Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Éditos

Redresser la barre

passeport

Des Français contraints d’attendre jusqu’à trois mois pour obtenir ou renouveler leur passeport ou leur carte nationale d’identité, d’autres effectuant des centaines de kilomètres pour espérer décrocher un rendez-vous dans une autre mairie très éloignée de leur domicile, des mairies insuffisamment équipées en matériel, notamment de collecte biométrique, et noyées sous un flot de demandes… La délivrance des titres d’identité en France subit de multiples dysfonctionnements indignes d’un grand pays comme le nôtre, surtout si on compare nos délais moyens avec ceux en vigueur chez nos voisins comme l’Espagne.

Le gouvernement invoque les effets de la pandémie de Covid-19 qui avait mis un coup d’arrêt aux procédures. En mai dernier, il avait lancé un plan d’urgence pour essayer d’absorber les demandes. L’augmentation du nombre de dispositifs permettant de recueillir des demandes de titres (+15 %), l’incitation des Français à faire une pré-demande en ligne pour faciliter le travail des agents de l’état-civil, le déblocage d’une dotation exceptionnelle de 14 millions d’euros pour les mairies disposant de dispositifs de recueil, et la création de 29 centres temporaires d’accueil ont permis de raccourcir les délais, de 90 à 50 jours en moyenne. Mais pas encore assez…

La ministre déléguée chargée des collectivités, Dominique Faure, a fait de nouvelles annonces en janvier, notamment l’installation de 500 nouveaux dispositifs de recueil pour les mairies et une hausse de 20 millions d’euros supplémentaires pour les communes au titre de la dotation pour les titres sécurisés. Cela sera-t-il suffisant pour faire face à des demandes exponentielles ? Car on est passé de 9,7 millions de demandes en 2019 à 14,2 millions estimées en 2023, soit +56 % de demandes supplémentaires en janvier 2023 par rapport à janvier 2022, +60 % en février 2023 par rapport à 2022.

Le gouvernement évoque toujours le contrecoup du Covid et l’envie des Français de voyager à l’étranger, mais aussi le fait que les documents d’identités sont désormais exigés pour de plus en plus de démarches. Voire, car côté syndical on souligne d’une part que le passage à la carte d’identité sécurisée a compliqué les choses plutôt que de les simplifier, notamment pour les communes non équipées de machines d’enregistrement, et d’autre part que l’administration subit la baisse du nombre de guichets.

Face à cette situation qui conforte tous ceux qui dénoncent la déréliction des services publics ces dernières années, la ministre, qui en appelle judicieusement à la solidarité intercommunale, se veut rassurante et promet de substantielles améliorations. Gageons qu’elles seront au rendez-vous car la France doit faire face à un autre chantier tout aussi complexe : celui de l’identité numérique. L’application France identité que les citoyens pourront installer sur leur smartphone pour prouver facilement leur identité auprès de services administratifs sur internet a pris du retard. Dans ce domaine, la France est loin derrière l’Estonie qui fait figure de pionnier et d’exemple dans le monde entier. Papiers physiques ou numériques, sur cette mission régalienne, il est temps pour l’Etat de redresser la barre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 3 avril 2023)

Eau précieuse

eau

Devant le majestueux lac de Serre-Ponçon dont les berges blanchies montrent la spectaculaire baisse du niveau de l’eau, Emmanuel Macron aurait pu refaire le fameux geste de René Dumont il y a bientôt 50 ans. Le pionnier écologiste au pull rouge était apparu à la télévision dans le cadre de l’élection présidentielle de 1974 avec… une pomme et un verre d’eau. « Nous allons bientôt manquer de l’eau et c’est pourquoi je bois devant vous un verre d’eau précieuse » lançait le premier candidat écolo pour alerter les Français sur les pénuries à venir. Cinq décennies et un été 2022 marqué par des sécheresses intenses et des pénuries d’eau exceptionnelles plus tard, nous y sommes et l’eau apparaît plus précieuse que jamais, dès aujourd’hui avec de nombreux territoires marqués par une sécheresse hivernale inédite et pour les années qui viennent à en croire les alarmantes prévisions du Giec qui laissent entrevoir d’inévitables guerres de l’eau dans le monde.

Dès lors, on ne peut que se réjouir qu’Emmanuel Macron ait placé au sommet de l’État l’importance de la gestion de l’eau en présentant lui-même un plan dédié. Mais cette présentation file la métaphore du verre à moitié plein et du verre à moitié vide.

Le verre à moitié plein, c’est évidemment l’ampleur de ce plan « Plan d’action pour une gestion résiliente et concertée de l’eau » riche de 53 mesures. Organiser une nécessaire sobriété, optimiser la disponibilité et préserver la qualité de l’eau, pouvoir répondre aux crises comme les sécheresses de l’an passé amenées à se multiplier dans un contexte de réchauffement climatique et donner les moyens humains et financiers pour accompagner les Français, particuliers, industriels, agriculteurs : cette planification écologique sur l’eau qui doit mobiliser toute la société est incontestablement une bonne chose pour se préparer à ce qui nous attend en 2050, autant dire demain, c’est-à-dire une baisse des précipitations qui sera 10 fois plus importante que notre consommation d’eau actuelle…

Le verre à moitié vide, ce sont les circonstances de présentation de ce plan considéré par certains comme une diversion. On comprend bien qu’Emmanuel Macron, dont c’était hier le premier déplacement de terrain depuis deux mois, ait une brûlante envie de s’extirper du conflit social sur la réforme des retraites qui a mis le pays dans un état de tension exceptionnel et dans lequel lui-même et son gouvernement se sont dangereusement enlisés par entêtement et aveuglement. « Il y a une contestation mais cela ne veut pas dire que tout doit s’arrêter », a assuré le Président accueilli par plusieurs dizaines de manifestants encadrés par un impressionnant déploiement de force de l’ordre. Certes d’autres sujets que celui des retraites existent, mais il serait périlleux d’estimer comme l’a fait Olivier Véran que « la loi sur les retraites est derrière nous. » Le sujet est au contraire encore très loin d’être terminé et les conditions de la sortie de cette crise détermineront bel et bien les marges de manœuvre de l’exécutif et l’adhésion des Français à tous les autres sujets, plan eau compris.

Certains trouveront que le plan ne va pas assez loin dans le partage de l’eau, dans la redéfinition de notre modèle agricole très consommateur d’eau, dans la lutte contre les gaspillages ou les usages récréatifs superflus ou dans la capacité d’Emmanuel Macron à le mettre en œuvre, lui qui a si souvent déçu en matière écologique. Mais ce plan, qui deviendra aussi ce que les Français en feront, a le mérite de faire prendre conscience que l’eau est bel et bien précieuse pour tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du vendredi 31 mars 2023)

Principe d'équité

bebe

Faut-il fermer les petites maternités ? Cette question, lancinante, n’est pas nouvelle et se pose particulièrement depuis longtemps dans notre région qui a été marquée par de forts mouvements de défense pour empêcher des fermetures en Aveyron, dans le Lot, etc. Elle revient toutefois de façon aiguë ce mois-ci à l’occasion d’un rapport présenté devant l’Académie de médecine et d’une interpellation de la société française de médecine périnatale (SFMP).

Le premier, rédigé notamment par le Pr Yves Ville, chef de la maternité de l’hôpital Necker à Paris et grand nom de l’obstétrique française, préconise la « planification d’une politique en matière de périnatalité en France » qui passerait par la fermeture de 111 maternités (sur 452) qui assurent moins de 1 000 accouchements par an. Le spécialiste conseille le regroupement de ces petites maternités « dont les contraintes structurelles et de ressources humaines doivent garantir à la fois la sécurité et la satisfaction des usagers tout en offrant des conditions de travail acceptables et pérennes. »

De leur côté la SFMP, plusieurs sociétés savantes et une association appellent à « repenser le système de soin périnatal », réclamant aux pouvoirs publics de mettre fin à leur « inertie ». Dans une tribune parue dans L’Obs, ils estiment que sans réforme – et notamment sans regroupement des petites structures – notre système va vers un « naufrage », appuyant leur raisonnement sur la hausse inquiétante de la mortalité infantile en France qui a fait passer notre pays de la 2e place en 2012 à la 25e dix ans plus tard…

Ce que disent ces experts et ces acteurs est médicalement fondé, c’est incontestable. Personne évidemment ne souhaite voir des femmes enceintes et leur bébé à venir mis en danger par une organisation dysfonctionnelle ou pas au niveau de la sécurité que l’on est en droit d’attendre. D’ailleurs, la fermeture de 111 petites maternités ne serait que le prolongement de ce qui se fait déjà puisqu’en 20 ans, 40 % des maternités de proximité ont fermé en France. Il y en a ainsi près de quatre fois moins que dans les années 70.

Mais l’expertise se heurte à la réalité vécue. Fermer des maternités, particulièrement en zones rurales isolées, c’est mécaniquement allonger le temps de trajet des parturientes et de leurs proches. « Le totem du temps de trajet pour aller à la maternité est un totem qui doit tomber » assure le Pr Ville. « Le risque n’est pas dans l’allongement du temps de trajet de quelques minutes voire d’une demi-heure, mais dans l’endroit où on accouche : il faut accoucher au bon endroit » expose-t-il quand d’autres estiment que proximité ne veut pas dire qualité. Mais ces considérations sont-elles audibles pour les quelque 167 000 Françaises vivant à plus de 45 minutes de voiture de la maternité la plus proche ?

