté, cela ne va sans doute pas assez vite, mais les progrès sont considérables, de nouvelles pistes de recherche sont explorées, l'intelligence artificielle ouvre de nouvelles voies. Toutes sont porteuses de l'espoir de la guérison.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 22

Realpolitik

Poutine
Poutine à Sébastopol (Crimée), le 9 mai 2014. Photo Kremlin.ru

« La soif de dominer est celle qui s'éteint la dernière dans le cœur de l'homme ». En recevant hier au fort de Brégançon le président russe Vladimir Poutine, Emmanuel Macron a-t-il pensé à cette phrase du « Prince », de Nicolas Machiavel, dont il est, dit-on, un fin connaisseur ? En tout cas, cette soif de dominer n'a jamais quitté le maître du Kremlin depuis ce jour de 1999 où le finissant Boris Eltsine a choisi l'ex-espion comme Premier ministre. En deux décennies, Vladimir Poutine a, depuis, installé un pouvoir absolu dont l'un des objectifs premiers a été de rendre à la Russie la grandeur passée que connut sur la scène internationale l'ex-URSS avant son effondrement. Un empire craint et respecté.

Pour ce faire, Vladimir Poutine a montré les muscles au propre – l'homme adore se faire photographier dans des poses sportives et viriles – comme au figuré. Sur la scène internationale, Poutine lancera la guerre en Tchétchénie, annexera la Crimée et soutiendra les séparatistes pro-russes du Donbass en Ukraine, interviendra en Syrie en appui au régime de Bachar al-Assad, et orchestrera en sous-main des cyber-opérations de déstabilisation des élections dans les pays occidentaux, en Europe comme aux états-Unis.

Sur la scène intérieure, il fera rentrer dans le rang les oligarques nés durant la période Elstine, mettra au pas les chaînes de télévision, fera arrêter ses opposants, n'hésitera pas à faire donner rapidement un assaut controversé lors de la prise d'otage de Beslan ou au contraire à refuser toute aide extérieure pour secourir les marins du sous-marin Kursk en perdition. Vladimir Poutine au Kremlin, c'est, d'évidence, une main de fer dans un gant de crin, qui n'aime rien tant que mettre la communauté internationale devant le fait accompli, qui fait mine de ne pas se soucier des sanctions internationales – qui pèsent toutefois bel et bien sur l'économie russe – mais qui, comme Donald Trump, reste sensible aux honneurs et aux marques de considération.

Emmanuel Macron l'a bien compris, qui avait reçu Vladimir Poutine en grande pompe, en mai 2017, au château de Versailles. Certains reprocheront au chef de l'état d'entamer un dialogue séduction avec le brutal Vladimir Poutine, notamment à l'heure où, à Moscou, des manifestants réclament davantage de démocratie. Mais dans un jeu mondial marqué par le choc entre la Chine et les états-Unis et par la montée des populismes, il serait au final contre-productif pour l'Europe de couper les ponts avec une Russie qui, qu'on le veuille ou non, est un acteur majeur. Avec une Angela Merkel en fin de règne en Allemagne, un Royaume-Uni empêtré dans l'interminable Brexit ou encore une Italie bousculée par les diatribes des populistes, Emmanuel Macron apparaît comme le seul dirigeant européen à même de pouvoir engager avec la Russie un «dialogue exigeant» c'est-à-dire cash, franc mais sans illusions sur des changements à court terme.

Autant dire que la rencontre de Brégançon est l'exemple même de la realpolitik.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 20 août 2019)

Sang-froid

feu
Photo : préfecture de l'Aude


Le terrible incendie qui ravageait une vaste partie de l'Aude près de Carcassonne depuis mercredi après-midi et qui, hier soir, a été maîtrisé, illustre combien ces feux estivaux nécessitent de sang-froid.

