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Éditos

Equité

senior


En 1889, lorsqu'il s'apprêtait à mettre en place en Allemagne le premier système de retraites par répartition, le chancelier Bismarck aurait demandé à l'un de ses conseillers : « A quel âge faut-il fixer l'âge de la retraite pour qu'on n'ait jamais à la verser ? » « À 65 ans », lui aurait-il répondu… faisant sourire Bismarck qui avait alors 74 ans. Derrière l'anecdote, c'est toute la problématique des retraites qui était – déjà – posée et qui, presque 130 ans plus tard se pose à nouveau à Emmanuel Macron à l'heure où son gouvernement va engager une réforme de notre système des retraites fondé par le général de Gaulle en 1945, sur la base du programme du Conseil national de la Résistance. Une problématique qui se résume en une question. Comment continuer à avoir un système par répartition pérenne qui ne mette pas en péril les deniers publics, alors que, d'une part, il va y avoir 1,5 actif pour 1 retraité à l'horizon 2030 (contre 2,5 pour 1 en 1970), et que, d'autre part, l'espérance de vie a fortement augmenté ?

À cette question, les gouvernements de droite et de gauche ont chacun apporté ces dernières années des réponses dont au final on retient surtout le recul de l'âge de départ à la retraite. Emmanuel Macron, tout à sa volonté disruptive, a décidé d'engager le big bang que ses prédécesseurs, par électoralisme ou manque de courage politique, n'ont pas osé faire. Il s'agit de mettre en place, de façon progressive, un nouveau système universel avec un «principe d'égalité» stipulant que pour chaque euro cotisé, il y aurait le même droit à pension pour tous ; et un principe de maintien de l'âge de départ à la retraite, fixé actuellement à 62 ans.

Reste que ce « principe d'égalité » mis en avant et martelé par l'exécutif n'est pas – en l'état des concertations – un principe d'équité. Si l'on peut déplorer le maquis des quelque 40 régimes de retraites différents en France, on ne peut pas passer par pertes et profits le fait qu'ils ont été mis en place justement pour tenir compte et corriger des situations professionnelles particulières. Un seul régime universel assurera-t-il vraiment un traitement équitable de tous ? Et si l'on s'achemine vers une retraite à points, forcément très individualisée, en remplacement du système actuel par trimestre, est-on sûr que l'esprit de solidarité et de péréquation sera bien maintenu, par exemple avec les carrières longues ou les métiers pénibles ?

La vaste remise à plat que souhaite Emmanuel Macron, on le voit, soulève questions et inquiétudes, notamment de la part des syndicats. Bien plus que la réforme du Code du travail ou celle de la SNCF, celle des retraites est hautement risquée pour l'exécutif et il faudra tout le doigté du haut-commissaire Jean-Paul Delevoye, et probablement quelques concessions, pour que le pari d'Emmanuel Macron réussisse.

Car le président, en difficulté depuis l'été, joue gros sur ce dossier : à la fois sa capacité à «transformer» l'une des clés de voûte de notre système social à la française, mais aussi la possibilité de renouer avec ceux qui sont déjà retraités et qui, se sentant malmenés depuis le début du quinquennat, demandent, là aussi, un peu plus d'équité.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 11 octobre 2018)

Remaniement

airbus


Des difficultés inattendues qui atteignent jusqu'au chef et font tanguer un édifice qu'on pensait inébranlable, des ego qui se bousculent de plus en plus, des ambitions qui s'affirment, des envies d'ailleurs qui se font jour au sein de l'équipe, et des départs en cascade depuis plusieurs mois qui inquiètent les partenaires et réjouissent les concurrents. Le tout dans un contexte international difficile où se dessine un nouveau monde qui fait éclater les pratiques anciennes. Alors pour retrouver un nouveau souffle, prendre un nouveau départ, une seule solution : le remaniement. Du gouvernement ? Raté. Le remaniement dont il s'agit n'est pas celui que préparent Emmanuel Macron et Édouard Philippe et qui occupe réseaux sociaux et chaînes d'informations en continu depuis une semaine. Cet autre remaniement, c'est celui qui est en cours chez Airbus dont le conseil d'administration, réuni ce lundi 8 octobre, a désigné le successeur de Tom Enders, en poste depuis 2012.

Guillaume Faury, ex-président d'Airbus helicopters devenu il y a quelques mois président d'Airbus aviation commerciale (AAC), qui était évoqué pour le poste, deviendra donc bien le président exécutif d'Airbus en mai prochain. Au terme d'un parcours fulgurant qui aura vu l'élimination de tous ses rivaux pourtant autrement plus madrés que lui, notamment Marwan Lahoud, parti en février 2017, Fabrice Brégier, le numéro deux qui a quitté le groupe en février dernier et Harald Wilhelm, directeur financier qui devrait quitter le géant aéronautique avec Enders au printemps.

Cette accélération dans le choix du successeur de Tom Enders s'explique sans doute par la volonté de rassurer les marchés après des mois de tensions internes marqués par la guerre des chefs Enders-Brégier. Une guerre qui s'était ouverte en 2016 lorsqu'Airbus s'est retrouvé au centre d'enquêtes ouvertes en Grande-Bretagne puis en France pour des faits de corruption présumée concernant des irrégularités dans les contrats d'avions commerciaux. Tom Enders avait lui-même affiché publiquement fin 2017 sa volonté d'en finir avec ces pratiques anciennes consistant à faire appel des intermédiaires difficilement contrôlables. Ce faisant, il savait que son sort était scellé et que son mandat ne pourrait être renouvelé au printemps 2019.

Au-delà de l'apaisement à retrouver en interne, les chantiers, les défis du futur président d'Airbus sont, en tout cas, d'autant plus immenses que le groupe aéronautique aux 129 000 salariés – succès industriel européen et symbole de la coopération franco-allemande – doit impérativement se renouveler. Bien sûr pour faire face à la concurrence de Boeing, l'éternel rival, mais aussi pour affronter une nouvelle donne, la révolution du «new space» qui a vu émerger des acteurs agiles en Inde, en Chine ou aux États-Unis (comme Space X) et aux objectifs ambitieux (cap vers la Lune, vers Mars). Au Congrès international de l'astronautique jeudi dernier, Tom Enders a d'ailleurs appelé l'Europe à ne pas rater le rendez-vous de cette «société orbitale.» Une «recommandation» qui sonnait, déjà, comme le testament du bientôt ex-président d'Airbus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 9 octobre 2018)

Éviter l'État Big Brother

camera


Les années passent et le débat sur la vidéosurveillance persiste, opposant deux camps qui semblent irréconciliables. D'un côté les partisans de tels systèmes de sécurité, rebaptisés vidéoprotection, qui assurent que l'installation de caméras permet réellement de prévenir voire de réduire la délinquance sous toutes ses formes (agressions, cambriolages, etc.) et de lutter contre les actes terroristes. Les élus, qui souhaitent légitimement répondre à des demandes expresses de leurs administrés ou qui font de la vidéosurveillance l'alpha et l'oméga de leur politique de lutte contre la délinquance, ont ainsi développé, dans les grandes villes mais aussi dans des bourgs, de tels systèmes. Et depuis les premières installations réalisées dans les années 90, les caméras se sont multipliées sur la voie publique au point que l'objectif de 60 000 caméras qu'avait fixé en 2007 la ministre de l'Intérieur Michèle Alliot-Marie dans son plan national de vidéoprotection a été largement dépassé. Nombre d'habitants réclament d'ailleurs des caméras avec des arguments : si ces dispositifs empêchent ne serait-ce qu'un délit ou un crime, ne sont-ils pas pertinents ?

De l'autre côté, les opposants aux caméras dénoncent un coût non négligeable pour les finances publiques, l'atteinte à la vie privée de citoyens qui se retrouvent filmés parfois sans le savoir et, surtout, une efficacité qui reste à démontrer. Faute de statistiques officielles en France hormis un audit controversé publié en 2009 par le ministère de l'Intérieur, il fallait jusqu'à présent regarder à l'étranger pour constater que les résultats étaient finalement bien maigres. Une récente étude réalisée pour la première fois en France par le sociologue Laurent Mucchielli dans trois villes de tailles différentes confirme que les résultats escomptés sont loin des promesses et que la vidéosurveillance sert de plus en plus d'autres fins, comme la vidéoverbalisation.

