Elon Musk est devenu le mauvais génie de Tesla, la marque de voitures électriques qu’il a contribué à développer et qu’il est en train de précipiter dans l’abîme. Tesla symbolisait l’innovation de rupture, l’audace technologique, la « coolitude » d’une Amérique pionnière prête à reconquérir le monde de l’automobile. En quelques mois, la voilà marquée par des cours en Bourse en chute libre, des ventes en baisse notamment en Europe, des difficultés qui grossissent face à la féroce concurrence chinoise, et une réputation en capilotade. L’image de Tesla est aujourd’hui amochée par le flot de critiques et les opérations de boycott qui visent la société et à travers elles son PDG depuis qu’il est devenu un personnage politique central du second mandant de Donald Trump et un acteur majeur de ce qu’Emmanuel Macron a récemment appelé « l’internationale réactionnaire. »
Dépeint il y a une semaine par le sénateur Claude Malhuret comme un « bouffon sous kétamine » à la cour de Trump-Néron, Elon Musk avait pourtant tout pour incarner l’image du self-made-man génial et excentrique dont raffolent les Américains. Une sorte de « Gatsby le magnifique » de la Silicon Valley comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. À la tête de Tesla, Space X, Neuralink ou encore The Boring Company, Elon Musk a souvent défié les dogmes, bousculé les marchés, persuadé d’avoir raison contre tous en se fiant, avec succès, à ses seules intuitions. Elon Musk, bourreau de travail, assume ses ambitions qui paraissent démesurées : redéfinir l’avenir de l’humanité, qu’il s’agisse d’électrifier la mobilité, de conquérir Mars ou d’intégrer l’intelligence artificielle au cerveau humain. Son style de management abrupt, pour ne pas dire toxique, son usage compulsif de Twitter – qu’il a racheté pour la somme colossale de 44 milliards de dollars – et ses déclarations souvent provocatrices et mégalomaniaques ont toujours alimenté une aura médiatique où s’entrelaçaient admiration et scepticisme. Jusqu’à ce qu’il entre en politique…
En 2016, en se mettant dans la roue d’une autre figure aussi extravagante que lui, Donald Trump, Musk le libertarien assumé a commencé à délaisser les habits du patron génial pour endosser ceux de l’idéologue incendiaire, un mouvement qui s’est accéléré l’an passé. Mettant sans compter sa fortune d’homme le plus riche du monde au service de la campagne de Trump – au point de parfois éclipser celui-ci en meeting – manipulant les algorithmes de Twitter pour les mettre à son service et à celui du candidat républicain, Musk est devenu incontournable comme jadis d’autres magnas, Rockefeller ou Carnegie. Mais là où les présidents McKinley et Roosevelt ont su remettre à leur juste place ces milliardaires intrusifs, Trump a donné au sien les clés d’un ministère de l’efficacité gouvernementale, chargé de sabrer dans les dépenses publiques fédérales. Pire, Musk double les canaux habituels de la diplomatie américaine pour soutenir explicitement des partis d’extrême droite en Europe, amplifier des fake news ou s’en prendre à des dirigeants élus.
Ses sorties commencent à nuire au business et chez Tesla, on s’inquiète de cet encombrant PDG. Faut-il le remplacer pour sauver la réputation de l’entreprise ? Attendre que Trump se lasse et s’en sépare ? Tesla est à la croisée des chemins et si Elon Musk est passé d’atout à boulet, la société espère rebondir à partir d’un savoir-faire technologique qui lui confère encore une belle avancée sur ses concurrents. À condition de maîtriser son mauvais génie…
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 12 mars 2025)