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Éditos

Machine à cash et à rêves

euromillions

Qui n’a jamais rêvé d’être un jour le gagnant du loto, que l’on soit celui qui joue depuis des années les mêmes numéros en espérant qu’un jour ils constituent enfin la bonne combinaison ou que l’on soit même celui qui ne joue jamais mais qui se projette malgré tout dans la peau d’un gagnant, énumérant ce qu’il ferait avec ces centaines de millions d’euros qui grossiraient son compte en banque. Chacun se prend ainsi à rêver de vacances éternelles au soleil, de voyages au long cours, de montres de bijoux ou de voitures de luxe, de yachts XXL naviguant sur des mers turquoise, de grands restaurants étoilés ou plus simplement de réaliser ses projets longtemps différés faute de financements, de l’achat de sa maison au lancement de son entreprise, ou encore de partager ses gains avec sa famille ou avec ses collègues avec lesquels on a cotisé pour acheter le bulletin. Le loto, c’est une machine à rêver à laquelle chacun s’est adonné une fois dans sa vie et qui rythme toujours le quotidien des Français au gré des publicités mémorables entrées dans le panthéon de la culture populaire.

Le loto fait toujours rêver et il fera rêver encore un peu plus ce vendredi avec la cagnotte record mise en jeu par l’EuroMillions : 243 millions d’euros ! Du jamais vu. Jusqu’à présent, depuis le premier tirage réalisé en 2004, le plus gros gagnant de l’histoire de l’EuroMillions avait validé sa grille en Autriche, en 2023, empochant un gain de 240 millions d’euros. La somme colossale en jeu ce soir devrait en tout cas mobiliser les joueurs européens : les loteries nationales des douze pays participant à l’EuroMillions s’attendent à un volume record de quelque 50 000 grilles validées qui tenteront de trouver LA combinaison gagnante parmi les 139 838 160 possibles…

Pour les loteries, ce tirage historique est du pain béni et notamment pour la Française des jeux, devenu l’un des plus puissants opérateurs en Europe et qui vient de changer de nom pour le très international « FDJ United ». La loterie nationale, crée par l’État en 1933 – en s’inspirant du dispositif mis en place au lendemain de la Première Guerre mondiale par l’association des « Gueules cassées » pour venir en aide aux soldats défigurés – a fait du chemin. Du loto en 1976 à l’application sur les smartphones en passant par la multiplication des jeux de grattage ou la diversification vers les paris, la FDJ, privatisée en 2019, a connu une spectaculaire progression en France mais aussi à l’étranger. Le groupe opère en Italie, en Espagne, en Irlande, en Roumanie, en Belgique, au Danemark ou encore en Australie… et touche quelque 33 millions de joueurs réguliers. En 2024, le groupe français affichait ainsi un chiffre d’affaires de quelque 3 milliards d’euros, en progression de +17 %.

Cet engouement pour les jeux de hasard, les paris sportifs et les jeux en ligne en général a évidemment de quoi susciter la convoitise de l’État, en proie à un déficit abyssal. Dans le cadre du projet de loi 2025 de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), le gouvernement a alourdi la fiscalité du secteur des jeux d’argent et de hasard, qui a rapporté à l’État 7 milliards d’euros en 2023.

En revanche, rien ne change pour les gains issus des jeux de hasard comme l’EuroMillions : ils ne sont pas soumis à l’impôt sur le revenu. De quoi motiver un peu plus les joueurs d’aujourd’hui.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 28 mars 2025)

Le prix de la sécurité

pompiers


C’est l’une des professions les plus admirées et respectées des Français, celle que veulent exercer les petits garçons et aussi les petites filles quand ils seront grands, celle qui incarne au plus haut point le sens de l’intérêt général. Les pompiers, puisque c’est d’eux dont il s’agit, peuvent évidemment se réjouir de bénéficier d’une telle image positive dans l’opinion. Celle-ci les conforte et les porte au quotidien mais si elle est nécessaire, elle n’est plus suffisante pour faire face aux difficultés qu’ils rencontrent au quotidien, opérationnelles, humaines et financières.

Opérationnelle d’abord car leurs missions ont profondément changé et s’exercent avec plus de contraintes. De l’urgence à intervenir pour sauver des vies – presque 9 opérations sur 10 – on est passé à des interventions qui ne nécessitent parfois même pas de gestes de secours et relèvent bien souvent davantage de la médecine de ville voire des services sociaux.
C’est que les pompiers sont devenus l’ultime recours pour une partie de la population, tous ceux qui sont en grande détresse sociale, ceux qui se sentent trop éloignés des services publics ou des services d’urgences eux-mêmes en difficulté. La désertification médicale et la saturation des urgences d’un côté, la diminution du nombre de casernes de l’autre, sans oublier des aménagements urbains parfois mal pensés ou un flux de circulation trop dense rallongent désormais leur temps d’intervention.

Difficultés humaines ensuite lorsqu’il s’agit de maintenir un effectif de sapeurs-pompiers. La question du recrutement pour les pompiers volontaires, qui représentent 80 % des effectifs, se pose toujours de même que leur disponibilité. Lors du 125e congrès des sapeurs-pompiers en 2019, un « plan d’action » avait été acté pour relancer le volontariat, en stagnation depuis plusieurs années, un plan qui succédait déjà à un « engagement national » pris par François Hollande en 2013… Rendre attractif ce métier hors normes reste évidemment une priorité.

Enfin, les pompiers subissent les difficultés financières des SDIS, les services départementaux d’incendies et de secours. Dans un contexte budgétaire national qui est aux économies tous azimuts et qui impacte notamment les Départements – financeurs des SDIS à hauteur de 60 % – il y a urgence à sécuriser les budgets. Une mission parlementaire sur le financement des SDIS a fait une dizaine de propositions en mai dernier. Il faut notamment financer des investissements lourds et récurrents (casernes, matériel…), l’augmentation constante des charges de personnels, les nouvelles normes matérielles ou les évolutions statutaires. Il reste désormais à passer de la parole aux actes car les besoins et les missions des pompiers ne vont pas aller en diminuant, notamment en raison des conséquences du réchauffement climatique.

Cette semaine Météo-France a dévoilé comment il faudrait adapter une France qui vivrait en 2100 avec +4°. Un scénario marqué par un risque d’inondation aggravé, un risque de feux de forêt généralisé à l’ensemble de la France et multiplié par deux dans les régions méditerranéennes, une diminution de la ressource en eau ou encore une hausse des journées caniculaires. Autant dire que les pompiers seront plus indispensables que jamais…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 24 mars 2025)

Facteur humain

 

crash

Dans la longue liste de crashs aériens qui ont marqué l’histoire de l’aviation mondiale, celui de l’Airbus A320 de la Germanwings, survenu le 24 mars 2015, se distingue particulièrement. Car si le vol 9525, reliant Barcelone à Düsseldorf, a percuté les Alpes françaises, entraînant la mort de 150 personnes, ce n’est pas en raison d’une défaillance technique de l’appareil ou d’un événement extérieur qui aurait impacté l’avion, mais c’est à cause de la volonté du copilote de mettre fin à ses jours. L’enquête, en effet, a rapidement révélé que celui-ci, souffrant de problèmes de santé mentale non décelés par les procédures en vigueur, avait volontairement verrouillé la porte du cockpit, empêchant ainsi le commandant de bord de reprendre le contrôle de l’appareil. Ainsi, ce crash singulier touche au point le plus sensible qui soit : la confiance des passagers dans les pilotes à qui ils confient leur vie. C’est pour cela que cette tragédie a eu un tel impact sur l’opinion publique et a soulevé de multiples questions pour le secteur aérien.

Sur le suivi de la santé mentale des pilotes d’abord. Le système de dépistage et de suivi psychologique des pilotes était-il suffisamment rigoureux ? Les contrôles médicaux de l’aviation civile étaient-ils suffisamment efficaces ? Sur les procédures de sécurité du cockpit ensuite. Qu’un membre d’équipage puisse se retrouver seul dans le cockpit a relancé le débat sur la nécessité d’exiger la présence continue de deux personnes ou encore sur la possibilité d’intervenir pour ouvrir la porte de l’extérieur. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les avions de ligne sont équipés de portes blindées conçues pour résister à des balles et à des explosifs et la porte du cockpit peut être totalement et définitivement verrouillée de l’intérieur. Enfin, le drame a posé la question de la confidentialité médicale. Comment trouver l’équilibre entre le respect de la vie privée des pilotes et l’impératif de sécurité que l’on exige d’eux ?

Depuis ce crash, des mesures ont été prises. De nombreuses compagnies et autorités de l’aviation civile ont revu leurs procédures de sélection et de suivi de la santé mentale des pilotes, avec des contrôles plus stricts. Des recommandations ont été faites pour garantir que le cockpit reste occupé par au moins deux membres d’équipage – et des protocoles ont été mis en place pour détecter et réagir en cas de comportement anormal. Un resserrement des procédures donc plutôt que de nouvelles technologies qui enlèveraient la possibilité aux hommes d’avoir le dernier mot dans des situations extrêmes.