Au-delà, si ce dossier – qui pose avant tout la question des moyens y compris pour les grandes structures – est si sensible dans l’opinion, c’est parce que le sort de ces petites maternités dépasse le seul cadre médical. Car leur fermeture ressentie comme une variable d’ajustement intervient souvent dans le sillage de la fermeture d’autres services publics, dans des territoires qui se sentent abandonnés voire méprisés par les pouvoirs publics. Les populations et les élus qui se mobilisent pour leur défense ne sont pas rétifs au changement ni sourds à l’évolution de la société. Ils demandent simplement du respect et de l’équité qui doivent être dus à tous dans notre république.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 mars 2023)

Apaiser ou accélérer ?

macron

Emmanuel Macron, on le sait, déteste agir sous la contrainte, désireux de rester maître des horloges, celles de l’Élysée fussent-elles sur un autre fuseau horaire que celui du pays. Mais le chef de l’État ne pouvait pas ne pas prendre la parole après la motion de censure que vient d’éviter de justesse – à 9 voix près – le gouvernement Borne pour avoir fait adopter sans vote via l’article 49.3 sa réforme des retraites massivement contestée par les Français.

Le président de la République a donc choisi d’inviter à l’Elysée ce mardi les « 13 heures » de TF1 et France 2 pour s’exprimer – longuement et pour la première fois – sur cette réforme, convaincu de s’adresser par ce biais à la France des territoires où l’on déjeunerait chez soi à midi en regardant le JT… Mais peu importe cette image d’Épinal toute parisienne et le risque de ne s’adresser qu’à des retraités – peut-être est-ce le but ? – car c’est, davantage que sur la forme, sur le fond que le chef de l’État est attendu.

Quelle leçon tire-t-il de cette séquence d’où il ressort très affaibli ? Et que va-t-il dire pour l’avenir ? En préambule, il faudra d’abord que le Président sorte des éléments de langage et d’une forme de déni que pratique souvent sa majorité. Peut-on raisonnablement dire, comme Elisabeth Borne hier, que l’adoption de la réforme via 49.3 est une « victoire » ? Certes, c’est techniquement vrai, mais il s’agit sans conteste d’une victoire à la Pyrrhus dont l’exécutif doit mesurer tout ce qu’elle comporte de défiance, de ressentiment et de colère, jusqu’au sein de la majorité… « Notre pire ennemi, c’est le déni », concédait d’ailleurs le député Renaissance Gilles Le Gendre.

Ensuite Emmanuel Macron n’a que deux options pour poursuivre son quinquennat : apaiser ou accélérer. Apaiser, ce serait reconnaître le niveau historique de la crise sociale et politique et proposer à tous les acteurs de se retrouver pour travailler vraiment à la fois sur une refondation de nos pratiques démocratiques et aussi sur une vaste loi travail qui aurait dû en toute logique précéder la réforme des retraites. Cette dernière, qui sera promulguée d’ici 15 jours, pourrait parfaitement être mise en pause comme jadis le CPE en 2006. Cet apaisement dessinerait alors une sortie de crise vers le haut, une esquisse de nouvelle méthode de gouvernance – souvent promise mais jamais réalisée – avec peut-être de nouvelles têtes au gouvernement.

Ou alors le chef de l’État peut choisir d’accélérer davantage encore. Pressé d’enjamber cette embarrassante réforme des retraites, Emmanuel Macron est désireux de se projeter vers de grands chantiers sur l’école, l’hôpital ou la transition écologique. Mais comment les réaliser sans l’adhésion d’une majorité de Français ? Comment les mettre en place sans alliés à l’Assemblée ni soutien des partenaires sociaux ? Et surtout, peut-on réellement faire comme si de rien n’était, comme s’il n’y avait pas une contestation depuis deux mois qui dépasse désormais la seule réforme des retraites et touche à l’essence même de notre vie démocratique ?

En laissant fuiter hier qu’il n’y aurait de sa part ni dissolution, ni remaniement immédiat, ni référendum, on voit que la deuxième option tient davantage la corde. Elle correspond sans doute au tempérament du président… qui oublie que si seul, on va peut-être plus vite, ensemble, on va toujours plus loin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 22 mars 2023)

Alternatives

france

Que se passera-t-il cet après-midi dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale lorsque les députés devront se prononcer sur les motions de censure déposées par les oppositions en réponse à l’article 49.3 dégainé jeudi par Elisabeth Borne pour faire adopter sans vote la très contestée réforme des retraites ? Pour l’heure personne ne le sait. Si la motion du RN a peu de chances d’aboutir, qu’en sera-t-il de celle du petit groupe charnière LIOT ? Les décomptes montrent qu’il pourrait manquer une vingtaine de voix des Républicains pour atteindre la majorité absolue ; mais la versatilité et l’incohérence que le parti de droite, au bord de l’implosion, a montrées ces dernières semaines laissent tous les scénarios possibles…

Mais au fond, qu’Elisabeth Borne soit censurée et que le gouvernement démissionne ou qu’elle obtienne un répit avant un inéluctable remaniement ministériel ne changera pas grand-chose. Pour répondre à la grave crise politique qu’Emmanuel Macron a déclenchée et qui le plonge dans l’impasse, il faudra d’autres réponses que des ajustements cosmétiques qui auraient pu marcher il y a quelques années mais qui ne correspondent plus à la situation du pays ni aux aspirations des Français à une autre pratique du pouvoir. Pour éviter que la France ne s’enfonce dans la crise il semble impératif que le chef de l’État comprenne que son second quinquennat ne peut être conduit de la même façon que le premier, ni sur la forme, ni sur le fond. Au soir de sa réélection, il l’avait d’ailleurs parfaitement formulé en admettant que ceux qui avaient voté pour lui l’avaient fait non pas pour approuver son programme électoral mais pour écarter l’extrême droite de l’Elysée. Les élections législatives, qui ne lui ont donné qu’une majorité relative, n’ont fait que confirmer cela en remettant au centre du jeu le Parlement.

En s’affranchissant de ces faits, en tentant de faire comme s’ils étaient accessoires, Emmanuel Macron s’est fourvoyé, par orgueil ou aveuglement. De la même manière il ne peut pas dire – et ses ministres avec lui – comme il l’a fait pour la réforme des retraites qu’il n’y aurait pas, dans l’intérêt supérieur du pays, d’alternatives à sa réforme ou à sa politique. Il n’y a rien de plus faux que ce très libéral Tina (there is no alternative) cher à Margaret Thatcher. Car en démocratie, il y a toujours des alternatives, d’autres chemins.

Certains sont funestes s’il s’agit de l’extrême droite RN qui, derrière le vernis de sa « normalisation » cravatée, ne propose rien et espère engranger les dividendes de la colère pour conquérir le pouvoir. D’autres chemins républicains restent possibles. Siphonnés depuis 2017 par Emmanuel Macron et perclus de contradictions face à ce Président qui applique finalement une politique qu’eux-mêmes auraient pu faire, les Républicains semblent incapables de proposer un chemin réellement différent.

Reste la gauche dans sa diversité, sa complexité, ses prises de becs et ses ego qui exaspèrent nombre de ses électeurs. Elle a, d’évidence, une immense responsabilité, celle de bâtir une alternative crédible. En disant qu’il faut que la gauche travaille à cela, Carole Delga, la présidente de la Région Occitanie, a parfaitement raison. Ce travail qui devra mobiliser les partis – tous les partis – en évitant les exclusives ou le recroquevillement sur d’improbables chapelles d’une autre époque, est d’autant plus possible qu’en Europe et ailleurs, d’autres gauches y sont arrivées.

En attendant, il reste quatre ans au quinquennat. Quatre ans pour la gauche qui doit se préparer, quatre ans aussi pour Emmanuel Macron, qui a montré par le passé une redoutable capacité de rebond pour s’extirper des pires situations. Le pourra-t-il encore cette fois ?

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 20 mars 2023)


Réforme des retraites : pourquoi Emmanuel Macron s’est-il entêté ?

macron

Mais pourquoi Emmanuel Macron s’est-il à ce point entêté sur la réforme des retraites ? Pourquoi se mettre à dos l’opinion, tous les syndicats – une première depuis 2010 – et les oppositions ? Pourquoi mettre à ce point le pays en tension, provoquant les manifestations les plus fournies depuis des décennies ? Tout ça pour une réforme censée éviter un déficit – hypothétique – de quelques dizaines de milliards, bien peu en regard du Budget de la Nation…

Seul Emmanuel Macron connaît la réponse exacte à cette question qui taraude désormais jusqu’à certains députés de sa propre majorité, mais il y a pourtant plusieurs éléments de réponses. L’un d’eux a été fourni par Alain Minc. « Les marchés financiers nous regardent, cette réforme est un geste important à leurs yeux », a récemment estimé l’économiste et essayiste. Avec une dette qui a explosé avec le « quoi qu’il en coûte » mis en place pendant le Covid-19 puis les chèques pour contrecarrer l’inflation notamment sur l’énergie, les marchés attendent de la France un retour à une maîtrise des comptes pour continuer à lui accorder des taux à 3 %… Mais était-ce une raison pour s’entêter sur l’âge de 64 ans alors qu’abandonner ce verrou aurait peut-être permis de récupérer la CFDT ?

L’autre raison tient évidemment à la personnalité d’Emmanuel Macron et sa pratique très solitaire et verticale du pouvoir. Piqué d’être le seul président à n’avoir pas réformé les retraites durant son mandat, il s’est lancé tête la première avec une réforme mal ficelée, aux antipodes de celle à points. Une réforme portée par des ministres qui ont fait preuve d’un amateurisme stupéfiant tant dans l’explication des mesures que dans la négociation d’un compromis avec la droite. Mais Emmanuel Macron n’a rien voulu entendre des alertes qui lui remontaient, persuadé d’avoir raison seul contre tous, persuadé aussi de pouvoir passer à autre chose comme si de rien n’était, comme si le fait du prince pouvait s’affranchir des attentes des Français en matière de pratique démocratique.

Avant de tomber en disgrâce, l’ancien ministre Gérard Collomb, premier des Marcheurs, avait identifié chez son protégé cet inquiétant manque d’humilité : « En grec, il y a un mot qui s’appelle hubris, c’est la malédiction des dieux. Quand, à un moment donné, vous devenez trop sûr de vous, vous pensez que vous allez tout emporter. Il y a une phrase qui dit que les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre, donc il ne faut pas que nous soyons dans la cécité ». Aujourd’hui, Emmanuel Macron paie cher le prix de son orgueil et de son aveuglement...

