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Éditos

Attractivité

occitanie

Voir notre région Occitanie devenir la quatrième région la plus peuplée de France fait chaud au cœur car le succès de cette attractivité est, en partie au moins, le fruit des efforts de tous, élus comme citoyens, pour faire de notre « Midi » une terre accueillante, comme elle a toujours su l’être au fil de son histoire mouvementée.

Au 1er janvier 2020, c’est-à-dire aux prémices de l’épidémie de Covid-19, l’Occitanie comptait 5 973 969 habitants et figurait à la cinquième place nationale. Au 1er janvier 2021, la voilà qui a passé le cap des 6 millions d’habitants – 6 022 176 précisément – devançant les Hauts-de-France pour se hisser à la quatrième place nationale, et talonnant même sa voisine Nouvelle-Aquitaine, pourtant plus vaste région de France. Entre 2015 et 2021, la population d’Occitanie a ainsi augmenté de 0,7 % par an, soit environ 41 300 habitants supplémentaires chaque année, l’équivalent d’une commune comme Castres. Un dynamisme démographique qui fait de l’Occitanie la troisième région française où la population augmente le plus rapidement. Mieux, là où l’an passé, on avait constaté une faible progression de la population dans les départements, cette année, on voit que même les départements dits ruraux ont connu une belle progression qui compense la dégradation des soldes naturels, liée à la baisse de la fécondité et au vieillissement de la population.

Est-ce un effet de la pandémie de Covid-19, qui a remis en lumière des villes moyennes qu’on croyait – à tort ! – endormies mais qui offrent une qualité de vie incontestable ? Sans doute. Autre effet multiplicateur pour l’Occitanie : les locomotives que constituent Toulouse et Montpellier, et leurs départements respectifs la Haute-Garonne et l’Hérault dont la population a augmenté de 1,2 % en moyenne par an entre 2015 et 2021, soit quatre fois plus vite que la moyenne nationale. En 2013, lors de la réforme instituant les grandes régions, la fusion entre Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon inquiétait certains. Comment faire tenir une région avec deux métropoles à fort caractère ? Dix ans plus tard, non seulement l’identité de l’Occitanie s’est parfaitement installée et est bien identifiée hors de nos frontières, mais le duo des métropoles est devenu un vrai ticket gagnant.

Cette attractivité, économique, touristique, scientifique aussi a été accompagnée par des politiques publiques ambitieuses d’aménagement du territoire et de soutien à l’activité. À l’heure où il est de bon ton de critiquer l’action de l’État ou la classe politique, on peut saluer les élus locaux, maires, présidents de départements et la présidente de Région Carole Delga qui, tous, mouillent la chemise pour améliorer la vie quotidienne de leurs administrés.

Mais ce succès d’attractivité ne doit pas faire oublier qu’il reste encore beaucoup à faire. L’Occitanie ne dispose toujours pas de TGV, elle endure les déserts médicaux ou la fracture numérique dans beaucoup de ses territoires et de trop nombreux Occitans subissent l’inflation énergétique ou alimentaire, le chômage, la précarité, la pauvreté, et aussi les conséquences du réchauffement climatique. À l’attractivité démographique, au développement économique de ses métropoles, l’Occitanie devra aussi miser sur la solidarité des territoires et des citoyens pour viser la prochaine étape de son exceptionnel développement.

"Arnacoeurs"

cyberarnaque

Ils se font appeler Kevin, Sonia, Marc ou Patricia. Ils vous contactent sur les réseaux sociaux, les sites de rencontre ou par courriel. Ils vous séduisent, vous font des déclarations enflammées, vous promettent le grand amour. Mais derrière ces faux profils se cachent des cybercriminels qui n’ont qu’un seul but : vous soutirer de l’argent. Ces arnaqueurs sont connus sous le nom de « brouteurs », un terme qui vient de l’argot ivoirien et qui désigne des « moutons qui se nourrissent sans effort » et sont principalement originaires d’Afrique de l’Ouest. Ils opèrent depuis des cybercafés, où ils passent des heures à repérer leurs victimes potentielles, souvent des personnes âgées, isolées ou fragiles.

Leur mode opératoire est bien rodé. Ils utilisent des photos volées sur internet pour se créer de fausses identités et entamer une relation virtuelle avec leur cible, en lui envoyant des messages romantiques, des poèmes, des photos, des vidéos. Une fois la confiance gagnée et la dépendance affective installée, l’implacable mécanique de l’arnaque démarre. Les « brouteurs » inventent un prétexte pour demander de l’argent (problème de santé, héritage bloqué, dette à rembourser…) et réclament à leur victime de leur envoyer des coupons PCS, ces cartes prépayées qui permettent de transférer de l’argent sans laisser de trace. Puis la demande se fait menace et chantage.

Le phénomène, qui remonte aux années 2000 avec l’arrivée d’Internet, est devenu alarmant. Selon la plateforme Cybermalveillance, les arnaques aux sentiments représentent 23 % des signalements reçus en 2023, contre 13 % en 2022. Le préjudice moyen s’élève à 15 000 euros par victime, mais il peut atteindre jusqu’à 100 000 euros dans certains cas. Les conséquences de ces arnaques aux sentiments sont évidemment dévastatrices pour les victimes puisque non seulement elles subissent des pertes financières importantes, mais elles sont également profondément affectées sur le plan émotionnel, certaines sombrant dans une vraie détresse psychologique.

Face à cette menace qui nuit par ailleurs à l’image des pays africains d’où partent ces arnaques, les autorités se mobilisent. En France, la police judiciaire dispose d’une division spécialisée dans la lutte contre la cybercriminalité, qui traque les brouteurs et coopère avec les pays d’origine, dont certains manquent toutefois d’entrain. En Côte d’Ivoire, épicentre des arnaques francophones, une loi a été adoptée il y a déjà 10 ans pour sanctionner les cyberescrocs, qui risquent jusqu’à 20 ans de prison et 10 millions de francs CFA d’amende.

Mais la meilleure arme reste évidemment la prévention de tous côtés. Il faut sensibiliser les internautes aux risques du « broutage », leur apprendre à reconnaître les signes d’une arnaque et à vérifier l’identité de leur interlocuteur, à ne jamais envoyer d’argent à un inconnu et à les encourager à signaler toute tentative d’escroquerie, à porter plainte le cas échéant. Cette prévention doit aussi se faire dans les pays africains car leur population aussi est victime de ces escroqueries en ligne.


Vertiges

Trump Biden

Les États-Unis s’apprêtent à revivre un « match » retour redoutable à l’issue encore incertaine. Donald Trump et Joe Biden devraient, sauf coup de théâtre, se retrouver, en effet, face à face pour l’élection présidentielle de novembre 2024. Le milliardaire républicain est animé par un ardent désir de revanche – de vengeance ? – pour revenir à la Maison Blanche dont il a été chassé en 2020. Le président démocrate, qui aurait pu passer la main, brigue un second mandat pour faire barrage au butor républicain.

En 2016, lorsque Donald Trump a été élu président des États-Unis face à la favorite Hillary Clinton – à la surprise générale, y compris la sienne – nombreux étaient ceux qui pensaient qu’il ne s’agissait là que d’un accident de l’Histoire, que le trumpisme ne serait au final qu’une page à tourner et que ce « vertige » – pour reprendre le mot lâché par l’ambassadeur de France à Washington Gérard Araud le soir de l’élection – finirait par être effacé. Las ! Sept ans plus tard, le trumpisme est toujours là, plus en forme que jamais. En dépit de la kyrielle de procédures judiciaires qui lui valent des inculpations pénales, Donald Trump semble aussi inoxydable que l’est le soutien dont il bénéficie de la part de sa base électorale fanatisée. Tout – pour l’heure – semble glisser sur lui et même les bons résultats économiques engrangés par Joe Biden ne semblent pas lui faire obstacle.

Donald Trump, dont chaque apparition devant les tribunaux est l’occasion de se dire victime d’une « cabale » et d’appeler aux dons pour sa campagne, entend bien coûte que coûte laver l’affront de sa défaite de 2020, ou plutôt, selon lui, de cette élection qu’on lui a volée. Une fake news, un mensonge éhonté répété perpétuellement depuis trois ans, relayé par les médias conservateurs mais aussi les ténors du parti républicain. Car en dépit de ses affaires et de son implication dans la tentative de coup d’État provoquée par ses partisans le 6 janvier 2021 au Capitole pour renverser l’élection de Biden, Trump a verrouillé le parti, empêchant toute voix discordante ou même nuancée. Même ses deux rivaux pour la primaire républicaine dont il snobe les débats télévisés, Ron DeSantis et Nikky Haley, n’osent pas frontalement s’attaquer à lui.

Cette emprise de l’ancien président sur son parti démontre en tout cas combien son élection pourrait s’avérer dangereuse pour la démocratie américaine. Car si, en 2016, il découvrait l’exercice du pouvoir de façon chaotique en même temps que la solidité des institutions face à ses décisions erratiques, cette fois, Donald Trump et ses équipes sont beaucoup plus organisés et préparent une grande chasse aux sorcières dans l’appareil d’État visant tous ceux qui ne l’ont pas soutenu. Un avant-goût de cette mise au pas a déjà été observé avec les décisions de la Cour suprême – dont trois juges ont été nommés par Trump. La spectaculaire remise en cause du droit à l’avortement a ainsi donné le ton de l’orientation qui serait celle d’un deuxième mandat Trump pour les libertés publiques et la démocratie américaine.

Une sombre dystopie totalitaire qui défigurerait les États-Unis tels que voulus par leurs pères fondateurs. Un vertige…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 26 décembre 2023)

Ruralités

campagne

En lançant une liste pour les prochaines élections européennes de juin, le président de la Fédération nationale des chasseurs, Willy Schraen, vise moins l’envie de siéger au Parlement européen que de profiter de l’intérêt médiatique que cette initiative va susciter pour mettre en avant les idées qu’il porte avec fracas dans le débat public en France. L’intéressé l’admet d’ailleurs volontiers, cette liste éphémère, qui convoque le souvenir de celles portées jadis par le mouvement Chasse, pêche, nature et traditions (CPNT), n’a pas vocation à s’installer dans la durée mais est juste là pour porter « des valeurs françaises » conservatrices, dénoncer les normes européennes pourtant démocratiquement adoptées par 27 pays membres très différents, et fustiger les écologistes et les défenseurs de la cause animale.

