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Éditos

Une cause nationale

 

drogue

Un adolescent de 14 ans recruté comme tueur à gages par les réseaux criminels marseillais. L’affaire, qui a vu un chauffeur de VTC tué de sang-froid, a provoqué une onde de choc dans la société française, qui a découvert avec effroi combien le trafic de drogue se diffusait jusqu’à impliquer des mineurs. Ce dossier glaçant permettra-t-il une prise de conscience à tous les niveaux ? En tout cas l’affaire marque un tournant dans l’histoire déjà sombre du narcotrafic en France. De la French Connection des années 70 aux guerres de territoires actuelles, notre pays semble ne jamais parvenir à endiguer ce fléau qui gangrène nombre de quartiers populaires des banlieues françaises, mais pas seulement eux puisque le trafic se diffuse aussi vers les villes moyennes voire le monde rural.

Marseille, bien sûr, cristallise toutes les tensions. La cité phocéenne, jadis plaque tournante mondiale de l’héroïne, voit aujourd’hui ses quartiers nord transformés en quasi-zones de non-droit où les règlements de comptes sont devenus presque quotidiens. Les chiffres donnent le vertige : plus de 45 morts en 2023, des adolescents de plus en plus jeunes impliqués dans les trafics, des familles et des habitants terrorisés qui se sentent complètement abandonnés.

Face à cette situation explosive, les autorités semblent, de fait, désarmées. Les opérations « Place nette XXL », largement médiatisées, relèvent davantage du coup de communication que d’une stratégie cohérente de long terme. Ces interventions spectaculaires, si elles permettent bien sûr des saisies ponctuelles, ne s’attaquent pas aux racines du mal : la pauvreté endémique de ces territoires qui constituent le terreau idéal des réseaux criminels. Car c’est bien là que réside le nœud du problème : dans ces cités où le taux de chômage des jeunes dépasse parfois les 40 %, le trafic de drogue apparaît comme l’unique ascenseur social. Les « chouffeurs » de 12 ans peuvent gagner 100 euros par jour, les « vendeurs » plusieurs milliers d’euros par mois. Face à ces sommes mirobolantes, que pèsent les discours de prévention ?

L’arsenal juridique français montre également ses limites. L’absence d’un parquet national antidrogue dédié, sur le modèle de celui qui existe pour l’antiterrorisme, fragilise, d’évidence, la réponse judiciaire. Les magistrats, submergés par le nombre d’affaires, peinent à démanteler les réseaux dans leur globalité. Pendant ce temps, les organisations criminelles se professionnalisent, utilisant des technologies de pointe et diversifiant leurs activités. Nous sommes passés d’un trafic « artisanal », certes violent mais hiérarchisé, à une nébuleuse de gangs ultraviolents qui n’hésitent plus, on l’a vu, à recruter des mineurs comme tueurs.

Face à ce constat alarmant, une réponse globale s’impose. Invité pour répondre aux lecteurs de La Dépêche vendredi dernier, le nouveau ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a dit vouloir faire du combat contre le narcobanditisme générateur d’hyperviolence une cause nationale. Il promet une nouvelle méthode plus précise, plus ciblée, la création d’un parquet national dédié et des campagnes d’information et de sensibilisation auprès des consommateurs. Cet arsenal policier et judiciaire actualisé est sans doute indispensable, mais il ne sera pas suffisant s’il ne s’accompagne pas d’une véritable politique de la ville qui fait aujourd’hui défaut pour apporter d’autres perspectives et chasser le narcotrafic des quartiers.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 28 octobre 2024)

Agir et attendre

retailleau


Emmanuel Macron et Bruno Retailleau se sont rencontrés lundi matin. Il s’agissait de la première entrevue entre les deux hommes depuis la nomination du gouvernement Barnier, il y a un mois. L’entretien, qui a duré une heure trente, s’est bien passé selon les entourages du président de la République et du ministre de l’intérieur qui, il faut bien le dire, sont aux antipodes l’un de l’autre sur la forme et le fond.