Si la CNIL gardienne des libertés publiques, a décidé de tirer la sonnette d'alarme il y a quelques jours, c'est parce que la vidéosurveillance est en train de changer de nature. Associée à des bases de données biométriques, combinée à de puissants algorithmes, transformée en dispositif portatif et collaboratif, la vidéosurveillance a profondément évolué. Elle est désormais plus présente dans nos vies, plus puissante, et plus intrusive. Les technologies ont fait des bonds de géant, la réalité a rattrapé la fiction, celle du film fascinant et inquiétant Minority Report de Steven Spieberg dans lequel Tom Cruise est reconnu et traqué par des caméras où qu'il aille. Cette vision d'un monde technologique totalement sous contrôle, dénoncé par George Orwell dans son livre 1984, et dont on a eu un premier aperçu en Allemagne de l'Est où la Stasi surveillait tout, est déjà à l'œuvre en Chine, en passe de devenir un État «Big Brother » avec ses 176 millions de caméras…

Face à cette nouvelle donne, il y a effectivement urgence, comme le réclame la CNIL à ouvrir un débat démocratique, non pas pour interdire la vidéosurveillance mais pour bien en mesurer les enjeux et trouver le juste équilibre entre les impératifs de sécurisation et la préservation des droits et libertés de chacun.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 8 octobre 2018)

Esprit critique

cerveau


C'est, avec les Journées du patrimoine, l'un des rendez-vous les plus prisés des Français, petits et grands : la Fête de la science, initiée par Hubert Curien en 1991, entame pour une semaine sa 27e édition ce samedi. Presque une génération de partage, de découvertes, de questionnements, d'étonnements entre des scientifiques qui, exceptionnellement, ouvrent leurs laboratoires avec l'envie de montrer et d'expliquer leurs travaux, et un grand public fasciné et curieux de voir ce qui se fait derrière les portes d'institutions qui intimident toujours le citoyen lambda. Entre les deux, de nombreux passeurs de sciences comme les appelait le Nobel de physique Georges Charpak, qui font, tout au long de l'année d'ailleurs, une remarquable œuvre de vulgarisation scientifique, de médiation à coups d'ateliers ou de conférences, notamment dans les écoles, partout en France et bien sûr en Occitanie, notre région riche de 29 400 chercheurs.

Mais cette année, la fête se fait aussi plus grave en mettant l'accent sur une mission essentielle au point d'en faire son thème principal : la lutte contre les idées fausses. Alors que la société n'a jamais été aussi technologique, que l'information n'a jamais autant circulé, 79 % de la population française croiraient au moins à une théorie du complot selon une récente enquête de la fondation Jean-Jaurès. Ces théories, qui assurent que la Terre est plate, que l'Homme n'a jamais marché sur la Lune ou que son origine se trouve dans un fumeux « intelligence design » ne se cantonnent plus à quelques cercles complotistes très actifs sur les réseaux sociaux. Elles sont parvenues au cœur du pouvoir aux Etats-Unis avec l'élection de Donald Trump. Outre-Atlantique, climatosceptiques et créationnistes sont, désormais, à des postes clés de l'administration, comme l'Agence de l'énergie, coupant là le budget de certains laboratoires, imposant partout une chappe de plomb sur les scientifiques. Des scientifiques qui ont – c'est heureux – trouvé le soutien de citoyens pour organiser d'inédites et historiques Marches pour la science.

Ces marches ont connu un réel succès aux Etats-Unis, mais aussi ailleurs dans le monde. Car le fait scientifique est de plus en plus contesté, attaqué frontalement comme avec les opposants aux vaccins, ou, plus indirectement, quand des lobbys tentent d'influer l'action politique avec des études biaisées. Il est donc urgent de replacer au cœur de la société la démarche scientifique, qui fait, elle, la différence entre un fait et une opinion, une rumeur ou une croyance. À l'heure des « fake news » – désormais rebaptisées infox –, le gouvernement a donc eu raison, cette année, de mettre l'accent sur la lutte contre ces idées reçues qui constituent un réel danger pour la démocratie.

La Fête de la science est, dès lors, non seulement un moment festif, mais aussi un outil pour développer l'esprit critique, le doute raisonné, le progrès éclairé contre tous les obscurantismes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 6 octobre 2018)

En finir avec la malbouffe



Chacun se souvient du film de Claude Zidi « L'aile ou la cuisse » où le patron d'un guide gastronomique, campé par Louis de Funès, embarquait son fils, joué par Coluche, dans l'usine du redoutable Tricatel, incarné à l'écran par le truculent Julien Guiomar. Dans cette usine ultramoderne, le père et le fils voyaient alors se transformer des pâtes douteuses bien chimiques en de jolis poulets rôtis ou des poissons qu'on aurait dits pêchés du jour mais qui étaient aussi artificiels que peu goûteux. Dans ces années 70, Zidi avait ainsi choisi la comédie, voire la satire, pour dénoncer le revers de la médaille de la nourriture industrielle en plein essor : la malbouffe.

Un peu plus de vingt ans après ce film-culte, c'est en Aveyron, le 12 août 1999, que José Bové s'en prenait à McDonald's en « démontant » le fast-food qui était en construction à Millau. Là aussi, le paysan du Larzac et ses amis de la Confédération paysanne s'en prenaient à la malbouffe, non pas seulement dans une bataille pour le goût des bons produits, mais aussi dans un combat de longue haleine contre les multinationales de l'agroalimentaire et la grande distribution qui épuisent éleveurs et producteurs, et dupent souvent le consommateur avec un marketing très étudié.

Le rapport parlementaire sur l'alimentation industrielle présenté hier à l'Assemblée nationale dénonce, au-delà du goût et de l'impact socio-économique, un 3e aspect essentiel de la malbouffe : ses conséquences sur notre santé, pour ne rien dire de la souffrance animale qui en est un 4e. Ce n'est certes pas la première fois qu'on est alerté, notamment par les chercheurs et le milieu médical, sur la nocivité pour la santé de la présence de sel ou de sucre en trop grande quantité dans tel ou tel produit, de colorants, de conservateurs, de stabilisateurs, d'émulsifiants, etc. À telle enseigne que la semaine dernière, l'ONG Foodwatch a tiré la sonnette d'alarme sur l'ensemble des aliments « cachés » et d'origine animale que nous consommons dans les produits agroalimentaires industrialisés du quotidien.

Le rapport de la dernière commission d'enquête – pas encore enterré – présidée par Loïc Prud'homme, député La France insoumise de Gironde, bâti après 6 mois de travail et une quarantaine d'auditions, va cependant plus loin, car il aborde le problème dans sa globalité. Il fait, en effet, des propositions qui touchent à la fabrication des produits, à l'éducation des consommateurs, à la publicité, à la lutte contre les inégalités sociales ou encore à la recherche. Cette approche globale, frontale presque, est peut-être à même de créer un électrochoc salutaire à un moment clé où les Français se soucient de plus en plus de savoir de quoi sont faits les produits qu'ils achètent. Le succès des applications décryptant les ingrédients des produits est d'ailleurs là pour démontrer cette volonté de transparence pour manger mieux. Une volonté qui, incontestablement, en appelle désormais à une volonté égale et au courage des parlementaires et du gouvernement pour traduire très concrètement dans la loi, face à des lobbys de l'agroalimentaire aussi puissants que réfractaires, des mesures contraignantes qui apparaissent plus que jamais nécessaires.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 27 septembre 2018)

Entre rigueur et bienveillance



Le 10e Baromètre de l'Absentéisme et de l'Engagement, réalisé par le cabinet Ayming et publié hier, est doublement précieux. D'une part, il montre, en effet, que pour la troisième année consécutive, le taux d'absentéisme en France a repris sa progression, passant de 4,59 % en 2016 à 4,72 % en 2017, soit en moyenne 17,2 jours d'absence par an et par salarié (contre 16,8 jours en 2016). D'autre part, il souligne surtout la grande disparité des situations. L'impact des arrêts de travail varie ainsi en fonction de multiples critères : le secteur professionnel du salarié, la région dans laquelle il travaille, son âge, s'il s'agit d'un homme ou d'une femme, s'il est depuis longtemps dans l'entreprise ou s'il est jeune embauché, etc. Autant d'éléments qui, mis bout à bout, invitent à la prudence et à la pondération lorsqu'il s'agit de s'exprimer sur les arrêts de travail et les arrêts maladie, notamment lorsque l'on cherche à en établir les causes et à trouver des remèdes.

Le constat réalisé chaque année par Ayming, mais aussi par des rapports de la Cour des comptes ou de la Sécurité sociale, montre bien sûr le coût important des arrêts maladie pour les finances publiques. En un an, entre février 2017 et janvier 2018, les indemnités journalières en cas d'arrêt de travail avaient augmenté de 5,2 %, selon les données de la Caisse nationale d'assurance maladie (Cnam). Au total en 2017, les arrêts maladie ont coûté la bagatelle de 10,3 milliards d'euros au régime général. C'est beaucoup. Il n'est donc pas illogique que le gouvernement cherche à réduire ces sommes qui pourraient être redéployées ailleurs dans le système de santé, par exemple dans les hôpitaux. Mais il faut alors se garder de toute stigmatisation des uns et des autres, que ce soient les médecins prescripteurs (ulcérés par les récents propos d'Agnès Buzyn expliquant que 15 % des arrêts maladie contrôlés sont des abus), les salariés (un peu vite accusés d'être des tire-au-flanc) voire les patrons (qu'Édouard Philippe envisageait, avant d'y renoncer, de mettre à contribution pour payer les indemnités, autant dire une double peine). Il est à cet égard heureux de voir que le gouvernement a décidé de lancer une mission pour faire un diagnostic en entendant tout le monde.