(Analyse publiée dans La Dépêche du Midi du samedi 18 mars 2023) 

Risques

macron

L’entourage d’Emmanuel Macron répète régulièrement, depuis qu’il s’est lancé à la surprise générale en 2016 à l’assaut de l’Elysée, combien le chef de l’État aime « prendre son risque ». Une appétence qui, avec une incroyable capacité de rebond et une plasticité idéologique pour assumer des virages à 180°, a permis au président de la République de se sortir de situations bien complexes. Au premier rang desquelles le mouvement des Gilets jaunes, en 2018, dont il était parvenu à anesthésier – peut-être seulement provisoirement – la colère avec un grand débat national de son invention dont il était bien le seul à y croire.

En sera-t-il de même avec cette réforme des retraites qui arrive aujourd’hui devant l’Assemblée nationale et le Sénat ? En dépit d’une opposition massive et constante de l’opinion ; en dépit d’un mouvement social qui a mis dans la rue un nombre de Français jamais vu depuis 30 ou 40 ans ; en dépit des approximations, des oublis voire des mensonges de son gouvernement sur les carrières longues, sur les pensions des femmes ou sur la retraite à 1 200 € ; en dépit, enfin, de ses propres déclarations sur les retraites et le passage de 62 à 64 ans qu’il trouvait naguère hypocrite et injuste, Emmanuel Macron a maintenu coûte que coûte cette réforme, dont l’impact sur le régime par répartition n’est même pas assuré. Le ministre du Travail Olivier Dussopt a reconnu un possible « léger déficit de 300 ou 400 millions d’euros en 2030 ». Dit autrement, cette réforme mal ficelée, mal présentée et mal débattue, qui a mis sous tension et fracturé le pays comme jamais, d’abord présentée comme juste puis comme comptable pour « sauver » le système, ne parviendrait même pas à l’équilibrer. Tout ça pour ça…

Mais ce jeudi, Emmanuel Macron, qui est bien le seul inspirateur et le chef d’orchestre de la réforme des retraites, va devoir prendre son risque : laissera-t-il l’Assemblée nationale où il ne dispose que d’une majorité relative aller jusqu’au vote, quitte à le perdre ? Où optera-t-il in extremis pour une adoption sans vote en faisant dégainer à Elisabeth Borne l’article 49-3, considéré par les oppositions et le mouvement social comme un casus belli et par le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger comme « un vice démocratique » ?

Le mystère reste entier, mais quelle que soit l’option qui sera choisie, elle conditionnera, d’évidence, la suite de son second quinquennat. De façon très rapide : si le vote est perdu ou si une motion de censure est adoptée après le 49-3, le gouvernement Borne tombera, certains osent même imaginer une dissolution de l’Assemblée. Un vote gagné de justesse à l’Assemblée et Emmanuel Macron pourra passer, comme il le souhaite, à autre chose, à d’autres sujets qui ne manquent pas (école, santé, transition écologique…).

Mais après avoir brusqué à ce point le corps social, comment embarquer les Français, tous les Français, dans des réformes autrement plus structurantes pour l’avenir du pays que cette réforme des retraites ? En novembre 2018, Emmanuel Macron concédait qu’il n’avait « pas réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants. » Cinq ans plus tard, dans une France de plus en plus polarisée et « archipélisée », cette difficile réconciliation reste toujours à bâtir. Elle devrait même être la priorité de ce quinquennat qui peine à démarrer et dont on ne distingue toujours pas le cap ni la vision. Sans cela, sans cette nécessaire réconciliation, ce sont d’autres risques, menaçants pour notre démocratie, qui surgiront en 2027…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 16 mars 2023)


Reconquête spatiale

satellite

En confirmant mardi le calendrier des futures missions Artemis qui emmèneront des astronautes à remarcher sur la Lune pour la première fois depuis 1972, la Nasa nous a extirpés – au moins pour quelques instants – d’une actualité bien sombre. Entre la guerre en Ukraine et son cortège d’horreurs et de souffrances, les séismes en Turquie qui ont jeté des milliers d’habitants dans la détresse, l’inflation galopante qui n’en finit pas d’angoisser les Français, et cette réforme des retraites si mal ficelée qui met le pays en tension, l’idée de renvoyer un Homme sur la Lune – et peut-être même un Français en la personne de Thomas Pesquet – paraît presque incongrue, secondaire, accessoire.

Et pourtant, l’aventure humaine, depuis la nuit des temps, s’est toujours construite sur le dépassement, sur l’envie d’approfondir nos connaissances sur le monde comme sur nous-mêmes. Aux vicissitudes et aux difficultés du quotidien répond le besoin de savoir d’où nous venons, si nous sommes seuls dans l’univers, et si cette petite planète bleue qui est la nôtre n’aurait pas quelque part une jumelle abritant une civilisation dont on ne connaît rien. Tenter de trouver des réponses à ces questions a engagé l’humanité entière dans une course scientifique, industrielle, technologique qui n’est pas près de s’arrêter. Dans son sillage, des découvertes majeures ont été faites, des technologies nouvelles ont émergé et se sont diffusées jusque dans notre simple quotidien. La filière spatiale est sans doute l’une de celle qui impacte le plus le monde aujourd’hui : des satellites de communication à ceux d’observation ou militaires, de l’exploration de Mars à l’exploitation future des ressources de la Lune, de l’observation de l’univers à la surveillance de notre soleil et du climat. Les enjeux spatiaux, devenus vitaux, sont partout. Et parce qu’ils sont partout, ils donnent aussi lieu à une féroce compétition technologique et géopolitique.

Dans ce new space, ce nouvel espace marqué par l’arrivée de puissants acteurs privés soutenus par des milliardaires du monde de la tech, mais aussi par les ambitions de nouveaux États (Chine, Inde, Émirats…) qui veulent se mesurer aux nations spatiales historiques, la compétition est implacable. Et parce qu’elle met en jeu une part essentielle de notre souveraineté, elle nécessite des investissements pour ne pas se faire distancer et ne pas se faire effacer. Pour l’Europe comme pour la France, la question du soutien à la filière spatiale doit être une priorité. L’Europe doit préserver et développer ses savoir-faire comme son accès à l’espace, mais aussi porter sa propre vision de l’espace qui n’est pas forcément celle des États-Unis ou de la Chine. Et pour cela, il n’y a pas de secret, il faut non seulement de l’ambition, des scientifiques et des ingénieurs, mais aussi très prosaïquement de l’argent.

En novembre dernier à Paris, les ministres des États membres ont soutenu les ambitions de l’Agence spatiale européenne en lui octroyant un budget record en hausse de 17 % pour les trois prochaines années, pour atteindre 17 milliards au total. Un budget inférieur aux 24 milliards de dollars de la Nasa pour la seule année 2022, mais qui devrait relancer l’Europe sur les sujets majeurs où elle ne peut pas être absente, et notamment celle des lanceurs pour renouer avec les succès d’Ariane.

Pour réaliser les rêves de conquête spatiale, il faut s’en donner les moyens…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 mars 2023)

Les fissures et les failles

centrale

La nouvelle fissure découverte sur un circuit de secours d’un réacteur nucléaire à l’arrêt, à Penly, est loin d’être un événement anodin. Certes l’autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui a classé l’incident au niveau 2 sur 8, s’est voulue rassurante en écartant tout danger et en demandant à EDF de « réviser sa stratégie » pour résoudre ce nouveau problème. EDF, qui est aux prises avec ces micro-fissures depuis 2021, s’exécutera et réparera les réacteurs potentiellement concernés. Si cette nouvelle « tuile » n’est pas anodine, c’est que cette fissure devient le symbole des failles industrielles et politiques qui ont affaibli ces dernières années notre système nucléaire, qui fut longtemps une fierté française et une référence dans le monde.

Notre parc nucléaire vieillit aujourd’hui à vitesse grand V et les opérations de maintenance, d’évidence, vont être de plus en plus complexes à réaliser. Surtout, la filière nucléaire doit s’adapter à un revirement à 180° qu’elle n’a pu anticiper. La guerre en Ukraine a, en effet, bouleversé notre politique énergétique : on est passé d’une sortie programmée du nucléaire à un retour en grâce de l’atome, désormais paré des vertus de fournisseur d’énergie bas carbone, à un prix intéressant et contribuant à assurer notre souveraineté énergétique.

Ce revirement – en l’occurrence salutaire compte tenu de la situation internationale loin d’être apaisée – a été acté de façon spectaculaire l’an passé par Emmanuel Macron, qui a annoncé la construction de 14 nouveaux réacteurs d’ici 2050, la prolongation du parc actuel, ou encore le financement de petits réacteurs. Le cap de ce « renouveau » a été réitéré le mois dernier lors d’un conseil de politique nucléaire qui a mis la pression sur tous les acteurs, EDF en tête, pour respecter le calendrier de premières mises en service en 2035.

L’exécutif veut aller vite pour ne pas avoir à revivre l’an prochain les angoisses de coupures de courant de l’hiver 2022. Et pour cela multiplie les initiatives législatives pour accélérer la simplification des procédures. Quitte à confondre vitesse et précipitation, on le voit avec sa volonté de fusionner l’Institut de radioprotection et sûreté nucléaire (IRSN), vigie et expert du risque radiologique en France, à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), le gendarme du nucléaire, c’est-à-dire confondre experts indépendants et décisionnaires…

Le désir d’accélérer est évidemment compréhensible compte tenu des besoins à venir. De nouvelles prévisions de Réseau de transport d’électricité (RTE) dévoilées hier montrent, en effet, que d’ici 2035, les besoins d’électricité iront croissant. Décarbonation de l’industrie, production d’hydrogène, nouvelles usines (batteries, etc.), électrification massive des bâtiments et des transports conduisent RTE à faire part de son inquiétude sur la disponibilité de notre parc nucléaire essoufflé.