Rien de commun, en effet, entre le jeune président libéral adepte du en même temps, promoteur de la start-up nation disruptive et dont la déroutante plasticité le rend difficile à suivre y compris dans son propre camp, et l’ex-sénateur vendéen formé par Philippe de Villiers, aussi raide que courtois, tenant constant d’une droite dure mais claire, pétrie de certitudes et arc-boutée sur un corpus de valeurs conservatrices et catholiques. Et pourtant l’ancien banquier d’affaires citadin et le terrien rural attaché à son bocage et sa ferme de Saint-Malô-du-Bois sont dans le même bateau…

Aussi éloignés soient-ils politiquement et de tempérament, les deux hommes, aujourd’hui condamnés à se supporter, ont toutefois en commun la politique chevillée au corps et mise aux services de leurs idées. Bruno Retailleau en a fait, d’évidence, sa force et dans un gouvernement de novices macronistes ou de seconds couteaux inconnus de chez LR, cet élu expérimenté est immédiatement devenu aux yeux des Français un – sinon le seul – poids lourds de l’exécutif. Conscient que sa nomination improbable – il est issu du parti arrivé 4e aux législatives avec 47 députés – peut aussi être éphémère, Bruno Retailleau veut aller vite pour imposer ses idées, qui flirtent souvent avec celles de l’extrême droite sans jamais les épouser complètement. Même s’il n’a jamais été partisan du front républicain, il s’est ainsi toujours tenu à bonne distance du RN quand certains LR ont fini par pactiser avec lui. Foncièrement républicain, ce politique à l’ancienne est toujours respectueux mais coriace.

Depuis sa nomination place Beauvau, comme jadis Nicolas Sarkozy, le ministre multiplie les déplacements et les déclarations fracassantes pour faire bouger les lignes et imposer ses vues dans le débat public, au risque de heurter des principes aussi fondamentaux que l’État de droit. Qu’importe, Bruno Retailleau, qui se défend de toute idéologie et fustige « l’impossibilisme juridique », joue l’opinion contre les partis et déroule, de télés en radios, ses propositions, comme il l’a fait hier devant nos lecteurs, sur la restauration de l’ordre, le rôle de la police, la lutte contre la drogue, la maîtrise de l’immigration ou les OQTF – sans souvent en préciser les modalités. Cette précipitation lui a par le passé été préjudiciable. Les modifications qu’il voulait imposer dans la loi asile immigration de 2023 ont été sèchement retoquées par le Conseil constitutionnel. Un peu comme les hotspots albanais de Giorgia Meloni pour déplacer les migrants arrivés en Italie et que Bruno Retailleau imagine pouvoir reproduire en France, mais qui ont été invalidés de façon cinglante par un tribunal de Rome…

Pas de quoi décourager le ministre dont les propositions en la matière rencontrent de bons sondages qui le convainquent d’accélérer, même sans majorité à l’Assemblée. Bruno Retailleau, réputé grand bosseur, est aussi, dit-on, grand lecteur. Peut-être d’Alexandre Dumas qui donnait ce conseil : « Si tu deviens homme d’État, n’oublie pas que le grand secret de la politique est dans ces deux mots : savoir attendre. Si tu es ministre, souviens-toi qu’on se tire de tout avec ces deux mots : savoir agir. » Incontestablement, Bruno Retailleau veut agir, mais saura-t-il aussi attendre ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 26 octobre 2024)

Fragile accalmie

  

inflation

Après des mois de tempête inflationniste qui ont secoué le pouvoir d’achat des Français, une embellie arriverait-elle cet automne ? En tout cas, plusieurs indicateurs apportent un peu d’optimisme, notamment sur les prix de l’alimentaire. Le 15 octobre, l’Insee a ainsi publié son Indice des prix à la consommation définitif pour le mois de septembre : il baisse de 1,2 % sur un mois, soit la plus forte baisse mensuelle depuis 1990, et les prix de l’alimentation hors produits frais sont quasi stables sur un an (+ 0,1 %).

Ce mardi, RTL a annoncé de son côté que son « panier », composé de 13 produits du quotidien, comme les pâtes, les œufs ou le lait, affichait une baisse de 2,39 %, la première depuis sa création en octobre 2021. Autre motif de soulagement pour les ménages français : la baisse des prix de l’énergie. Les tarifs du gaz et de l’électricité, qui avaient flambé l’an dernier, retrouvent peu à peu des niveaux plus raisonnables avec des perspectives à la baisse pour les prochains mois selon les experts. Les carburants, eux aussi, connaissent une accalmie relative et, même si les prix jouent parfois le yo-yo, ils sont eux aussi orientés à la baisse.

Cependant, gardons-nous de tout triomphalisme hâtif. Cette décélération de l’inflation reste fragile et pourrait n’être que temporaire car le contexte international demeure toujours aussi incertain. Comment va évoluer la guerre en Ukraine, surtout après l’élection présidentielle américaine, le 5 novembre, qui pourrait voir Donald Trump revenir à la Maison Blanche ? Comment vont se poursuivre – ou s’arrêter – les guerres à Gaza et au Sud Liban entre Israël, le Hamas et le Hezbollah qui déstabilisent le Moyen-Orient ? Le conflit en Ukraine continue de peser sur les marchés des matières premières, et toute escalade pourrait rapidement se traduire par de nouvelles hausses de prix. Les tensions entre la Chine et les États-Unis constituent également une source d’inquiétude, susceptible de perturber les chaînes d’approvisionnement mondiales.