Sang-froid d'abord des pompiers et secouristes qui se mobilisent toujours rapidement face à des incendies qui peuvent se révéler imprévisibles et incontrôlables. Les esprits étroits diront que c'est là le risque du métier ; mais la réalité est que ces hommes et ces femmes – pompiers volontaires pour la majorité d'entre eux – tutoient le danger avec une expertise aiguë, reconnue d'ailleurs au-delà de nos frontières, un sens de l'abnégation et du service public exemplaire auxquels tous les Français doivent exprimer leur reconnaissance. Peut-être encore davantage cette année, puisque le 5 août dernier, l'un de ces soldats du feu, le pilote Franck Chesneau, a péri dans le crash de son Tracker en luttant contre un incendie dans le Gard.

Sang-froid ensuite des populations – particuliers, entreprises, élus locaux – victimes de ces incendies. Face à la progression parfois spectaculaire et rapide des flammes, les habitants des zones sinistrées suivent minutieusement les directives données par les pompiers et les autorités, évitant ainsi de céder à une panique qui serait légitime mais potentiellement lourde de conséquences en pertes humaines. Ces populations, qui parfois perdent tout, méritent aussi la solidarité de la nation lorsqu'il s'agit pour elles de reconstruire toute une vie.

Face à ces comportements exemplaires il y a hélas trop souvent des comportements irresponsables. Il y a certes d'un côté les pyromanes qui allument volontairement des feux. Contre ceux-là, la surveillance des massifs, les rondes préventives sont utiles mais ne peuvent hélas pas garantir le risque zéro. Mais il y a aussi le comportement de tous ceux, par étourderie ou méconnaissance, qui s'affranchissent d'élémentaires règles de prudence. Des règles qui sont pourtant répétées chaque été et depuis des années par les préfectures et les élus. Face à la fragilité de la nature, chaque citoyen se doit plus que jamais d'être vigilant et respectueux de consignes pensées pour éviter que nos beaux paysages ne se transforment pour des années en terres brûlées…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 16 août 2019)

Des idées et des hommes

les républicains


Une élection présidentielle réputée imperdable et finalement perdue dans les affres d'une affaire Fillon qui a décrédibilisé l'ensemble du parti ; des lignes politiques divergentes pour ne pas dire irréconciliables qui ont conduit au départ de nombreux ténors soit vers Emmanuel Macron comme supplétifs d'En Marche, soit vers des ambitions plus solitaires ; des affaires judiciaires toujours pendantes avec un Nicolas Sarkozy devenu figure tutélaire d'une droite en pleine déconfiture ; une déroute aux élections européennes où le choix de l'ultraconservateur François-Xavier Bellamy n'a pas dépassé le buzz médiatique ; et pour finir la démission du très clivant Laurent Wauquiez aussi adepte de bullshit que d'une dérive très droitière, d'évidence inefficace.

Depuis 2017, Les Républicains n'en finissent pas de cumuler échecs et déconvenues, et en dépit de quelques initiatives isolées, notamment de jeunes élus, aucun travail de fond n'a été fait pour redéfinir ce qu'est la droite. « La maison brûle et nous regardons ailleurs » pourraient-ils dire en paraphrasant Jacques Chirac.

C'est dire si la prochaine élection du patron du parti, dans deux mois, doit être l'occasion d'entamer – enfin – l'indispensable chantier de la reconstruction qui a bien trop tardé. Car contrairement à ce que peuvent dire les Cassandre, il existe pour la droite un espace, étroit certes mais réel, entre La République en Marche et le Rassemblement national. Pour avancer sur cette ligne de crête et espérer un jour incarner l'alternance aux yeux des Français, il faut toutefois deux conditions : des idées et des hommes.

Des idées d'abord. Il s'agit de bâtir un programme clair, attractif, crédible, qui renoue sans doute avec ce que fut la droite populaire, tout en évitant de plagier le Rassemblement national. Les Républicains peuvent s'appuyer sur le vivier des élus locaux pour bâtir cette droite des territoires qu'incarne à sa façon Gérard Larcher, le madré président du Sénat.

Des hommes ensuite. À un an des municipales et trois de la présidentielle, il n'en manque certes pas dans un parti éclaté où exsudent des ambitions anciennes ou contrariées. Le futur président du parti, sans doute le plus petit dénominateur commun de ses différentes sensibilités, aura ainsi la lourde tâche d'opérer le rassemblement, favoriser le renouvellement et empêcher le retour de cette guerre des chefs si mortelle pour la droite.