Le facteur humain est le plus imprévisible mais aussi, souvent, le plus précieux. Le crash terrible de la Germanwings est sans doute le plus douloureux qui soit, puisqu’un homme a délibérément provoqué la mort des passagers, mais il ne doit pas faire oublier que si le risque zéro n’existera malheureusement jamais, avionneurs et compagnies aériennes font tout, tous les jours, pour tendre vers lui et font de l’avion le plus sûr moyen de transport à ce jour.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 23 mars 2025)

L'occasion manquée

 

bayrou

François Bayrou doit regretter de ne pas avoir tourné sept fois sa langue dans sa bouche avant de répondre, dimanche sur France Inter, à la question de savoir si un retour à la retraite à 62 ans – que plébiscite une majorité de Français – était possible. En disant « non », le Premier ministre a de fait torpillé le conclave sur les retraites qu’il avait lui-même installé. Quelques instants auparavant, le même François Bayrou défendait pourtant sa vision de la démocratie sociale et l’utilité du conclave en réponse aux critiques acides de son prédécesseur Edouard Philippe, qui juge l’instance « hors sol ».

Piqué au vif, François Bayrou s’est sans doute laissé aller à dire ce qu’il pensait vraiment… ce qu’un Premier ministre dans sa fragile situation – sans majorité à l’Assemblée, ni soutien populaire – n’aurait pas dû dire. Les réactions ne se sont pas fait attendre : l’U2P a claqué la porte mardi, la CGT a suivi mercredi. Et les socialistes, qui avaient fait de la révision de la contestée réforme des retraites un préalable à leur non-censure sur les textes budgétaires, se sentent désormais trahis et prêts à faire tomber le gouvernement.

Cette occasion manquée est d’autant plus dommage que François Bayrou a toujours été critique sur la façon dont a été adoptée par 49.3 la réforme des retraites de 2023 et qu’il a toujours défendu le dialogue social et le rôle des partenaires sociaux quand Emmanuel Macron, Président-pressé lorsqu’il s’est installé à l’Elysée en 2017, snobait les syndicats comme la plupart des corps intermédiaires.

Le conclave avait déjà été corseté par une lettre de cadrage du gouvernement imposant un retour à l’équilibre des comptes d’ici 2030. Avec le « non » à tout débat sur l’âge, on est loin des discussions promises « sans totem ni tabou » et on voit mal désormais comment le conclave, qui ne doit sa survie qu’à la présence de la CFDT, pourrait aller à son terme et aboutir à des avancées suffisamment substantielles.

Au-delà du conclave – dont le succès aurait pu être mis au crédit du Premier ministre – c’est bien la méthode Bayrou qui est questionnée. Illisible quand elle n’est pas brouillonne, floue quand elle n’est pas sinueuse, elle laisse la désagréable impression que le Premier ministre n’a aucun cap politique clair autre que celui de tout faire pour rester le plus longtemps possible à Matignon, le bâton de maréchal de sa longue carrière politique.

François Bayrou semble naviguer au gré des pressions de ses ministres – les droitiers Bruno Retailleau et Gérald Darmanin en tête – et sous la menace d’une censure qui rôdera un peu plus après les congrès du PS et des LR. Le Premier ministre, peu présent dans les médias et sur le terrain, semble se préoccuper davantage de sa ville de Pau que des affaires de l’État. Et si Emmanuel Macron est revenu au premier plan avec la guerre en Ukraine et la « nouvelle ère » géopolitique, lui est absent alors que la défense nationale relève pourtant bien de ses prérogatives gouvernementales.

La situation de François Bayrou n’est évidemment ni simple ni confortable dans un paysage politique polarisé et éclaté, mais sa connaissance des arcanes politiques aurait dû lui permettre d’éviter la majorité des écueils, de commettre moins de maladresses et de fautes politiques. Trois mois après sa nomination et par ailleurs englué dans le scandale des violences de Bétharram, certains se demandent si le Premier ministre n’illustre finalement pas l’effet Dunning-Kruger, ce phénomène de surestimation de ses compétences pour occuper un poste trop grand pour soi…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 21 mars 2025)

L'homme et l'ours

ours

L’année prochaine, cela fera trente ans que l’ourse slovène Ziva faisait ses premiers pas devant les caméras dans les Pyrénées, sur la commune de Melles, en Haute-Garonne. Le 19 mai 1996, il s’agissait là du premier lâcher organisé dans le cadre d’un plan de réintroduction européen pour sauver l’ours brun, dont on ne comptait alors les représentants que sur les doigts des deux mains. Entre les éleveurs opposés à l’ours et les associations environnementales, le dialogue a très vite viré à la foire d’empoigne et aux caricatures. Bobos écolos d’un côté, paysans butés de l’autre, défenseurs de la biodiversité contre partisans d’un maintien d’une activité pastorale ancestrale.

Trente ans plus tard, la population d’ursidés a considérablement augmenté, l’image de l’ours et son impact touristique sont désormais consubstantiels aux Pyrénées. Et de l’autre côté les éleveurs se sont mieux organisés pour valoriser leur production et obtenir des labels de qualité qui font, là aussi, incontestablement, la marque et la fierté des Pyrénées. Mais les oppositions des premiers jours, au gré des prédations, perdurent toujours et se sont invitées dans le procès qui s’est ouvert hier à Foix.

Plus de trois ans après la mort de l’ourse Caramelles, le 20 novembre 2021, 16 chasseurs, qui ont participé à une battue aux sangliers en Ariège – territoire où vivent la majorité des 83 ours des Pyrénées selon une estimation de 2023 – comparaissent devant le tribunal correctionnel et doivent répondre d’un ensemble d’infractions, dont la chasse dans une réserve domaniale sans autorisation. L’un d’entre eux, âgé de 81 ans, est poursuivi pour « destruction d’espèce protégée », l’ours étant toujours une espèce en voie d’extinction. L’auteur du tir mortel plaide qu’il était en état de légitime défense face à l’ourse qui l’avait chargé, peut-être pour protéger ses deux oursons ; un argument qui ne passe pas chez les défenseurs de l’ours. Une vingtaine d’associations se sont ainsi portées partie civile, dont Pays de l’ours, Ferus, France nature environnement, l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) ou One Voice.

Même si la présidente du tribunal assure que « ce n’est pas le procès des anti-ours ou des pro-ours, ni des pro-chasse ou des anti-chasse », derrière le procès se repose toujours la même question : l’homme et l’ours peuvent-ils cohabiter sur un même territoire ? Et une nouvelle fois, deux visions s’affrontent sous le regard de l’État qui sait le dossier miné : un nouveau lâcher d’ours pour conforter la population d’ursidés et c’est le tollé chez les éleveurs ; un moratoire pour permettre aux éleveurs de souffler face aux prédations et c’est la bronca dans le camp d’en face. Les éleveurs ne veulent pas entendre parler de nouveaux lâchers, soulignant que les ours descendent toujours plus bas.

Et pourtant, si l’accroissement annuel moyen de la population d’ours depuis 2006 est de 10,94 %, elle est sous la menace de la consanguinité qui renforce la vulnérabilité à l’extinction. Une expertise démogénétique de la population d’ours des Pyrénées est en cours jusqu’à la fin de l’année et devrait livrer des recommandations pour « relancer la restauration d’une population viable. » Ce sera ensuite à l’État de trancher et de tenter de réconcilier l’homme et l’ours.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 19 mars 2025)

Deux mondes

cerf

La vidéo, spectaculaire, a été vue des milliers de fois sur les réseaux sociaux suscitant consternation et indignation. Le 21 février dernier, la mère du cinéaste Luc Besson filme des chasseurs qui se sont introduits dans le jardin de sa résidence, dans l’Orne, à proximité du massif de Saint-Evroult, à la poursuite d’un cerf qui y avait trouvé refuge. La mère du réalisateur, qui assure que le cerf n’était pas blessé, tente alors de les déloger de sa propriété. En vain. Les deux chasseurs aux chasubles orange tuent le cerf à coups de dague. « La loi n’autorise aucune mise à mort de l’animal pour le servir, et ne justifie en aucun cas l’intrusion dans une propriété privée. Il s’agit bien d’une violation de domicile », a réagi Me Xavier Bacquet, l’avocat de la Fondation 30 millions d’Amis, qui s’est portée partie civile. Luc Besson a lui dénoncé « une boucherie ». Le président de la Fédération nationale de la chasse (FNC), l’éruptif Willy Schraen, maintient de son côté que l’animal était blessé possiblement à la suite d’une collision.

Cette affaire éclate alors qu’une consultation publique vient de s’achever sur l’éventuelle avancée de la date d’ouverture de la chasse au cerf, une mesure déjà très contestée. Le gouvernement, soutenu par les chasseurs, veut avancer le début de cette chasse au 1er juin au lieu du 1er septembre. La période de chasse passerait ainsi de six à neuf mois. Pour justifier l’extension, les ministères de l’Aménagement du territoire et de la Transition écologique se basent sur les indicateurs de l’Office français de la biodiversité (OFB) qui montrent une forte hausse de la population de cervidés : 87 802 cerfs élaphes ont été abattus lors de la saison 2023-2024 contre 9 076 en 1983-1984. Avancer la date de la chasse permettrait ainsi de mieux réguler la population de cerfs.

Sans surprise, les associations de défense de l’environnement et de la cause animale s’opposent à une telle extension, arguant d’un côté qu’elle mettrait en danger les promeneurs en forêt, plus nombreux l’été, et d’un autre côté qu’il existe des alternatives pour la nécessaire régulation, avec par exemple l’introduction de prédateurs comme le loup – ce qui renvoie à un autre débat tout aussi explosif.

L’extension de la chasse au cerf ravive en tout cas l’opposition récurrente et ancienne entre chasseurs et randonneurs ou riverains, ces derniers dénonçant incidents et provocations de la part de chasseurs – une minorité – qui se croient tout permis. Deux mondes qui s’affrontent sans se comprendre, sans doute parce que seuls leurs porte-voix les plus radicaux s’expriment. Deux mondes qui, pourtant, gagneraient à chercher un terrain d’entente en appliquant des lois déjà nombreuses et suffisantes.