Les politiques monétaires restrictives menées par les banques centrales pour juguler l’inflation – même si la BCE a décidé de baisser ses taux – pourraient avoir des effets secondaires indésirables, peser sur l’emploi et créer de nouvelles pressions inflationnistes à moyen terme. Enfin, nos économies restent confrontées à d’importants défis structurels, comme la transition écologique, qui nécessiteront des investissements massifs dont le montant pourrait conduire à des hausses de prix dans certains secteurs.

On le voit, si l’inflation amorce un ralentissement ou une stabilisation, la volatilité pourrait être de mise. Dans ce contexte, les pouvoirs publics devront maintenir leurs efforts pour soutenir le pouvoir d’achat des ménages les plus vulnérables – qui peinent parfois à percevoir la baisse des prix – tout en maîtrisant les comptes publics qui ont gravement dérapé. Cet équilibre délicat à trouver est tout l’enjeu du Budget 2025 actuellement examiné par le Parlement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 25 octobre 2024)

 

Des paroles aux actes

agriculteur

L’agriculture française vient de se confronter à un effet papillon, cette image qui illustre la théorie du chaos et qui veut qu’un battement d’ailes à l’autre bout du monde enclenche de lourdes conséquences à des milliers de kilomètres. L’effet papillon, c’est le traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay, Paraguay et Bolivie) qui pourrait être sur la table du prochain sommet du G20 le 18 novembre à Rio. La perspective de la signature de ce traité – à laquelle s’oppose, bien seule, la France – constitue un casus belli pour les agriculteurs français et vient souffler sur les braises de la colère paysanne de janvier dernier que certains avaient un peu vite oubliée. Car rien n’est réglé…

Il y a dix mois, en effet, le monde paysan avait crié sa colère et sa détresse, au départ de l’Occitanie, en faisant monter des tracteurs à Paris, en bloquant les autoroutes ou en assiégeant des préfectures. Face à cette crise historique, le jeune Premier ministre Gabriel Attal avait dû sortir le carnet de chèques et multiplier les promesses pour apaiser un secteur capital pour la France. Simplification administrative, renforcement de la loi Egalim, suspension de la hausse de la redevance sur l’eau, moratoire sur les jachères obligatoires, etc. : son « plan d’urgence » pour l’agriculture se voulait ambitieux. Presque un an plus tard, force est de constater que si certaines avancées sont indéniables, le compte n’y est toujours pas pour nombre d’agriculteurs.

Certes, depuis janvier, le budget 2025 du ministère de l’Agriculture a été sécurisé dans un contexte d’économies budgétaires et il est même en hausse. Certes, Annie Genevard assure à tous ses interlocuteurs qu’elle sera « la ministre du respect des engagements de l’État ». Mais sur le terrain, les agriculteurs dénoncent la lenteur de mise en œuvre des mesures promises, englués qu’ils sont dans un maquis administratif kafkaïen. La simplification tarde à venir, les contrôles tatillons persistent, des prix enfin rémunérateurs face à la grande distribution et aux industriels se font attendre.

Cette impatience légitime se double d’inquiétudes persistantes. La concurrence déloyale de certaines importations reste une épine dans le pied de notre agriculture, les normes environnementales, si elles sont nécessaires, continuent de peser lourdement sur la compétitivité des exploitations françaises, les épidémies animales subsistent et l’épée de Damoclès du changement climatique n’a jamais semblé aussi menaçante, entre sécheresses à répétition et épisodes météorologiques extrêmes comme on l’a encore vu cette semaine.

Le Mercosur aura finalement été le déclencheur d’une remobilisation prévue le 15 novembre, mais qui couvait depuis plusieurs semaines. Le monde paysan, à bout de nerfs, va à nouveau se faire entendre sur fond de débat budgétaire, mais aussi d’élections professionnelles où le tandem FNSEA-JA se trouve bousculé par la radicalité de la Coordination rurale ou celle d’agriculteurs qui disent aujourd’hui n’avoir « plus rien à perdre ».