Mais s'attaquer au problème des arrêts de travail doit aussi être l'occasion de s'interroger sur la réalité du travail et le rôle de l'entreprise. Car si les arrêts maladie découlent bien sûr de problèmes médicaux que rencontrent personnellement les salariés, ils relèvent aussi du rapport qu'ils ont avec leur travail et au travail. La charge de travail, l'ambiance générale, les méthodes de management jouent un rôle clé dans le degré d'engagement et de motivation du salarié. Outre la maladie, ils sont alors un élément déclencheur d'arrêts de travail.

« Les entreprises survalorisent le collectif quand elles sous-valorisent un individu dont l'autonomie et la singularité peuvent inquiéter », écrivent Julia de Funès et Nicolas Bouzou dans un livre paru mercredi « La comédie (in)humaine ». De fait, pour parvenir à les contenir, il faut sans doute aborder les arrêts maladie avec autant de bienveillance que de rigueur…

(Editorial paru dans La Dépêche du Midi du 7 septembre 2018)

Belle prise

Photo by Sebastian Pociecha on Unsplash
La photo, publiée sur le compte Twitter de la fédération nationale des chasseurs, avait fait sensation. Le 15 décembre dernier, en pleine nuit, Emmanuel Macron était venu saluer des présidents de fédérations de chasse ayant traqué le sanglier lors d'une « battue de régulation » sur le domaine du château de Chambord, organisée par l'Office national de la chasse et de la faune sauvage. Une première pour un président de la République depuis au moins quarante ans. Pour Emmanuel Macron, qui fêtait alors ses 40 ans, il s'agissait là de délivrer un message limpide sur sa vision de la chasse. Vision historique, environnementale et, bien sûr, politique.

Vision historique, d'évidence. Emmanuel Macron, depuis son élection, s'est attaché à redonner du lustre à la fonction présidentielle en usant – au risque de s'attirer des critiques en dérive monarchique – de tous les fastes patrimoniaux de la République. Le Louvre, Versailles et donc Chambord, dont le domaine forestier giboyant fut aussi celui des chasses présidentielles que même François Mitterrand – qui détestait la chasse – se retint de supprimer. Durant la campagne présidentielle, le candidat Macron avait promis de rouvrir ces chasses présidentielles supprimées par Nicolas Sarkozy en 2010 et de faire de Chambord un outil diplomatique au service du rayonnement de la France. « Je serai le Président qui développera la chasse, vous pourrez toujours compter sur moi », avait lancé, ce soir glacial de décembre, Emmanuel Macron au tableau de chasse, se posant en héritier de François Ier, le « père des veneurs. » Mais le Président, féru d'Histoire, sait aussi que le droit de chasse est devenu un acquis du peuple depuis la Révolution de 1789…

Vision environnementale, assurément. Dès janvier 2017, Emmanuel Macron, issu d'une famille qui compte des chasseurs, insistait sur la « dimension ancestrale de la chasse » et notamment son rôle dans « la préservation de la biodiversité. » Loin de la caricature du chasseur tirant sur tout ce qui bouge, donc ; loin aussi de la majorité des Français qui, dans un récent sondage, disaient ne pas se sentir en sécurité dans la nature en période de chasse ; loin, enfin, des arguments des écologistes qui voient dans les chasseurs, justement, une menace pour la biodiversité. Emmanuel Macron devra manier le « en même temps » pour concilier ces positions irréconciliables…

Vision politique enfin. Même si la cartographie du vote des chasseurs – 1,2 million – est très loin d'être uniforme et recouvre toutes les familles politiques, Emmanuel Macron a vu très tôt l'intérêt qu'il y avait à ne pas froisser les chasseurs, qui constituent un puissant lobby. Pour celui que d'aucuns ne voient que comme le Président des villes et des start-up, pour les élus ruraux qui s'estiment maltraités par l'exécutif depuis un an, les chasseurs peuvent permettre à Emmanuel Macron de renouer avec les territoires où La République en marche est encore mal implantée.

À un an des Européennes et à deux ans des municipales, la réforme de la chasse engagée hier se comprend ainsi à travers cette triple lecture. Une réforme qui, pour le Président, fait des chasseurs une belle prise.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 28 août 2018)

Bon élève

Jean-Michel Blanquer. Photo MEN


En présentant Alain Juppé à sa succession à la présidence du RPR, en 1994, Jacques Chirac avait qualifié le futur maire de Bordeaux de « meilleur d'entre nous. » Vingt-quatre ans plus tard, Emmanuel Macron pourrait sans fard reprendre à son compte la formule devenue célèbre pour l'appliquer à son ministre de l'Éducation nationale. Car en un peu plus d'un an, Jean-Michel Blanquer est devenu une pièce maîtresse pour le président de la République. Alors qu'un récent sondage montrait qu'un tiers des ministres du gouvernement d'Édouard Philippe est quasi totalement inconnu des Français, Jean-Michel Blanquer est, lui, très vite sorti de l'anonymat à peine installé rue de Grenelle, devenant un ministre phare du gouvernement, plébiscité à droite et parfois à gauche, plutôt apprécié par les syndicats enseignants et les parents d'élèves, habitués des Unes laudatives des hebdomadaires et très apprécié de Brigitte Macron.

C'est que l'ancien haut fonctionnaire, plusieurs fois recteur, qui a fait toute sa carrière au sein du ministère de l'Éducation nationale, notamment à l'époque de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy, est aujourd'hui le bon élève du macronisme, incarnant mieux que n'importe lequel de ses collègues le «en même temps» qui a porté Emmanuel Macron à l'Élysée. À droite, Blanquer est salué pour son discours sur des valeurs conservatrices comme l'uniforme à l'école, la dictée quotidienne, la défense des langues mortes, le choix de la méthode syllabique pour l'apprentissage de la lecture, le retour de la semaine à quatre jours après la controversée réforme des rythmes scolaires, ou encore ses positions sur le portable à l'école ou l'écriture inclusive. À gauche, on reste beaucoup plus prudent, reconnaissant toutefois, mais du bout des lèvres, quelques mesures plus sociales comme les classes de CP à 12 élèves dans les zones REP + ou la prime de 3 000 € promise aux professeurs dans ces mêmes quartiers.

Après un an d'exercice, les enseignants portent, eux, un regard plus contrasté sur le ministre, observant, parfois avec intérêt, ses initiatives sur les programmes scolaires ou son appétence pour des sujets comme les neurosciences, mais restant inquiets sur le traitement qu'il leur réserve en termes de revalorisation salariale notamment. Jean-Michel Blanquer peut enfin aussi se targuer du regard porté sur son action par ses prédécesseurs qui saluent sa détermination à réformer le «mammouth». Jack Lang parle ainsi d'un «homme de qualité», Xavier Darcos d'un homme «nettement mieux préparé que lui (ne l'a été) pour faire le job».

Si Jean-Michel Blanquer met volontairement en avant son profil de technicien pragmatique, de spécialiste au-dessus de la mêlée, éloigné des chapelles qui lestent l'Éducation nationale, il n'en reste pas moins qu'il est aussi – et de plus en plus – un ministre politique. Un ministre au parcours idéologique marqué à droite, dont les positions peuvent se faire parfois beaucoup plus dures et dogmatiques que bienveillantes, par exemple lorsqu'il s'agit de pourfendre les pédagogistes réputés de gauche ou de détricoter sans ménagement l'action de celle qui l'a précédé, Najat Vallaud-Belkacem.

Celui dont l'entourage dit qu'il n'a d'autre ambition que de rester cinq ans dans son ministère – ce qui serait historique – devra alors se garder du péché d'orgueil qui caractérise parfois les «meilleurs d'entre nous» : celui de croire, seul, avoir raison sur tout.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 22 août 2018)

Eldodaro solaire

En misant désormais massivement sur l'énergie solaire, photovoltaïque essentiellement, mais aussi thermique, l'Humanité effectue comme un retour aux sources. Le soleil, déifié par les Égyptiens, la mythologie grecque ou romaine, les Aztèques ou les Incas, a accompagné de tout temps les hommes dans leur quotidien, leur apportant la vie avec son immense énergie, inépuisable, renouvelable. La seule d'ailleurs dont ont disposé les habitants de la Terre pendant des siècles avant que ceux-ci ne découvrent le charbon, le gaz puis l'atome. Mais le regain d'intérêt pour le solaire en ce début du XXIe siècle recèle de multiples enjeux : environnementaux évidemment, mais aussi politiques et diplomatiques, économiques et industriels.

sun


Enjeu environnemental, c'est bien sûr l'un des principaux atouts de l'énergie solaire. Face au réchauffement climatique et à l'urgence de limiter les émissions polluantes de gaz à effet de serre ou de CO2, les énergies renouvelables apparaissent comme une bonne solution. Par exemple, l'émission de CO2 d'un système photovoltaïque en France métropolitaine, s'élève à 55 g de CO2 par KWh produit. Et un tel système, dont les matériaux sont recyclables à 85 %, produit 10 à 30 fois l'énergie dépensée pour sa fabrication tout au long de son cycle de vie, selon l'Ademe. Pas étonnant, dès lors, que les pays participants à la COP 21 en décembre 2015 à Paris aient lancé l'Alliance solaire internationale (ASI). Cet organisme vise à créer une plate-forme de coopération entre les pays développés disposant de technologies dans le solaire et les 121 pays, notamment en développement, situés entre les tropiques du Cancer et du Capricorne.