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 14 août 2019)

Ogres et démons

epstein
La mort en prison ce week-end du milliardaire Jeffrey Epstein, alors qu'il attendait que soit fixée la date de son procès pour exploitation sexuelle de mineures, électrise l'Amérique et la confronte à ses ogres et à ses démons.

Ces ogres, dont Epstein est le plus récent représentant, sont ces hommes de pouvoirs, d'influence, qui se sentent au-dessus des lois grâce à leurs relations, ces milliardaires qui peuvent embaucher les meilleurs avocats pour acheter le silence de leurs victimes, ces vedettes de cinéma, du sport ou de la télévision à la personnalité de Janus qui, souvent, ont inspiré la littérature ou le cinéma. Tous horrifient l'opinion… tout en la fascinant, dès lors que, leur chute survenue, ils se retrouvent dans les rouages d'une machine judiciaire américaine perfectible, qui peut être aussi implacable qu'étrangement conciliante.

Bernard Madoff, ce financier qui promettait des placements aux rendements en or et qui, en fait, escroqua et ruina des dizaines de stars, est de ces ogres-là. Harvey Weinstein, le producteur accusé de harcèlement sexuel et de viols par des dizaines d'actrices qui contribuèrent à lancer le mouvement de libération de la parole des femmes #MeToo, est aussi de ces ogres-là. Et que dire, donc, de Jeffrey Epstein, ce milliardaire jet-setteur dont les fantasmes et les frasques sexuelles l'ont conduit au trafic sexuel pédophile avec de jeunes filles aux Etats-Unis et peut-être aussi en France ? Un ogre lui aussi, conspué par une Amérique schizophrène, aussi puritaine sur la sexualité qu'elle peut être sans limites sur la pornographie, et qui a attendu les années 90 pour prendre toute la mesure des crimes pédophiles.

Mais si l'affaire Epstein affole aujourd'hui autant l'Amérique, c'est qu'elle se combine avec l'un de ses démons : le complotisme. Sans même attendre les conclusions de l'enquête sur la mort du milliardaire, les théories les plus farfelues ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Le carnet d'adresses d'Epstein, qui comprend de nombreuses personnalités politiques dont Donald Trump, Bill Clinton ou le Prince Andrew, y est pour beaucoup, qui nourrit tous les fantasmes sur le prétendu meurtre du milliardaire. Celui-ci s'expliquerait forcément parce que son procès aurait dévoilé les secrets de ses puissants amis… Des théories sans preuve auxquelles le président des Etats-Unis en personne vient d'apporter crédit en retweetant l'une d'elles qui, peu ou prou, accuse Bill Clinton d'avoir commandité le meurtre…

En faisant cela au lieu d'appeler à la pondération, Donald Trump détourne peut-être le regard de ses propres turpitudes, mais il enfonce un peu plus l'Amérique dans cette ère de post-vérité, dangereuse pour la démocratie, où les faits n'ont plus aucune importance, où la réalité se brouille et se dissout devant les caméras de télévision et dans les méandres des réseaux sociaux, où la croyance remplace le savoir. Assurément un autre démon…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 13 août 2019)

"Not in my backyard"

eoliennes


L'installation de fermes d'éoliennes est l'un des dossiers typiques qui pourrait illustrer l'expression anglaise « not in my backyard », pas dans mon arrière-cour. Autrement dit, à l'heure où le réchauffement climatique est devenu une réalité, chacun comprend bien qu'il faut investir dans les énergies renouvelables pour préparer l'avenir et donc miser, entre autres, sur les éoliennes… mais à condition qu'elles soient installées chez le voisin !

Certes, nombre de communes, y compris en Occitanie, ont accueilli favorablement des parcs éoliens ces dernières années… et les retombées économiques pour les finances locales qui allaient avec. Mais très (trop ?) souvent, chaque installation donne lieu à des polémiques sans fins, parfois de bruyantes manifestations d'opposants et des recours en justice pour empêcher l'installation de ces immenses moulins blancs. Avec des arguments parfois très spécieux, comme l'atteinte au paysage ou le bruit, mais aussi de légitimes inquiétudes sur le devenir de ces installations lorsqu'elles arriveront en bout de course dans quelques années et sur la pérennité d'une énergie très largement subventionnée…

Dès lors, pas étonnant que la France, par rapport à certains de ses voisins européens, ait pris du retard dans l'installation d'éoliennes, qui pèsent donc toujours peu dans la production totale d'électricité.