Willy Schraen et ses amis – au premier rang desquels le lobbyiste de la chasse proche d’Emmanuel Macron Thierry Costes, « tombeur » de Nicolas Hulot – ont parfaitement le droit de monter cette liste « apolitique », quand bien même est-elle de témoignage au vu du score lilliputien que lui promettent les sondages. On peut même considérer que toutes les « petites » listes qui seront sur la ligne de départ pour les européennes contribuent à nourrir le débat en y apportant des thématiques qui leur sont chères et, ce faisant, contribuent à la vitalité de notre démocratie qui ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Ce n’est pas rien.

Le problème tient davantage au positionnement de la liste de l’Alliance rurale qui s’autoproclame comme la seule vraie défenseure de la ruralité et des campagnes, qui seraient frontalement opposées aux villes. Évidemment rien n’est plus faux car cette liste défend une partie seulement de la ruralité, applique aux campagnes sa grille de lecture idéologique – conservatrice en l’espèce, voire réactionnaire – et propose des solutions qui se situent à droite voire à l’extrême droite de l’échiquier politique puisque M. Schraen considère qu’il y a « de bonnes choses » chez le Rassemblement national sur les platebandes duquel il espère empiéter.

La vérité est qu’il n’y a pas une ruralité mais des ruralités comme l’a d’ailleurs reconnu l’Insee en 2021 en décidant d’en changer la définition pour mieux rendre compte des réalités des territoires et de leurs transformations. Ainsi, le statisticien national a défini quatre types de territoires ruraux en fonction de leur densité de population et de leur proximité avec un pôle urbain. Cette classification permet ainsi de déterminer les communes où la population stagne et celles qui attirent des populations plus jeunes et dont la dynamique dépasse celle des communes urbaines.

Cette nouvelle classification doit permettre aux pouvoirs publics de mieux définir leurs politiques et de répondre à ce que Willy Schraen et d’autres soulignent à raison : les difficultés qui persistent dans trop de territoires et le malaise qui s’ensuit. Que ce soient les agriculteurs qui ont manifesté récemment, les patients qui se désespèrent d’être dans un désert médical, les habitants qui n’ont d’autres choix que d’utiliser leur voiture faute de disposer de moyens de transport en commun suffisants et efficaces, ou encore les citoyens qui subissent la fracture numérique et la déréliction des services publics : les problèmes sont nombreux. Les ruraux ne demandent pas de privilèges mais l’équité, ils ne demandent pas des lois d’exception mais de ne pas être considérés comme des citoyens de seconde zone, ils ne veulent pas essuyer le mépris de quelques technocrates à Paris ou Bruxelles mais savoir qu’on leur fait confiance.

Car les campagnes, par leur dynamisme, leurs initiatives, leur qualité de vie et leur résilience, sont une chance pour le pays et participent de notre modèle français.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 25 décembre  2023)

En marge

Alex

L’histoire Alex Batty est encore loin d’être terminée et les zones d’ombre sont nombreuses, notamment sur les jours qui ont précédé la découverte en pleine nuit le long d’une route de Haute-Garonne de cet adolescent anglais de 17 ans disparu depuis six ans. Le jeune homme n’a, semble-t-il, livré qu’une partie de la vérité à la police, omettant dans le récit de son retour à la société le rôle de sa mère et de son grand-père, qui sont tous les deux introuvables. Le jeune Alex, qui a rejoint samedi dernier sa grand-mère Susan Caruana à Oldham, dans le Grand Manchester, devait être interrogé cette semaine par la police britannique qui n’a jamais clôturé l’enquête.

Au-delà, les enquêteurs britanniques vont devoir remonter le fil de six années durant lesquelles le garçon est passé de l’enfance à l’adolescence. Un univers en marge de la société dont il faudra déterminer s’il était soumis à l’emprise de tel ou tel mouvement spirituel, ésotérique ou sectaire.

Vivre en marge de la société, du système n’est évidemment pas illégal. La déconnexion d’un monde contemporain qu’on juge trop violent, trop consumériste, trop individualiste ou trop oppressant peut conduire certains d’entre nous à envisager de sortir de la société pour vivre autrement, à s’isoler pour se retrouver seul ou à plusieurs pour fonder de nouveaux modes d’organisation. Dans le premier cas, les exemples ne manquent pas et on se souvient dans la région de l’affaire Xavier Fortin, qui s’était caché pendant onze ans avec ses deux fils dans le Couserans ariégeois, ou encore d’Alexandre Grothendieck, le génial mathématicien qui s’était retiré à Lasserre, en Ariège, pour y vivre en quasi-ermite. Dans le second cas, on ne compte plus, la encore, les communautés de personnes de tous horizons qui, depuis les années 60, veulent vivre autrement, différemment et qui se heurtent tantôt à l’incompréhension des habitants des campagnes – ou des villes – dans lesquelles elles s’installent, tantôt à l’administration qui a le devoir de procéder à des vérifications.

Car la vie en marge n’est pas toujours choisie, elle est parfois imposée. Imposée par les parents à leur progéniture qui se voit ainsi voler son enfance ; imposée à des adultes par d’autres adultes sans scrupule qui profitent de leur fragilité physique et psychologique. Ces phénomènes d’emprise ne sont certes pas nouveaux, mais depuis l’émergence d’internet et la pandémie de Covid-19, ils se sont diversifiés et multipliés. Et ils ont atteint des niveaux inquiétants qui ont conduit la Miviludes à présenter le mois dernier une « Stratégie nationale de lutte contre les dérives sectaires. »

Ces dérives-là, qui brisent les familles, doivent être combattues avec la même énergie que celle que la loi doit mettre pour garantir à chacun le libre arbitre de vivre autrement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 22 décembre 2023)

Le roi est nu...

macron

La loi immigration aurait pu être l’exemple parfait du « en même temps » dont Emmanuel Macron a fait sa marque de fabrique depuis son accession à l’Elysée en 2017. Un texte ciselé, entre « fermeté » et « humanité », selon l’expression consacrée, où chaque mesure aurait été construite sur des faits statistiques, des données établies et non sur des ressentis montés en épingle sur les réseaux sociaux, où chaque article, nuancé et argumenté, aurait été respectueux de la tradition d’asile de la République française tout en apportant les nécessaires adaptations de notre droit à une immigration qui a beaucoup évolué ces dernières années. Cette loi n’aurait pas été une loi de plus, mais une loi – enfin – efficace et juste. Rien de tout cela n’est advenu…

Cette loi immigration, qui s’est cognée au réel de la vie politique, est devenue une bombe à fragmentation à même de faire exploser la majorité présidentielle relative. Car entre la présentation du texte initial réputé « équilibré » par Gérald Darmanin, l’ex-LR, et Olivier Dussopt, l’ex-PS, et celui sur lequel se sont prononcés hier les députés et les sénateurs, après une interminable commission mixte paritaire qui a débouché sur un texte de « compromis », les changements sont tels qu’ils constituent non seulement un tournant du quinquennat – et le virage pour le coup est à droite toute – mais aussi un séisme démocratique pour le pays dont la responsabilité incombe à Emmanuel Macron et à lui seul.

Depuis les législatives de juin 2022 qui l’ont privé de majorité absolue, le président de la République refuse d’admettre que ses troupes puissent logiquement être mises en minorité à l’Assemblée. Pour Emmanuel Macron, il ne peut y avoir de compromis que si les autres viennent sur ses positions, il ne peut y avoir de vote que si son camp l’emporte. Tout a été fait depuis dans ce sens à coups de 49.3, et notamment sur l’emblématique réforme des retraites. La motion de censure que le gouvernement Borne a évitée de justesse à 9 voix près aurait pu servir de leçon ; le parcours de la loi immigration vient de démontrer le contraire de façon spectaculaire.

Après la motion de rejet votée le 11 décembre, Emmanuel Macron aurait pu considérer que le projet de loi était mauvais, qu’il fallait le retirer et repartir de zéro. Las ! Le Président a préféré s’entêter et rechercher absolument un compromis avec les si peu fiables Républicains qui lui avaient fait défaut sur les retraites. Et pour obtenir ce compromis, la majorité présidentielle a montré qu’elle était prête à toutes les concessions, pour ne pas dire tous les renoncements, en validant des propositions ni plus ni moins calquées sur le programme du Rassemblement national. Restriction du droit du sol, quotas et regroupement familial, conditionnement des prestations sociales, etc. Sans avoir rien eu à faire, le RN, qui caracole en tête des sondages pour les Européennes, n’a pu que constater tout sourire sa « victoire idéologique » – autant dire le baiser de la mort pour la macronie...

Élu par deux fois Président grâce à un front républicain face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron avait promis de faire rempart contre le Rassemblement national. Que la loi immigration soit votée, rejetée, retravaillée importe finalement peu. En adoptant sans sourciller certaines des positions historiques du RN comme la préférence nationale, il vient de fracturer – de saborder ? – sa majorité et d’ouvrir une crise politique et démocratique dont on voit mal comment elle ne pourrait pas déboucher sur un retour aux urnes. Car depuis hier, le roi est nu…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 20 décembre 2023)

Voyager vert

avion

La dernière publication de l’Association du transport aérien international (IATA) vient d’apporter une réponse cinglante à tous ceux qui, au nom de la lutte – légitime et cruciale – contre le réchauffement climatique, proposent d’instaurer un quota de quatre trajets en avion par personne pour toute leur vie, ou réclament l’interdiction des vols pour une certaine durée de trajet. En effet, selon les prévisions de l’IATA, qui regroupe 295 sociétés du secteur aérien, quelque 4,7 milliards de personnes devraient voyager en 2024. Un record historique qui dépassera le niveau de 4,5 milliards enregistré en 2019, c’est-à-dire avant la pandémie de Covid-19 qui avait mis à genoux l’aviation mondiale.