Pour concilier la protection des espèces chassables dont certaines font l’objet d’inquiétudes quant à leur statut de conservation selon la liste rouge des espèces menacées de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) et la nécessaire régulation de certaines espèces comme les sangliers qui prolifèrent. Pour concilier, surtout, la possibilité pour les Français de se promener dans la nature sans risquer d’être blessés ou tués par des tirs de chasse, et le droit de chasser, un acquis du peuple français depuis la Révolution de 1789…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 15 mars 2025)


Mauvais génie

 

Trump Musk

Elon Musk est devenu le mauvais génie de Tesla, la marque de voitures électriques qu’il a contribué à développer et qu’il est en train de précipiter dans l’abîme. Tesla symbolisait l’innovation de rupture, l’audace technologique, la « coolitude » d’une Amérique pionnière prête à reconquérir le monde de l’automobile. En quelques mois, la voilà marquée par des cours en Bourse en chute libre, des ventes en baisse notamment en Europe, des difficultés qui grossissent face à la féroce concurrence chinoise, et une réputation en capilotade. L’image de Tesla est aujourd’hui amochée par le flot de critiques et les opérations de boycott qui visent la société et à travers elles son PDG depuis qu’il est devenu un personnage politique central du second mandant de Donald Trump et un acteur majeur de ce qu’Emmanuel Macron a récemment appelé « l’internationale réactionnaire. »

Dépeint il y a une semaine par le sénateur Claude Malhuret comme un « bouffon sous kétamine » à la cour de Trump-Néron, Elon Musk avait pourtant tout pour incarner l’image du self-made-man génial et excentrique dont raffolent les Américains. Une sorte de « Gatsby le magnifique » de la Silicon Valley comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. À la tête de Tesla, Space X, Neuralink ou encore The Boring Company, Elon Musk a souvent défié les dogmes, bousculé les marchés, persuadé d’avoir raison contre tous en se fiant, avec succès, à ses seules intuitions. Elon Musk, bourreau de travail, assume ses ambitions qui paraissent démesurées : redéfinir l’avenir de l’humanité, qu’il s’agisse d’électrifier la mobilité, de conquérir Mars ou d’intégrer l’intelligence artificielle au cerveau humain. Son style de management abrupt, pour ne pas dire toxique, son usage compulsif de Twitter – qu’il a racheté pour la somme colossale de 44 milliards de dollars – et ses déclarations souvent provocatrices et mégalomaniaques ont toujours alimenté une aura médiatique où s’entrelaçaient admiration et scepticisme. Jusqu’à ce qu’il entre en politique…

En 2016, en se mettant dans la roue d’une autre figure aussi extravagante que lui, Donald Trump, Musk le libertarien assumé a commencé à délaisser les habits du patron génial pour endosser ceux de l’idéologue incendiaire, un mouvement qui s’est accéléré l’an passé. Mettant sans compter sa fortune d’homme le plus riche du monde au service de la campagne de Trump – au point de parfois éclipser celui-ci en meeting – manipulant les algorithmes de Twitter pour les mettre à son service et à celui du candidat républicain, Musk est devenu incontournable comme jadis d’autres magnas, Rockefeller ou Carnegie. Mais là où les présidents McKinley et Roosevelt ont su remettre à leur juste place ces milliardaires intrusifs, Trump a donné au sien les clés d’un ministère de l’efficacité gouvernementale, chargé de sabrer dans les dépenses publiques fédérales. Pire, Musk double les canaux habituels de la diplomatie américaine pour soutenir explicitement des partis d’extrême droite en Europe, amplifier des fake news ou s’en prendre à des dirigeants élus.

Ses sorties commencent à nuire au business et chez Tesla, on s’inquiète de cet encombrant PDG. Faut-il le remplacer pour sauver la réputation de l’entreprise ? Attendre que Trump se lasse et s’en sépare ? Tesla est à la croisée des chemins et si Elon Musk est passé d’atout à boulet, la société espère rebondir à partir d’un savoir-faire technologique qui lui confère encore une belle avancée sur ses concurrents. À condition de maîtriser son mauvais génie…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 12 mars 2025)

Déconnexion

  

peintre

Voilà une polémique que personne n’avait vu venir et qu’on n’attendait pas. Celle qui a déclenché un tollé chez les auto-entrepreneurs, après que le gouvernement a tenté de modifier leur seuil d’assujettissement à la TVA dans la loi de finances 2025 pour escompter de nouvelles recettes fiscales ; afin de combler le déficit public abyssal et résorber une dette qui dépasse les 3 000 milliards d’euros.

Polémique surprenante à deux titres. Le premier est que depuis sa nomination à Matignon, François Bayrou s’est posé en chantre des territoires, lui, l’élu local à la longue carrière, qui a décidé de conserver son mandat de maire de Pau en plus de ses fonctions de Premier ministre et qui rappelle sans cesse sa proximité avec « le terrain ». Un ancrage mis en avant à l’envi pour marquer le contraste avec les précédents gouvernements macronistes, plutôt très parisiens et souvent très « technos » ; et donc supposément déconnectés de la réalité de la « France d’en bas. »

Comment dans ces conditions, le gouvernement Bayrou n’a-t-il pas mesuré combien les auto-entrepreneurs sont très nombreux et très présents dans le quotidien des Français ? Combien ils interviennent dans de multiples domaines – dans le nettoyage, la vente, le bâtiment ou le transport –, répondent à des attentes, permettent à certaines personnes d’avoir une activité d’appoint ou de se lancer et créent du lien social ? Et combien assujettir quelque 200 000 d’entre eux à la TVA conduisait à bouleverser non seulement leur activité mais aussi la vie des Français ?

La seconde erreur du gouvernement Bayrou, plus politique que sociétale, est qu’en voulant s’attaquer aux auto-entrepreneurs pour récupérer quelque 400 millions d’euros – une somme modeste par rapport au Budget de la France – il s’en est pris à une disposition largement défendue par Emmanuel Macron. Si le régime de la micro-entreprise remonte à 2003 et si le régime de l’auto-entrepreneur découle de la loi de modernisation de l’économie (LME) de 2008, ce dispositif colle avec l’ADN du président de la République, arrivé à l’Elysée en 2017 avec la volonté de libérer le travail et les initiatives entrepreneuriales, notamment pour les plus modestes. Le projet gouvernemental a même réussi la performance de réunir en défense des auto-entrepreneurs Jean-Luc Mélenchon et Gabriel Attal. Le premier fustigeant une attaque contre des Français modestes, le second défendant « l’esprit d’entreprise » qui serait freiné si la mesure était maintenue.

Face à ce qu’il faut bien appeler un couac, le gouvernement a reculé, suspendu la réforme jusqu’au 1er juin et demandé à la ministre du Commerce, Véronique Louwagie, de conduire une concertation. Si la réforme devrait vraisemblablement sauter – Gabriel Attal demandant au gouvernement d’y « renoncer définitivement » – la concertation pourrait en revanche être utile pour mieux évaluer l’impact de l’auto-entreprise par rapport aux autres régimes et sur l’artisanat, corriger des distorsions de concurrence préjudiciables, et, à l’heure de la simplification, apporter des assouplissements. Bref se reconnecter à la réalité du terrain…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 10 mars 2025)

 

Nouveau cri d'alarme

  

maternite

Le livre d’Anthony Cortes et Sébastien Leurquin, « 4,1. Le scandale des accouchements en France » sonne comme une nouvelle alerte concernant les maternités dont 75 % ont fermé en 50 ans. Fermeture des petites structures, surcharge et cadences infernales dans les CHU, restriction du recours aux césariennes… : leur enquête au long cours devrait tous nous interpeller avec en point d’orgue ce chiffre terrible de 4,1 décès pour 1 000 naissances, en constante augmentation depuis 2020. Leur cri d’alarme doit d’autant plus être entendu qu’il fait suite à d’autres alertes qui ont été émises ces dernières années pour appeler à une refonte du système, sans que celle-ci ne voie le jour…

Ainsi, il y a deux ans, un rapport du Pr Yves Ville, chef de la maternité de l’hôpital Necker à Paris, préconisait la « planification d’une politique en matière de périnatalité en France » qui devait passer à l’époque par la fermeture de 111 maternités (sur 452) qui assuraient moins de 1 000 accouchements par an. Le spécialiste conseillait alors de regrouper ces petites maternités « dont les contraintes structurelles et de ressources humaines doivent garantir à la fois la sécurité et la satisfaction des usagers tout en offrant des conditions de travail acceptables et pérennes. »

Au même moment, la société française de médecine périnatale (SFMP), plusieurs sociétés savantes et une association appelaient à « repenser le système de soin périnatal », réclamant aux pouvoirs publics de mettre fin à leur « inertie ». Dans une tribune, elles estimaient alors que sans réforme – et notamment sans regroupement des petites structures – notre système allait vers un « naufrage », appuyant leur raisonnement sur la hausse inquiétante de la mortalité infantile en France qui a fait passer notre pays de la 2e place en 2012 à la 25e dix ans plus tard… Ce que soulignent Anthony Cortes et Sébastien Leurquin dans leur livre.