Mais relancer le nucléaire ne peut se faire d’un claquement de doigts et va prendre du temps, après des années de délaissement, après que les gouvernements successifs, de droite et de gauche, ont fait trop souvent primer des choix politiques et électoralistes contraires aux préconisations scientifiques des experts et aux besoins réels du pays. On paie aujourd’hui l’impéritie d’hier.

Il nous faut aujourd’hui réparer ces failles. Reste à savoir si nous pourrons être à la hauteur de nos aînés qui ont construit 58 réacteurs nucléaires en vingt ans…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 9 mars 2023)

Photo : centrale nucléaire de Penly – © EDF / Caraveo Marc

Quel scénario ?

retraites

En choisissant pour sa sixième journée d’action contre la réforme des retraites de « mettre la France à l’arrêt », l’intersyndicale entend hausser le ton pour espérer se faire enfin entendre de l’exécutif. Cette nouvelle séquence dans le bras de fer qui oppose depuis deux mois les syndicats – très largement soutenus par les Français sur le fond et la forme – à l’exécutif, ce durcissement entre des syndicats constants dans leur opposition au report de l’âge légal de départ à 64 ans et un gouvernement droit dans ses bottes, et désormais la menace de grèves reconductibles et donc paralysantes dans un certain nombre de secteurs clés rappellent à tous les précédents conflits sur les retraites.

Les syndicats, en effet, espèrent aujourd’hui une issue en leur faveur comme en 1995. La détermination des acteurs de l’époque contre le « plan Juppé » était aussi forte que celle des protagonistes d’aujourd’hui. Et pourtant, entre la présentation de la réforme des retraites le 15 novembre 1995 et le retrait du texte, il ne s’était écoulé qu’un petit mois. La mobilisation avait payé et Jacques Chirac avait fini par reculer et lâcher son Premier ministre.

Le gouvernement actuel regarde, lui, plutôt du côté du conflit social de 2010. Présentée au Parlement le 7 septembre 2010 par le ministre du Travail Éric Woerth, la réforme des retraites est alors très vivement contestée. Mais en dépit de quatorze journées de manifestation, en dépit de millions de manifestants et des premières grèves reconductibles, le gouvernement Fillon maintient sa réforme, en l’assortissant toutefois de mesures complémentaires pour aménager ses mesures phares, et la fait voter sans ciller.

Lequel de ces scénarios pourrait s’appliquer à la réforme actuelle ? Pour l’heure personne ne le sait et il est sans doute vain d’imaginer la répétition de 1995 ou 2010 pour savoir qui, des syndicats ou d’Emmanuel Macron, cédera le premier. Le contexte politique, social et économique est radicalement nouveau. Ni en 1995 ni en 2010, le pays ne sortait épuisé d’une crise sanitaire aussi massive que celle du Covid-19, le contexte international n’était pas non plus celui d’une guerre aux portes de l’Europe ayant déclenché un retour de l’inflation et une crise énergétique d’ampleur. En revanche tant en 1995 qu’en 2010, les projets de réforme étaient clairs et nets, au contraire de celui de 2023 qui s’enfonce dans les imprécisions et le flou.

Sur les carrières longues, sur les pensions des femmes, sur la retraite à 1 200 euros, le gouvernement n’a cessé de multiplier les bévues voire les bobards. En accumulant les concessions coûteuses aux parlementaires LR pour espérer obtenir leur soutien, et en essuyant plusieurs revers parfois venus de sa propre majorité relative, l’exécutif ne peut que constater que sa réforme comptable réalisera bien moins d’économies qu’escompté.

Au final si tout le monde s’accorde à dire qu’il faut une réforme des retraites pour adapter notre système par répartition à la nouvelle donne démographique et au nouveau rapport au travail de la société française, la question se pose de plus en plus du bien-fondé de cette réforme, qui met depuis deux mois le pays sous tension. Une question qui, d’évidence, ne se pose pas encore à l’Elysée… pour l’instant. Car le devenir de cette réforme va lourdement peser sur la suite du quinquennat d’Emmanuel Macron.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 7 mars 2023)

L'affaire de tous

obésité

Les nouveaux chiffres de l’obésité et du surpoids des Français, établis par une étude coordonnée par des chercheurs de l’Inserm et du CHU de Montpellier et publiée ce mois-ci dans la revue Journal of Clinical Medicine sont alarmants. La prévalence de l’excès de poids concerne désormais quasiment un Français sur deux (47,3 %, dont 17 % de situation d’obésité). Et si ces chiffres ne sont pas très différents des dernières estimations de l’étude Obépi-Roche conduite en 2012, dans le détail, on voit que l’excès de poids fluctue toujours autour de 30 % alors que la prévalence de l’obésité ne cesse d’augmenter à un rythme rapide, passant de 8,5 % en 1997 à 15 % en 2012 et 17 % en 2020. Et si l’on regarde les classes d’âges, on voit que, depuis 1997, l’obésité chez les 18-24 ans a été multipliée par plus de 4, et par près de 3 chez les 25-34 ans. 

Une situation qui n’est pas propre à la France : le surpoids et l’obésité qui n’étaient considérés jusqu’à présent que comme un problème des pays à revenus élevés, sont aujourd’hui en forte hausse dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires, en particulier en milieu urbain, comme le note l’Organisation mondiale de la santé. L’OMS a d’ailleurs observé qu’au niveau mondial, les jeunes sont bien en première ligne puisqu’entre 1975 et 2016, la prévalence du surpoids ou de l’obésité chez les enfants et adolescents âgés de 5 à 19 ans a été multipliée par plus de quatre, passant de 4 % à 18 % à l’échelle mondiale.

Cette situation appelle à agir urgemment car l’obésité est une problématique de santé publique compte tenu des maladies que peuvent développer ceux qui en souffrent. Elle peut ; en, effet, entraîner diabète de type 2, risque d’hypertension artérielle, d’athérosclérose, de dyslipidémie, de maladies du foie, de maladie rénale chronique, etc. Elle est aussi associée à de nombreux cancers, à des maladies respiratoires ou articulaires.

Pour y faire face, il faut agir sur plusieurs leviers. S’il y a des prédispositions génétiques, on sait aussi que les changements alimentaires et une sédentarité accrue jouent un rôle incontestable dans l’émergence de l’obésité, tout comme, au-delà de l’alimentation et de l’activité physique, le rôle de l’environnement. La prévention, dès lors, est particulièrement importante. Le plan Priorité prévention lancé en 2018 doit être poursuivi et sans doute renforcé. Les progrès dans des traitements médicamenteux et chirurgicaux innovants sont également d’autres leviers d’action.

Mais ce combat contre l’obésité doit aussi se faire avec les personnes concernées qui doivent être accompagnées et soutenues de façon bienveillante. Car ces concitoyens subissent trop souvent des discriminations insidieuses, notamment dans le monde du travail, mais aussi dans les activités de loisirs, dans les transports et sur les réseaux sociaux où la « grossophobie » se diffuse sans réel frein. « Les gros ne sont pas des sous-humains… » témoigne avec dignité et émotion un nos lecteurs. Changer le regard de la société, en finir avec les stéréotypes : l’obésité est aussi l’affaire de tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 février 2023)

Retrouver la confiance

 

controle

Il ne se passe plus une année sans qu’une affaire de scandale alimentaire ne vienne défrayer la chronique et mettre à l’épreuve des familles. Parfois elles sont sans gravité pour la santé humaine lorsqu’il ne s’agit que de tromperie sur la réalité des ingrédients ou lorsque l’intoxication provoquée reste bénigne. Mais il arrive aussi que ces contaminations alimentaires, aux bactéries E. coli ou aux salmonelles, conduisent à être gravement malade après avoir consommé un produit d’une grande marque connue acheté en supermarché, ou après avoir déjeuné dans un restaurant qu’on croyait au-dessus de tout soupçon. Et parfois, hélas, cela va plus loin, lorsque les manquements conduisent à la mort, comme celle du petit Kelig, ce petit garçon de deux ans et demi décédé il y a un an après avoir mangé un bout d’une pizza Buitoni.

Si le risque zéro en matière de contamination alimentaire n’existe évidemment pas, tout doit être fait pour le minimiser. Cela n’est pas toujours le cas et les affaires de ces dernières années touchant des producteurs, l’industrie agro-alimentaire, des restaurants montrent que certains s’affranchissent sans vergogne des règles d’hygiène et de sécurité sanitaire pourtant très claires. Tous les Français ont en mémoire les images chocs de l’usine Buitoni de Caudry transmises par un ex-employé.

Ce dernier grand scandale a mis le doigt sur les dysfonctionnements des contrôles sanitaires. Le ministère de l’Économie a beau indiquer ce mois-ci qu’entre mars 2021 et février 2023, près de 6 000 produits ont été concernés par un rappel, il n’en reste pas moins que les contrôles sont très largement insuffisants. Leur nombre chez les professionnels de l’agroalimentaire a baissé de 24 % entre 2011 et 2016, dénonçait en 2019 un rapport du Bureau Européen des Unions de consommateurs (BEUC) qui appelle, en France comme dans les autres pays, à revoir et muscler la surveillance.

« Le système favorise ces scandales alimentaires pourtant évitables », selon l’association Foodwatch, qui dénonce le principe des autocontrôles que font les géants de l’agroalimentaire, la faiblesse des sanctions et le manque de moyens. Car les contrôles ne sont pas assez nombreux faute de contrôleurs. En 2022, les rangs de la Répression des fraudes (DGCCRF) comptaient 442 agents de moins que dix ans auparavant, et le nombre des inspections sur la sécurité sanitaire des aliments effectuées par la Direction générale de l’alimentation (DGAL) a diminué de 33 % entre 2012 et 2019 ! Gageons que la réforme en cours de fusion de la DGCCRF et de la DGAL aura les moyens financiers et humains pour gagner en efficacité et permettre aux consommateurs de retrouver la confiance.