Autant dire que l’envie de voyager, de découvrir des horizons très lointains ou des destinations plus proches n’a jamais été aussi forte. Comme si après les confinements du Covid qui nous ont fait nous recroqueviller sur nous-mêmes, nous avions envie de redécouvrir le monde. Dans son enquête, l’IATA observe ainsi qu’un tiers des personnes interrogées déclarent voyager plus qu’avant la pandémie et qu’à l’avenir 44 % voyageront davantage au cours des 12 prochains mois qu’au cours des 12 mois précédents. Seuls 7 % disent qu’elles voyageront moins…

Évidemment, de telles perspectives sont accueillies avec enthousiasme par les constructeurs d’avions, à commencer par Airbus qui a désormais un carnet de commandes rempli pour les dix ans qui viennent. Ce qui n’est pas sans poser problème car il va falloir tenir la cadence pour assurer les livraisons et répondre à la demande. L’avionneur, qui devrait engranger des bénéfices records, va d’ores et déjà devoir augmenter son rythme de production. Assurément de bon augure pour l’emploi, en Occitanie notamment.

Mais un gros nuage jette une ombre inquiétante dans le beau ciel bleu de l’IATA. Les prévisions de ce trafic aérien en forte hausse sont tombées alors que se tenait la COP28 à Dubaï qui a trouvé un accord inespéré sur la « transition » hors des énergies fossiles et a appelé à réduire drastiquement les émissions de CO2. Le secteur aérien a, comme d’autres secteurs industriels, une responsabilité puisque les émissions de CO2 de l’industrie en 2024 devraient s’élever à 939 millions de tonnes provenant d’une consommation de 99 milliards de gallons de carburant. La décarbonation de l’aviation est donc une urgence.

L’industrie aéronautique, assure l’IATA, augmentera son utilisation de carburants d’aviation durables (SAF) et de crédits carbone pour réduire son empreinte carbone. La production de SAF pourrait atteindre 0,53 % de la consommation totale de carburant des compagnies aériennes en 2024. Un premier pas, largement soutenu par les pouvoirs publics. Un Contrat stratégique de filière « Aéronautique 2024-2027 » vient d’être signé notamment pour décarboner la chaîne de valeur et créer une filière de production française de carburants aéronautiques durables, qui devrait être capable d’en produire 500 000 tonnes par an à l’horizon 2030.

S’ils constituent une étape vers un « avion vert », les carburants durables ne seront, d’évidence, pas suffisants pour mettre l’aviation dans une trajectoire compatible avec l’Accord de Paris. Comme pour tout ce qui concerne les énergies, pour nos déplacements, il faudra combiner à l’avenir une part de sobriété en utilisant une palette de moyens de transport (trains, TGV, avion) et une part d’innovation. L’aéronautique s’est toujours réinventée, à coups de ruptures technologiques, relevant le défi de la vitesse avec le Concorde ou celle de l’aviation de masse. Relèvera-t-elle le défi environnemental ?

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 18 décembre 2023)

Lueur d'espoir

Alex Batty

C’est une histoire qui a ému le Royaume-Uni et qui vient de connaître un rebondissement totalement inespéré. Alex Batty, un jeune Anglais de 17 ans, a été retrouvé mercredi à Revel, en Haute-Garonne, après six ans de disparition. Enlevé par sa mère et son grand-père en 2017, lors d’un voyage en Espagne, il aurait été emmené au Maroc, puis en France, pour vivre une vie « alternative », loin de l’école et de la société. Sa grand-mère, Susan Caruana, qui en avait la garde légale, n’a cessé de le rechercher, avec l’aide de la police britannique et des médias. Elle avait lancé en 2018 un poignant appel à toutes les personnes qui connaissaient son petit-fils, celles qui auraient pu le croiser ou le voir sur les réseaux sociaux à la contacter ou à contacter la police britannique. Une supplique restée vaine jusqu’à ce jour.

Derrière la joie et le soulagement d’avoir retrouvé Alex, aujourd’hui un adolescent qui a pu joindre sa grand-mère, demeurent beaucoup de questions qui restent sans réponses. Pourquoi sa mère et son grand-père ont-ils agi ainsi ? Comment Alex a-t-il vécu ces années de clandestinité ? Quelles séquelles psychologiques gardera-t-il de cette expérience traumatisante ?

Le cas d’Alex Batty n’est malheureusement pas isolé. Chaque année, des milliers d’enfants disparaissent en Europe, victimes d’enlèvements parentaux, de fugues, de réseaux criminels ou de pédophiles. Selon le Centre européen pour les enfants disparus et sexuellement exploités, plus de 250 000 signalements ont été enregistrés en 2022, dont près de 10 000 en France. Parmi eux, certains restent sans réponse, laissant les familles dans l’angoisse et le désespoir, dans la solitude aussi car en dépit des dispositifs mis en place pour recueillir les signalements, les familles des disparus font face seules à ces drames.

Le retour inattendu d’Alex Batty constitue donc un message d’espoir pour toutes ces familles qui attendent des nouvelles de leurs enfants. Même si en l’espèce l’adolescent a semble-t-il choisi de quitter le chemin que lui avaient imposé sa mère et son grand-père, ce retour montre que la mobilisation des autorités – l’enquête sur Alex Batty en Angleterre n’a jamais été close – des médias et du public peut permettre de retrouver la trace des disparus, même après plusieurs années. Ce retour à la vie montre aussi que, plus que jamais, il est nécessaire de renforcer la coopération internationale, notamment au sein de l’Union européenne, pour lutter contre le fléau des enfants disparus ou enlevés qui brise tant de vies. Plus de 1 100 enlèvements internationaux d’enfants sont signalés chaque année et heureusement 75 % des cas résolus le sont grâce à des accords de médiation complets ou partiels. Mais il reste les autres…

Alex Batty a été confié aux services sociaux du département, en attendant de retrouver sa grand-mère. Il lui reste à reprendre le fil d’une relation brutalement interrompue mais aussi à reconstruire son identité, son parcours scolaire, ses relations sociales. Car en le soustrayant au monde, sa mère et son grand-père lui ont volé son enfance.

Ambiguïtés

assemblee

L’arrivée ce lundi du projet de loi immigration devant l’Assemblée nationale apparaît comme l’heure de vérité pour la classe politique française. Après des mois de tergiversations sur les modalités que devait prendre ce projet de loi – en un bloc ou à la découpe –, après des mois d’hésitations de l’exécutif sur le calendrier à adopter pour présenter le texte, plusieurs fois repoussé, après un examen par le Sénat dont la majorité de droite a considérablement durci le texte avant que la commission des lois de l’Assemblée ne détricote tout, voilà le projet de loi enfin devant l’hémicycle… et les parlementaires devant leurs responsabilités.

Au gouvernement, Gérald Darmanin est celui qui, d’évidence, joue le plus gros. Sera-t-il en capacité de réunir une majorité jusqu’ici introuvable pour éviter qu’Elisabeth Borne ne déclenche un 49.3 ; ce qui priverait ainsi d’autres textes de pouvoir bénéficier de cette arme législative à un coup ? Ou le madré Darmanin, qui tweete compulsivement depuis des jours et qui peut prendre à témoin une opinion très favorable au texte, parviendra-t-il à aller au vote et à l’emporter ? L’avenir politique de l’ex-LR, qui visait – et vise toujours – Matignon voire un peu plus va se jouer dans les semaines à venir.

Pour la majorité présidentielle aussi, l’examen du projet de loi immigration constitue une épreuve de vérité. Alors que les tensions voire les divergences se multiplient entre Renaissance, le MoDem et Horizons, et continueront à se multiplier au fur et à mesure que les ambitions s’aiguiseront pour 2027, la majorité croit-elle encore au « en même temps » macroniste originel, et de droite et de gauche ? L’aile gauche, qui se désole de voir l’exécutif pencher trop à droite, a réussi à revenir au texte immigration Darmanin-Dussopt du départ. Mais peut-elle durablement peser, elle qui ne dispose d’aucun ministre de poids et qui fait face à un contexte européen de droitisation de l’opinion ?

Pour les Républicains, la loi immigration sera le révélateur de la cohérence et de la crédibilité, deux qualités qui leur font défaut depuis 2017. Incapables d’admettre qu’Emmanuel Macron conduit depuis six ans la politique économique qu’ils ont toujours voulu mettre en place sans jamais le faire lorsqu’ils étaient aux affaires, les Républicains s’enlisent dans la même cacophonie incompréhensible qu’ils ont donnée à voir au moment de la réforme des retraites. Courant derrière l’extrême droite au risque de l’épuisement, affichant de stupéfiantes divergences entre ses sénateurs et ses députés, la droite a abordé le texte immigration en proposant de restreindre le droit du sol, de supprimer la régularisation des sans-papiers dans les métiers en tension – que réclament dans leurs circonscriptions certains de ses propres parlementaires – et de transformer l’Aide médicale d’État en Aide médicale d’urgence, une hérésie pour la communauté médicale. Comme disait Edouard Philippe, la poutre travaille encore chez les LR…

De son côté, la gauche – que Manuel Valls trouve inaudible dans nos colonnes – va devoir, elle, se ressaisir en commençant par sortir du coup d’éclat permanent et des outrances que voudraient imposer les élus LFI. Montrer qu’elle est sortie de l’angélisme, rappeler la réalité des chiffres de l’immigration en France et combien ce dossier ne se réglera qu’au niveau européen : il est temps pour la gauche de construire un discours crédible.

Enfin, reste l’extrême droite, le Rassemblement national, qui louvoie sur son soutien ou non au texte, qui ne dit mot sauf quand il s’agit d’orchestrer la récupération politique d’un drame en maniant exagérations xénophobes et fake news.