Depuis, rien n’a vraiment été fait hormis des « Assises de la Pédiatrie et de la santé de l’Enfant » lancées par le ministre de la Santé François Braun, qui ont débouché en mai 2024 sur un rapport « Investir dans la santé de l’enfant : une urgence nationale ». Celui-ci a proposé 20 mesures pour améliorer la prise en charge de l’enfant, mais sans lancer une véritable action ciblée sur les maternités. Le problème reste donc entier…

Un problème qui ne saurait être traité que part des spécialistes. Ce qu’ils disent est médicalement fondé, c’est incontestable… mais leur expertise se heurte à la réalité vécue. Fermer des maternités, particulièrement en zones rurales isolées, c’est mécaniquement allonger le temps de trajet des parturientes et de leurs proches. « Le totem du temps de trajet pour aller à la maternité est un totem qui doit tomber » assurait le Pr Ville ; un argument difficilement audible par les futures mamans vivant à plus de 45 minutes de voiture de la maternité la plus proche.

Cette réalité-là est vécue douloureusement dans notre région aux routes parfois difficiles et où de nombreuses maternités ont fermé en dépit de la mobilisation des habitants. Car leur fermeture, ressentie comme une injustice, intervient souvent dans le sillage de la fermeture d’autres services publics…

Il y a un an, Emmanuel Macron plaidait pour un « réarmement démographique », promettant de repenser et renforcer l’ensemble des politiques de soutien à la natalité en France. Une réflexion visiblement insuffisante : en 2024, 663 000 bébés sont nés soit 15 000 naissances de moins qu’en 2023…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 8 mars 2025)

 

La force de l’Europe

Europe

Quelle place aura l’Europe – l’Union européenne à laquelle on peut associer le Royaume-Uni – dans la « nouvelle ère » décrite méticuleusement par Emmanuel Macron mercredi soir lors de son allocution aux Français ? Car c’est bien, au final, de cela dont il s’agit. Quelle place à l’heure où le multilatéralisme, patiemment construit après la fin de la Seconde Guerre mondiale, semble s’effacer, où les alliances séculaires de part et d’autre de l’Atlantique sont renversées, et où la paix sur le Vieux continent, qu’on croyait définitivement installée après la chute du mur de Berlin et la fin de la Guerre froide, s’est déjà éloignée avec la guerre en Ukraine ?

Quelle place face au retour des impérialismes ? L’impérialisme de Donald Trump, qui, à coups de taxes douanières, d’attaques contre l’État de droit et la science et de « vérités alternatives », promet le retour d’un âge d’or – référence au Gilded Age entre 1865 à 1901 – et d’une Amérique conquérante comme le fut celle de William McKinley ou de Theodore Roosevelt. L’impérialisme de Vladimir Poutine, l’ex-espion paranoïaque du KGB, qui assurait que la chute de l’URSS était la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle et qui, depuis 25 ans de pouvoir sans partage, s’ingénie à tout faire – y compris donc la guerre – pour rebâtir l’ancienne sphère d’influence soviétique qui étouffa la liberté en Europe de l’Est. L’impérialisme, enfin, du Chinois Xi Jinping qui, s’il n’occupe pas le devant de la scène, reste bien présent avec des visées territoriales sur Taïwan et des opérations d’ingérence aujourd’hui largement documentées.

Face à la Russie et aux États-Unis dont les intérêts s’alignent à son détriment, l’Europe est aujourd’hui seule et ne doit – et ne peut – que compter sur elle-même pour assurer sa sécurité et défendre ses valeurs humanistes qui remontent à l’Antiquité. Les Européens, qui ont sans doute trop tardé à détecter les signaux faibles de cette « nouvelle ère » où les démocraties libérales sont attaquées par des autocrates fascisants, sont aujourd’hui au pied du mur pour prendre des décisions existentielles qui vont les engager sur le long terme. La prise de conscience est tardive mais, heureusement, réelle. Il suffit d’écouter les récentes déclarations de ses dirigeants.

Le 23 février, le vainqueur des législatives en Allemagne, Friedrich Merz inaugure une révolution. Le futur chancelier déclare, en rupture avec la position atlantiste allemande depuis 80 ans : « Ma priorité absolue sera de renforcer l’Europe le plus rapidement possible, de manière à ce que nous obtenions peu à peu une véritable indépendance vis-à-vis des États-Unis. Je n’aurais jamais cru devoir dire une chose pareille dans une émission de télévision. Il est devenu clair que les Américains, ou en tout cas cette partie des Américains, ce gouvernement, sont largement indifférents au sort de l’Europe », estime-t-il, aujourd’hui prêt à rompre le dogme de l’orthodoxie budgétaire pour dépenser sans compter pour la défense.

Le 2 mars, le tout aussi Atlantiste Premier ministre polonais Donald Tusk expose un « paradoxe. » « 500 millions d’Européens demandent à 300 millions d’Américains de les défendre contre 140 millions de Russes. Pouvez-vous compter ? Commencez à compter sur vous-même », exhorte-t-il. Et d’expliquer que « l’Europe doit comprendre sa force ».

C’est-à-dire qu’après 80 ans de paix et de prospérité, l’Europe, conçue comme un marché, doit se considérer non comme un empire mais comme une puissance qui compte. L’Europe doit se donner enfin les moyens de ses ambitions en se rappelant ce que disait l’un de ses pères fondateurs Robert Schuman : « Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des Hommes ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 7 mars 2025)

Nouvel Eldorado

mines

En proposant, dès son investiture, de racheter le Groenland au Danemark, puis en faisant pression sur l’Ukraine pour qu’elle signe un accord léonin en faveur des États-Unis pour l’exploitation de ses gisements miniers, Donald Trump a mis sur le devant de la scène, avec la brutalité verbale qui le caractérise, la course mondiale sur les terres rares et les minerais critiques, ce nouvel Eldorado.

Telle la ruée vers l’or à la fin du XIXe siècle dans un Far West où régnait la loi du plus fort, cette course de fond mobilise tous les pays car il en va de leur souveraineté industrielle et de leur capacité à devenir acteurs et non spectateurs dans les nouvelles technologies, des batteries pour les voitures électriques aux éoliennes, en passant par les panneaux solaires, les ordinateurs, les aimants ou les smartphones.

Ces terres rares, qui regroupent dix-sept éléments (scandium, yttrium et les lanthanides) possédant des propriétés physiques et chimiques exceptionnelles, portent d’ailleurs bien mal leur nom puisqu’elles ne sont pas rares en abondance dans la croûte terrestre, mais leurs gisements exploitables, eux, sont rares et souvent très dispersés. Leur faible concentration rend leur extraction complexe, énergivore et, trop souvent, synonyme d’un lourd impact environnemental avec des risques importants de pollution.

L’approvisionnement de ces métaux critiques – les terres rares et d’autres métaux comme le lithium, le graphite ou le titane – essentiels à la haute technologie et à la transition énergétique, est dès lors vulnérable aux aléas géopolitiques. La production de ces métaux est concentrée dans quelques pays qui contrôlent parfois la quasi-totalité d’un minerai. À l’horizon 2030, la Chine contrôlera 54 % de la production des terres rares et 77 % de leur raffinage… On comprend mieux l’empressement de Donald Trump à s’assurer de pouvoir disposer de suffisamment de minerais et pour cela, le président des États-Unis est prêt au bras de fer avec la Chine. Pékin, qui a investi massivement dans des mines au Congo, en Indonésie ou en Malaisie, vient d’ailleurs de répliquer aux taxes douanières américaines par des restrictions d’exportations de cinq métaux essentiels pour l’industrie numérique…

Dans cette bataille mondiale, l’Europe, fortement dépendante de la Chine, cherche aussi à sécuriser ses approvisionnements. Elle mise sur les gisements du Groenland et de l’Ukraine ou négocie des traités de libre-échange avec des pays producteurs en contrepartie de l’ouverture de son marché agricole… Mais l’Europe peut aussi regarder son propre sous-sol comme le fait la France, qui s’est dotée dès 2022 d’une stratégie sur les métaux critiques et s’apprête à entamer un nouvel inventaire de ses ressources minières.

La France avait déjà lancé tel inventaire dans les années 70, mis à jour jusque dans les années 90. Celui-ci portait sur 22 substances correspondant aux priorités de l’époque, mais pas à celles d’aujourd’hui. Doté d’outils de détection plus performants, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) va étudier cinq grandes zones en France jusqu’en 2030. Au terme de cet inventaire, la France devra décider si elle peut mettre en place les conditions d’une exploitation minière responsable qui prenne en compte les impacts environnementaux et réponde à l’urgence d’être souverain. Vaste débat en perspective…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 1er mars 2025)

Garantir un juste prix

  

électricité

Depuis plusieurs années, la question du prix de l’électricité en France s’est imposée comme un enjeu central du débat public. La réforme du marché à compter de 2026 suscite déjà des inquiétudes, alors que les consommateurs viennent tout juste de bénéficier d’une baisse des tarifs le 1er février dernier après des mois de hausse. D’un côté, les tarifs réglementés de vente de l’électricité (TRVE) seront maintenus mais avec de nouvelles modalités instaurées depuis le 1er février. De l’autre, un nouveau mécanisme va remplacer l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh), qui va prendre fin au 31 décembre 2025 : ce mécanisme va entièrement basculer la composante « approvisionnement » du TRVE sur les prix des marchés de gros…

Ces deux mesures font craindre à l’UFC-Que Choisir un alourdissement de la facture des Français l’année prochaine. « En moyenne 19 % de plus, soit jusqu’à 250 euros supplémentaires par an pour un foyer moyen » assure l’association de défense des consommateurs, immédiatement contredite par Bercy qui conteste son mode de calcul. Le démenti n’a en tout cas pas fait retomber l’inquiétude des Français qui s’interrogent désormais : après la baisse bienvenue de 2025, la hausse de 2026 ?