Pour le gouvernement comme pour les décideurs locaux, il convient sans doute de prendre de la hauteur et de regarder toutes les possibilités pour faire évoluer le mix énergétique de la France sans braquer les Français… Si l'on reste dans l'éolien, les installations en mer semblent prometteuses. De même, de nouvelles technologies d'éoliennes, comme les mats vibrants sans pales de la société espagnole Vortex, peuvent répondre aux principales critiques des opposants. Mais réviser le mix énergétique français impose d'avoir plusieurs fers au feu et de miser aussi sur les bioénergies, le solaire photovoltaïque, la géothermie, les biocarburants ou encore l'hydroélectricité. Ce qu'a bien compris la région Occitanie qui veut devenir la première région à énergie positive d'Europe en 2050 en jouant sur toutes les énergies renouvelables.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 12 août 2019)

Changement d'ère ?

benidorm
Benidorm. Photo Diego Delso

En attendant d'en savoir plus sur les circonstances précises des agressions sexuelles et des viols présumés survenus dans la station balnéaire espagnole de Benidorm entre deux jeunes Norvégiennes et cinq jeunes Toulousains, il convient évidemment de rester prudent et d'éviter les commentaires à l'emporte-pièce. Toutefois cette affaire illustre deux phénomènes de société majeurs.

Le premier, ce sont bien sûr le harcèlement, les agressions sexuelles et les viols dont la prise en compte a connu – et c'est heureux – un bouleversement ces derniers mois. L'affaire Weinstein aux états-Unis et le lancement du mouvement #MeToo de libération de la parole des femmes (prolongé par #BalanceTonPorc en France) ont ouvert une nouvelle ère dans laquelle les harcèlements et les agressions sexistes contre les femmes (et parfois les hommes) qui étaient minimisés, tus, ignorés, moqués ne sont désormais plus tolérés. La société a pris conscience que ce que certains appelaient – et appellent encore – de la séduction, de la drague appuyée n'en étaient – et n'en sont – absolument pas et que lorsqu'une personne dit non à des avances sexuelles, c'est non. Ce respect du consentement, cette lutte contre toute forme d'agression – de l'insulte au viol – a conduit plusieurs états dont la France à prendre des mesures, notamment contre le harcèlement de rue.

Par ailleurs, si l'affaire de Benidorm suscite l'émoi en Espagne, c'est aussi parce que le pays s'était indigné l'an passé d'un verdict clément contre cinq accusés – qui se faisaient appeler «la meute» – d'un viol collectif perpétré durant les fêtes de Pampelune en 2016. Un vaste mouvement de protestation et de soutien à la victime, réuni sous la bannière «Yo sí te creo» (Moi, je te crois), avait conduit à la tenue d'un nouveau procès. Les cinq hommes ont été condamnés fin juin à 15 ans de prison pour ce viol collectif. Et le Code pénal devrait être amendé. Un vrai changement d'ère…

Le second phénomène que peut soulever cette affaire de Benidorm est l'alcoolisation excessive des jeunes – qui ne peut d'ailleurs excuser en rien les agressions sexuelles, certaines étant commises par des individus parfaitement sobres. Mais ce «binge drinking», ces bitures express dans lesquels certains voient comme un rituel sont lourdes de conséquences et posent un vrai problème de santé publique. À Benidorm justement, où l'alcool bon marché accompagne la fiesta de la jeunesse européenne en vacances, la municipalité avait interdit l'alcool et les fêtes nocturnes sur la plage… dès 2008. Mais ce «tourisme de la cuite» pour reprendre l'expression d'un ancien ministre catalan est loin d'être endigué. Plusieurs études européennes montrent une baisse de la consommation d'alcool chez les jeunes, qui seraient plus enclins désormais à «garder le contrôle»… sauf visiblement lorsqu'ils sont en vacances. Le changement d'ère ne semble pas là encore de mise…