Le projet de loi immigration, qui éclipse tant d’autres sujets capitaux (innovations, écologie, etc.), permettra-t-il à la classe politique d’en finir avec ces ambiguïtés ? Sachant qu’on n’en sort généralement qu’à son détriment…

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 11 décembre 2023)

Responsabilité

insulte

S’il y a bien un mot dont raffolent les hommes et femmes politiques c’est bien celui de responsabilité. Être en responsabilité lorsque l’on appartient à l’exécutif. Prendre ses responsabilités sur un vote, une position, une proposition. En appeler à la responsabilité des Français. Considérer que tel adversaire est devant ses responsabilités. Mais à force de l’utiliser à tout bout de champ, de s’en gargariser à longueur de discours, on a parfois l’impression que ce mot a été vidé de tout son sens par la classe politique qui manque, pour le coup, cruellement de responsabilité dans la conduite du débat public.

Entendre Gérard Larcher, président du Sénat qu’on a connu plus policé, troisième personnage de l’État, lancer « ferme ta gueule » à Jean-Luc Mélenchon en dit long sur l’état de déréliction de notre démocratie. Une démocratie où l’insulte remplace désormais l’argument, où l’invective se substitue au propos construit, où la petite phrase, si possible blessante, l'emporte sur la formule claire, où l’inflexibilité des affirmations succède au sens de la nuance, où la conflictualisation permanente prend le pas sur la recherche du consensus, où les faits alternatifs voire complotistes supplantent les faits avérés, où un tweet de 280 caractères subroge une réflexion construite.

Bien sûr les insultes, les invectives, les mots crus, ont toujours émaillé la vie politique française et ceux qui se sont offusqué des débats houleux à l’Assemblée ces derniers mois oublient vite – ou méconnaissent – combien les débats pouvaient être violents – y compris physiquement – sous la IIIe République. Bien sûr certains hommes politiques – et particulièrement ceux qui sont diplômés des écoles les plus prestigieuses du pays – ont toujours pensé à tort être proches du peuple en employant au mieux la langue de tous les jours ou des expressions désuètes, au pire des propos vulgaires qui massacrent syntaxe et conjugaison. Bien sûr, il serait dérisoire d’imaginer une vie politique aseptisée là où elle est souvent passion et engagement entier.

Pour autant, en cédant à ce point à la facilité de l’insulte, on finit par abîmer la démocratie même. Faute de dialogue, la polarisation s’accentue, faute de pouvoir se parler, les positions deviennent de plus en plus irréconciliables, hermétiques à toute nuance, à tout constat partagé, à tout échange. Ce glissement dangereux s’est déjà opéré dans plusieurs pays à commencer par les États-Unis. L’irruption de Trump en 2016 a donné à voir que la violence verbale, l’outrance, savamment orchestrées et entretenues par ce que Giovanni di Empoli appelle « Les ingénieurs du chaos » pouvaient être gagnantes.

Car derrière le folklore populiste qui prête parfois à sourire se cache le travail de spin-doctors, d’idéologues, d’experts des réseaux sociaux, de médias avides de buzz avec un agenda idéologique ultraconservateur clair, sans lesquels ces personnages ne seraient jamais parvenus au pouvoir. Et tout cela s’est passé avant l’arrivée de l’intelligence artificielle capable de fabriquer de fausses images, de fausses déclarations trompeuses...

Alors, avant que la France ne bascule dans cette réalité – ce cauchemar – on a envie de dire aux hommes et femmes politiques qui veulent céder à l’insulte, de résister à cette tentation et d’être, enfin, responsables.

Du choc au sursaut

ecole

À quoi reconnaît-on un ministre « politique » ? À sa capacité à maîtriser sa communication en toutes circonstances et à savoir rebondir sur une actualité qui lui est a priori défavorable en allumant les contre-feux nécessaires. Depuis cet été Gabriel Attal, à la tête du ministère de l’Éducation nationale, répond parfaitement à la définition du ministre « politique ». L’ambitieux trentenaire s’est ainsi très vite hissé au sommet des palmarès de popularité des instituts de sondage en tranchant sur l’interdiction de l’abaya – là où la prudence de son prédécesseur, Pap Ndiaye, apparaissait comme un défaut –, en se mobilisant sur le harcèlement scolaire qu’il a intimement vécu, ou en lançant habilement des ballons d’essais sur l’uniforme à l’école ou les groupes de niveau au collège, le tout entre ménagement des syndicats enseignants essorés par la gestion de Jean-Michel Blanquer et œillades à la droite et ses marottes.

Ce savoir-faire s’est encore manifesté hier avec une kyrielle de mesures censées créer un « choc des savoirs » et « élever le niveau de notre école », présentées opportunément le jour même où l’OCDE publiait sa vaste enquête PISA montrant une « baisse inédite » des performances des élèves dans 81 pays dont la France, où l’effondrement du niveau est aussi patent qu’inquiétant, notamment en mathématiques. La moyenne de la France dans cette matière, restée stable entre 2006 et 2018, a, en effet, baissé de 21 points et est la plus basse jamais mesurée depuis 2000 ! Notre pays reste dans la moyenne des 38 pays de l’OCDE mais se classe 22e en maths, 24e en compréhension de l’écrit et 22e en sciences. Terrible pour la 7e puissance mondiale…

Pour ne pas laisser le choc des données PISA infuser dans le débat public et inquiéter enseignants comme parents d’élèves, Gabriel Attal a donc voulu montrer qu’il appréhendait bien les problèmes et entendait agir en évitant tout déni. « Les résultats de PISA sont très clairs : oui, il y a un problème au collège et notamment en mathématiques », a reconnu le ministre, qui avait déjà pris la mesure de la situation avec les évaluations de son ministère, et qui a hier appelé à un « sursaut ». Nouvelle épreuve de mathématiques en première, brevet indispensable pour le passage au lycée, changement des règles pour le redoublement, nouveaux programmes en primaire et recours à la méthode de Singapour qui permet à la cité-Etat d’être sans cesse n° 1 au classement PISA, mise en place de groupes de niveau au collège, outil d’intelligence artificielle en seconde, etc. N’en jetez plus ! Tant de chantiers donnent le tournis. « École, collège, lycée : mon souhait est bien de remettre de l’exigence à tous les étages. Avec la science et le bon sens comme boussole », a martelé hier le ministre au milieu des livres dU CDI d’un collège parisien.

Ce branle-bas de combat est, d’évidence, absolument nécessaire et urgent pour freiner la dégradation du niveau des élèves français, mais sera-t-il suffisant ? Ainsi la multiplicité des chantiers annoncés ne couvre pas complètement les problèmes que remontent depuis des mois les syndicats sur la pénurie d’enseignants, les classes surchargées, la mixité scolaire et leur mise en œuvre sera complexe. Plus que de moyens – le Budget 2024 de l’Éducation nationale est de 63,6 milliards d’euros – ou d’effets de communication usés et déjà vus, c’est de cohérence et d’efficacité dont Gabriel Attal va devoir faire preuve s’il veut laisser sa trace rue de Grenelle.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 6 janvier 2023)

Désamorcer la bombe

immobilier

La crise du logement va-t-elle – enfin – devenir un sujet politique majeur en France comme elle l’est aux Pays-Bas qui viennent de porter en tête de leurs élections législatives le Parti pour la liberté (PVV), la formation d’extrême droite de Geert Wilders ? La question du logement était, en effet, devenue le principal sujet électoral du scrutin hollandais, et les promesses de nouvelles constructions figuraient en bonne place dans les programmes des partis politiques. C’est que le pays de moins de 18 millions d’habitants est confronté à une pénurie d’environ 400 000 logements. Un déficit qui impacte plus durement les étudiants, certains étant contraints de squatter ou de vivre dans des campings ou des auberges…

L’exemple danois devrait faire réfléchir en France où l’immobilier semble s’enliser dans la crise à tous les niveaux sans que l’on voit advenir une réponse massive du gouvernement. La spirale paraît infernale. La hausse des taux d’intérêt et la frilosité des banques à accorder des prêts empêchent beaucoup de Français d’acheter un logement, neuf ou ancien. La FNAIM s’alarme d’ailleurs face à « la plus forte baisse des ventes sur un an jamais observée depuis plus de 50 ans ». Restant locataires de leur logement, ils engorgent un marché de la location où très peu de logements se libèrent voire saturent des hébergements d’urgence.

À l’autre bout de la chaîne, le nombre de logements en construction et le nombre de permis de construire sont en chute libre, et le secteur du BTP fait de plus face à l’inflation des coûts des matériaux. Entre les deux, certains propriétaires finissent par se séparer de leurs biens locatifs en raison d’une réglementation trop contraignante, notamment concernant l’interdiction de la location des passoires thermiques, ce qui fait mécaniquement augmenter la pénurie d’appartements à louer.

Ce cercle vicieux commence à inquiéter certains responsables politiques. Olivier Klein, l’ancien ministre délégué chargé de la Ville et du Logement, qui a piloté le lancement en novembre 2022 du Conseil national de la rénovation (CNR) dédié au logement, avait évoqué « un risque de bombe sociale ». L’ancien Premier ministre Édouard Philippe avait repris les mêmes termes début octobre lors de l’Université de rentrée du MoDem, mettant en garde contre la « bombe sociale » et « urbaine » que constitue à ses yeux la pénurie de logements, « un des éléments de la crise démocratique que nous vivons », selon lui.

Enfin, dimanche dernier dans la Tribune, l’ancien président de l’Assemblée nationale François de Rugy estimait que « le gouvernement répète les mêmes erreurs ». Fustigeant « la passivité » de certains responsables politiques qui attendraient d’hypothétiques jours meilleurs et Bercy qui « cherche à faire des économies […] sur les dépenses en faveur du logement », l’ancien ministre considère « qu’il est temps de prendre la pleine mesure du problème du logement en France. »

Depuis 2017, le logement a été l’angle mort du macronisme et ce n’est que l’an dernier qu’Elisabeth Borne, nourrie des débats du CNR, a lancé un plan d’action, tardif et jugé insuffisant par les professionnels. Pour désamorcer la bombe sociale et ses conséquences politiques, il faut d’évidence aller plus loin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 4 décembre 2023)

Images d'Epinal

coq

Le chant matinal d’un coq, l’odeur de fumier, des cloches qui sonnent, un tracteur qui circule entre une ferme et son champ, des troupeaux qui se déplacent… Autant de sons et de senteurs qui font le charme de la vie à la campagne, mais pour certains néoruraux ces éléments du patrimoine rural sont devenus des nuisances insupportables, au point de les pousser à saisir la justice pour faire cesser ces « troubles anormaux du voisinage ».