L'intérêt écologique rejoint alors l'enjeu diplomatique puisque ce sont la France et l'Inde qui ont officiellement lancé en mars dernier l'Alliance et sont en première ligne sur le dossier, à l'heure où les États-Unis de Donald Trump se sont retirés des accords de Paris. L'objectif de l'Alliance, particulièrement ambitieux puisqu'il s'agit de mobiliser 1 000 milliards de dollars et de développer 1 000 GW de capacités solaires d'ici 2030, aiguise aussi les appétits.

Car derrière le développement du solaire se joue une bataille économique et industrielle mondiale, avec à la clé des millions d'emplois. La Chine y joue un rôle déterminant – six des dix plus grands fabricants de panneaux photovoltaïques sont chinois – d'autres pays comme Israël y apportent leur science.

Incontestablement la France a une carte à jouer. La patrie du physicien Antoine Becquerel, qui a découvert au XIXe siècle l'effet photovoltaïque, est, en effet, une pionnière du solaire. Le savoir-faire français s'était d'ailleurs illustré en Occitanie, en 1970, avec le four solaire d'Odeillo, près de Font-Romeu, l'un des plus grand du monde. En prolongeant la recherche scientifique avec l'Institut national de l'énergie solaire (Ines), en favorisant le développement d'une filière, en créant le cadre réglementaire capable de convaincre les Français, la France pourra tirer parti de cet eldorado à venir.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 21 août 2018)

Positiver

sun


De Séville à Toulouse, de Vienne à Nîmes, de Berlin à Montpellier, c'est toute l'Europe qui suffoque sous les 40° d'une chaleur caniculaire qui devrait – espère-t-on – s'achever cette semaine, ce soir peut-être. Cette canicule aux conséquences bien concrètes sur la vie quotidienne, sur les organismes des plus fragiles d'entre nous, sur le rythme de l'économie, sur l'environnement avec la pollution atmosphérique qui s'ensuit ou encore sur le rendement des récoltes à venir, notamment de blé, illustre ce réchauffement climatique qui bouscule notre météo et notre façon de vivre. Vagues de chaleur ici, vagues de froid ailleurs à d'autres moments de l'année, fonte des glaces, hausse du niveau des mers, augmentation de l'intensité des ouragans. N'en jetez plus. Le yoyo climatique charrie son lot de catastrophes angoissantes. Autrefois cantonnés dans des films à grand spectacle, ces phénomènes climatiques semblent désormais aussi nombreux que nous nous sentons démunis face à eux.

Certes, après des décennies de négociations, la quasi-totalité des pays du monde s'était mise d'accord lors de la conférence sur le climat de Paris en 2015 pour limiter à 2 degrés la hausse des températures d'ici 2050. Mais cet objectif, auquel les États-Unis de Donald Trump ont renoncé en sortant de l'accord international, semble non seulement de plus en plus difficile à réaliser, mais aussi bien insuffisant pour répondre à l'urgence de la situation qui nécessiterait des mesures aussi contraignantes qu'impopulaires. Surtout, il est trop éloigné de notre quotidien et ne signifie finalement pas grand-chose pour l'opinion publique.

Pour autant le dérèglement climatique doit-il ne susciter que peurs et fatalité ? Ne peut-il pas être, a contrario, une extraordinaire opportunité pour changer nos comportements, trouver des solutions plus concrètes et immédiatement applicables ? Cette thèse est portée depuis plusieurs années par l'entrepreneur environnementaliste américain Paul Hawken, à l'origine du projet Drawdown (réduction) qui mobilise des scientifiques pour modéliser 100 solutions les plus efficaces pour lutter contre le réchauffement. Surtout Hawken, qui estime que l'Humanité est à la fois la cause et le remède du dérèglement climatique, tient un discours qui est tout sauf fataliste et anxiogène, et appelle les habitants de la Terre à se réveiller. Faire du réchauffement une bénédiction pour changer le monde plutôt qu'une malédiction difficilement conjurable : voilà un discours qu'on aimerait entendre plus souvent.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 7 août 2018)

Nouveau monde

soleil


36,6° à Montréal le 2 juillet. 41,1° à Kumagaya au Japon le 23 juillet. 48,9° à Chino dans l'agglomération de Los Angeles le 6 juillet, un record. 52,9° dans la Vallée de la Mort aux États-Unis le 24 juillet. Et même 25,2° sur le littoral de la mer de Barents, en Scandinavie, du jamais vu. Mais aussi plus près de nous, en Occitanie, 35° et 37° dans les Pyrénées-Orientales et l'Aude cette semaine, 36° à 39° dans l'Hérault ou le Gard. Sans compter les températures des jours à venir qui devraient tutoyer les 40° dans notre région…

Les épisodes caniculaires s'enchaînent cet été partout dans le monde, et il n'y a guère plus que Donald Trump et les climato-sceptiques pour nier la réalité d'un réchauffement climatique aux conséquences redoutables et bien concrètes pour l'environnement comme pour l'humanité. Des conséquences qui dessinent d'évidence un nouveau monde auquel les habitants de la Terre vont devoir s'habituer et, surtout s'adapter du mieux possible.

La hausse des températures crée, en effet, les conditions propices à de terribles sécheresses et au déclenchement d'incendies meurtriers comme on l'a vu tout récemment en Grèce ou en Californie, mais aussi à de nombreux phénomènes (montée des eaux, disparition d'une espèce animale sur six, recrudescence de maladies, etc.) qui conduiront à 250 millions de réfugiés climatiques dans le monde en 2050.

La hausse des températures met aussi directement en danger des millions de personnes. Selon une étude scientifique publiée l'an dernier par la revue Nature, 30 % de la population mondiale est exposée, au moins vingt jours par an, à des températures et de l'humidité au-delà du seuil létal. Un taux qui grimperait à 48 % en 2100 si on parvient à réduire les émissions de gaz à effet de serre… et à 74 % si elles continuent à augmenter…

Selon plusieurs scénarios, d'ici 2050 – autant dire demain –, la France pourrait présenter des températures très élevées : 40° à Paris et jusqu'à 43° à Nîmes… De quoi bouleverser notre vie quotidienne, à la maison comme au travail, ainsi que la physionomie de nos régions, et, entre autres, notre vignoble…

Est-il trop tard pour réagir ? En 2015, la COP21 était parvenue à arracher un accord mondial : un objectif de maintenir le réchauffement climatique à moins de 2°. La prise de conscience étant acquise, il y a maintenant urgence de passer des paroles aux actes pour que le nouveau monde qui arrive ne soit pas un enfer climatique…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 2 août 2018)

Une vie de courage

Simone Veil à son bureau en 1974. / Photo AFP


À l'heure où l'Europe se déchire sur les migrants, déstabilisée par sa propre inhumanité, oubliant les valeurs sur lesquelles elle s'est construite et les raisons de son édification après la Seconde Guerre mondiale, la France rend hommage ce dimanche à l'une des plus ferventes européennes en l'accueillant au Panthéon. Simone Veil, dont l'histoire personnelle a épousé son siècle, a toujours fait preuve de ce qui, aujourd'hui, fait cruellement le plus défaut à l'Europe : le courage. Ce courage – c'est-à-dire « tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort » selon Albert Camus – qui aura, d'évidence, marqué chaque étape de la vie de Simone Veil.

Courage de la belle lycéenne aux yeux bleus, arrêtée à Nice en 1944 à l'âge de 16 ans et déportée à Auschwitz avec sa sœur Madeleine et sa mère Yvonne, qui succombera après la terrible Marche de la mort vers Bergen-Belsen.

Courage de la jeune femme qui surmonta les corsets sociaux d'une époque cantonnant les femmes dans leurs foyers, pour embrasser en 1956 une carrière de magistrate, où son sens de la justice et de l'éthique la conduisit jusqu'au secrétariat général du Conseil supérieur de la magistrature.

Courage de la jeune ministre de Valéry Giscard d'Estaing qui porta – qui incarna même – en 1974 la loi légalisant l'avortement, supportant les injures odieuses de l'extrême droite et, jusqu'aux larmes à l'Assemblée nationale, les attaques abjectes venant même de son propre camp.

Courage de la femme politique qui a très tôt acquis la conviction de l'importance d'une Union européenne pour préserver la paix d'un continent meurtri par deux Guerres mondiales, et qui fut élue en 1979 à la présidence d'un si jeune Parlement européen.

Courage, enfin, de la rescapée des camps de la mort, qui revint en 2004 sur les lieux de son supplice pour transmettre son histoire et la mémoire de la Shoah à cinq de ses petits-enfants, et par extension aux Français, dont elle était devenue l'une des personnalités préférées et qui sera l'une de leurs immortelles en 2010 à l'Académie française.

Lorsqu'en 1964, André Malraux accueillit les cendres de Jean Moulin au Panthéon, il termina son oraison funèbre, en exhortant la jeunesse de France à penser à cet homme, comme elle aurait « approché ses mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n'avaient pas parlé. Ce jour-là, elle était le visage de la France… » En ce dimanche de juillet, Simone Veil s'apprête à reposer près du grand résistant. Aujourd'hui, elle est le visage de la France.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 1er juillet 2018)

Engagez-vous !