Face à la perspective d’une augmentation des prix, certains consommateurs pourraient être tentés de délaisser EDF au profit d’opérateurs alternatifs. Un choix qui peut s’avérer risqué, comme l’ont démontré plusieurs affaires récentes. La crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine a ainsi mis en lumière leurs failles : lorsque les prix du marché se sont envolés, les fournisseurs alternatifs ont été incapables d’amortir le choc, laissant de nombreux clients face à des hausses tarifaires spectaculaires.

Entre ajustements fiscaux, concurrence artificielle et investissements nécessaires dans les infrastructures de production et de transports, l’avenir du modèle électrique français soulève toujours de nombreuses interrogations… La France dispose d’un avantage stratégique indéniable : un parc nucléaire qui lui permet de garantir une production électrique bas carbone et compétitive. Cette force lui confère une position enviable en Europe, lui permettant même d’exporter son électricité. Encore faut-il assurer la pérennité de tous les modes de production (nucléaire, éolien, hydraulique…) ce qui suppose de lourds investissements pour répondre aux besoins de plus en plus importants (des véhicules électriques aux centres de données pour l’intelligence artificielle).

Le plan de 100 milliards d’euros annoncé le 13 février par RTE pour moderniser 40 000 km de lignes à haute tension d’ici 2040 est un investissement indispensable. Il permettra non seulement d’adapter le réseau aux enjeux climatiques et aux nouveaux modes de production, mais aussi de garantir la sécurité d’approvisionnement à long terme. Dans la même optique, pour que la France reste un leader énergétique en Europe, il faudra investir dans de nouvelles infrastructures d’énergies renouvelables et nucléaires – la France envisage de construire six nouveaux réacteurs EPR2 dans les 25 prochaines années.

Reste à espérer que ces dépenses colossales, à réaliser dans un contexte budgétaire déjà contraint, seront amorties de manière équilibrée afin d’assurer aux Français un prix de l’électricité à la fois stable et juste.

 

Du trou au gouffre

docteur


Voilà un anniversaire que personne n’a célébré et pour cause. Le « trou de la Sécu », en tout cas son expression notamment employée par l’ancien Premier ministre Alain Juppé, a déjà trente ans d’existence et pourrait bien faire son grand retour dans le débat public. On est bien loin des perspectives heureuses qu’annonçait en 2018 la ministre de la Santé de l’époque.

Après des années de déficit chronique, la Sécurité sociale remontait alors lentement la pente depuis son abyssal déficit de 35 milliards d’euros en 2010 et Agnès Buzyn espérait même pour 2019 un excédent de 600 millions d’euros. On retrouvait alors le principe érigé à la création de la Sécu en 1945 de comptes parfaitement équilibrés. Las ! La crise des Gilets jaunes de 2018-2019 a brisé la trajectoire vertueuse. Pour calmer cette grogne sociale à l’ampleur inédite et répondre à ses nombreuses revendications, l’exécutif avait mis la main à la poche avec des mesures d’urgences qui ont coûté 2,7 milliards d’euros à la Sécurité sociale. L’année suivante, c’est la crise sanitaire du Covid qui percutait de plein fouet les comptes de la Sécu. Aux dépenses du « quoi qu’il en coûte » pour faire face à la pandémie se sont ajoutées celles promises par le Ségur de la Santé pour revaloriser, entre autres, la rémunération des soignants… En 2020, les comptes de la Sécurité sociale affichaient ainsi un colossal déficit de 39,7 milliards d’euros.

Depuis, les comptes ont bien tenté de sortir du « trou » mais en 2024, dans un contexte de dérapage budgétaire des comptes publics, la courbe a à nouveau piqué du nez, passant de 10,8 à 18,2 milliards d’euros de déficit. Après la dissolution, Michel Barnier a bien tenté d’introduire des mesures d’économies pour quelque 900 millions d’euros, notamment sur le reste à charge pour les patients sur les médicaments, mais c’est sur le budget de la Sécurité sociale que son gouvernement a été censuré. François Bayrou a repris le travail d’écriture mais au final le déficit de 2025 va encore grossir à 22,1 milliards, 4 de plus que l’année précédente alors qu’il était prévu à 10,5.

En cause, les concessions faites par le gouvernement Bayrou aux parlementaires, et notamment aux socialistes, pour éviter la censure. L’enveloppe pour les hôpitaux a été rehaussée d’un milliard d’euros, le fonds d’urgence pour les Ehpad est passé de 100 à 300 millions d’euros. Autant de dépenses supplémentaires – et légitimes – que n’arrivent plus à compenser les dispositifs mis en place et notamment la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades), censée éponger le trou de la Sécu depuis 1996 et financée en partie par la Contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS) prélevée sur les salaires.

Pour éviter que le trou ne devienne un gouffre, il va falloir trouver de nouvelles solutions de financements. Il y a urgence. Les dépenses de santé représentent 15 des 22,1 milliards d’euros de déficit et cela devrait continuer compte tenu de la démographie française. Au 1er janvier dernier, 21,8 % des Français avaient au moins 65 ans, contre 16,3 % en 2005 et les personnes âgées d’au moins 75 ans représentent désormais 10,7 % de la population, contre 8 % en 2005.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 25 février 2025)

Racines

genealogie


Alors que les ministres de l’Intérieur Bruno Retailleau et de la Justice Gérald Darmanin ont appelé à la tenue d’un débat public sur le droit du sol, François Bayrou s’est prononcé, le 7 février, pour se pencher sur une question « plus large », à savoir « qu’est-ce qu’être Français ? » On croyait le débat clos depuis qu’Ernest Renan avait explicité en 1882 ce qu’était une Nation, fondée sur l’adhésion collective à des valeurs, en l’espèce celles de la République. Être Français c’est aussi « continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu. » Cet héritage-là, les Français le chérissent collectivement et à titre individuel lorsqu’il s’agit pour eux de tracer l’historique de leur chemin familial.

La généalogie est ainsi devenue l’une des grandes passions des Français. Quelque 10 millions d’entre eux effectuent des recherches pour retrouver leurs ancêtres et un Français sur deux aurait déjà fait des recherches sur sa famille. Selon un sondage mené par le site Geneanet et l’IFOP en mars 2022, 7 Français sur 10 se déclarent intéressés par leurs racines et leurs origines, 31 % se disent même très intéressés Mais construire son arbre généalogique devient parfois très compliqué au fur et à mesure qu’on remonte le temps. Certains font appel au projet FamilySearch, piloté par les Mormons américains et qui contient plusieurs millions de données d’état civil du monde entier ; ou Ancestry, plus grande plateforme de généalogie au monde fondée en 1996 avec plus de 30 milliards de documents historiques numérisés !

La numérisation est justement la clé pour progresser et plusieurs pays européens investissent fortement dans ce domaine, comme l’Allemagne, référence du genre, qui dispose de puissantes plateformes comme Archivportal ou Archion. Au Royaume-Uni, les Britanniques recourent à Findmypast et The National Archives, largement utilisées par les Américains pour retrouver la famille de leurs ancêtres européens qui ont émigré.

En France, la généalogie oscille entre tradition et modernité avec d’importantes associations réunies autour de la Fédération française de généalogie. La numérisation des archives a également fortement progressé ces dernières années. Il y a trois ans, le service interministériel des Archives de France, en partenariat avec l’École d’économie de Paris, a lancé un projet de recherche baptisé Socface, mené par l’Institut national d’études démographiques (INED) et la société Teklia.

Cette dernière a travaillé à la reconnaissance automatique d’écriture manuscrite, via des outils d’apprentissage profond et d’intelligence artificielle pour analyser l’ensemble des listes nominatives du recensement de 1836 à 1936 soit 20 recensements. Tous les départements d’Occitanie participent d’ailleurs à cette initiative. Le mois prochain, les premières bases scannées devraient être accessibles en libre accès au grand public, via les services d’archives départementaux. De quoi ravir tous les généalogistes en herbe qui pourront peut-être rajouter les branches manquantes à leur arbre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Dimanche du 23 février 2025)

Face à sa conscience


bayrou

Interrogé à l’Assemblée nationale le 11 février dernier sur ce qu’il savait des violences physiques et sexuelles subies par des élèves du collège et lycée privé catholique Notre-Dame-de-Bétharram – dans lequel son épouse a enseigné et où plusieurs de ses enfants ont été scolarisés – François Bayrou aurait pu répondre qu’il était au courant mais n’avait pas mesuré, à l’époque, l’ampleur de ce qui est aujourd’hui le plus grand scandale de violences et de pédocriminalité touchant un établissement scolaire.

Las ! Le Premier ministre, alors ministre de l’Éducation nationale lors de la première plainte en avril 1996, puis président du Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques lors de la seconde fin 1997, s’est enferré dans des explications floues qui, jour après jour, s’effondrent devant l’évidence et les témoignages, et le fragilisent politiquement.

Après avoir assuré n’avoir « jamais été informé de quoi que ce soit, de violences ou de violences a fortiori sexuelles », François Bayrou – qui évoquait en mars 2024 « des rumeurs » – a admis qu’il avait rencontré en 1998 le juge d’instruction, son voisin… mais sans parler de la 2e affaire de viol dont était accusé le père Carricart, tout-puissant directeur de l’établissement. L’ancien magistrat affirme pourtant qu’ils avaient évoqué l’affaire et a dit à Mediapart ne pas comprendre pourquoi François Bayrou le « dément aujourd’hui ».

La position de François Bayrou – qui tente désormais piteusement d’impliquer le gouvernement Jospin pour contenir les appels à sa démission – s’avère intenable car dès l’affaire Carricart connue, chroniquée par la presse locale dont La Dépêche du Midi, tout le monde savait de quoi il retournait. Il a fallu bien du courage aux jeunes victimes pour parler, raconter leur calvaire et tenter de soulever la chappe de plomb qui pesait sur Bétharram, méticuleusement maintenue par des notables adeptes de la pire des omertas pour préserver la « réputation » de « leur » établissement.