Ainsi, ces dernières années, on a vu se multiplier des procès intentés par certains ex-citadins qui viennent de s’installer au vert contre des agriculteurs, des éleveurs voire des maires. Des procès souvent absurdes, parfois ubuesques. On se souvient de l’affaire du coq Maurice, sur l’île d’Oléron, qui avait passionné la presse internationale. Le coq – que la justice avait autorisé à continuer à chanter – était devenu le symbole du monde rural et du décalage qui peut exister entre les attentes des néoruraux, qui ont parfois de la campagne une image idyllique de carte postale, et la réalité du monde rural.

Ces nombreux procès – 490 dossiers d’agriculteurs sont actuellement en procédure avec leurs voisins pour troubles anormaux de voisinage selon la FNSEA – ont été fustigés par le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti car ils font perdre du temps à la justice. Ils sont d’autant plus problématiques qu’ils visent souvent des activités essentielles à la vie – la survie même – et au développement des territoires ruraux. L’agriculture, l’élevage, l’artisanat, la culture au sens large, le tourisme… : autant de secteurs qui font vivre des milliers de personnes, qui entretiennent le paysage, qui préservent la biodiversité, qui perpétuent, aussi, des traditions.

Ces activités sont aussi sources de fierté et d’identité pour les habitants des campagnes. C’est d’ailleurs avec la volonté de définir et protéger le patrimoine sensoriel des campagnes françaises qu’une loi – dite du coq Maurice ! – a été adoptée en janvier 2021. Mais l’inventaire régional de ce patrimoine-là étant complexe et ayant pris du retard, une nouvelle proposition de loi arrive ce lundi à l’Assemblée pour mieux protéger les ruraux de poursuites abusives en modifiant le Code civil qui n’a sur ce point pas bougé depuis 1804. « Cette proposition de loi permet de poser les conditions d’un vivre ensemble équilibré » assure la députée Nicole Le Peih qui devrait réunir une large majorité de ses collègues sur ce texte et réjouir les agriculteurs et les maires.

À ce tableau, il faut toutefois ajouter deux nuances de taille. La modification de la loi n’est pas un chèque en blanc pour faire tout et n’importe quoi. À la campagne comme en ville la loi s’applique pareillement et les agriculteurs ou éleveurs qui prennent trop de libertés en ne se souciant pas de leur voisinage pourront toujours être poursuivis et sanctionnés. Ensuite, au-delà des procès médiatiques et rocambolesques, la cohabitation entre néoruraux et campagnards de toujours se passe très bien la plupart du temps. Les nouveaux venus, souvent jeunes, redynamisent des villages, leurs enfants pérennisent leurs écoles et ils apportent bien souvent de l’air frais, des idées neuves, des projets culturels et économiques pour valoriser leur nouvelle terre d’adoption.

S’il convient de sortir de l’image d’Épinal d’une campagne fantasmée et silencieuse, il faut donc aussi sortir de celle où citadins et ruraux ne pourraient pas s’entendre. Car rien n’est plus faux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Dimanche du dimanche 3 décembre 2023)

Regrets et vérité

 

Monique Olivier

Jogging et regard noirs, large pull et cheveux blancs, elle s’avance lentement dans le box vitré des accusés de la cour d’assises des Hauts-de-Seine à Nanterre, hier, hésitante, comme apeurée par le crépitement des flashs des journalistes auxquels elle a consenti d’apparaître. Elle s’assoit, seule pour la première fois, sur le banc et baisse la tête, avant que son procès ne démarre. Cette fragilité apparente pourrait presque faire passer cette femme de 75 ans pour une pauvre petite chose, elle qui a jadis longtemps été considérée comme la victime soumise et manipulée de son mari.

Mais Monique Olivier est aujourd’hui dans le box pour répondre de ses actes, accusée de complicité de Michel Fourniret dans les enlèvements et les meurtres de trois jeunes filles, Estelle Mouzin, Marie-Angèle Domèce et Joanna Parrish. Année après année, les enquêteurs ont acquis la conviction que si Fourniret, décédé en 2021, était l’ogre des Ardennes, elle en était bien l’ogresse, s’il était le baril de poudre, elle en était la mèche. Ce duo infernal, ce couple diabolique – comme d’autres hélas qui ont marqué la chronique judiciaire – était bel et bien inséparable.

Car au fil ans, Monique Olivier, qui s’est d’abord murée dans le silence, a changé de versions à de multiples reprises, a tergiversé pour négocier sa collaboration, a fini par livrer des informations cruciales aux enquêteurs, contredisant les alibis de son mari, reconnaissant son rôle dans la séquestration d’Estelle Mouzin, indiquant des lieux de sépulture. Aveux tardifs qui ont permis de relancer les investigations, aveux parcellaires qui ont suscité la légitime colère et exacerbé l’insondable désespoir des familles des victimes.

Le procès de Monique Olivier est aujourd’hui essentiel à plus d’un titre et d’abord pour ces familles qui attendent depuis si longtemps de connaître la vérité et qui savent combien les audiences des jours à venir seront éprouvantes, angoissantes et peut-être décevantes. Ce procès est pour elles sans doute le dernier espoir de savoir ce qui s’est vraiment passé et de pouvoir ensuite – si c’est possible – faire leur deuil. Leur courage et leur dignité jamais démentis depuis toutes ces années forcent notre respect et notre empathie à leur égard.

Ce procès est aussi important pour tous ceux qui ont enquêté sur le parcours macabre du couple Fourniret-Olivier. Depuis 1987 et toutes les années suivantes, des défaillances, des ratés ont eu lieu et la justice a été parfois bien trop lente pour appréhender l’étendue des crimes et en saisir toutes les connexions. Les affaires Fourniret ont constitué, d’évidence, un dossier hors normes ; le procès de celle qui a accompagné cet itinéraire criminel pourra peut-être permettre de mesurer ce qui a été manqué, ce qu’il faudrait corriger.

Ce procès est important, enfin, pour l’institution judiciaire elle-même. À l’heure où des groupuscules d’ultra-droite appellent les Français à faire justice eux-mêmes, à l’heure où des personnalités d’extrême droite fantasment une France face à face au bord de la guerre civile, les juges et jurés de Nanterre ont la lourde tâche de montrer combien un procès équitable est la condition même d’un État de droit.

« Je regrette tout ce qu’il s’est passé », a lancé hier Monique Olivier. Ira-t-elle plus loin et livrera-t-elle, enfin, la vérité ? C’est tout l’espoir de ce procès.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 29 novembre 2023)


Les déserts et le dogme

medecin

Les déserts médicaux ont-ils vocation à rester des marronniers, ces sujets d’actualité qui reviennent chaque année à la même période ? On serait tenté de le croire tant les déserts médicaux s’invitent régulièrement dans la presse, notamment chaque automne à l’occasion de l’examen du projet de loi de finances de la Sécurité sociale ou ailleurs dans l’année lorsque des populations se mobilisent pour sauver ici une maternité, là un service d’urgence dans des départements isolés, ou lorsque des associations de patients ou d’élus publient enquêtes et rapports sur une situation qui s’enlise.

Cette année 2023 ne fait, hélas, pas exception à la règle et deux grandes enquêtes viennent de montrer coup sur coup la persistance des déserts médicaux pour la médecine générale ou spécialisée. La première vient de l’Association des maires ruraux de France (AMRF). Après deux études sur les ruraux qui pâtissent d’une surmortalité (avril 2023) et d'un accès à la médecine de ville assez rare (novembre 2022), l’association révèle dans sa nouvelle enquête « des écarts de consommation de soins hospitaliers qui se creusent et s’amplifient entre les espaces urbains denses et le milieu rural très peu dense, marquant le signe d’une prise en charge trop tardive. » Les habitants du rural très peu dense consomment ainsi 16 % de soins hospitaliers en moins que la moyenne nationale. Ceux du rural isolé consomment 20 % de soins hospitaliers en moins et jusqu’à 30 % de séances en moins pour certains soins comme les dialyses en centre et les chimiothérapies.

Seconde étude publiée cette année, celle de l’association UFC-Que Choisir, qui enquête sur le sujet depuis 10 ans et déplore aujourd’hui l’aggravation criante des inégalités entre territoires. 83 % des Français résident dans un désert médical pour au moins l’une des spécialités analysées. L’UFC-Que Choisir, qui promeut depuis 2012 la mise en place de mesures concrètes visant à résorber la fracture sanitaire, a décidé de muscler son action : elle vient de lancer une pétition « Accès soins – J’accuse l’État » et elle a déposé un recours devant le Conseil d'État pour que la plus haute autorité administrative constate et sanctionne l’inaction du gouvernement, et lui enjoigne de prendre sans délai des mesures contre les déserts médicaux.

Des mesures contre ce fléau ont pourtant déjà été mises en place par le passé, de la loi Hôpital, patients, santé et territoires (HPST) de 2009, au Plan territorial d’accès aux soins de 2017, du Pacte Territoires-Santé de 2012 au Plan Ma Santé 2022. On peut aussi saluer l’engagement des collectivités locales et notamment les régions qui, comme en Occitanie, développent des maisons de santé pluridisciplinaires. Mais, à l’évidence, tout ce qui a été fait jusqu’à présent – n’en déplaise au ministre de la Santé Aurélien Rousseau qui se dit «énervé» qu’on l’accuse d’inaction – n’a jamais été au niveau pour résorber cette fracture sanitaire qui fait décrocher la France des autres pays de l’OCDE, avec une densité médicale dans les zones rurales françaises plus faible que la moyenne.