« En vérité, le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout », disait Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Emmanuel Macron aurait pu faire sienne la phrase du grand écrivain tant c'est par sa seule volonté que va être mis en place le service national universel. Mais le président de la République a dû singulièrement réduire la voilure par rapport à ses ambitions initiales et pris le risque d'être incompris de la jeunesse.

Durant la campagne, il assurait «Nous créerons un service militaire obligatoire et universel d'un mois. Il s'adressera aux jeunes femmes et hommes aptes de toute une classe d'âge et devra intervenir dans les 3 ans suivant leur 18e anniversaire.» L'armée française, qui consacre un effort important à la lutte contre le terrorisme sur le territoire national, s'était montrée très tôt réticente à devoir gérer le retour d'une conscription qu'elle avait abandonnée en 1997 pour devenir une armée de métier. En février dernier, le président de la République avait revu sa copie, abandonnant le caractère «militaire» pour ne garder que l'appellation «service national universel» mais pour une durée de trois à six mois obligatoires. Bronca cette fois dans les couloirs de Bercy face aux coûts financiers et logistiques faramineux qu'imposerait un tel projet. Face à ce casse-tête, l'Élysée s'est donc rangée à l'avis du groupe de travail sur le sujet qu'elle avait constitué pour retenir un mois de service national universel obligatoire pour les filles et garçons âgés de 16 ans.

La séquence illustre en tout cas deux faits saillants qui marquent notre époque. D'un côté, le pays est travaillé par la nostalgie du service militaire, dont les origines remontent à la Révolution française avec les armées de l'an II, puis à la loi Jourdan-Delbrel qui institua la «conscription universelle et obligatoire» le 5 septembre 1798. Le service national véhicule encore dans l'opinion l'idée exclusive d'un creuset où les jeunes de toutes origines fraternisaient entre eux au service de la Nation. Qu'importe que derrière cette image d'Épinal nourrie d'anecdotes et de légitimes souvenirs, il y ait eu, aussi, une kyrielle de pistonnés ou de petits malins qui évitaient de faire leur service ou l'effectuaient sous les lambris ministériels. Qu'importe que beaucoup de jeunes espéraient être réformés à l'issue des «trois jours». En voulant réinstaller un tel «rendez-vous avec la Nation», Emmanuel Macron, qui n'a pas fait son service militaire, sait combien ce mythe a nourri le roman national dans lequel le président veut inscrire sa marque.

Le retour d'un service universel illustre aussi toute la difficulté de la France à parler à sa jeunesse et à la comprendre. Était-il vraiment nécessaire d'instaurer un mois au milieu de leur scolarité pour inciter les jeunes à s'engager pour leur pays ? Emmanuel Macron s'était récemment adressé à eux en reprenant la célèbre phrase de Kennedy : «Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays.» Pourtant beaucoup d'entre eux sont déjà impliqués dans le monde associatif qui vivifie, lui aussi, le lien entre le peuple et la Nation. Les jeunes pourraient alors assurer au Président qu'ils sont déjà engagés et lui rétorquer, eux aussi, «Engagez-vous» pour la jeunesse… autrement qu'en lui imposant un service national.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 28 juin 2018)

Nouvelles frontières

SpaceX
Le lanceur Space X


Emmanuel Macron et Angela Merkel, on s'en doute, n'ont guère dû apprécier de recevoir le courrier comminatoire de Tom Enders, le président exécutif d'Airbus, leur réclamant une vision spatiale claire en Europe pour les années à venir. Pas davantage l'Agence spatiale européenne et toutes les institutions publiques de l'Union européenne qui travaillent depuis des années à l'édification de l'Europe spatiale. Chercheurs, techniciens, scientifiques, astronautes, etc. ont peut-être vécu comme un affront la position de «Major Tom», qui semblerait visiblement bien vouloir se passer d'eux. Ne les accuse-t-il pas en filigrane de brider l'innovation ? Le président de la République et la chancelière allemande tout comme les directeurs des institutions spatiales auraient tôt fait de rétorquer à l'impétueux grand patron qu'on n'a pas attendu son arrivée pour bâtir des programmes spatiaux ambitieux.

Pour autant, la tonitruante sortie de Tom Enders a le grand mérite à la fois d'attirer l'attention sur les bouleversements que connaît le secteur spatial depuis quelques années, et de rappeler à une Europe, toujours prompte à se perdre dans des conclaves sans fin, l'urgence qu'il y a à agir dès à présent.

Le nouveau monde dans lequel on est déjà entré est celui du new space, dont le Toulouse Space Show fait, cette année, l'un de ses thèmes centraux. Ce «nouvel espace» n'est pas un renouveau de l'existant mais il est, d'une part, l'ouverture du secteur à de nouveaux acteurs et, d'autre part, l'extension du champ d'application des technologies spatiales. Face aux acteurs historiques (la NASA, les Russes, les Européens) on trouve désormais les géants d'internet. Forts de trésoreries qui se chiffrent en milliards de dollars, ces sociétés de la Silicon Valley apportent de réelles innovations en même temps qu'elles renouent avec l'esprit d'aventure et de conquête des débuts du spatial. Cet esprit-là se retrouve d'ailleurs dans les autres nouveaux acteurs que sont la Chine et l'Inde, l'une voulant installer une base lunaire, l'autre se concentrant sur des lanceurs.

Les États-Unis comme la Russie ont bien compris les dangers que représentent les nouveaux entrants. Et les deux puissances pionnières entendent bien rétablir dans l'espace leur domination, notamment militaire : dès 2015, la Russie a doté son armée d'une branche spatiale ; Donald Trump a annoncé le 18 juin qu'il allait faire de même. «Nous devons dominer l'espace», a martelé le président américain, martial.

Face à la privatisation et à la marchandisation rampantes de l'espace par les nouveaux entrants et les risques évidents de militarisation – qui vont à l'encontre du Traité de l'Espace de 1967 qui stipule que l'activité spatiale ne peut être poursuivie qu'à des fins pacifiques – l'Europe doit agir, comme le suggère Enders :

- Parce que les enjeux économiques, technologiques et industriels sont colossaux. Selon une étude de la banque d'affaires Morgan Stanley, le marché spatial devrait tripler de taille et passer de 350 milliards de dollars actuellement à 1 100 milliards de dollars d'ici 2040 ;

- Mais aussi parce que l'Europe n'est jamais autant elle-même que lorsqu'elle oublie ses querelles de clocher et se mobilise sur de grands projets qui portent ses valeurs.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 27 juin 2018)

Hypocrisie



Régulièrement, depuis des années, le débat sur la dépénalisation ou la légalisation du cannabis revient en France. Partisans ou opposants d'une telle mesure, médecins, politiques, magistrats, responsables associatifs s'affrontent par médias interposés, à coups de tribunes – dont certaines ont fait date comme «l'appel du 18 joint» en 1976 –, à coups d'arguments de santé publique tantôt justes et de bonne foi, tantôt spécieux et caricaturaux. La France s'emballe l'espace de quelques jours avant de refermer le débat jusqu'à la prochaine fois, retombant dans une hypocrisie qui, d'évidence, n'a que trop duré.

Car le monde change et la réalité rattrape de plus en plus la France. Des millions de Français, jeunes et moins jeunes, ont déjà fumé du cannabis. Des millions de Français en consomment régulièrement, voire quotidiennement, au vu et au su de tous. Des millions de Français se mettent donc en dehors de la loi du 31 décembre 1970 qui punit les consommateurs de «stupéfiants». Une loi qui devient de plus en plus inadaptée sinon inapplicable, tant par la police qui se retrouve face à une charge de travail considérable, que la justice dont les tribunaux correctionnels sont engorgés. La législation française, l'une des plus répressives d'Europe, est devenue une prohibition qui s'avère vaine, puisqu'elle n'empêche en rien la consommation, ni, en corollaire, le développement de l'économie souterraine du trafic.