Au-delà de ces affaires, ces contaminations alimentaires s’inscrivent dans un champ plus large, celui de la santé globale, que recouvre le concept de One Health (Une seule santé). Derrière ce terme, apparu il y a une vingtaine d’années, se trouve la prise en compte de l’interdépendance entre les santés humaine, animale, végétale et la protection de l’environnement. La maladie de la vache folle ou l’épidémie de Covid-19 en sont la parfaite illustration. L’approche One Health suppose une large collaboration de tous les acteurs pour trouver des solutions qui répondent à la fois à des enjeux de santé publique et aux enjeux environnementaux. C’est là l’un des grands défis de notre siècle.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 26 février 2023)


La guerre qui a changé le monde

ukraine

Il y a un an, l’impensable se produisait : les troupes russes envahissaient l’Ukraine et Vladimir Poutine déclenchait une guerre qui allait changer le monde. Une « opération militaire spéciale », selon la terminologie du Kremlin, censée libérer le Donbass pro-russe et « dénazifier » l’Ukraine. Cette Blitzkrieg devait être terminée en quelques jours et le jeune président Volodymyr Zelensky déposé et remplacé par un gouvernement fantoche à la botte de Moscou.

Mais rien ne s’est passé comme prévu. Vladimir Poutine avait préjugé de ses forces armées pourtant plus nombreuses, sous-estimé le sentiment patriotique ukrainien et mal évalué la solidité de l’Union européenne et d’un Otan qu’on disait en mort cérébrale.

Galvanisés par leur président, qui est passé d’acteur comique à un incroyable chef de guerre, les Ukrainiens ont résisté de façon héroïque, soutenus par les démocraties occidentales admiratives de voir un peuple debout pour défendre la liberté, la leur et la nôtre. Soixante-dix ans après la fin de la fin de la seconde Guerre mondiale, des images de guerre ont ainsi envahi quotidiennement nos écrans : immeubles éventrés, visages ensanglantés, cadavres par milliers, réfugiés par trains entiers, et au final des villes rasées. De mois en mois, d’offensives en contre-offensives, un conflit dur s’est installé avec toutes les horreurs d’une guerre conventionnelle, auxquels les Russes ont ajouté tortures, massacres et crimes de guerre.

Olena Kourilo
Olena Kourilo

La guerre en Ukraine a déclenché des crises mondiales en cascade, énergétiques, alimentaires, géopolitiques. Elle a mis à l’épreuve l’unité de l’Union européenne qui a pris des sanctions économiques contre la Russie au risque de déstabiliser les propres économies de ses 27 membres. Mais n’est-ce pas là le prix de la liberté ? Tout comme la livraison d’armes à l’Ukraine n’est rien d’autre que soutenir un pays qui fait corps devant les visées impérialistes d’un Poutine paranoïaque dont on ne sait jusqu’où il irait sinon.

Un an après le déclenchement de la guerre, et alors que flotte un parfum de guerre froide entre États-Unis et Russie, personne n’est en mesure de dire comment vont se dérouler les mois à venir. Mais tous ceux qui sont attachés à l’idée que la démocratie reste le meilleur système qui garantit la liberté, ont la conviction que la Russie ne doit pas gagner.

Depuis un an, des milliers de visages ukrainiens nous ont émus, par leur courage, leur force, leur résilience. S’il ne fallait en retenir qu’un, ce serait celui d’Olena Kourilo, dont le visage couvert de sang et de pansements après une explosion le 24 février 2022 à Tchougouïv a fait le tour du monde. Réfugiée en Pologne, elle va bien, rêve de rentrer chez elle et de créer une fondation pour aider les orphelins ukrainiens.

Aujourd’hui, elle est le visage de l’Ukraine, le visage de la liberté.

(Article publié dans l'édition spéciale de La Dépêche vendredi 24 février 2023)

De l'eau pour tous

secheresse

En prononçant ses vœux aux Français le 31 décembre dernier, Emmanuel Macron avait lâché, en évoquant les mégafeux et canicules de l’été 2022, « qui aurait pu prévoir… », déclenchant immédiatement une tempête d’indignation chez les associations de défense de l’environnement et les scientifiques qui travaillent depuis des années sur le réchauffement climatique et ses conséquences, livrant régulièrement des rapports comme ceux du Giec. Certains en ont profité pour vertement reprocher au chef de l’État, apôtre du « make our plantet great again », un bilan écologique plutôt mitigé pour son premier quinquennat. Mais il est trop facile de jeter la pierre à Emmanuel Macron, qui, en tant que chef d’État doit certes « prévoir », car il est possible qu’il ait voulu dire son inquiétude de voir arriver sur notre sol des catastrophes climatiques que l’on croyait réservées à d’autres, aux pays lointains en Asie ou en Afrique.

Les mégafeux, les journées caniculaires, les sécheresses extrêmes, les sols agricoles qui deviennent comme de la pierre mais aussi les pluies diluviennes cévenoles ou les inondations : autant de fléaux qui, depuis l’été dernier, nous concernent désormais très directement, et bouleversent la vie de nos agriculteurs, de nos industries et du quotidien de chacun d’entre nous. La pénurie d’eau est à cet égard sans doute le plus grand défi qui nous attend.

Ressource vitale mais aussi enjeu de souveraineté géopolitique, la pénurie d’eau affecte quatre personnes sur dix dans le monde selon la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, et pourrait donner lieu à des conflits là où elle se raréfie tant les sécheresses paralysent la production alimentaire, provoquent l’épuisement des pâturages, désorganisent les marchés, et, à l’extrême, causent de nombreuses pertes en vies humaines et animales. Ces pénuries d’eau affectent et fragilisent déjà de nombreux pays, prêts à basculer dans des « guerres de l’eau. »

La question du partage de la ressource en eau entre l’agriculture, les loisirs, la production hydroélectrique et la préservation de la biodiversité est un enjeu crucial qu’il faut résoudre dès à présent en bâtissant un consensus forcément difficile et qui va bouleverser nos modes de vies. Mais il n’y a pas de fatalité et lorsque les bonnes volontés se réunissent, aidées par des technologies pointues de gestion de l’eau, le défi peut être relevé. En mission au Sénégal, Carole Delga, présidente de Région de France a pu voir que quatre pays avaient pu s’entendre pour un partage apaisé de l’eau du fleuve Sénégal.

En France, où les agences de l’eau conduisent déjà un travail remarquable, le gouvernement met la dernière touche à un plan Eau d’une cinquantaine de mesures qui sera présenté dans les prochains jours. La lutte contre les fuites d’eau – un litre sur cinq est perdu ! – en sera un axe fort. Et à l’instar de ce qui a été fait pour l’énergie, il comprendra aussi un volet « sobriété » afin d’encourager les Français à modérer leur consommation d’eau potable. Le prix à payer pour avoir de l’eau pour tous.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 23 février 2023)

Le débat tabou

Argent


En choisissant pour bâtir sa réforme le scénario le plus pessimiste dans le rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) sur l’évolution de notre système de retraite par répartition, le gouvernement a, d’évidence, voulu dramatiser la situation. « C’est la réforme ou la faillite » a même osé le ministre des Comptes publics Gabriel Attal quand le président du COR, Pierre-Louis Bras, expliquait devant la commission des Finances de l’Assemblée nationale que « les dépenses de retraites ne dérapent pas, elles sont relativement maîtrisées. » Ces divergences de vues ont suscité fort logiquement des débats, des oppositions et de l’inquiétude chez les Français et notamment les plus jeunes. Quand on a 20-25 ans, que l’on est étudiant, jeune travailleur ou même chômeur, la question de la retraite paraît lointaine ; certains se demandent s’ils auront bien une retraite et, dans ce cas, ce qu’il faut faire pour la préparer au mieux.

Dans son dernier baromètre publié ce mois-ci, le cercle des épargnants montre que 61 % des Français sont inquiets pour leur retraite et qu’une majorité commence à épargner pour ses vieux jours : près de trois futurs retraités sur dix (29 %, + 12 points en trois ans) épargnent aujourd’hui régulièrement pour financer leur retraite et 34 % ne le font que quand cela leur est possible. Autrement dit, les Français, sans s’en rendre compte, se tournent vers la retraite par capitalisation pour compléter leur retraite par répartition et bousculent un tabou absolu sur ce sujet.

Car dans la classe politique, très rares sont ceux qui osent s’affranchir de cette ligne de défense du système par répartition tant il est ancré dans notre histoire. Parler du régime par répartition, c’est forcément convoquer l’une des réalisations majeures du Conseil national de la Résistance au sortir de la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi rappeler qu’avant 1941, les retraites confiées à des fonds de pension privés avaient pris de plein fouet la crise de 1929 et les pensions avaient chuté. Et a contrario, s’avancer sur la retraite par capitalisation, c’est appeler l’image de ces fonds de pensions vautours, ces hydres anglo-saxonnes obnubilées par la rentabilité financière. D’un côté la sécurité et la solidarité nationale de la répartition ; de l’autre, les risques des placements en Bourse et l’individualisme à même de creuser les inégalités pour la capitalisation.