Enfin, cette affaire doit permettre de souligner que les services de police en Europe ont su évoluer pour être davantage à l'écoute des victimes, pour mieux recueillir leurs plaintes et pour traiter plus rapidement ces dossiers qui bouleversent des vies.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 9 août 2019)

Défi global

homeless


Comment nourrir 10 milliards d'humains d'ici 2050 tout en préservant la planète ? Voilà sans doute le défi mondial le plus important qu'ait jamais eu à connaître l'humanité. Pour faire face cet immense challenge, le Groupe international des experts sur le climat – ce fameux Giec connu pour ses alertes sur le réchauffement climatique – va rendre aujourd'hui à Genève un rapport très complet. Le résumé de cette analyse scientifique de 1 200 pages, d'une ampleur jamais égalée sur le sujet, approuvé par les représentants de 196 États, sera adressé aux pouvoirs publics pour les guider dans leurs prochaines décisions. Les alertes sur ce dossier, et notamment les différents scénarios d'évolution, sont toutefois déjà connues, grâce notamment au minutieux travail de la FAO, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. Car l'agriculture apparaît comme le pivot du problème, à la fois sa source et sa solution.

Les systèmes agricoles à forte intensité d'intrants et de ressources qui ont entraîné la déforestation massive, la pénurie d'eau, l'appauvrissement des sols, la perte de biodiversité, la résistance aux antimicrobiens des ravageurs et des maladies ainsi que des niveaux élevés d'émissions de gaz à effet de serre ne peuvent pas garantir une production alimentaire et agricole durable, constatait ainsi la FAO dans son rapport «L'avenir de l'alimentation et de l'agriculture. Parcours alternatifs d'ici à 2050», paru, déjà, l'an passé. Mais l'agriculture est aussi la clé du défi alimentaire si elle parvient à changer son modèle en passant d'un système massivement chimique et mécanique à une agriculture agroécologique, adaptée au changement climatique.

Ce véritable bouleversement ne peut se faire qu'à au moins trois conditions. D'abord une prise de conscience globale qui dépasse le clivage entre pays « développés » et pays « en développement » pour adopter un point de vue neuf, universel. Ensuite, il faut de la part des gouvernements des choix politiques courageux, notamment en ce qui concerne la course au profit des multinationales de l'agroalimentaire, et de la part des agriculteurs et des populations les plus privilégiées des sacrifices, des renoncements à des habitudes de production et de consommation. Abandonner des cultures trop gourmandes en eau pour s'orienter vers d'autres plus adaptées à l'environnement des terres, lutter contre le gaspillage alimentaire, retrouver le rythme des saisons pour ne plus manger en plein hiver des fruits ou des légumes d'été venus du bout du monde, etc.

Enfin la troisième condition consiste à dégager les financements – forcément colossaux – pour réaliser les investissements nécessaires afin de chercher et développer de nouvelles technologies de culture, construire de nouvelles infrastructures logistiques pour réduire les pertes alimentaires ou encore favoriser des politiques solidaires pour lutter contre les inégalités et la pauvreté.

C'est au prix de cette révolution que l'humanité pourra relever le défi de bien nourrir tous ses membres.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 8 août 2019)

Vitesse et précipitation

cathedrale
Photo GodefroyParis  


La pollution au plomb consécutive à l'incendie de Notre-Dame-de Paris le 15 avril dernier est-elle l'illustration que l'on a confondu vitesse et précipitation pour le chantier de réhabilitation au détriment de la santé des Parisiens et des ouvriers ? La question peut se poser et c'est ce que redoutent nombre d'habitants qui s'inquiètent des taux de plomb découverts dans les quartiers voisins de la cathédrale.