Fort de ce constat, le législateur aurait logiquement tout intérêt à revoir sa copie. Mais en dépit de quelques tentatives, rares sont pourtant ceux qui se risquent à aller dans ce sens. L'ex-ministre de l'Intérieur de Lionel Jospin, Daniel Vaillant, qu'on ne saurait soupçonner de libertarisme et de laxisme, plaide pour une légalisation encadrée depuis une dizaine d'années. L'ancien ministre Jean-Michel Baylet s'était lui aussi prononcé pour une légalisation lors de la primaire de la gauche en 2011. Des propositions sérieuses et argumentées, qui n'ont pas fait bouger les lignes face aux tenants d'une ligne dure, coincés entre des impératifs moraux ou religieux et des considérations électoralistes…

Pourtant les choses bougent. Outre-Atlantique, le cannabis thérapeutique est autorisé dans plusieurs États américains, tout comme l'usage récréatif y est réglementé. Les premiers constats effectués par les chercheurs montrent qu'une législation encadrée n'entraîne pas d'augmentation des usages problématiques, ni de hausse de la consommation chez les plus jeunes. Et l'accès au cannabis récréatif réduit la consommation de médicaments antidouleur à base d'opiacés. Et que dire de l'économie vertueuse qui s'y est développée ? Autant de faits qui montrent que la légalisation encadrée est bénéfique économiquement et sanitairement. La France peut-elle rester dans le déni et ignorer ce qui marche à l'étranger et qui fait école ? Il est plus que temps de sortir de l'hypocrisie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 22 juin 2018)

Sang-froid

En apprenant hier que les autorités allemandes avaient déjoué un attentat à « la bombe biologique » à la suite de l'interpellation récente d'un Tunisien – un projet sans précédent en Allemagne – c'est un sentiment d'effroi qui nous étreint. Parce que l'Allemagne est bien sûr notre alliée et notre plus proche partenaire en Europe. Parce que la France et l'Allemagne, comme tant d'autres pays en Europe et ailleurs, restent la cible, sur leur sol, d'organisations terroristes au premier rang desquelles Daech. Parce qu'enfin nos deux pays, depuis la Première guerre mondiale et ses sinistres gaz «moutarde» qui ont tué ou brisé tant de Poilus, savent peut-être mieux que d'autres sur le Vieux continent les ravages que font sur les peuples et les hommes, dans les corps et les esprits l'utilisation des armes chimiques.

L'effroi est d'autant plus vif que la menace chimique, biologique, radiologique ou bactériologique est la plus terrible qui soit. Face à une fusillade, une explosion, on peut toujours espérer fuir devant la menace visible, sonore et en tout cas identifiable. Mais face à un gaz, à un virus aussi invisible que meurtrier ? Nous nous sentons désemparés.

Le terrorisme chimique n'est pourtant pas nouveau. En 1995, la secte Aum perpétrait des attaques au gaz sarin dans le métro de Tokyo, tuant douze personnes et en blessant près d'un millier dont cinquante grièvement. Ce même gaz sarin fut utilisé plus tard pour des attentats pendant la guerre en Irak en 2004 et plus récemment en Syrie.

Aujourd'hui, le bioterrorisme prend une autre dimension en tentant de s'inscrire dans le terrorisme low cost prôné par Daech. Après les attentats de grande ampleur, longuement préparés pendant des mois comme ceux du World Trade Center le 11 septembre 2001 à New York, ou ceux du Bataclan le 13 novembre 2015 à Paris, on est passé à des attentats plus rudimentaires réalisés par de petites équipes voire des personnes isolées et parfois inconnues des services de renseignement. Les attaques à la voiture ou au camion bélier, au couteau, au cutter se sont, hélas, multipliées ces derniers mois. Toutefois passer au terrorisme chimique apparaît bien plus compliqué en raison d'un certain nombre de barrières logistiques et techniques très difficiles à franchir, notamment pour militariser un gaz chimique ou un agent biologique, c'est-à-dire le coupler à un système de dissémination.

Depuis l'attaque au Japon, la France comme d'autres pays se sont en tout cas préparés à l'éventualité de telles attaques. Le plan Vigipirate comporte ainsi des volets Piratox, Piratom, Biotox et des exercices de simulation sont régulièrement organisés (dans le métro ou dans des stades) pour que les secours et le grand public acquièrent les bons gestes. D'un autre côté, les services de renseignements tracent autant que possible les circuits d'approvisionnement. Enfin, la science développe de nouveaux outils pour détecter les menaces et mettre au point des antidotes. Autant d'actions qui incitent à garder notre sang-froid. Car la pire caractéristique du terrorisme biochimique est bien la panique qu'il veut installer dans les consciences.

(Editorial publié dans La Dépêche du 21 juin 2018)

Sous le soleil



S'il est bien un mythe qui traverse l'histoire de l'Humanité, c'est bien le mythe solaire. Râ et Aton dans l'Égypte antique, Hélios dans le panthéon grec, Sol dans la mythologie romaine, ou encore Huitzilopochtli chez les Aztèques : le soleil déifié a accompagné de tout temps les hommes dans leur vie quotidienne, rythmant leurs journées et les saisons, apportant la vie avec son immense énergie, inépuisable, renouvelable. La seule dont a disposé l'humanité avant que celle-ci ne découvre le charbon, le gaz puis l'atome. En ce début de XXIe siècle, c'est donc comme un retour aux sources qu'opère l'Humanité en investissant de plus en plus dans cette énergie solaire millénaire en passe de devenir un enjeu majeur, à la fois énergétique, technologique, environnemental et géopolitique.

Face au réchauffement climatique et à l'urgence de limiter les émissions polluantes de gaz à effet de serre ou de CO2, les pays participants à la COP 21 en décembre 2015 à Paris ont lancé l'Alliance solaire internationale (ASI). Cet organisme vise à créer une plate-forme de coopération entre les pays développés disposant de technologies dans le solaire et les pays en développement situés entre les tropiques du Cancer et du Capricorne. Les 121 États entre ces deux tropiques bénéficient de 300 jours d'ensoleillement par an mais ne produisent pour l'heure que 23 % des capacités photovoltaïques. C'est dire la marge de progression qu'il reste à combler… et qui aiguise les appétits. L'Inde, troisième pollueur de la planète, s'est lancé dans un plan ambitieux de développement de l'énergie solaire, avec l'objectif de multiplier sa production par 25 en sept ans ! New Delhi vise à produire 40 % de son électricité à partir d'énergies renouvelables à l'horizon 2030. En Chine, où les grandes villes étouffent sous la pollution, le photovoltaïque est devenu un secteur de pointe. Et en 2015, l'Empire du milieu a pris la première place en termes de puissance photovoltaïque raccordée avec près de 43 GW, reléguant l'Allemagne à la deuxième place avec 40 GW. Surtout, les chinois ont pris la tête des fabricants de panneaux solaires : six des dix plus grands d'entre eux sont chinois…

Face aux ambitions asiatiques dans l'énergie solaire, il s'agit pour la France de renouer avec un secteur où elle a été pionnière… avant de tout miser sur la filière nucléaire. Et c'est d'ailleurs en Occitanie, en 1970, que notre pays s'était montré le plus en avance avec le four solaire d'Odeillo, près de Font-Romeu, l'un des plus grand du monde. Quatre décennies plus tard, il s'agit de retrouver cet esprit pionnier. Le gouvernement va lancer un groupe de travail sur l'énergie solaire, les Régions veulent jouer le jeu comme en Occitanie. Mais c'est surtout l'engouement populaire qui pourrait être le facteur déclenchant d'un développement massif. À cet égard, l'intérêt pour l'autoconsommation, la multiplication des projets montés avec du financement participatif montrent qu'il y a de l'avenir sous le soleil.

(Editorial publié dans La Dépêche du 15 juin 2018)

Social



Et si le remboursement à 100 % des prothèses dentaires, des lunettes et des appareils auditifs constituait le premier signe très concret d'un marqueur de gauche pour Emmanuel Macron, dont la politique penche singulièrement à droite depuis son installation à l'Élysée selon la perception de l'opinion dans les derniers sondages ? Et si ces mesures, pour lesquelles le président de la République effectue aujourd'hui un déplacement à Montpellier devant le congrès de la Mutualité française, constituaient le signal tant attendu par le pôle « social » de la majorité présidentielle et plus particulièrement de certains députés de La République en Marche ? Et si cette promesse de campagne, qui est en voie de concrétisation dans les trois prochaines années, permettait de donner aux Français, séduits par le candidat du « en même temps » mais déçus par la première année du quinquennat, le sentiment que, oui! le Président n'est pas que celui des riches comme le disent ses adversaires ?

En tout cas, les mesures du « zéro reste à charge », dont les modalités definancement restent à préciser, constituent, d'évidence, un enjeu politique majeur pour Emmanuel Macron. Alors qu'un débat s'est ouvert sur la refonte des aides sociales avec en prime une polémique et un couac de communication gouvernementale, ces nouvelles mesures vont permettre au chef de l'Etat de calmer le jeu, et de répondre à ses opposants. Il a ainsi l'occasion de contester l'analyse de Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, qui jugeait il y a quelques jours que la politique française actuelle « penche vers une vision anglo-saxonne, et pas du tout nordique, du modèle social », allant, selon lui, vers un modèle du « chacun pour soi». Le Président va également pouvoir rassurer les trois économistes de son premier cercle – Philippe Aghion, Philippe Martin et Jean Pisani-Ferry qui ont contribué à la rédaction de son programme économique – et qui, dans une note adressée à l'Élysée début juin, ont déploré un « déséquilibre » de la politique menée et appelé le chef de l'État à prendre des mesures contre les inégalités sociales pour retrouver l'esprit du « libérer et protéger », leitmotiv de la campagne présidentielle.