Évidemment, le sujet n’est pas aussi clivé, tout n’est pas blanc ou noir. Et même en France, il existe déjà une part substantielle de capitalisation. Créé en 2001, le Fonds de réserve pour les retraites (FRR) détenait fin 2021 26,1 milliards d’euros investis entre actions et obligations. Plus concrets encore, des régimes obligatoires fonctionnent par capitalisation, comme la Retraite additionnelle de la Fonction publique ou la Caisse d’assurance vieillesse des pharmaciens. Dès lors, on voit qu’un panachage entre beaucoup de répartition et un peu de capitalisation bien encadrée – qui permettrait de profiter des superprofits… – semble pertinent. Jean Jaurès lui-même n’était pas opposé à la capitalisation qui « peut même, bien maniée par un prolétariat organisé et clairvoyant, servir très substantiellement la classe ouvrière », écrivait-il en 1909…

Répartition/capitalisation : voilà un sujet qui aurait largement mérité un vrai débat de fond entre tous les partenaires sociaux. À la place, les Français ont droit à un débat escamoté sur une réforme des retraites qu’ils rejettent…

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 20 février 2023)

Symbole et boussole

albi

En choisissant hier Albi comme capitale nationale de la contestation de la réforme des retraites, l’intersyndicale a, d’évidence, convoqué deux symboles. D’abord celui de ces villes, petites et moyennes, qui, depuis la première journée d’action le 19 janvier, affichent des mobilisations records, particulièrement remarquables en Occitanie. Cette France des préfectures et des sous-préfectures, rurale et périphérique des grands centres urbains, ne s’élève pas seulement contre une réforme jugée aussi « injuste » que « brutale » et « inefficace », mais aussi contre la relégation et le délaissement de la part de l’État que vivent ce que Paris appelle avec une pointe de condescendance « les territoires ».

Présence des services publics et postaux, problème des déserts médicaux, tissu économique et industriel en souffrance voire sinistré, infrastructures de transports insuffisantes, poids de l’inflation et de la crise énergétique, etc. Autant de thèmes – dont certains étaient déjà prégnants dans le mouvement des Gilets jaunes en 2018 – pour lesquels la réforme des retraites constitue la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Mais si Albi a été choisi par les leaders syndicaux, c’est aussi parce que, sur ces terres tarnaises, perdurent la figure et le message de Jean Jaurès qui, en son temps, défendit les ouvriers en grève de Carmaux et, à travers eux, la vision d’une République sociale plus juste. Il suffit d’ailleurs de relire ce qu’écrivait l’agrégé de philosophie pour mesurer combien ses propos entrent en résonance avec la situation d’aujourd’hui. « Ce qui éclate à tous les yeux, c’est qu’il y a, dans notre société, un antagonisme profond d’intérêts ; c’est qu’il n’y a entre les classes d’autre arbitrage que la force, parce que la société elle-même est l’expression de la force. C’est la force brute du capital, maniée par une oligarchie, qui domine tous les rapports sociaux ; entre le capital qui prétend au plus haut dividende et le travail qui s’efforce vers un plus haut salaire, il y a une guerre essentielle et permanente. La grève n’est qu’un épisode de cette guerre », écrivait le socialiste le 30 décembre 1906. Plus d’un siècle plus tard, et en dépit des immenses progrès et conquêtes sociales survenues depuis, le débat sur la taxation des superprofits et le partage de la « valeur travail » participe du même antagonisme soulevé par Jaurès.

En faisant d’Albi l’épicentre de la contestation, l’intersyndicale puise ainsi dans le passé des éléments à même de nourrir une détermination qui ne faiblit pas contre une réforme qui, jour après jour, révèle ses failles et ses angles morts. Sur la pénibilité, sur les carrières longues, sur la retraite à 1 200 € qui ne concernera au final non pas des millions de Français mais au mieux 40 000 par an, le gouvernement est à la peine, d’autant plus que chaque concession qu’il fait pour arracher le soutien de la droite LR semble complexifier et brouiller le texte.

Déterminé lui aussi, Emmanuel Macron fustigeait mercredi des oppositions « sans boussole », mais au fil des jours et du marathon parlementaire, on discerne de moins en moins le cap et la vision que le chef de l’État veut donner à son second quinquennat avec cette réforme comptable déboussolante, alors qu’il y avait tant à faire pour rassembler et mobiliser les Français sur d’autres enjeux majeurs, la transition écologique en tête.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 17 février 2023)

Séisme(s)

Seisme

Ce n’est pas la première fois que nous voyons les terribles images d’un séisme qui ravage des régions entières. Immeubles éventrés, voire réduits en poussières, populations hagardes qui cherchent un proche, quelques effets personnels, ou leur animal de compagnie disparu ; secouristes qui s’affairent dans un chaos de cris et de douleurs pour sortir des décombres des survivants dont le nombre va en s’amenuisant au fur et à mesure que passent les jours, miracles lorsque dans cette course contre la montre ils parviennent à sauver un enfant, symbole de la vie qui continue. Et cette détresse omniprésente qui appelle au secours la communauté internationale. Du séisme de Tangshan en Chine en 1976 à celui de Port-au-Prince à Haïti en 2010 en passant par celui de Mexico en 1985 ou celui de la région de Spitak en Arménie en 1988, les mêmes scènes de désespoir nous prennent au cœur.

Le séisme qui vient de se produire en Turquie et en Syrie s’inscrit dans cette triste liste mais sa violence stupéfiante - deux secousses de 7,8 puis 7,5 sur l’échelle de Richter - et le destin déjà difficile des populations qui en souffrent en font un séisme différent. Les images aériennes des failles béantes ou des voies de chemin de fer tordues nous font prendre conscience de toute l’intensité que le déplacement des plaques tectoniques a provoqué.

Mais le séisme n’est pas que géologique, il est aussi géopolitique dans cette région où un pays - la Turquie - est dirigé par un autocrate, Recep Tayyip Erdogan, quand l’autre - la Syrie - est sous le joug d’un dictateur sanguinaire, Bachar al Assad. La survenue d’un tremblement de terre dans cette zone-poudrière a rajouté du chaos au chaos au point qu’on ne sait ce que lui réserve l’avenir.

En Turquie, le président Erdogan a beau décréter l’état d’urgence et museler les critiques en coupant Twitter, il n’empêche pas la colère de la population de s’exprimer. Car depuis un précédent séisme à Izmit en 1999, rien ne semble avoir changé : la corruption est toujours aussi patente et 60 % des constructions récentes ne seraient pas aux normes en dépit d’un cadre pourtant clairement défini. Pire, le déploiement des secours a montré un criant manque de moyens et d’organisation. À trois mois de l’élection présidentielle, prévue le 14 mai, Erdogan, au pouvoir depuis 20 ans, est donc en mauvaise posture. Cent ans après la fondation de la République par Mustafa Kemal, sa volonté de briguer un 3e mandat et de faire du pays un État à sa main est ainsi contrecarrée par le séisme.

En Syrie, où les infrastructures étaient déjà dévastées par des années de guerre, la situation est encore plus compliquée puisque d’une part le régime est placé sous sanctions internationales et d’autre part le séisme a frappé les régions rebelles au pouvoir, d’Idlib à Alep, villes désormais doublement martyres où les secours peinent à atteindre les sinistrés.

Mais peu importent les actes des deux dirigeants et leur tentation d’utiliser le séisme à des fins politiques. Face à ce que l’ONU a appelé « la pire catastrophe naturelle en Europe en un siècle », nous avons le devoir de faire jouer la solidarité internationale.

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 16 février 2022)

Sens civique

assembleenationale

« La démocratie, c’est beaucoup plus que la pratique des élections et le gouvernement de la majorité. C’est un type de mœurs, de vertus, de scrupules, de sens civique, de respect de l’adversaire. C’est un code moral ». En citant Pierre Mendès-France depuis le perchoir de l’Assemblée nationale avant d’ouvrir une séance consacrée à l’examen du projet de loi sur la réforme des retraites, la députée PS du Tarn-et-Garonne Valérie Rabault, vice-présidente de l’Assemblée, espérait peut-être ramener un peu de sérénité dans l’hémicycle. Las ! Depuis le 6 février, celui-ci s’est mué en un véritable ring de boxe où tous les coups semblent permis, des plus subtils aux plus bas. D’un bord à l’autre de l’hémicycle, des rangs de la majorité relative présidentielle à ceux de l’opposition de gauche de la Nupes, les invectives fusent, les claquements de pupitres rythment les heures mieux que la pendule, les indignations surjouées succèdent aux standing ovations tandis que les articles de la réforme sont examinés à la vitesse d’un escargot, freinés par des milliers d’amendements et des interruptions de séance à répétition. Le moindre incident est monté en épingle par les chaînes d’information en continu, la moindre polémique se retrouve ad nauseam sur les réseaux sociaux.

Mais avant d’estimer que le débat parlementaire n’est pas au niveau et est lamentable – il lui arrive de l’être – il faut aussi rappeler quelques évidences.

La première, c’est que les débats à l’Assemblée nationale ont toujours été vifs sur les textes essentiels et même bien plus vifs que celui qui se joue en ce moment. La loi de séparation des Églises et de l’État en 1905, la loi Veil sur l’IVG en 1975, celle sur le Pacs en 1997, celle sur le mariage pour tous en 2013 ont été émaillées elles aussi d’invectives, d’incidents, de l’intervention des huissiers pour éviter que des députés n’en viennent aux mains. En 1947, Edouard Herriot fera même envoyer la troupe pour tenter de déloger de la tribune un député communiste qui s’y accrochera 6 heures. Et le dernier duel pour l’honneur en France, à l’épée, aura lieu en 1967 après que Gaston Defferre a traité d’ «abruti » le député René Ribière. La politique, on le sait, est affaire de passion et si l’Assemblée est le temple de notre démocratie, elle est aussi le théâtre de la vie du pays, de ses colères et de ses espoirs. « C’est dans les pays totalitaires que les assemblées sont parfaitement sages », relevait hier Jean-Louis Debré, ancien président de l’Assemblée, assurant préférer que les divergences s’expriment dans l’hémicycle, même vivement, plutôt qu’ailleurs.

La seconde évidence c’est que si les débats du Parlement ne sauraient être lisses, il faut aussi que leur organisation permette un examen approfondi et correct des textes de lois. Or sur la réforme des retraites, la responsabilité des tensions est largement partagée. En choisissant un calendrier très court fixé par l’article 47-1 – 50 jours quand la loi sur le mariage pour tous a bénéficié de quatre mois de débats – , Emmanuel Macron et son gouvernement, qui veulent en finir vite, ont mis en tension le Parlement. Et en déposant en réponse des milliers d’amendements, la Nupes empêche de son côté le débat de fond sur la totalité des articles.