Le nœud du problème est pourtant connu : c’est celui de la liberté d’installation des médecins, que défendent bec et ongles leurs syndicats. La régulation de l’installation a fait l’objet de plusieurs propositions de loi, toujours systématiquement écartées par les gouvernements. Il est peut-être temps de sortir de ce dogme à l’heure où les besoins de soins vont augmenter avec le vieillissement de la population française.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 27 novembre 2023)

Un tournant

CICR

Les images émouvantes des premières libérations d’otages israéliens détenus depuis le 7 octobre par le Hamas, apportent un immense soulagement pour leurs familles et leurs proches qui attendaient ardemment ce moment, mais aussi pour le monde. Car de nombreux pays ont, à un moment de leur histoire, été suspendus au destin d’un ou plusieurs otages. En France, chacun se rappelle des libérations des journalistes Philippe Rochot, Jean-Louis Normandin, Georges Hansen et Aurel Cornea, de Marcel Carton et Marcel Fontaine, Jean-Paul Kauffmann, Florence Aubenas, Sophie Pétronin ou Olivier Dubois. … L’insoutenable attente, la mobilisation de l’opinion, le retour en France sur le tarmac d’un aéroport et l’accueil par le président de la République ont toujours marqué, à raison, l’opinion.

La libération des otages israéliens est toutefois différente par la barbarie qui en est à l’origine, par les conditions inédites qui la permettent et parce que seule une partie des 240 hommes, femmes et enfants kidnappés par le Hamas le mois dernier – dont huit de nos compatriotes, franco-israéliens – a recouvré hier la liberté. L’angoisse continue ainsi pour les familles de ceux qui restent entre les mains des islamistes, mais l’espoir demeure de les retrouver bientôt libres. Notre compassion et notre solidarité doivent ainsi aller à tous ces otages, dont de si jeunes enfants, certains orphelins et qui ne le savent pas…

Si nous nous focalisons sur leur délivrance, il faut aussi mesurer qu’elle ne se fait qu’en contrepartie de la libération de dizaines de prisonniers palestiniens – près de 6 700 Palestiniens sont emprisonnés par Israël. Cet échange entre otages et prisonniers auquel Benyamin Netanyahou a fini par se résoudre sous l’influence internationale et la pression légitime et grandissante de son opinion publique – qui le tient pour responsable du fiasco du 7 octobre – pourrait se transformer pour lui en un piège sans retour. Car c’est bien le Hamas qui tire bénéfice de cette séquence et donne le tempo : il apparaît comme celui qui a permis la libération, qui a récupéré des prisonniers, qui a obtenu une trêve dans les bombardements de la bande de Gaza. En acceptant cette pause, Benyamin Netanyahou montre aussi qu’un arrêt des combats est possible et donc que la guerre peut ne pas reprendre au terme des quatre jours âprement négociés.

La libération des otages apparaît ainsi comme un tournant, l’élément qui pourrait remettre la diplomatie devant les armes. Ce chemin-là paraît évidemment long, difficile, plein de chausse-trappes et à l'issue incertaine. Et les radicaux des deux camps qui n’ont que la vengeance à la bouche et qui sont opposés à ce qu’on l’emprunte sont bien plus nombreux que les hommes de bonne volonté. Ces derniers, héritiers de Menahem Begin et d’Anouar el-Sadate, d’Yitzhak Rabin et de Yasser Arafat, doivent plus que jamais se mobiliser pour que le cessez-le-feu perdure et que s’ouvre le long chemin vers la paix.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 25 novembre 2023)

Entaché

cahuzac

Dix ans après son départ du gouvernement Ayrault, Jérôme Cahuzac, l’ancien ministre du Budget de François Hollande, envisage-t-il son retour en politique ? En tout cas l’intéressé, condamné en appel à deux ans de prison pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale, et frappé de cinq années d’inéligibilité, était hier sur le marché de Monsempron-Libos, non loin de Villeneuve-sur-Lot, la ville dont il a été le député et le maire.Fin octobre déjà il participait à une réunion, organisée à huis clos, quelques semaines après le lancement d’une association politique «Les amis de Jérôme Cahuzac».

Récemment interrogé par Sud-Ouest pour savoir s’il préparait son retour politique, le septuagénaire, qui avait élu domicile en Corse où il pratiquait la médecine à l’hôpital de Bonifacio, s’est borné à répondre que «tout est une question de circonstances», faisant remarquer qu’ «on fait de la politique pour être élu et agir» et qu’il n’y avait pas d’élections avant 2026, date des prochaines municipales. L’an dernier pourtant, après des années de silence, Jérôme Cahuzac assurait que «ce serait manquer de lucidité» que d’envisager un tel retour en politique. On n’en est, d’évidence, plus là...

Le retour potentiel de l’enfant du pays, du maire apprécié, du ministre qui était si brillant pour pourfendre la fraude et expliquer les méandres du budget de la Nation, suscite pourtant un certain malaise. Certes, Jérôme Cahuzac a purgé sa peine et a donc recouvré tous ses droits. Comme tout citoyen, il peut donc jouer un rôle dans la cité en tant qu’électeur, candidat ou détenteur d’un mandat s’il venait à être à nouveau élu. Ce principe, essentiel en démocratie et dans un Etat de droit, doit être rappelé et fermement défendu, pour Jérôme Cahuzac comme pour tous les condamnés qui ont dûment purgé leur peine.

Mais cette réhabilitation en droit n’interdit en rien aux citoyens de porter une appréciation sur un parcours et les ambitions d’un homme politique qui aspire à les représenter et qui, plus qu’eux-mêmes, est soumis à un devoir d’exemplarité républicaine. Jérôme Cahuzac, qui dit s’être «amendé» en cherchant «la rédemption», ose filer la métaphore sur Valjean et Javert, se plaignant qu’on s’acharnerait sur lui et qu’on tenterait de lui infliger une «mort sociale et civique». Rien n’est plus faux et cette tentative de victimisation, «indécente» pour certains, paraît bien vaine. Car l’ancien ministre semble oublier un peu vite les raisons de sa disgrâce et de sa condamnation, qui devraient l’appeler aujourd’hui à un peu plus d’humilité.

Lui qui était censé lutter contre la fraude fiscale a été un fraudeur patenté pendant plusieurs années, se soustrayant à l’impôt, lésant ainsi l’Etat et trahissant donc ses citoyens. Lui qui était, comme ministre, un représentant de la République a sciemment menti au président de celle-ci mais aussi aux députés au cœur même de la démocratie, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Les yeux dans les yeux, Jérôme Cahuzac s’est enferré dans le déni, dans un sentiment d’impunité, et a martelé crânement ses mensonges.

Ses délits ont été condamnés par la justice, mais la tache qu’ils ont faite sur la démocratie française, l’affaiblissant, et sur le lien de confiance entre les citoyens et leurs élus, reste indélébile. Cette tache-là, Jérôme Cahuzac le sait bien, aucune réélection ne pourra l’effacer.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 24 novembre 2023)


Toujours là

virus

La pandémie de Covid-19 ne fait plus la une des médias depuis bien longtemps, supplantée par d’autres urgences, d’autres drames, d’autres enjeux géopolitiques, climatiques, économiques partout sur la planète. Pour autant le coronavirus –et sa kyrielle de variants dont le petit dernier JN.1 vient d’apparaître en France – est toujours là et continue à circuler dans le monde. Et s’il est désormais pris en compte comme une maladie chronique à l’instar de la grippe saisonnière, il continue à contaminer des milliers de personnes, notamment les plus fragiles. Bientôt quatre ans après son apparition, ce virus, qui a mis l’économie mondiale à genoux pendant de longs mois et bouleversé notre vie quotidienne avec ses confinements, ses couvre-feux et l’apprentissage des gestes barrière, continue à mobiliser les communautés médicale et scientifique.

La première rappelle l’importance de la vaccination de rappel. Fin septembre, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’inquiétait face au faible nombre de personnes à risque ayant reçu une dose de vaccin. « Notre message : ne tardez pas à vous faire administrer une dose supplémentaire si elle vous est recommandée », martelait le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation, qui avait mis à jour à destination des pays membres son Plan stratégique de préparation et de riposte et ses recommandations pour lutter contre le Covid-19. Au début du mois, l’OMS a d’ailleurs à nouveau actualisé ses lignes directrices sur les traitements contre le Covid, qui présentent des recommandations révisées pour les patients atteints d’une forme bénigne de la maladie.

La seconde continue à travailler pour trouver les bons traitements, les bons moyens. « La Covid-19 ne disparaîtra pas, et le monde continuera d’avoir besoin d’outils pour la prévenir, la détecter, et la traiter », assure l’OMS qui a mis en place le Groupement d’accès aux technologies contre la maladie (C-TAP), un partenariat multipartite visant à faciliter le partage de la propriété intellectuelle, des connaissances et des innovations.

Mais ces deux volets ne seraient rien sans l’adhésion des populations. À cet égard, une enquête CoviPrev menée mis septembre montre l’état d’esprit des Français : 74 % des personnes interrogées éligibles à la nouvelle dose de vaccin automnale en raison de leur âge ou de leur particularité (grossesse, comorbidités, obésité) déclaraient avoir l’intention de la recevoir et 49 % étaient prêts à faire la double vaccination grippe et Covid.