On se souvient qu'Emmanuel Macron avait pris l'engagement de reconstruire Notre-Dame en cinq ans. Le gouvernement a ensuite fait voter un projet de loi permettant de s'affranchir des règles habituelles pour les accélérer, au grand dam de plusieurs spécialistes. Évoqué dès le soir de l'incendie, le risque de pollution au plomb – près de 400 tonnes parties dans les flammes – a-t-il dès lors été minimisé, notamment pour ne pas ralentir le chantier de restauration ? On n'en est pas encore là, mais force est de constater que des révélations de presse, la mobilisation d'associations, l'alerte de certains scientifiques et in fine des mesures précises ont conduit la préfecture à arrêter le chantier et les autorités, dont la mairie, à s'engager dans une dépollution minutieuse, notamment d'écoles alentour.

Cette affaire rappelle combien un processus de dépollution est quelque chose de complexe, qui soulève des difficultés politiques, sanitaires et industrielles.

Politiques, on le voit. La réhabilitation de grandes friches emblématiques s'inscrit souvent pour les élus dans d'importants projets urbains qu'une dépollution peut parfois retarder de plusieurs années. Prévenir les pollutions futures, mettre en sécurité les sites nouvellement découverts, surveiller et maîtriser les impacts, traiter en fonction de l'usage, puis garder la mémoire de ces pollutions : autant d'étapes qui prennent forcément du temps.

Difficultés industrielles ensuite car la réhabilitation de friches longtemps laissées à l'abandon ou la reconversion de bâtiments s'avèrent souvent complexes à réaliser et posent, parfois, la question de savoir qui va payer ces indispensables travaux. La législation ces dernières années a heureusement évolué. La jurisprudence a ainsi considérablement renforcé la prise en compte des règles environnementales, notamment lors de ventes immobilières. Si autrefois le propriétaire ou l'acquéreur d'un site pollué n'était guère inquiété pour la remise en état des lieux, la loi Alur de 2014 a instauré une hiérarchie des responsables de la pollution des sols, reprise depuis dans le Code de l'environnement. Ce qui n'empêche pas les situations périlleuses lorsque, par exemple, des filiales de groupes étrangers disparaissent du jour au lendemain…

Enfin et surtout, la dépollution est une exigence de santé publique, particulièrement lorsque le voisinage est exposé à des produits toxiques. On le voit aujourd'hui à Paris avec cette pollution au plomb ; on le voit aussi dans l'Aude avec la pollution à l'arsenic de la vallée de l'Orbiel. Il convient dès lors aux autorités de santé d'agir en fonction des connaissances scientifiques et médicales mais aussi avec le souci constant de donner une information transparente et fiable au public, en résistant à la pression de vouloir réhabiliter à vitesse grand V.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 7 août 2019)

Transparence

arsenic


La pollution à l'arsenic de la vallée de l'Orbiel consécutive aux violentes inondations historiques qui ont frappé l'Aude en octobre dernier et dont La Dépêche avait révélé au mois de novembre des taux jusqu'à 1 000 fois supérieurs à la norme, est bien loin d'être terminée. Elle connaît un nouvel épisode glaçant qui appelle, plus que jamais, une réponse des pouvoirs publics.

Les habitants, déjà confrontés aux conséquences d'inondations qui ont profondément bouleversé leur vie en ravageant maisons ou entreprises, doivent faire face à cette pollution venue notamment de l'ancienne mine d'or de Salsigne ; pollution qui était jusqu'alors enfouie dans des collines artificielles depuis l'arrêt de l'exploitation en 2014. Car la contamination de certaines parcelles de terre et de cours d'eau par l'arsenic après les crues a un impact sur la santé de certains riverains et notamment celle des plus fragiles : les enfants. Des analyses des urines d'une trentaine d'entre eux viennent de montrer que 18 avaient plus de 10 microgrammes d'arsenic par gramme de créatinine, seuil de référence fixé par l'Agence régionale de santé (ARS). Cette dernière a beau assurer que ces doses « ne sont pas dangereuses » et que « les chances (sic) d'être contaminé à l'arsenic sont infimes », elle n'est pas parvenue à rassurer les parents qui réclament la fermeture de l'école élémentaire d'Orbiel, submergée lors des inondations d'octobre, ni à convaincre certains scientifiques qui se montrent beaucoup plus réservés….