À côté de ces considérations politiques, le « zéro reste à charge », qui doit s'inscrire dans « une nouvelle manière de prévenir les grands risques sociaux comme le chômage, la maladie et la retraite » selon l'Élysée, constitue surtout une réponse à un vrai problème de santé publique. Le coût final d'une prothèse dentaire, d'une paire de lunettes ou d'un appareil auditif est parfois tel que des Français modestes renoncent à y recourir. En décembre dernier, une étude Odoxa montrait que 60 % des Français avaient, au cours des cinq dernières années, déjà reporté ou renoncé aux soins dentaires, optiques, auditifs, pour des raisons financières – 39 % y renonçant définitivement… Dès lors pas étonnant que la réforme portée par l'exécutif soit massivement soutenue par les Français en demande de justice sociale.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 13 juin 2018)

Espoir

espoir


Le coup de théâtre intervenu hier dans l'affaire des disparus de Mirepoix, Christophe Orsaz, 46 ans, et sa fille Célia, 18 ans, dont on est sans nouvelles depuis le 30 novembre dernier, date de leur disparition vers Lavelanet, illustre à la fois combien les enquêteurs font preuve d'une remarquable ténacité dans ce type de dossier, et combien l'espoir de découvrir la vérité n'est jamais vain dans ces douloureuses affaires de disparition.

La ténacité des enquêteurs de la section de recherches de la gendarmerie de Toulouse est la même que celles des enquêteurs qui remontent actuellement, de fil en aiguille, le sinueux parcours de Nordahl Lelandais, possiblement impliqué dans plusieurs disparitions inexpliquées. La même également que celles des enquêteurs qui veulent percer le mystère de trente ans du meurtre du petit Grégory. La même encore que celle de leurs collègues qui travaillent sur la fuite de Xavier Dupont de Ligonnès il y a sept ans.

La même, finalement, que tous ceux, juges d'instruction, policiers, gendarmes, associations, familles qui ne peuvent se résoudre à ce que des disparitions d'enfants ou d'adultes ne deviennent des «cold cases», ces affaires irrésolues qui restent suspendues, parfois des années, à la découverte d'un fait nouveau de nature à les relancer, à les éclairer d'un jour nouveau.

Pour l'heure, on ne sait pas, dans l'affaire des disparus de Mirepoix, quels éléments ont conduit à l'arrestation d'un couple et de deux de leurs proches. En revanche, on sait que l'enquête de six mois a, d'évidence, été minutieuse. Peut-être un témoin rongé par le remords s'est résolu à se manifester ? Peut-être un élément matériel, infime mais concluant comme une trace ADN ou informatique, a pu être analysé ? Il appartiendra au parquet de donner plus de détails sur les techniques mises en œuvre dans cette enquête. Des techniques qui ont en tout cas sensiblement évolué ces dernières années pour traquer les indices comme les incohérences des dossiers criminels ou de disparition. Techniques scientifiques forcément dont la puissance de détection et d'analyse sur une scène est de plus en plus fine. Technique de profilage et d'interrogatoire aussi comme la méthode canadienne «Progreai» pour «Processus général de recueil des entretiens, auditoires et interrogatoires» qui avait été utilisée avec succès dans l'affaire du meurtre de Lætitia Daval.

Le rebondissement de l'affaire des disparus de Mirepoix constitue ainsi un espoir pour toutes les familles qui souffrent de la disparition d'un proche. Chaque année, le ministère de l'Intérieur enregistre en moyenne plus de 40 000 disparitions. Si 30 000 personnes sont retrouvées, 10 000 disparitions sont classées inquiétantes dont un dixième concerne des mineurs. Certains de ces enfants, comme la petite Marion Wagon, ont disparu depuis plus de vingt ans. La peine est immense, la quête de vérité et l'espoir aussi..

(Editorial paru dans La Dépêche du Midi du 12 juin 2018)

Prévisions et solidarité

orage


Les récentes intempéries qui ont frappé les vignes et les cultures il y a quelques jours, notamment dans le Sud-Ouest, montrent combien les aléas climatiques sont devenus, aujourd'hui peut-être plus encore que par le passé, un élément clé pour les agriculteurs. Des aléas désormais musclés par un réchauffement – ou plutôt un dérèglement – climatique qui joue avec les nerfs des producteurs, provoquant, au fil des saisons, là des sécheresses, ici des inondations, ailleurs des orages de grêle ou des vagues de gel. Des phénomènes météo très intenses et parfois très localisés, qui détruisent tout ou partie des cultures et qu'il reste parfois difficile à prévoir.

Et pourtant, c'est bien la prévision, l'anticipation de ces phénomènes qui est au cœur des préoccupations des agriculteurs. De la sélection de la variété de semences aux méthodes d'irrigation en passant par le choix des traitements phytosanitaires ou agrobiologiques, la majorité des tâches agricoles est régie par les conditions météo, dont le suivi reste pour les paysans un indicateur capital pour assurer le développement de leurs cultures. Un indicateur qui, heureusement, se perfectionne. On est loin des oracles de l'Antiquité où l'on observait simplement le ciel et, selon l'expression d'Homère, on cherchait à « apprendre les projets de Zeus d'après la haute cime des chênes. »

L'agriculture moderne s'est mariée avec la technologie de pointe qui va des satellites de Météo France aux prévisions multimodèles pour les températures, jusqu'aux smartphones des agriculteurs sur lesquels ils reçoivent, avant un épisode violent, des alertes leur permettant de déployer quand cela est possible des protections au bon moment. La surveillance de la météo et plus particulièrement de la pluviométrie, via de petites stations perfectionnées dans les exploitations, permet aussi de mieux gérer les besoins hydriques des plantes.

Mais toute cette technologie, qui ne cesse de s'améliorer au service d'une agriculture de précision, ne peut pas tout. Le risque zéro n'existe pas avec la nature. À côté des outils de prévision, il faut donc des outils d'assurance. Si la protection de l'agriculture contre les risques climatiques relève du secteur privé avec des assurances multirisques climatiques sur lesquelles planche actuellement un groupe de travail gouvernemental pour en adapter la fiscalité, les aléas non assurables doivent faire jouer la solidarité nationale.

Parce qu'au bout de la chaîne, les dégâts des intempéries ont une incidence sur le prix des produits qu'achètent tous les Français sur les marchés ; parce que les agriculteurs qui ont perdu le fruit d'un travail parfois insuffisamment rémunéré méritent assistance ; enfin parce que la France est le premier pays producteur agricole de l'Union européenne et donc son moteur qu'il faut préserver.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du 9 juin 2018)

La fumée du bruit



La rumeur est la fumée du bruit disait Victor Hugo. Et cette fumée-là, asphyxiante et nauséabonde pour le débat public, a pris de l'ampleur depuis l'époque de l'auteur de la Légende des siècles. Amplifiées par les réseaux sociaux, ces rumeurs sont colportées de tweet en tweet, les thèses complotistes (sur la réalité de la Shoah, les attentats du 11-Septembre, ceux contre Charlie Hebdo ou sur la réalité du récent sauvetage d'un enfant par Mamoudou Gassama) sont relayées par des commentateurs patentés jusque sur les plateaux télé. De telles manipulations qui essaiment sur le web proviennent parfois de «fermes de trolls» installées dans les pays de l'Est et payées par des États désireux d'en déstabiliser d'autres. On l'a vu lors de la dernière campagne électorale américaine, ou lors du référendum sur le Brexit. Mais si auparavant le phénomène restait contenu à certaines sphères, il a bénéficié d'une incroyable exposition en même temps qu'une sorte d'officialisation avec l'élection de Donald Trump. Le président Twitter, qui accuse sans cesse les médias comme CNN ou le Washington post de colporter des fake news, a carrément inventé des «faits alternatifs, comme celui assurant qu'il y avait plus de monde à son investiture qu'à celle d'Obama en dépit de photos montrant exactement et incontestablement le contraire.

Et la France n'est pas épargnée. Emmanuel Macron, qui a subi lui aussi durant la présidentielle, son lot de fake news, a-t-il pour autant raison de vouloir légiférer pour combattre les fausses nouvelles en période électorale, qui pouvaient déjà tomber sous le coup de la loi sur la presse de 1881 ? Voire. En la matière, l'enfer est souvent pavé de bonnes intentions. La définition de la fausse nouvelle telle que rédigée à l'Assemblée nationale est tellement large, malléable et imprécise qu'elle en vient à inquiéter à raison les défenseurs des libertés publiques qui craignent de voir l'Etat en capacité de livrer une vérité officielle et donc pratiquer une forme de censure. Les promoteurs du texte s'en défendent et on veut bien leur donner crédit de leur bonne foi mais les lois sont faites pour durer et qui sait ce que pourrait en faire un jour des gouvernements moins républicains ?

Il existe pourtant une autre voix pour lutter contre les fake news : promouvoir les nouvelles qui ont été collectées, vérifiées, contextualisées, remises en perspectives par des professionnels respectant un code de déontologie. C'est-à-dire redonner leur juste place dans le débat public aux journalistes et aux journaux, dont certains appellent sur eux la haine ou voudraient les écarter au profit d'une seule communication verrouillée ou au nom d'un secret des affaires. Ces professionnels ne sont bien sûr par exempts de défauts et doivent pouvoir être critiqués, mais avec leur sensibilité propre, ils permettent que s'expriment la pluralité des opinions et le débat sur des faits avérés. Deux aspects essentiels dans une démocratie pour lutter contre la fumée du bruit…

(Commentaire publié dans La Dépêche du Midi du 7 juin 2018)

Grand écart

En publiant ce mardi une vaste étude sur « Les revenus et le patrimoine des ménages », portant sur les années 1998-2015, l'Insee apporte une somme de chiffres et de statistiques, d'indicateurs et d'analyses dans laquelle chacun peut trouver matière à se rassurer ou à s'inquiéter.