Mais à côté de ces chiffres, les Français semblaient s’être relâchés sur les gestes barrière. 15 % des participants déclaraient porter le masque de façon systématique en présence de personnes vulnérables et 31 % des répondants ayant eu des signes de Covid-19 depuis janvier 2023 expliquaient ne pas avoir fait de test de dépistage à la suite de leurs symptômes…

L’approche des fêtes – et donc des réunions familiales – pourrait toutefois changer la donne. À la fois sur la vaccination de rappel et sur les gestes barrières qui, comme l’a rappelé le ministre de la Santé Aurélien Rousseau, ne sont « pas qu’une histoire de Covid. Ce sont des réflexes quotidiens qui sont la première barrière contre les épidémies, la plus simple et efficace des réponses. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 20 novembre 2023) 

Les diaboliques

diaboliques

En qualifiant Marie-José Montesinos et Jean-Paul Vidal d’ « amants diaboliques » dans l’affaire des disparus de Mirepoix – ils comparaissent à partir d’aujourd’hui devant la cour d’assises de l’Ariège, accusés des meurtres de Christophe Orsaz et de sa fille, Célia – l’opinion s’est immédiatement rappelé le film d’Henri-Georges Clouzot, « Les diaboliques », magistrale histoire d’une machination dans laquelle s’enfoncent Simone Signoret, Véra Clouzot et Paul Meurisse. S’il ne s’était pas librement inspiré du roman de Boileau-Narcejac, « Celle qui n’était plus », le film aurait tout aussi bien pu s’appuyer sur de vraies affaires criminelles. Car il y a eu de nombreux « amants diaboliques » au fil des ans, en France comme à l’étranger.

En 1953, un an après la publication du roman – sans qu’il y ait un lien – à Arreau dans les Hautes-Pyrénées, un couple tue un homme qu’il hébergeait depuis six mois et évite de justesse la peine capitale. En 1956, autre affaire : le procès « des amants de Vendôme », qui ont commis un infanticide, s’ouvre et soulève de nombreuses interrogations dans un contexte d’après-guerre. La femme est condamnée aux travaux forcés à perpétuité, son amant à 20 ans de la même peine. En 1972, Bernard Cousty fut, lui, condamné à mort par la cour d’assises de Haute-Vienne pour avoir tué, deux ans plus tôt, sa femme et le mari de sa maîtresse. L’affaire de ces « amants diaboliques » de Bourganeuf est si retentissante qu’elle inspirera en 1973 le film de Claude Chabrol « Les Noces rouges », avec Michel Piccoli et Stéphane Audran dans le rôle des amants.

En 2001, l’Allemand Peter-Uwe Schmitt et sa compagne belge Aurore Martin ont été condamnés à respectivement 20 et 15 ans de réclusion par la cour d’assises de Bruxelles, pour avoir tué Marc Van Beers en provoquant un faux accident de voiture en Corse en 1995, afin de toucher d’importantes assurances-vie. En 2016, un couple est jugé à Toulouse pour un « meurtre en bande organisée » commis le 28 septembre 2011 près de Cazères-sur-Garonne : la femme et son amant écopent de 18 mois de prison. Et tant d’autres affaires.

Ces « amants diaboliques », partenaires de crimes, n’ont, à dire vrai, rien de romantique. Par cupidité, vengeance, jalousie, voire cruauté – la terrible banalité du mal – ils additionnent leur violence pour la déchaîner contre leurs femmes, leurs maris ou leurs proches au terme de plans alambiqués ou minutieusement préparés, qui ne résistent heureusement pas à la persévérance des enquêteurs. Ainsi dans l’affaire des disparus de Mirepoix, il aura fallu sept mois aux enquêteurs pour remonter méticuleusement la piste de Marie-José Montesinos et Jean-Paul Vidal et mettre au jour le scénario d’un double meurtre dont ils répondent désormais devant la justice.

Une justice qui ne juge pas un couple mais bien deux individus dont il va falloir déterminer les responsabilités personnelles et leur degré de complicité en décortiquant leurs mobiles, leurs relations, le potentiel degré d’emprise de l’un sur l’autre. Cet exercice est évidemment une terrible épreuve pour les proches des victimes qui craignent de les voir salies après avoir longtemps attendu le procès. Mais il est indispensable pour que la justice fasse son travail, rende une décision au nom du peuple français et que les familles puissent enfin faire leur deuil.

Mauvais calculs

maths

Les classements internationaux se ressemblent année en année et les évaluations du ministère de l’Éducation nationale le montrent : le niveau des élèves français en mathématiques est préoccupant pour ne pas dire insuffisant voire mauvais. Dans la dernière évaluation scientifique TIMSS publiée en 2019 ou encore le fameux classement PISA, dont la nouvelle édition 2022 est attendue le mois prochain, la France est à la peine. À l’école élémentaire, au collège ou au lycée, les petits Français décrochent alors que la France reste l’un des pays phare de la discipline. La médaille Fields, le Nobel des mathématiques, a déjà été décernée à 13 lauréats français, notre pays dispose de structures d’enseignement et de recherche reconnues dans le monde entier pour leur excellence comme l’École normale supérieure de Paris ou l’institut Henri-Poincaré, et la France a donné à l’Histoire des mathématiques de grands noms comme Descartes, d’Alembert, Blaise Pascal, Fermat, Condorcet ou, dans la période contemporaine, Alexandre Grothendieck ou Cédric Villani. Comment un tel paradoxe a-t-il pu s’installer et se creuser à ce point ?

Pour sortir de cette ornière, des pistes ont déjà été maintes fois évoquées comme celles du rapport Villani-Torossian qui a proposé, en 2018, 21 mesures pour réformer l’enseignement des mathématiques. En septembre dernier, le Conseil scientifique de l’Éducation nationale, qui s’alarmait du niveau des élèves entrant en 6e quant à leur compréhension des chiffres et leur maîtrise des fractions, préconisait une introduction plus précoce des concepts mathématiques, dès le début de l’école élémentaire.

Mais les mauvais résultats des élèves s’expliquent aussi peut-être parce que la discipline est malmenée depuis plusieurs années avec un manque de moyens, des professeurs insuffisamment formés, des programmes mouvants et peu ouverts aux méthodes d’enseignements pratiquées avec succès à l’étranger. Sans oublier les décisions politiques erratiques. La suppression des maths du tronc commun au lycée par Jean-Michel Blanquer a eu des conséquences catastrophiques avant que la discipline ne soit réintégrée. S’ajoute à cela le sentiment ancien et toujours très répandu d’autodépréciation chez les élèves face à une discipline plus redoutée qu’appréciée.

Pour le nouveau ministre de l’Éducation nationale Gabriel Attal – qui a promis comme nombre de ses prédécesseurs, un retour aux fondamentaux en français et en mathématiques – il y a là un vrai défi. Mais attention aux mauvais calculs qui font passer les coups politiques de court terme avant l’efficacité de long terme. En évoquant la création de groupes de niveaux au collège, le ministre – qui a fait toute sa scolarité dans le privé – laisse à penser qu’il faudrait en finir avec le collège unique – rebaptisé en 1994 « collège inique » par François Bayrou. Instauré en 1975 il a pourtant démocratisé l’enseignement.

La segmentation des classes qui inquiète les syndicats serait, d’évidence, une fausse bonne idée, celle du renoncement à donner aux jeunes adolescents un socle commun de connaissances indispensables pour devenir les citoyens responsables de demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 16 novembre 2023)

Sortir de la naïveté

cyber



Ce n’est pas la première fois qu’un rapport alerte sur les vulnérabilités de la France aux ingérences étrangères. Mais parce qu’il est le dernier à le faire, celui de la délégation parlementaire au renseignement, publié le 2 novembre, permet de mesurer la croissance exponentielle de ces opérations d’influence et de déstabilisation qui visent la France et l’Europe et dont plusieurs affaires ont montré ces derniers mois l’ampleur et la sophistication.

En 2021, un imposant rapport de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (Irsem) avait ainsi détaillé « les opérations d’influence chinoises », qui mobilisent tout l’appareil d’État chinois avec des moyens considérables pour imposer le narratif positif voulu par Xi Jinping. En juin dernier, le rapport de la commission d’enquête sur « les ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français », avait mis en exergue comment la Russie, la Chine, mais aussi l’Iran, le Maroc, le Qatar et la Turquie ciblent la France, ses organisations, ses entreprises voire des personnes privées. Le panorama annuel de la cybermenace de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) montre enfin la montée en puissance des campagnes de déstabilisation et de manipulation.

Le rapport présenté par le député Sacha Houlié, qui espère provoquer un vaste débat public sur le sujet, offre une vision synthétique et critique des opérations d’influence et insiste sur l’émergence de menaces « hybrides », entre l’ingérence classique qui passe par des opérations d’espionnage traditionnelles et l’ingérence moderne qui se déroule essentiellement sur le terrain numérique – et qui peuvent parfois provenir de pays pourtant amis de la France. « Les menaces hybrides créent de l’ambiguïté dans un contexte géopolitique où les limites entre guerre et paix sont de plus en plus floues, donnant lieu à une zone grise où s’entremêlent les notions de compétition, contestation et d’affrontement », estime la délégation parlementaire.

Face à ces menaces, la France dispose bien sûr d’un réseau de services de renseignement efficace ; elle a musclé ses outils et la loi de programmation militaire 2024-2030, adoptée au Parlement en juillet, va dédier 5 milliards d’euros au renseignement et à la contre-ingérence. Mais le rapport juge qu’il existe encore trop de failles au premier rang desquelles « une forme de naïveté et de déni qui a longtemps prévalu en Europe ». Le rapport propose alors 22 recommandations qui vont de la formation des élus locaux après chaque élection locale à la surveillance des partenariats avec les universités étrangères en passant par un meilleur contrôle des investissements étrangers dans les entreprises françaises.

Des mesures fortes mais complexes à mettre en œuvre car elles doivent être « compatibles avec les valeurs d’un système démocratique que sont notamment la liberté d’expression, le pluralisme des médias, la libre concurrence, la transparence, la protection des données personnelles… » Dit autrement, les démocraties doivent répondre aux attaques des ennemis de la démocratie en trouvant des réponses qui préserveront leurs valeurs fondamentales. Un vrai défi qui doit tous nous mobiliser.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 15 novembre 2023)

La guerre et l'oubli

Ukraine

Ce samedi 11 novembre, devant les monuments aux morts de toutes les communes de France, comme devant la tombe du soldat inconnu sous l’arc de Triomphe, le président de la République comme les élus, associations d’anciens combattants, écoliers et simples citoyens commémoreront la fin de la Première guerre mondiale. Il y a 105 ans, un armistice mettait fin à quatre années d’un terrible conflit qui fit plus de 9 millions de morts et disparus dont 1,4 million pour la France, et plus de 21 millions de blessés dont 4 millions de Français. Un siècle plus tard, à quelques milliers de kilomètres à l’Est de l’Hexagone, aux portes de l’Europe, une autre guerre a lieu depuis plus de 20 mois, qui entre dans son second hiver.