Alors que les manifestations s’enchaînent dans la rue avec calme et dignité, il faut que l’Assemblée, en miroir, contienne les excès et les outrances, et retrouve du sérieux et le sens civique de sa mission. Ne serait-ce que pour éviter de nourrir l’antiparlementarisme dont les débouchés sont rarement démocratiques.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 15 février 2023)

Le sens de l'histoire

calendrier

On ne sait pas pour l’heure ce qu’il adviendra de la réforme des retraites, rejetée massivement par 7 Français sur 10, mais une chose est sûre, ce projet de loi a ouvert un vaste débat sur ce qui aurait dû être, d’évidence, son préalable : le travail. La place qu’on y accorde dans l’organisation de la société et dans notre propre vie, le sens qu’on lui donne et la considération qu’on en espère en retour, les conditions dans lesquelles on l’exerce – avec son degré de pénibilité – et la juste rémunération qu’on attend de lui. Autant de thèmes autour du travail auquel vient de s’ajouter celui de la réduction de sa durée avec le retour du débat sur la semaine de 4 jours.

Passons sur l’annonce d’une expérimentation annoncée par Gabriel Attal et qui ressemblait davantage à un contre-feu aux difficultés du gouvernement face aux angles morts de sa réforme des retraites, sur les femmes notamment, plutôt qu’à un véritable projet. Force est de constater, en revanche, que de nombreux pays européens explorent la façon de mettre en place la semaine de 4 jours qui est parfois devenue une réalité comme en Islande où elle s’est généralisée.

La Belgique, l’Espagne, le Royaume-Uni, le Japon ou encore la Nouvelle-Zélande ont lancé des tests, que ce soit sous l’impulsion de leurs gouvernements ou de grandes entreprises soucieuses de séduire et conserver leurs employés.

Cette réflexion sur la semaine de quatre jours n’est pas nouvelle et s’inscrit évidemment dans l’histoire de la réduction du temps de travail. Une évolution inéluctable et logique puisque depuis le XIXe siècle, la productivité des travailleurs a considérablement augmenté grâce au progrès technique et aux luttes syndicales. Des 15 à 17 heures par jour, six jours sur sept en 1830 on est passé à pas plus de 8 heures par jour pour les enfants de 8 à 12 ans en 1841, puis à 12 heures quotidiennes en 1848, 11 heures en 1849, 10 en 1900, 8 en 1919.

En 1936, le Front populaire fixe la durée hebdomadaire du travail à 40 heures. En 1982 avec François Mitterrand, la durée légale du travail passe à 39 heures par semaine et en 1998, la gauche plurielle de Lionel Jospin fait adopter la loi Aubry sur les 35 heures qui va installer dans la vie de millions de Français les jours RTT. À l’heure où l’intelligence artificielle promet de simplifier nombre de tâches, la réduction du temps de travail va se poursuivre. En 1930, l’économiste américain John Maynard Keynes n’avait-il pas pronostiqué 3 heures de travail par jour en 2030 ?

Si la semaine de 4 jours ou celle de 32 heures s’installent à ce point dans le débat, c’est aussi parce que le télétravail, de plus en plus pratiqué depuis la pandémie de Covid-19, a fait exploser les habitudes et les organisations dans les entreprises. Sa mise en place, subie puis choisie, a poussé salariés et employeurs à redéfinir ensemble leurs relations sans sacrifier la productivité mais en recherchant le bon équilibre pour tous. La semaine de quatre jours peut-elle être une solution ? Oui si les quatre journées travaillées ne deviennent pas surchargées ou trop longues. Oui à condition aussi que l’État garantisse un traitement équitable pour tous les salariés. La réduction du temps de travail est en tout cas dans le sens de l’histoire.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 13 février 2023)

Moine-soldat

OlivierDussopt

Dans le marathon de l’examen de la réforme des retraites à l’Assemblée nationale, le calendrier a marqué une pause ce jeudi à l’occasion de la niche parlementaire du Parti socialiste. Une pause mise à profit par le gouvernement pour aller sur le terrain défendre une réforme toujours massivement rejetée par 7 Français sur 10. À l’avant-veille de la quatrième journée de manifestation appelée par l’intersyndicale, Elisabeth Borne et Gérald Darmanin se sont ainsi rendus hier à Neuville-en-Ferrain, dans le Nord, Olivier Dussopt à Toulouse, où il a notamment rencontré six lecteurs de La Dépêche du Midi au siège de notre journal pour répondre à leurs questions et leurs inquiétudes.

Celui qui enchaîne à un rythme soutenu les interviews dans les matinales et défend depuis lundi son texte devant une Assemblée nationale survoltée s’est montré tel qu’en lui-même : un moine-soldat de la macronie. Moine, parce que le ministre connaît sur le bout des doigts le catéchisme de la réforme, son dogme du report de l’âge de départ à 64 ans, ses versets sur la durée de cotisation et la kyrielle des cas particuliers, ses psaumes rajoutés pour satisfaire les Républicains et s’assurer de leur soutien. Et s’il évite soigneusement de parler de « pédagogie » – un mot qu’il déteste – le ministre du Travail répond avec une précision chirurgicale, s’excusant même lorsque la question s’adresse davantage à l’un de ses collègues qu’à lui-même. Soldat, parce qu’Olivier Dussopt s’est mis tout entier au service d’Emmanuel Macron au point que ce dernier, qui porte souvent un jugement sévère sur les membres de son gouvernement, s’est félicité en plein Conseil des ministres : « On a la chance d’avoir un ministre courageux et compétent. »

Peu chaut au discret Olivier Dussopt les railleries sur son filet de voix qu’il préserve en quittant rarement son écharpe, peu lui importent les critiques de ses anciens camarades du Parti socialiste qui voient en lui un Rastignac ardéchois qui a retourné sa veste, un apparatchik passé avec armes et bagages de Benoît Hamon et Martine Aubry à Emmanuel Macron et peut-être demain Edouard Philippe et qui, en 2010, s’était farouchement opposé à la précédente réforme des retraites d’Eric Woerth… L’ambitieux quadragénaire, que les épreuves de la vie ont, d’évidence, blindé face à ces critiques, est tout entier concentré sur sa tache et sur cette réforme qui passe si mal auprès des Français.

Face aux questions de nos lecteurs, il a ainsi déroulé mécaniquement, méthodiquement et parfois avec la froideur des chiffres de comptabilité,ses arguments censés les convaincre du bien-fondé de sa réforme. Mais le ministre a aussi pu mesurer combien ce projet de loi sur les retraites appelait des questions sur ce qui se passe avant, c’est-à-dire le travail et les conditions dans lesquelles on l’exerce. De l’égalité salariale entre les hommes et les femmes à la semaine de quatre jours, de la pénibilité au travail des séniors en passant par l’évolution des carrières des femmes : autant de sujets sur le rapport au travail que le gouvernement va devoir traiter, a reconnu Olivier Dussopt.

Autant de sujets qu’il aurait sans doute fallu aborder avant de présenter une réforme des retraites qui peine à convaincre, aussi compétent soit son principal promoteur.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 10 février 2023)


Sortir de l'impasse

macron

Au terme de la troisième journée de grèves et de manifestations contre la réforme des retraites, le bras de fer entre le gouvernement, les syndicats et les oppositions se poursuit dans la rue comme dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Côté rue, ce n’est pas le léger fléchissement du nombre de manifestants partout en France hier qui devrait changer la donne. Difficile en effet pour certains de perdre une nouvelle journée de salaire pour un troisième jour de grève, d’autres ont préféré se réserver pour la grande manifestation de samedi. Côté Assemblée, les débats qui s’achèveront le 17 février à minuit, avancent péniblement, amendement par amendement, dans un brouhaha certes peu lisible, mais finalement pas plus bruyant que ces grands débats qui ont fait les riches heures de la République.

Pour l’heure, personne ne voit en tout cas comment tout cela finira tant le blocage paraît total. Emmanuel Macron n’entend pas reculer sur cette réforme rejetée par les trois quarts des Français, et particulièrement sur l’âge de départ à 64 ans qu’il a érigé, seul, en tabou absolu. Le chef de l’État estime à tort ou à raison qu’il y va de son statut de réformateur et de la suite de son quinquennat. Les syndicats n’entendent pas céder eux non plus. Snobés durant le premier quinquennat, pas écoutés pour cette réforme des retraites, ils ont retrouvé pleinement leur rôle dans la démocratie sociale et ont évité la « giletjaunisation » de la colère en étant unis contre la réforme, une première depuis 12 ans. Quant aux oppositions, la réforme des retraites est la bataille qui leur manquait pour en finir avec leurs bisbilles internes et faire bloc sur un sujet majeur. Qui cédera le premier ? Mystère.

Mais parce qu’il est à l’origine de la réforme, de son contenu comme de son calendrier, le président de la République a une responsabilité particulière dans la situation actuelle et c’est à lui principalement qu’il incombe d’imaginer une sortie par le haut. Emmanuel Macron s’est fait une spécialité de parsemer ses discours et ses interviews de mots surannés et d’expression d’autrefois. L’une d’entre elles devrait rapidement lui parvenir aux oreilles : mettre la charrue avant les bœufs. Car, à l’évidence, cette réforme des retraites, jugée « brutale » et « injuste » par une majorité de Français, mal rédigée avec ses imprécisions et ses multiples angles morts qui pénalisent telle ou telle catégorie, aurait dû être présentée après la grande loi travail que le gouvernement a annoncée pour le printemps.

Le rapport au travail a profondément changé depuis la dernière réforme des retraites en 2010 et plus encore depuis les deux années de crise Covid. Le « travailler plus pour gagner plus » qui n’aura été au final qu’un slogan n’a plus cours et les Français sont désormais attachés à travailler mieux, dans de meilleures conditions, avec une reconnaissance de ce qu’ils font et pour un salaire qui leur garantisse un pouvoir d’achat qui résiste à l’inflation puis, enfin, une retraite décente. C’est pour ne pas avoir compris cela qu’Emmanuel Macron s’est mis dans une impasse.