Cette affaire fait, en tout cas, comme un écho à une autre contamination : celle au plomb consécutive à l'incendie de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris. Il aura fallu des révélations de presse et la pression d'inspecteurs du travail préoccupés par les risques de contamination au plomb des ouvriers, pour que la préfecture de la région Île-de-France suspende les travaux de nettoyage de la cathédrale début août et ordonne de nouvelles vérifications dans les écoles et les garderies du quartier.

Les deux affaires sont certes différentes mais laissent la même désagréable impression que les autorités ont cherché à dissimuler par omission certains faits gênants pour ne pas paniquer plus que de raison les populations concernées. Sauf qu'à l'heure où les fake news circulent à vitesse grand V sur les réseaux sociaux, et où les faits, et notamment les faits scientifiques, sont de plus en plus contestés en étant considéré comme des opinions parmi d'autres, une exigence de vérité et de transparence totale doit s'imposer aux pouvoirs publics, particulièrement lorsque la santé des Français est en jeu.

Dans les deux affaires, force est de constater que cette transparence a été prise en défaut. Il est donc urgent de rectifier le tir en assurant une information aussi rigoureuse que complète aux populations et en prenant le cas échéant les mesures de protection qui s'imposent.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 6 août 2019)

Les armes dans la peau



Coup sur coup deux nouvelles fusillades ont été perpétrées ce week-end aux états-Unis. Deux tueries de masse qui ont fait des dizaines de morts et de blessés et qui portent leur nombre, terrible, à 251 depuis le début de l'année 2019, selon un décompte de l'association Gun Violence Archive. Autrement dit, peu ou prou, il ne se passe pas un jour outre-Atlantique sans que des innocents, hommes, femmes, enfants, ne soient tués par balle, que ce soit par des déséquilibrés, des militants suprémacistes blancs, des adeptes de l'état islamique ou tout simplement des citoyens lambda qui décident de régler leurs problèmes par arme à feu. Dans n'importe quel pays au monde, la répétition de tels drames déboucherait sur une prise de conscience collective et, surtout, sur des changements législatifs profonds pour que cela ne se reproduise plus. Pas aux états-Unis.

Ce grand pays a, d'évidence, les armes dans la peau, d'autant plus que leur usage est inscrit noir sur blanc dans la Constitution. «Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, le droit qu'a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé», proclame l'article 2. Rien ne semble pouvoir aller à l'encontre de ce totem tabou. «Nous sommes le seul pays développé où l'on voit de tels massacres aussi régulièrement», observait, à raison, Barack Obama en 2015 après une énième tuerie. Mais le président démocrate qui s'était adressé plusieurs fois à la nation, parfois ému jusqu'aux larmes comme après le massacre dans l'école primaire de Sandy Hook, n'aura pu faire changer les choses qu'à la marge. Même si 90 % des Américains se déclarent pour un meilleur contrôle de la vente d'armes, la possession d'un revolver ou d'un fusil d'assaut est ancrée dans les esprits, depuis au moins la conquête de l'Ouest. Ni les Républicains, ni même les Démocrates – hormis au niveau local dans certains états – ne semblent vouloir revenir sur ce fameux deuxième amendement, encouragés d'ailleurs par la puissante National Rifle Association (NRA), le lobby des armes, l'un des plus influents de Washington, qui dépense des millions de dollars pour soutenir ou dénigrer tel ou tel candidat.

Après chaque fusillade (Orlando, Sandy Hook, Las Vegas, Parkland…), beaucoup, et notamment les familles des victimes, pensent qu'il y aura un avant et un après. En vain !

Pour autant, pas à pas, les choses évoluent. Emma Gonzalez, rescapée d'une fusillade perpétrée en 2018 à Parkland en Floride, a su fédérer la jeunesse et la mobiliser pour des marches à travers tous le pays, sous les mots-clés #MarchForOurLives («Marchons pour nos vies») ou #NeverAgain («Plus jamais»). Figure du mouvement anti-armes, elle a marqué les esprits lors d'une grande marche le 24 mars 2018 à Washington, là même où, le 28 août 1963 devant le Lincoln Memorial, Martin Luther King lança son célèbre «I have a dream». Un pays moins armé, tel est aujourd'hui le rêve américain d'une jeunesse qui, demain, sera aux responsabilités.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 5 août 2019)