Face à l’agression russe, l’Ukraine connaît la dureté et les horreurs d’une guerre dont les tranchées renvoient à celles du Chemin des Dames, dont les blessés au front du Donbass sont les frères d’armes, à travers le temps, des gueules cassées de 14-18, dont les bombardements incessants qui rasent les villages et défigurent les villes et les paysages sont autant de Verdun du XXIe siècle, dont la chappe de plomb, enfin, pèse sur toute la vie d’un pays qui résiste. Un pays galvanisé par son présiden-courage Volodymyr Zelensky et qui s’oppose de toutes ses forces, de toute son âme aux desseins tragiques de Vladimir Poutine, mais qui s’oppose aussi à un autre ennemi désormais, insidieux et redoutable : la lassitude et l’oubli.

Car si l’Ukraine tient, c’est bien sûr grâce à l’immense résilience de son peuple, mais aussi grâce au soutien des Occidentaux ; soutien diplomatique, humanitaire et militaire. Soutien parce que l’Ukraine défend nos valeurs démocratiques de liberté, d’égalité, de fraternité, de respect du droit international. Mais ce soutien n’est pas inébranlable et, depuis les États-Unis jusqu’en Europe et même en France, des voix – certes minoritaires – se font entendre pour dire qu’il y a d’autres priorités, d’autres urgences. Ces voix cyniques, drapées dans la Realpolitik, estiment qu’on ne peut pas aider sans fin l’Ukraine, qui n’a pas obtenu les résultats espérés avec sa contre-offensive, et que, finalement, Zelensky n’a qu’à s’asseoir à la table des négociations avec Poutine pour laisser à ce dernier la Crimée qu’il a annexée en 2014 sans réaction internationale et les territoires conquis et aujourd’hui occupés.

Ces Cassandre sont servis par l’actualité qui en chasse une autre. Ces dernières semaines, le conflit entre Israël et le Hamas, et ses répercussions partout dans le monde, occupe le devant de la scène médiatique et politique, ravalant l’Ukraine au second rang, mais pas encore dans la terrible catégorie de toutes ces guerres oubliées qui se poursuivent à bas bruit, de ces conflits qui tuent, depuis parfois des années et dans l’indifférence, du Yémen à l’Éthiopie, du Myanmar à la Syrie en passant par l’Afghanistan.

Rien ne serait pire, particulièrement en ce 11-Novembre, que d’oublier la guerre en Ukraine. Rien ne serait pire que de laisser ses habitants à leur sort. Rien ne serait pire que de délaisser cette guerre, car ce qui se joue là-bas n’est pas seulement l’avenir de l’Ukraine, mais aussi celui des principes du droit international et de l’Europe dont l’Ukraine partage déjà les valeurs.

Oublier l’Ukraine serait nous oublier nous-mêmes.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 11 novembre 2023)


Culture démocratique

vote


Ce n’est pas le moindre des paradoxes de voir d’un côté le gouvernement multiplier le recours à l’article 49-3 de la Constitution pour faire adopter sans vote – et avec le moins de débats possible – les projets de loi budgétaires, et de l’autre voir le président de la République inviter prochainement les chefs des partis politiques à réfléchir à élargir le champ du référendum voire à réformer le très verrouillé référendum d’initiative populaire (RIP), qui, depuis 2008, n’a jamais été à son terme. Brutalisation de la démocratie parlementaire d’un côté, appel à recourir à davantage de démocratie directe de l’autre…

Ce vertigineux « en même temps » illustre toute la difficulté qu’a Emmanuel Macron à accepter le traditionnel cadre institutionnel de la Ve République dans lequel s’inscrivent pourtant depuis 1958 droite et gauche. Élu pour la première fois en 2017 sur le mandat le plus important de la République – la présidence – avec la promesse du dépassement, Emmanuel Macron n’a pas eu les clés de ces prédécesseurs qui, tous, ont été préalablement députés ou maires. Dans leurs mandats locaux ils avaient ainsi appris les rudesses, les chausse-trappes, les bonheurs et les déconvenues, la recherche de consensus aussi, bref les subtilités de la politique « à portée d’engueulade ». Arrivé à l’Elysée sans avoir ce bagage, Emmanuel Macron a d’emblée snobé les élus locaux, estimant qu’ils constituaient un frein à sa volonté réformatrice. Il aura fallu fin 2018 le mouvement des Gilets jaunes, qui portaient la revendication du Référendum d’initiative citoyenne (RIC), pour que le président-Jupiter renoue avec les élus locaux et donc avec les territoires qu’ils représentaient.

Mais toujours convaincu qu’il fallait dépasser des institutions qu’il jugeait trop ankylosées et pas assez représentatives, Emmanuel Macron n’a eu de cesse depuis de se lancer dans un concours Lépine démocratique pour reconnecter les citoyens avec leurs élus. On a ainsi eu le Grand débat national grâce auquel le chef de l’État s’est extrait de sa première grande crise sociale, bluffant des salles entières composées d’élus locaux. On a eu la convention citoyenne sur le climat, format totalement inédit de démocratie participative, réitéré pour la fin de vie. On a eu le Conseil national de la refondation, objet démocratique non identifié annoncé en pleine campagne des élections législatives, dont la création s’apparentait pour les oppositions à la volonté de court-circuiter une Assemblée où le président allait perdre sa majorité absolue ; et, enfin, on a eu les réunions de Saint-Denis auxquelles sont conviés les chefs de partis pour dialoguer les yeux dans les yeux avec le président.

À chaque fois, ces initiatives, parce qu’elles ne sont pas allées au bout de leur logique, ont déçu : les cahiers de doléances du Grand débat méticuleusement noircis par les Français sont tombés dans les oubliettes des archives nationales ; plusieurs des mesures de la convention climat qui devaient être toutes reprises sans filtre ont été expurgées ; le CNR n’a pas eu l’effet escompté en dépit de la qualité des débats notamment en région. Et la prochaine rencontre de Saint-Denis essuie déjà le boycott de plusieurs partis.

Dès lors faut-il modifier l’article 11 de la constitution pour permettre des référendums sur les toujours sensibles et clivants sujets de société, au risque d’ouvrir une dangereuse boîte de Pandore ? Faut-il simplifier le RIP pour tendre vers le système Suisse des votations, modèle de démocratie directe ? Ou amener un peu plus de numérique pour mieux consulter des Français de plus en plus nombreux à s’abstenir aux élections ?

La question reste bien sûr ouverte et des évolutions sont toujours possibles, mais pour une France qui pointe au 16e rang mondial de l’Indice de la démocratie, derrière l’Uruguay ou le Costa Rica, redonner du souffle aux instances existantes – du Parlement aux conseils municipaux, départementaux et régionaux– paraît le meilleur moyen de renouer avec une indispensable culture démocratique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 9 novembre 2023)

Drame sans fin

jubillar

La disparition de Delphine Jubillar, survenue dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020 à Cagnac-les-Mines, dans le Tarn, n’a toujours pas été résolue mais est déjà entrée dans l’histoire des grandes affaires judiciaires françaises. Le mystère reste, en effet, entier sur les circonstances de la disparition de la jeune infirmière et l’absence de découverte de corps rappelle le souvenir terrible d’autres dossiers emblématiques qui ont passionné les Français : de l’affaire Seznec au début du XXe siècle jusqu’à l’affaire Viguier à Toulouse dans les années 2000 en passant par l’affaire Le Roux, qui s’étalera sur plus de trois décennies.

Autant d’affaires qui attestent que l’absence de corps n’empêche pas la tenue d’un procès. Le réquisitoire du parquet de Toulouse, qui a demandé le 3 novembre le renvoi de Cédric Jubillar devant les assises pour le meurtre de son épouse, vient une nouvelle fois de le démontrer. Les enquêteurs ont, en effet, accumulé, en bientôt trois années, un faisceau d’indices graves et concordants contre l’artisan. Les témoignages des enfants du couple évoquant une dispute, ceux de voisins ayant entendu des cris, une paire de lunettes que portait Delphine le soir de sa disparition retrouvée brisée, des traces de sang détectées dans la maison, etc. Et aussi le comportement de Cédric Jubillar lui-même, qui clame toujours son innocence, mais dont on peine à cerner le profil.

Quelle est la personnalité de ce père de deux enfants qui avait participé activement aux battues pour retrouver son épouse ? Qui est ce peintre-plaquiste dont on a découvert, au printemps 2021, qu’il avait une nouvelle compagne avec laquelle il a échangé de nombreux courriers dans lesquels il écrivait « On ne peut avoir confiance en personne, sauf entre nous deux au final… ». Quel est cet homme qui a confié à son co-détenu avoir tué et enterré sa femme ? Est-ce un redoutable manipulateur ? Ou alors un homme sous pression, injustement accusé, alors que l’enquête, qui a connu des ratés, n’a pas fait émerger l’élément capital à même de faire basculer l’affaire et d'emporter les convictions ? Cédric Jubillar dispose encore de recours possibles. Et si un procès finit par se tenir à Albi fin 2024 ou début 2025, il pourra toujours espérer bénéficier du doute raisonnable, celui-là même qui pourrait lui éviter la réclusion criminelle à perpétuité.

En attendant un hypothétique aveu, le mystère reste entier et la vérité dans le brouillard. Ce qui avive la douleur des proches de Delphine, qui continuent de lui rendre hommage et qui réclament justice. Pour l’heure, l’affaire Jubillar est un drame sans fin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 8 novembre 2023)