Se rassurer parce qu'en France, 5e économie mondiale, le taux de pauvreté (14,2 %) est l'un des plus bas d'Europe et les inégalités sont restées stables depuis la crise de 2008. Le niveau de vie médian des Français, à partir duquel la moitié d'entre eux touche plus et l'autre touche moins, a atteint 20 300 euros en 2015 (1 692 euros mensuels), légèrement moins qu'avant l'éclatement de la crise financière il y a dix ans. L'indice de Gini, un indicateur des inégalités, montre de plus que les inégalités ne se sont pas creusées depuis 2008. Elles se sont stabilisées depuis 2011. L'indice Gini de la France s'établit ainsi à 0,293 contre 0,308 en moyenne pour l'Union européenne.



Mais en ajoutant le patrimoine dans ces statistiques de revenus, c'est une autre France qui se dessine. Les inégalités de patrimoine ont ainsi augmenté entre 1998 et 2015. Depuis 1998, le patrimoine des Français a doublé, mais celui des plus pauvres a baissé de 30 % Entre les 10 % les mieux dotés en patrimoine net (534 800 euros), et les 10 % les moins bien dotés (3 000 euros), l'Insee souligne ainsi le grand écart entre les super-riches et les très modestes. Les premiers, ces 1 % de foyers qui disposent des revenus d'activités les plus élevés, de revenus du patrimoine conséquents et de revenus exceptionnels comme les plus-values immobilières, seront les grands gagnants de la loi de finances 2018, qui prévoit une baisse de la fiscalité sur le capital via une flat tax. Les seconds, quelque 8,9 millions de pauvres, voient leur sociologie évoluer : un tiers des familles monoparentales est en situation de pauvreté, un quart des agriculteurs vit sous le seuil de pauvreté et les artisans, commerçants et chefs d'entreprise ont eux aussi vu leur taux de pauvreté augmenter fortement.

Le rapport de l'Insee semble ainsi conforter l'analyse de l'économiste Thomas Piketty qui, dans son livre Le Capital au XXIe siècle paru en 2013, affirme que, sans régulation, le capital génère des inégalités de revenus et de patrimoine, que les gains de revenus du capital sont supérieurs aux revenus du travail et profitent plus aux plus riches. Le rapport de l'Insee semble aussi mettre à mal la controversée théorie du ruissellement chère à Ronald Reagan et Margaret Thatcher qui veut que les revenus des individus les plus riches se retrouvent in fine réinjectés dans l'économie.

En publiant ce rapport dont les statistiques s'arrêtent il y a deux ans, l'Insee livre une photographie précise et complexe de la France mais aussi les points clé où l'on peut agir. Alors que 55 % des Français jugent que le gouvernement n'en fait «pas assez» pour «les plus démunis» selon un sondage paru hier, gageons qu'Emmanuel Macron, souvent dépeint comme le président des riches, saura tirer des statistiques les bons enseignements pour les quatre années restantes de son quinquennat.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 7 juin 2018)

Le courage et le destin

Mamoudou Gassama


En se portant au secours d'un enfant suspendu dans le vide depuis le balcon du 4e étage d'un immeuble du XVIIIe arrondissement de Paris, Mamoudou Gassama est devenu depuis ce week-end un héros.« Le courage est la première des qualités humaines car elle garantit toutes les autres », disait Aristote. Et c'est bien de courage physique dont a fait preuve ce jeune Malien sans papiers de 22 ans. Au péril de sa vie, il s'est engagé spontanément, pleinement, totalement, pour en sauver une autre. En cela, il redonne au mot héros – demi-dieu en grec – son véritable sens, hélas trop souvent galvaudé, notamment par d'insipides émissions de téléréalité.

Car il y a bien une part de héros mythologique en Mamoudou Gassama : ses dons exceptionnels d'acrobate lui ont attiré le surnom de Spiderman, super-héros par excellence. Mais il y a surtout une part de héros moderne, celle d'un homme désintéressé qui parvient à vaincre un péril pour accomplir une action altruiste que d'autres, par peur en général, par lâcheté parfois, seraient bien en peine de réaliser.

Ces héros du quotidien – dont certains resteront inconnus de tous – sont des adolescents qui portent secours à une personne en train de se noyer, des hommes ordinaires qui bravent les flammes d'un incendie pour sauver une famille d'une mort certaine. Ils retourneront bien souvent à l'anonymat avec l'admiration de leur village ou de leur quartier, parfois décorés de la médaille du courage et du dévouement. Parce qu'ils ont été sur le chemin de l'Histoire, certains resteront imprimés plus longtemps dans nos mémoires, comme Lassana Bathily, l'employé héroïque qui parvint à cacher des otages lors de l'attaque de l'Hyper Cacher en janvier 2015 à Paris, ou Frank Terrier qui, sur son scooter, tenta d'arrêter le terroriste au volant du camion fou qui allait endeuiller la promenade des Anglais à Nice dix-huit mois plus tard. Enfin, il y a les héros qui resteront à jamais dans la mémoire nationale, comme le colonel Beltrame qui a donné sa vie pour sauver une otage de l'attaque terroriste du Super U de Trèbes. Mamoudou Gassama rejoint cette légion d'honneur de tous ceux qui, un jour, ont fait preuve d'un courage exceptionnel et d'une force morale admirable.

Mais l'acte héroïque de Mamoudou Gassama est plus singulier encore car il couronne un parcours marqué par le malheur pour en faire un destin. Celui d'un adolescent malien qui fuit la misère de son pays, transite entre le Niger, le Burkina-Faso et la Libye où il subit des brimades, traverse la Méditerranée dans les conditions que l'on imagine et arrive en France en septembre dernier avec tous ceux qu'on appelle « migrants ». Son histoire personnelle, qui va s'achever par une naturalisation française saluée par toute la classe politique, rappelle que les migrants sur lesquels certains jettent des anathèmes ne sont pas que des chiffres dans les statistiques d'asile et immigration. Ce sont avant tout des hommes. Et parmi eux, certains peuvent être des héros.

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du 29 mai 2018)

Reprendre le contrôle

RGPD


La grande marche de l'histoire de la construction européenne a souvent été balisée par des sigles : la CECA (communauté européenne du charbon et de l'acier), la CEE (Communauté économique européenne), la PAC (politique agricole commune) ou encore l'ECU (European Currency Unit, ancêtre de l'euro). Demain, il faudra sans nul doute y rajouter RGPD pour règlement général sur la protection des données personnelles. Car ce règlement, transposé dans la loi française, est une avancée majeure pour mieux protéger les citoyens dans le domaine du numérique, à l'heure où leurs données personnelles sont devenues de l'or pour les géants d'internet que sont les fameuses GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft). Le RGPD, qui s'impose dans toute l'Union européenne, apparaît comme une avancée politique, sociétale et économique.

Avancée politique d'abord. À l'heure où d'aucuns doutent de l'Europe, critiquent son fonctionnement ou veulent la quitter, voilà qu'elle prend une décision politique forte et concrète dans la vie quotidienne des Européens. Et cette volonté politique qui a résisté non sans mal à tous les lobbies et toutes les chausse-trapes bruxelloises doit beaucoup à la Commissaire européenne à Concurrence, la pugnace Margrethe Vestager. En imposant sous peine de sanctions un cadre contraignant pour la collecte et le traitement des données personnelles de ses ressortissants, l'Europe envoie ainsi un message clair aux GAFAM. Elles ne pourront plus collecter sans vergogne et sans leur consentement explicite des données, comme cela fut le cas lors du scandale Cambridge Analytica qui vient de secouer Facebook.

Avancée sociétale ensuite. Le RGPD apporte enfin une réponse aux inquiétudes des internautes quant à la confidentialité de leurs données. Notre sondage montre combien cette question est devenue capitale pour les Français. À leur défiance légitime face aux GAFAM, le RGPD apporte un cadre de confiance, respectueux de leur vie privée et leur redonne le contrôle sur leurs données numériques.

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Avancée économique enfin car le RGPD, en posant un nouveau cadre, peut permettre que les entreprises européennes jouent désormais avec les mêmes règles face à des GAFAM dont la puissance financière les met au niveau des États. Et notre sondage montre d'ailleurs que les internautes sont demandeurs de logiciels et services alternatifs, européens.

Le RGPD est donc une belle avancée. Faut-il aller encore plus loin ? Instaurer davantage de régulation, de contraintes ? Certains le réclament, excédés par les pratiques déloyales des GAFAM qui, par cynisme et intérêt financier, ont rompu la confiance et jeté la suspicion sur toutes les collectes de données, fussent-elles utiles et respectueuses. Pour assurer le succès du RGPD, l'Union européenne va ainsi devoir montrer sa détermination à faire appliquer les nouvelles règles, mais aussi rester souple pour ne pas décourager l'innovation numérique qui se construit dans les grands groupes européens à Paris ou à Berlin, dans les PME ruthénoises ou les start-up toulousaines.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 24 mai 2018)