De par sa position de figure politique nationale, incontournable dans le département, de par son magistère moral François Bayrou aurait pu sortir du silence, agir, demander des comptes pour faire cesser violences et brimades, écouter puis soutenir les victimes. Il ne l’a pas fait à l’orée des années 2000 ni les années suivantes et il a fallu attendre samedi dernier pour qu’il rencontre le collectif des victimes, esquisse un minimum de compassion et annonce – c’est bien le moins – des moyens suffisants pour que la justice fasse son travail.

L’essentiel maintenant est que les projecteurs se braquent davantage sur les dizaines de victimes, sur les responsabilités notamment au sein de l’enseignement catholique – la commission parlementaire qui se dessine y aidera – plutôt que sur les atermoiements d’un Premier ministre aujourd’hui seul face à sa conscience.

(Article publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 20 février 2025)


Ukraine : être à la hauteur

  

macron

Fallait-il oui ou non réunir une partie seulement des pays européens parmi ceux qui sont les plus en soutien de l’Ukraine à l’heure où s’engagent des négociations exclusives entre Américains et Russes pour mettre fin au conflit ; et ainsi prendre le risque d’étaler les divergences des Européens ? Emmanuel Macron a choisi de répondre oui en organisant lundi à l’Elysée un mini-sommet entre sept pays de l’Union européenne, le Royaume-Uni, la Commission européenne, le Conseil européen et l’Otan.

Au final peu importe qu’il n’y ait pas eu de déclaration commune forte et unanime et que, sur l’envoi de troupes d’interposition pour maintenir la paix qui serait négociée, des divergences sont effectivement apparues. Face à la spectaculaire décision de Donald Trump de discuter d’homme à homme avec Vladimir Poutine de l’avenir de l’Ukraine sans les Ukrainiens et sans les Européens ; face, aussi, au violent discours du vice-président américain JD Vance à la Conférence sur la sécurité de Munich où il a fait état d’une supposée débâcle européenne en matière de stratégie et de valeurs, il était urgent de réagir, ne serait-ce que pour démontrer que l’Europe existe.

Emmanuel Macron avait d’autant plus de raisons de le faire qu’il plaide avec constance depuis 2017 pour une autonomie stratégique européenne pour la Défense – qu’avait aussi appelée de ses vœux Jacques Chirac – mais aussi pour la technologie ou l’énergie. On peut toujours déplorer que l’Europe n’ait pas mesuré à temps combien le monde a changé ces dernières années, même avant la guerre en Ukraine, combien la nouvelle géopolitique a modifié les équilibres nés après 1945, entre montée en puissance de la Chine, émergence du Sud Global et percée des populismes qui minent ses démocraties libérales, et combien les États-Unis, bien avant Trump, se sont détournés de l’Europe pour faire de l’Asie du sud-est et de la Chine leur priorité stratégique et militaire. L’Europe s’est comme assoupie sous le parapluie protecteur américain pensant qu’il serait aussi éternel que la paix sur le Vieux continent. Cela n’a pas été le cas et le réveil est d’autant plus brutal.

Mais il n’est peut-être pas trop tard. L’électrochoc de la crise ukrainienne pourrait enfin pousser les Européens à reprendre leur destin en main en faisant des choix audacieux sur la Défense avec des investissements massifs mais aussi dans bien d’autres domaines, industriels, technologiques, scientifiques, sanitaires. Réformer les règles anachroniques de Maastricht au besoin, lever les freins à l’intégration de plusieurs de ses marchés, permettre à plusieurs pays d’avancer sans être entravés par la règle de l’unanimité, etc. A la rigidité devrait se substituer de l’agilité.

« Le temps des menaces stratégiques et des choix historiques est revenu. Cela doit conduire à réactualiser une partie des débats domestiques que nous avons », estime Emmanuel Macron dans l’entretien qu’il a accordé hier à la presse quotidienne régionale, dont La Dépêche du Midi.

Car si les enjeux sont européens, les débats sont aussi nationaux. Depuis la dissolution ratée, les débats politiques en France sont accaparés par les questions budgétaires au détriment de tous les autres sujets quand ils ne sombrent pas dans de médiocres guerres picrocholines en vue de 2027. Emmanuel Macron y a bien sûr sa part de responsabilité, mais sa décision de réunir les partis et groupes parlementaires sur l’Ukraine peut être l’occasion pour tous d’être enfin à la hauteur.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 19 février 2025)

 

Rendez-vous en 2027 ?

 

retraites

 

En survivant aux motions de censure déposées en réponse aux 49-3 utilisés pour faire adopter sans vote les textes budgétaires de 2025, François Bayrou peut estimer avoir franchi « l’Himalaya » du Budget pour reprendre son expression. Mais le Premier ministre, qui rêve de durer à Matignon, va devoir franchir encore bien d’autres sommets périlleux où dessiner un chemin de crête paraît aussi incertain. Le prochain Everest du Premier de cordée du gouvernement s’annonce même très – trop ? – abrupt : la réforme des retraites. Cette réforme maudite qui, depuis 2017, tel le sparadrap du capitaine Haddock, n’en finit pas d’occuper le débat public… au détriment de tant d’autres sujets capitaux pour l’avenir du pays.

L’adoption de la réforme des retraites au forceps en 2023 par 49-3 à l’Assemblée nationale, sans véritable débat et contre l’avis des Français et des syndicats, a participé sans doute à la défaite du camp présidentiel lors des législatives anticipées. D’autant que les oppositions – Nouveau Front populaire en tête – avaient fait de son abrogation un objectif. Après l’éphémère gouvernement Barnier, la nomination de François Bayrou à Matignon laissait espérer une évolution.

Le centriste n’avait-il pas admis que « rien n’a été clairement expliqué » avec la réforme de 2023 ? Las ! Une fois à Matignon, François Bayrou n’a pas voulu s’affranchir des Macronistes qui ont fait de la réforme un dogme, tandis que les LR en faisaient une ligne rouge de leur soutien. Si François Bayrou a refusé à la gauche le gel de la réforme, il s’est dit prêt à « trouver des compromis » avec les partenaires sociaux, rappelant au passage qu’il était pour la retraite à points. L’idée d’un conclave ayant fait long feu, nous voilà avec un cycle de réunions qui va prochainement s’ouvrir pour trois mois. À l’issue, les améliorations ainsi négociées – un accord global semble illusoire – seront soumises au Parlement qui pourra enfin s’exprimer sur le sujet.

Encore faut-il que les acteurs du dossier discutent sur des bases admises par tous. Et c’est là que – déjà ! – le bât blesse… Personne ne semble s’accorder sur l’ampleur réelle du déficit des retraites. En fonction des critères retenus, on passe de 6,1 milliards d’euros en 2024, et jusqu’à 0,4 % du PIB en 2030, soit 10 à 15 milliards selon le Conseil d’orientation des retraites à… 55 milliards d’euros selon les calculs du gouvernement. La Cour des comptes, qui publie mercredi un rapport sur le sujet et assure vouloir apporter « la vérité des chiffres », sera-t-elle le juge de paix ? Rien n’est moins sûr. Quand bien même un chiffre de déficit serait communément admis par tous, chacun des acteurs semble vouloir défendre sa position. Les négociations pourraient vite se retrouver dans l’impasse où accoucher de bien maigres évolutions.

Il y a pourtant urgence à corriger cette mauvaise réforme, très injuste pour beaucoup de Français, et, au-delà, à ouvrir une réflexion plus large sur le devenir de notre système social à l’heure des grandes mutations du monde du travail et de la société. Car contrairement à tous ceux qui s’arc-boutent sur la réforme actuelle purement paramétrique, avec son décalage de l’âge de départ à 64 ans et l’allongement de la durée de cotisation, il existe bien d’autres alternatives de financement des retraites. Du développement de l’emploi des seniors à la suppression de certaines exonérations de cotisations accordées aux employeurs, de la contribution des retraités à la majoration des cotisations sociales, de multiples curseurs sont activables. On peut même réfléchir à nouveau à un système à point voire à une part de capitalisation collective.

Un tel débat ne se tranchera pas en trois mois et il y a fort à parier que le dossier des retraites sera renvoyé à la présidentielle de 2027…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 17 février 2025)

 

Briser la spirale

  

Colomiers

Une grenade lancée dans un bar à Grenoble qui fait 15 blessés, un homme abattu à l’arme lourde sur un parking de Colomiers. Deux drames concomitants qui, vraisemblablement, viennent s’ajouter à l’insupportable série d’homicides ou de tentatives d’homicides et à la longue liste de blessés du trafic de stupéfiants en France.

Deux drames dont les modalités illustrent aussi combien le trafic a désormais sombré dans une inquiétante ultraviolence. En reprenant à son compte une le terme de « mexicanisation » du narcotrafic en France, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a voulu marquer les esprits, quitte à verser dans l’exagération. Au Mexique, en effet, les cartels sont le cinquième employeur du pays et, depuis 2006, sont responsables de 450 000 morts et plus de 100 000 disparus liés au trafic de drogue. En France en 2024, on déplorait 110 morts et 341 blessés, ce qui est évidemment déjà trop.

La France n’est donc pas le Mexique. Mais le ministre LR, tenant d’une ligne régalienne dure, veut afficher sa volonté de se hisser à la hauteur d’un problème majeur parfaitement dépeint par le rapport de la commission d’enquête du Sénat sur l’impact du narcotrafic en France, rédigé par Jérôme Durain (PS) et Etienne Blanc (LR). Publié le 14 mai dernier, ce document expliquait comment le narcotrafic a gagné progressivement les villes moyennes, voire petites, ainsi que les zones rurales ; combien, aussi, les services de lutte sont sous-dotés face à un trafic mondialisé.