Il n’est pas trop tard pour en sortir. En 2018, ébranlé par d’insaisissables Gilets jaunes, Emmanuel Macron avait inventé le Grand débat national. Aujourd’hui, avec des syndicats responsables, il reste possible de mettre sur pause la réforme des retraites et d’inventer un Grand débat sur le travail plus nécessaire que jamais.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 8 février 2023)

Intelligences

telescope

Depuis l’Antiquité, l’Humanité s’est toujours interrogée sur son destin, s’attachant à connaître ses origines et si elle est seule dans l’univers. Les philosophes grecs supposaient déjà l’existence d’autres civilisations peuplant des exoplanètes dans cet univers dont ils n’avaient pas encore mesuré – scientifiquement parlant – l’immensité. Ce questionnement a irrigué, de siècles en siècles, tous les courants de la pensée humaine, nourrissant la littérature puis le cinéma et plus récemment une foule de séries ; et produisant des œuvres tantôt loufoques – avec les petits hommes verts – apocalyptiques, dystopiques et, parfois, poétiques.

Certaines – 2001, l’Odyssée de l’espace, E.T., Rencontre du 3e type, La 4e dimension – nous ont laissé souvenirs et questionnements, et sont entrées dans le panthéon de la culture populaire. L’engouement de l’opinion autour du phénomène des OVNI, ces objets volants non identifiés, depuis au moins les années 50, a par ailleurs donné lieu à tous les fantasmes, à toutes les théories complotistes, à tous les espoirs aussi d’un contact imminent avec une intelligence extraterrestre. Pour l’heure ce contact-là n’a pas – encore – eu lieu. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’aura jamais lieu.

Car pour les scientifiques, la probabilité qu’il y ait dans l’univers une autre civilisation, une autre forme d’intelligence que la nôtre est évidemment grande. C’est pour en capter de potentiels signaux que, depuis les années 60, les chercheurs observent l’espace de façon de plus en plus précise – le télescope James Webb nous offre ces derniers mois de spectaculaires images – et « écoutent » l’univers de façon de plus en plus fine, captant et analysant les signaux radio en provenance du fin fond de la Voie lactée avec une course aux radiotélescopes de plus en plus grands et de plus en plus puissants.

Écouter et enregistrer des quantités phénoménales de signaux dans l’espoir d’y déceler LE signal qui apporterait la preuve d’une intelligence extraterrestre. Tel était le rêve et la conviction de Frank Drake, soutenu par l’astronome Carl Sagan, qui lança aux États-Unis les projets SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence, ou recherche d’intelligence extraterrestre). Plus de soixante ans après, c’est de ce même institut que des signaux « intéressants » ont été isolés par une équipe de scientifiques le mois dernier. Huit signaux ont ainsi pu être extraits d’une masse considérable d’enregistrements réalisés depuis plusieurs années. Cela n’a été possible que grâce à l’utilisation d’un algorithme qui, tel celui qui cherche une aiguille dans une botte de foin, a permis d’écarter tous les signaux parasites.

Dit autrement, l’intelligence artificielle a été utilisée pour espérer trouver une intelligence extraterrestre. L’IA apparaît dès lors en mesure de révolutionner ces recherches en astronomie comme elle révolutionne déjà la médecine, la finance, l’énergie, les transports, la culture. « Quelque part, quelque chose d’incroyable attend d’être connu » disait Carl Sagan. Et si c’était l’exploration de l’intelligence humaine ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 5 février 2023)

Principe d'égalité

telephone

La scène se passe le 5 janvier dernier à l’Elysée. Emmanuel Macron reçoit des boulangers-pâtissiers pour la traditionnelle galette des rois et pour préciser les annonces du gouvernement pour aider ces artisans étranglés par la hausse des prix de l’énergie. A la surprise générale, le chef de l’État lâche un « ça ne marche pas » en évoquant le numéro vert mis en place pour aider ses invités. Et de poursuivre en expliquant en avoir « ras le bol des numéros verts » proposés « dans tous les sens » aux Français confrontés à telle ou telle difficulté, oubliant peut-être que ses gouvernements depuis 2017 ont souvent usé de numéros verts. Et Emmanuel Macron de promettre qu’ « on va s’organiser. Il y a une chose qui marche bien dans la République, c’est les préfectures », annonçant que les boulangers disposeront d’un numéro de téléphone par département et qu’ « il y aura quelqu’un au bout du fil qui répondra à la fois avec humanité et expertise, et qui ne sera pas un site internet qui renvoie à des tableaux. » Sans peut-être s’en rendre compte, Emmanuel Macron soulevait ce jour-là un sujet essentiel pour les Français : l’angle mort de la dématérialisation des services publics.

La dématérialisation, c’est-à-dire la numérisation, des services publics participe de la modernisation de l’État à l’heure où le numérique prend de plus en plus de poids dans le fonctionnement de notre société. Moins de lourdeurs pour obtenir un acte de naissance, renouveler tel ou tel document, déclarer ses impôts ou demander une allocation. Des services disponibles en ligne 24 heures sur 24, sur son ordinateur ou sur son smartphone. Des documents envoyés sur sa boîte électronique. Tous ces avantages – que certains pays européens ont poussé encore plus loin comme l’Estonie – sont appréciés par une majorité de Français, qui utilisent de plus en plus les outils numériques.

Mais une partie non négligeable de la population est restée sur le bord du chemin de cette révolution en marche. Soit parce que ces Français ne peuvent pas utiliser un ordinateur ou un smartphone car ils n’en possèdent pas, ou ne sont pas à l’aise dans le maniement des outils numériques : on parle d’illectronisme et cela concerne tout de même 14 millions de nos concitoyens. Soit ces Français ont bien les outils mais pas la connexion internet indispensable car ils habitent dans une zone blanche ou grise. Soit enfin parce que devant la complexité de certains sites web de l’administration, certains préfèrent renoncer. Et ces Français-là – qui aimeraient retrouver un contact humain – ne peuvent se retourner vers l’administration classique dont les guichets se sont réduits ou ont disparu, particulièrement en zone rurale, et dont les plateformes téléphoniques, difficilement joignables, les renvoient très souvent… vers leur site internet ! Ubuesque.

Toutes ces difficultés ont parfaitement été identifiées tant par l’Insee que par la Défenseure des droits. Alors que vont se développer de nouveaux services en ligne – carte d’identité et Vitale numériques, services de santé… – l’État a le devoir d’apporter une réponse à tous ces Français qui rencontrent des difficultés. Car il ne saurait y avoir dans notre République, dont le principe d’égalité est un pilier, des citoyens de seconde zone.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 4 septembre 2023)


Stop ou encore

peage

La hausse annuelle des tarifs de péage des autoroutes concédées n’est certes pas une surprise, certaines sociétés avaient même annoncé en décembre la couleur. Mais dans un contexte où l’inflation reste forte, la hausse moyenne des péages de +4,75 % a du mal à passer auprès des Français, d’autant qu’elle n’était que de +2 % en 2022, +0,4 % en 2021, +0,8 % en 2020 et +1,9 % en 2019. Elle intervient de plus le même jour que la hausse de +15 % des tarifs régulés de l’électricité. Le budget des ménages est mis à rude épreuve.

Mais si la revalorisation des tarifs passe particulièrement mal cette année, c’est aussi parce que les sociétés d’autoroutes ont atteint une rentabilité record, très supérieure à celle qui était fixée par les contrats de concessions. Selon un rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) réalisé en 2021 et révélé le 25 janvier par Le Canard enchaîné, la rentabilité de deux des plus grosses sociétés concessionnaires (ASF-Escota, groupe Vinci) et APRR (Area, groupe Eiffage) étaient proches de 12 %, bien supérieurs aux 7,67 % ciblés par l’État lors de la privatisation des autoroutes en 2006.

Pour revenir à cet objectif, les inspecteurs ont préconisé « un réalignement de la rentabilité » en proposant plusieurs pistes : la fin anticipée des concessions en 2026, une baisse des tarifs de péage de l’ordre de 60 % – ce qu’apprécieraient certainement les automobilistes – ou le prélèvement par l’État de plus de 63 % de l’excédent brut d’exploitation, soit au bas mot quelque 55,4 milliards d’euros. Destinataire du rapport, le ministre de l’Économie s’est empressé… de ne rien faire.

Prudent, l’hôte de Bercy s’est certainement rappelé que les clauses de contrats de concessions signés en 2006 par Dominique de Villepin ont été révisées en 2015 par un gouvernement dont le ministre de l’Economie était un certain Emmanuel Macron et dont la directrice de cabinet de la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, était une certaine Elisabeth Borne…qui fut directrice des concessions chez Eiffage en 2007.

À moins que Bruno Le Maire n’ait mesuré toute la difficulté de toucher à ces contrats face à des sociétés d’autoroutes prêtes à défendre bec et ongles leur poule aux œufs d’or. En 2015, en contrepartie du gel des tarifs demandé par Ségolène Royal, l’État a ainsi dû accepter de compenser intégralement ce gel par des hausses de tarifs additionnelles les 1er février de chaque année de 2019 à 2023…

Face à cette situation, nombreux sont ceux qui, régulièrement, réclament une renationalisation du réseau autoroutier français, une remise à plat complète d’un système déséquilibré de rentes qui favorise les sociétés d’autoroutes au détriment de l’État, garant de l’intérêt général. Des pétitions circulent, des propositions de loi sont déposées au Sénat ou à l’Assemblée. Mais c’est plus sûrement au moment de la renégociation des contrats, qui arrivent à terme entre 2031 et 2036, que le débat devra se poser en termes clairs : entre l’État et les sociétés privés, qui a la capacité, l’expertise et les moyens de maintenir et développer un réseau autoroutier parmi les meilleurs d’Europe, à l’heure de la transition écologique avec laquelle il faudra inventer l’autoroute de demain, décarbonée, multimodale et accessible à tous ?