François Bayrou doit regretter de ne pas avoir tourné sept fois sa langue dans sa bouche avant de répondre, dimanche sur France Inter, à la question de savoir si un retour à la retraite à 62 ans – que plébiscite une majorité de Français – était possible. En disant « non », le Premier ministre a de fait torpillé le conclave sur les retraites qu’il avait lui-même installé. Quelques instants auparavant, le même François Bayrou défendait pourtant sa vision de la démocratie sociale et l’utilité du conclave en réponse aux critiques acides de son prédécesseur Edouard Philippe, qui juge l’instance « hors sol ».
Piqué au vif, François Bayrou s’est sans doute laissé aller à dire ce qu’il pensait vraiment… ce qu’un Premier ministre dans sa fragile situation – sans majorité à l’Assemblée, ni soutien populaire – n’aurait pas dû dire. Les réactions ne se sont pas fait attendre : l’U2P a claqué la porte mardi, la CGT a suivi mercredi. Et les socialistes, qui avaient fait de la révision de la contestée réforme des retraites un préalable à leur non-censure sur les textes budgétaires, se sentent désormais trahis et prêts à faire tomber le gouvernement.
Cette occasion manquée est d’autant plus dommage que François Bayrou a toujours été critique sur la façon dont a été adoptée par 49.3 la réforme des retraites de 2023 et qu’il a toujours défendu le dialogue social et le rôle des partenaires sociaux quand Emmanuel Macron, Président-pressé lorsqu’il s’est installé à l’Elysée en 2017, snobait les syndicats comme la plupart des corps intermédiaires.
Le conclave avait déjà été corseté par une lettre de cadrage du gouvernement imposant un retour à l’équilibre des comptes d’ici 2030. Avec le « non » à tout débat sur l’âge, on est loin des discussions promises « sans totem ni tabou » et on voit mal désormais comment le conclave, qui ne doit sa survie qu’à la présence de la CFDT, pourrait aller à son terme et aboutir à des avancées suffisamment substantielles.
Au-delà du conclave – dont le succès aurait pu être mis au crédit du Premier ministre – c’est bien la méthode Bayrou qui est questionnée. Illisible quand elle n’est pas brouillonne, floue quand elle n’est pas sinueuse, elle laisse la désagréable impression que le Premier ministre n’a aucun cap politique clair autre que celui de tout faire pour rester le plus longtemps possible à Matignon, le bâton de maréchal de sa longue carrière politique.
François Bayrou semble naviguer au gré des pressions de ses ministres – les droitiers Bruno Retailleau et Gérald Darmanin en tête – et sous la menace d’une censure qui rôdera un peu plus après les congrès du PS et des LR. Le Premier ministre, peu présent dans les médias et sur le terrain, semble se préoccuper davantage de sa ville de Pau que des affaires de l’État. Et si Emmanuel Macron est revenu au premier plan avec la guerre en Ukraine et la « nouvelle ère » géopolitique, lui est absent alors que la défense nationale relève pourtant bien de ses prérogatives gouvernementales.
La situation de François Bayrou n’est évidemment ni simple ni confortable dans un paysage politique polarisé et éclaté, mais sa connaissance des arcanes politiques aurait dû lui permettre d’éviter la majorité des écueils, de commettre moins de maladresses et de fautes politiques. Trois mois après sa nomination et par ailleurs englué dans le scandale des violences de Bétharram, certains se demandent si le Premier ministre n’illustre finalement pas l’effet Dunning-Kruger, ce phénomène de surestimation de ses compétences pour occuper un poste trop grand pour soi…
(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 21 mars 2025)