L’année prochaine, cela fera trente ans que l’ourse slovène Ziva faisait ses premiers pas devant les caméras dans les Pyrénées, sur la commune de Melles, en Haute-Garonne. Le 19 mai 1996, il s’agissait là du premier lâcher organisé dans le cadre d’un plan de réintroduction européen pour sauver l’ours brun, dont on ne comptait alors les représentants que sur les doigts des deux mains. Entre les éleveurs opposés à l’ours et les associations environnementales, le dialogue a très vite viré à la foire d’empoigne et aux caricatures. Bobos écolos d’un côté, paysans butés de l’autre, défenseurs de la biodiversité contre partisans d’un maintien d’une activité pastorale ancestrale.
Trente ans plus tard, la population d’ursidés a considérablement augmenté, l’image de l’ours et son impact touristique sont désormais consubstantiels aux Pyrénées. Et de l’autre côté les éleveurs se sont mieux organisés pour valoriser leur production et obtenir des labels de qualité qui font, là aussi, incontestablement, la marque et la fierté des Pyrénées. Mais les oppositions des premiers jours, au gré des prédations, perdurent toujours et se sont invitées dans le procès qui s’est ouvert hier à Foix.
Plus de trois ans après la mort de l’ourse Caramelles, le 20 novembre 2021, 16 chasseurs, qui ont participé à une battue aux sangliers en Ariège – territoire où vivent la majorité des 83 ours des Pyrénées selon une estimation de 2023 – comparaissent devant le tribunal correctionnel et doivent répondre d’un ensemble d’infractions, dont la chasse dans une réserve domaniale sans autorisation. L’un d’entre eux, âgé de 81 ans, est poursuivi pour « destruction d’espèce protégée », l’ours étant toujours une espèce en voie d’extinction. L’auteur du tir mortel plaide qu’il était en état de légitime défense face à l’ourse qui l’avait chargé, peut-être pour protéger ses deux oursons ; un argument qui ne passe pas chez les défenseurs de l’ours. Une vingtaine d’associations se sont ainsi portées partie civile, dont Pays de l’ours, Ferus, France nature environnement, l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) ou One Voice.
Même si la présidente du tribunal assure que « ce n’est pas le procès des anti-ours ou des pro-ours, ni des pro-chasse ou des anti-chasse », derrière le procès se repose toujours la même question : l’homme et l’ours peuvent-ils cohabiter sur un même territoire ? Et une nouvelle fois, deux visions s’affrontent sous le regard de l’État qui sait le dossier miné : un nouveau lâcher d’ours pour conforter la population d’ursidés et c’est le tollé chez les éleveurs ; un moratoire pour permettre aux éleveurs de souffler face aux prédations et c’est la bronca dans le camp d’en face. Les éleveurs ne veulent pas entendre parler de nouveaux lâchers, soulignant que les ours descendent toujours plus bas.
Et pourtant, si l’accroissement annuel moyen de la population d’ours depuis 2006 est de 10,94 %, elle est sous la menace de la consanguinité qui renforce la vulnérabilité à l’extinction. Une expertise démogénétique de la population d’ours des Pyrénées est en cours jusqu’à la fin de l’année et devrait livrer des recommandations pour « relancer la restauration d’une population viable. » Ce sera ensuite à l’État de trancher et de tenter de réconcilier l’homme et l’ours.
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 19 mars 2025)