Estimant que la France est « submergée par le narcotrafic », les deux sénateurs ont émis des recommandations largement reprises dans une proposition de loi adoptée au Sénat. Création d’un nouveau parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), fermeture des commerces qui blanchissent l’argent de la drogue, gel des avoirs criminels facilité, techniques d’enquête et de répression renforcées, révision du régime des « repentis », etc.

Autant d’outils nécessaires pour contrecarrer un trafic de stupéfiants qui a profondément changé. Car outre l’ultraviolence qui s’est installée entre bandes rivales – on a vu la guerre entre deux groupes criminels rivaux à Marseille, DZ Mafia et Yoda – la nature des drogues et la façon de se les procurer n’a plus rien à voir avec ce qui se passait il y a quelques années. La cocaïne ou les drogues de synthèse voient leur consommation exploser dans tous les milieux et il semble n’avoir jamais été aussi facile de s’en procurer, directement depuis son smartphone.

Ainsi, outre le trafic, Bruno Retailleau veut s’attaquer aux consommateurs de drogue avec une campagne choc – payée par les sommes confisquées aux trafiquants par les tribunaux – pour les sensibiliser. « Chaque jour, des personnes payent le prix de la drogue que vous achetez », proclame la campagne qui veut provoquer une prise de conscience.

Le trafic, les consommateurs : il ne reste plus qu’à cibler l’autre bout de la chaîne, le terrain sur lequel prospèrent les trafics. Ce qui est peut-être le plus difficile. Il faut, là aussi, briser l’engrenage pour offrir des perspectives économiques et socio-culturelles aux habitants de ces quartiers défavorisés et notamment aux jeunes pour qu’ils ne soient pas happés par les caïds. En 2018, Jean-Louis Borloo avait remis un solide rapport sur les banlieues qui voulait en finir avec les mesures au coup par coup aussi coûteuses que vaines. Le rapport a été enterré. Il était pourtant l’autre versant de la lutte contre le narcotrafic. Un élément clé pour enfin briser la spirale de la drogue.

 

Carte maîtresse

  

Eric Lombard

Et si dans le jeu gouvernemental, Eric Lombard constituait finalement la vraie carte maîtresse de François Bayrou, celle qui est moins flamboyante et moins tape-à-l’œil que certaines autres mais qui, le moment venu, permet d’emporter – même provisoirement – la partie, par exemple celle du Budget ? En tout cas, à l’heure où la scène politique est dominée par le bruit et les postures, le ministre de l’Économie et des Finances, inconnu du grand public, se distingue de ses collègues en cultivant une rare discrétion, appuyée sur un certain nombre de qualités essentielles pour un gouvernement qui n’a pas été plébiscité par les urnes, qui ne dispose pas de majorité à l’Assemble et qui évolue dans une situation politique plus éclatée et polarisée que jamais.

Ainsi, par rapport à Bruno Retailleau et Gérald Darmanin, ministres en vue de l’Intérieur et de la Justice omniprésents dans les médias et lancés dans une course à l’échalote pour bousculer l’état de droit en adoptant des positions sans cesse plus à droite, Eric Lombard affiche sans esbroufe son pedigree de gauche, nourri auprès d’un grand-père qui fréquenta Léon Blum, et confirmé auprès de Michel Rocard, père de la deuxième gauche. Un ADN qui l’a d’ailleurs conduit à s’exprimer sur l’explosif débat sur le droit du sol, estimant que le dispositif législatif actuel est « satisfaisant ». Un ADN qui a, surtout, fait de lui l’émissaire idéal de François Bayrou pour jeter des ponts avec la gauche en général et les socialistes en particulier et éviter ainsi au Béarnais de finir censuré comme Michel Barnier.

Seconde qualité, là où les patrons de Bercy ont été ces dernières années de purs politiques avec des ambitions et un agenda parfois très personnels, Eric Lombard apparaît comme un expert. Ancien directeur général de la Caisse des dépôts et consignations, où il a œuvré pour le rapprochement de la Caisse avec le groupe La Poste, ainsi que pour celui entre CNP Assurances et La Banque postale, ancien conseiller ministériel à Bercy, Eric Lombard connaît son sujet, les finances publiques et ce qu’elles impliquent sur le terrain, notamment auprès des collectivités locales.

Enfin, ce qui distingue Éric Lombard n’est pas seulement son expertise, mais aussi son approche du pouvoir. Comme l’ancien Premier ministre Jean Castex qui était un haut fonctionnaire peu connu avant d’être nommé à Matignon, Eric Lombard privilégie le sérieux à la communication, l’efficacité aux polémiques. Il croit en un État fort, mais soucieux du dialogue et de l’intérêt général. Une posture qui tranche évidemment avec la brutalité d’expression de certains ministres.

Dans une période où les tensions s’exacerbent, où la droite se radicalise et où la gauche peine à se structurer, un profil comme celui de Lombard devient dès lors précieux. Il est de ceux qui, loin des projecteurs, travaillent à bâtir des consensus durables. Or, c’est précisément ce dont Bayrou a besoin : un homme capable de rassurer les socialistes sans effrayer l’électorat modéré, un négociateur plus qu’un tribun, ni dogmatique ni opportuniste, mais ancré dans la recherche de ce compromis qui a tant de mal à trouver son chemin en France.

Ce positionnement peut sembler en décalage avec l’air du temps, mais pourrait bien s’imposer comme une nécessité dans les mois à venir. Reste à savoir si, dans un paysage dominé par le spectaculaire, cette approche pondérée et nuancée peut encore trouver l’écho qu’elle mérite.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 13 février 2025)

 

En eaux troubles

eau

Si l’affaire Nestlé Waters n’occupe pas plus intensément le devant de la scène, c’est sans doute parce qu’aucune victime ne s’est – à ce jour – manifestée. Une chance, si l’on peut dire, car ce dossier trouble, qui éclabousse désormais jusqu’à l’Elysée, a tout de l’affaire d’État, à la fois scandale sanitaire et scandale politique.

Scandale sanitaire d’abord. Le géant suisse de l’eau en bouteille a beau se défendre et marteler que la sécurité alimentaire de ses produits « n’a jamais été en jeu », que la sécurité sanitaire des consommateurs « a toujours été assurée » et que « la microfiltration est largement utilisée dans toute l’industrie », il n’en reste pas moins que la multinationale a enfreint les règles en faisant subir des traitements illégaux à plusieurs de ses eaux comme Vittel, Contrex, Hépar et Perrier. Il y a bien tromperie. Par ailleurs, Le Monde et Radio France ont révélé une note du ministère de la Santé très explicite sur les « manquements de Nestlé Waters aux exigences du code de la santé publique ».

La note stipule que le niveau de filtration utilisé n’était pas autorisé au niveau européen et qu’il existait des « risques sanitaires liés à la présence de virus entériques d’origine hydrique (voire d’autres micro-organismes pathogènes). » Les autorités sanitaires, le directeur général de la santé Jérôme Salomon, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), ou l’inspection générale des affaires sociales (IGAS), ont toutes recommandé à leur ministère de tutelle, à un moment ou un autre, que « compte tenu des enjeux sanitaires et réglementaires » il fallait « suspendre immédiatement l’autorisation d’exploitation et de conditionnement de l’eau ». Ce qui n’a pas été fait…

Et c’est là qu’intervient le scandale politique puisque l’exécutif n’a pas suivi les recommandations de son administration mais, visiblement sensible à un intense lobbying du géant suisse, a préféré accorder à ce dernier des dérogations pour continuer à frauder et potentiellement mettre en danger la santé des consommateurs. Il appartiendra à la commission d’enquête parlementaire de faire toute la lumière pour savoir pourquoi une telle décision a pu être prise et quelle « sorte de chantage », pour reprendre l’expression de Jérôme Salomon, Nestlé Waters aurait bien pu utiliser pour emporter une décision favorable à ses seuls intérêts.

Le travail de la commission est d’autant plus important que tous les acteurs politiques de l’affaire se défaussent aujourd’hui les uns sur les autres jusqu’au chef de l’État. Si l’on peut admettre qu’Emmanuel Macron, pourtant peu réputé pour déléguer, n’a peut-être pas supervisé le dossier, quid des autres ? Notamment son bras droit Alexis Kohler et des conseillers de l’Elysée qui ont rencontré Nestlé Waters visiblement en catimini, puisque la multinationale n’a pas déclaré ces rencontres à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique…

Au final, cette affaire laisse un détestable arrière-goût pour les Français : celui que l’on ressent lorsque l’intérêt général s’efface devant des intérêts particuliers ; celui où le fraudeur puissant échappe aux sanctions prévues par la loi qui frapperaient normalement n’importe quel citoyen dans la même situation ; celui, enfin, où la santé, assortie du principe de précaution, ne prime pas sur le profit.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 8 février 2025)

Pax Americana ?

Ukraine

Et si la clé de la paix en Ukraine ne dépendait que de l’ego d’un homme ? Non pas celui de Volodymyr Zelensky ou de Vladimir Poutine, mais celui de Donald Trump. Selon certains observateurs, le 47e président des États-Unis a beau marteler « America first », l’Amérique d’abord, il n’en investit pas moins la politique étrangère afin d’obtenir, à Gaza comme en Ukraine, des « deals » pour ramener la paix. Avec un objectif : obtenir le prix Nobel de la Paix, cette récompense que Barack Obama a reçue en 2019, ce que le Républicain ne supporterait pas…

Donald Trump entend donc bien décrocher coûte que coûte un accord de paix en Ukraine. Durant la campagne présidentielle, il avait fanfaronné qu’il pouvait obtenir en 24 heures l’arrêt de cette « guerre ridicule ». Face au mur de la réalité et à la complexité du dossier, il a évidemment révisé ses délais sans toutefois renoncer à son objectif ultime. Alors qu’il s’était dit prêt à rencontrer Vladimir Poutine en tête à tête, Donald Trump a depuis envoyé des signaux en forme d’ultimatum, tant au président russe qu’à son homologue ukrainien.

Il a ainsi menacé le premier d’imposer de nouvelles sanctions à la Russie si Moscou ne conclut pas rapidement un accord avec l’Ukraine ; estimant qu’en continuant la guerre, Vladimir Poutine était en train de « détruire son pays » sur le plan économique avec une inflation intenable (9,5 % en rythme annuel). Et il a mis la pression sur le second en conditionnant la poursuite de l’aide financière américaine à l’accès par les États-Unis aux terres rares ukrainiennes, titane, lithium, graphite, cérium… essentielles pour le développement des technologies numériques.

Les injonctions de Donald Trump ont en tout cas fait bouger les lignes. Volodymyr Zelensky se dit désormais prêt à négocier avec Vladimir Poutine, ce qu’il se refusait à envisager jusqu’à présent. Vladimir Poutine, lui, refuse son homologue ukrainien comme interlocuteur… pour l’instant. Le maître du Kremlin préfère continuer les combats qui voient l’armée russe prendre l’ascendant sur une armée ukrainienne épuisée et démunie.

Tôt ou tard, les deux parties se retrouveront pourtant à la table de négociations et l’Ukraine devra probablement faire de douloureuses concessions territoriales à la Russie qui occupe aujourd’hui près de 18 % de son territoire. L’Europe, qui ne peut pas être absente des négociations pour un conflit se déroulant sur son sol, devra alors peser de tout son poids pour que cette nouvelle Pax Americana – que ne manquera pas de s’attribuer Donald Trump – ne soit pas qu’un « deal » politico-économique russo-américain précaire qui se fasse sur son dos.

À l’heure où Trump comme Poutine se moquent du droit international, l’Europe doit surmonter ses divisions et être en soutien des intérêts de l’Ukraine qui, depuis trois ans, défend courageusement et au prix du sang les valeurs démocratiques et humanistes de l’Union européenne. L’accord de paix devra ainsi fermement rappeler pour les garantir la sécurité et la souveraineté des pays européens face aux ambitions impérialistes de Vladimir Poutine qui, sans message clair, continuera à menacer les pays baltes, la Pologne ou la Finlande.


Craintes et espoirs

cancer

La Journée mondiale de lutte contre le cancer, chaque année le 4 février, est de celles qui sont ambivalentes. D’un côté, les chiffres qui sont présentés sont souvent sources d’inquiétude quand il s’agit de constater que certains cancers se développent de façon importante. De l’autre, cette journée insuffle un véritable espoir quand il s’agit de mesurer les avancées de la recherche médicale, avec une kyrielle d’innovations qui permettent de mieux lutter et finalement de guérir de plus en plus de cancers. Cette année 2025 ne déroge pas à la règle.

Côté sombre : l’inquiétante progression de certains cancers chez les jeunes hommes et femmes, en France. Les cancers du système digestif (colon, pancréas, foie…) sont, par exemple, de plus en plus fréquents chez les moins de 50 ans, sans que l’on parvienne encore à comprendre pourquoi. Pollution, facteurs environnementaux, changements génétiques ? Ces cancers plus fréquents chez les jeunes le sont bien sûr aussi dans les tranches d’âge plus élevées, chez les seniors, mais leur fulgurance inquiète à raison lorsque ce sont des « quadras » qui, faute d’avoir été dépistés à temps, décèdent rapidement de tumeurs foudroyantes.

La Journée mondiale permet aussi de mesurer combien le cancer reste le mal du siècle avec environ 20 millions de nouveaux cas diagnostiqués dans le monde – 433 000 en France – et près de 9,7 millions de décès dus à la maladie. La charge mondiale du cancer devrait d’ailleurs augmenter de manière significative dans les décennies à venir : des projections indiquent une hausse de 77 % du nombre de nouveaux cas d’ici 2050, principalement en raison du vieillissement et de la croissance de la population ainsi que de l’augmentation de l’exposition à certains facteurs de risque.

Mais cette journée est aussi porteuse d’espoir. La recherche en cancérologie évolue rapidement avec de spectaculaires résultats pour certains cancers. L’essor des immunothérapies, des thérapies à base de micro-ARN – dont les mécanismes de régulation génétique ont récemment été récompensés par un prix Nobel – mais aussi la radiothérapie nucléaire, ouvrent la voie à de nouvelles stratégies thérapeutiques. L’irruption de l’intelligence artificielle est aussi en train de révolutionner l’étape cruciale du diagnostic et le suivi des patients. Emmanuel Macron a d’ailleurs évoqué l’importance de l’IA dans le secteur de la santé, hier lors de sa visite à l’institut Gustave Roussy. La France est par ailleurs en tête des États membres de l’UE pour le nombre de start-up spécialisées en oncologie et affiche la plus forte avancée en médecine personnalisée. Voilà de quoi se réjouir.

Enfin, entre les craintes et les espoirs, il y a les malades et leurs familles qui abordent le cancer avec de fortes inégalités socio-économiques. C’est pourquoi le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) vient de lancer un nouveau site web pour le projet EU-CanIneq, une initiative de l’Union européenne consacrée à la réduction de ces inégalités. Remédier à ces disparités permettra de réduire la mortalité globale par cancer, en particulier parmi les groupes les plus défavorisés.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 5 février 2025)


La tentation de la censure

 

assemblée

« Le meilleur moyen de résister à la tentation, c’est d’y céder », disait Oscar Wilde. François Bayrou vient de faire sienne la maxime de l’écrivain britannique en cédant au recours à l’article 49.3 qui va donc permettre au gouvernement, à partir de ce lundi, de faire adopter sans vote les textes budgétaires de 2025. Comme ses prédécesseurs Elisabeth Borne – « Madame 49.3 » – et Michel Barnier, le Premier ministre a ainsi renoncé à laisser les projets de loi de finances faire l’objet d’un vote en bonne et due forme par les députés, par peur d’un résultat qui aurait pu être négatif. Certes le recours à cet article de la Constitution est parfaitement régulier, mais il soulève tout de même un problème démocratique qui peut légitimement heurter les Français : à quoi sert un Parlement s’il ne peut jamais voter le budget de la Nation ?

Le recours au 49.3 pose aussi les limites de la « méthode Bayrou » qui se voulait différente. On pensait, en effet, que le président du MoDem, contrairement à Michel Barnier, avait su trouver le chemin de crête pour franchir son Himalaya budgétaire, faisant une ouverture de négociation avec le Parti socialiste d’un côté et se prémunissant de la « surveillance » du Rassemblement national de l’autre. François Bayrou se félicitait même de l’accord historique survenu sur le Budget vendredi au sein de la commission mixte paritaire réunissant sept députés et sept sénateurs. Las ! Le recours au 49.3 casse donc la nouvelle approche qu’il disait vouloir incarner et ravive dans les oppositions l’envie de censurer, réponse logique à tout 49.3.

Mais les oppositions, justement, doivent-elles céder à la tentation de la censure automatique ? Autant celle qui a fait chuter un gouvernement Barnier sourd au résultat des urnes – un front républicain contre le RN et une coalition de gauche arrivée en tête – paraissait logique et même réclamée par les sympathisants des partis d’opposition, autant cette fois la donne a changé.

Depuis les élections législatives issues d’une calamiteuse dissolution, la France patauge depuis sept mois dans l’incertitude, engluée dans des chicayas politiques de plus en plus incompréhensibles et des débats boutiquiers et électoralistes sans fin qui sont très éloignés de l’intérêt général.

Les Français attendent que le pays avance, que des décisions soient prises dans de nombreux domaines comme l’agriculture, l’éducation, la défense, l’économie, etc. À l’heure où le monde est bouleversé par l’élection de Donald Trump et l’irruption d’une « internationale réactionnaire », à l’heure où l’Europe pourrait décrocher dans la course aux technologies, comme l’intelligence artificielle, doit-on vraiment précipiter la France dans un nouveau chaos politique en cas de censure et perdre encore des mois ?

François Bayrou estime qu’une censure « serait rejetée avec colère par les Français ». De fait, les oppositions vont devoir y réfléchir à deux fois avant de censurer, et notamment la gauche. Un sondage Odoxa-La Dépêche lundi dernier montrait, en effet, que 77 % des sympathisants de gauche plaidaient pour qu’elle essaye de trouver des terrains d’entente avec le gouvernement afin d’obtenir des résultats ; seuls 24 % préféraient une censure.

Assurer la stabilité institutionnelle et arracher des victoires pour infléchir une politique qui penche à droite ou rester sur l’Aventin d’une opposition en mode « tout ou rien » qui jouerait le blocage jusqu’à la prochaine présidentielle : tel est le dilemme de la gauche et plus particulièrement du PS. Tiraillé, celui-ci pourra toujours se référer à Jean Jaurès, qui écrivait dans La Dépêche le 6 mai 1888, à une époque où les censures s’enchaînaient, que « le plus grand mal dont nous souffrons, c’est l’instabilité gouvernementale »…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 3 février 2025)