Rien ne serait pire pour le gouvernement que de jouer la montre. Sur un sujet aussi transverse qui mêle des questions de souveraineté alimentaire, d’aménagement des territoires, de compétitivité économique, de transition écologique, Michel Barnier doit passer des paroles aux actes forts.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 23 octobre 2024)

Menace invisible

pesticide

Chaque jour, des millions de Français sont exposés, à leur insu, à une menace invisible : un cocktail toxique de pesticides. Ces substances, censées protéger nos cultures, s’infiltrent insidieusement dans notre environnement, notre alimentation et finalement, dans nos corps. Et cela est particulièrement vrai pour les riverains de champs où se font des épandages et qui entendent faire bouger la réglementation avec une action collective défendue par l’ancienne ministre de l’Environnement, l’avocate Corinne Lepage.

Depuis plusieurs années, de nombreuses études scientifiques ont démontré les dangers de l’exposition chronique des populations à ces substances chimiques. Cancer, troubles neurologiques, perturbations endocriniennes : la liste des maux potentiellement liés aux pesticides s’allonge année après année. Malgré cela, l’industrie chimique persiste à minimiser les risques, s’abritant derrière le sacro-saint principe du « doute raisonnable ». Le lobby de l’industrie phytosanitaire consacre des moyens colossaux pour faire pression sur les décideurs politiques mais aussi sur les scientifiques et militants qui travaillent sur le sujet. Une enquête du Monde a récemment dévoilé l’existence d’une plate-forme américaine privée baptisée « Bonus Eventus » qui a accumulé et partagé des informations personnelles sur des scientifiques et des militants critiques des OGM ou des produits phytosanitaires pour mieux les décrédibiliser…

Objectif de toutes ces actions : retarder l’interdiction des pesticides les plus dangereux comme le glyphosate. En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) avait classé ce célèbre herbicide comme cancérogène probable pour l’homme et depuis les études controversées se succèdent. Mais en 2023, plutôt que d’appliquer le principe de précaution, la Commission européenne a annoncé le renouvellement de l’autorisation du glyphosate pour dix ans.

C’est que l’usage des pesticides ne soulève pas que des questions de santé publique. Il en va aussi de la souveraineté alimentaire. Ainsi pour revenir au glyphosate tant décrié, son efficacité et son faible coût en font un outil précieux pour de nombreux agriculteurs. Certains aimeraient pouvoir s’en passer mais que faire faute d’alternative plus respectueuse de l’environnement et de la santé ? Trouver ces alternatives viables à grande échelle est, d’évidence, un défi colossal, qui nécessite des investissements massifs en recherche et développement, des collaborations internationales fortes et évidemment une volonté industrielle au rendez-vous. Pouvons-nous vraiment faire l’économie de cet effort alors que la santé des générations futures et l’équilibre de nos écosystèmes sont en jeu ?

En attendant, l’Union européenne, malgré ses faiblesses, reste notre meilleur rempart contre les dérives de l’industrie agrochimique, notamment pour définir une harmonisation des réglementations plus stricte et plus transparente à l’échelle du continent, pour éviter une concurrence déloyale entre États membres et aussi pour muscler la recherche scientifique.

Pionnière en matière de réglementation des pesticides, la France peut et doit être une force motrice en Europe pour accompagner la transition de notre modèle agricole vers des pratiques plus durables. Le Premier ministre Michel Barbier, qui fut ministre de l’Agriculture, connaît bien la question : il avait lancé l’objectif de réduction de 50 % de la quantité de pesticides avec le plan Ecophyto ou fait la loi Barnier qui a établi le principe du pollueur payeur. Il faut aller plus loin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 21 octobre 2024)

Peau de chagrin

 

dermato


Ce n’est pas la première fois que nous abordons dans notre journal les difficultés pour les Français de décrocher des rendez-vous médicaux chez un dermatologue, un ophtalmologiste, un cardiologue, voire un dentiste ou simplement un médecin généraliste. Si nous y consacrons à nouveau un dossier, c’est parce que nous recevons régulièrement de nombreux témoignages de lecteurs exaspérés de rencontrer de telles difficultés et accablés d’être confrontés très concrètement à cette pénurie de médecins qui créent des déserts médicaux bien réels.

Ce phénomène, qui semble s’aggraver d’année en année, touche particulièrement les dermatologues, ces spécialistes essentiels à notre bien-être cutané. Mais au-delà des problèmes de peau, c’est tout notre tissu médical qui s’effiloche, laissant de nombreux Français totalement démunis, comme l’a montré l’étude récente de la Fondation Jean Jaurès, intitulée « Cartes de France de l’accès aux soins ». Celle-ci, publiée en avril dernier, a dressé un constat alarmant en révélant des disparités criantes entre les territoires, avec des zones urbaines relativement bien dotées et des régions rurales en souffrance. Dans certains départements, obtenir un rendez-vous chez un dermatologue ou une autre spécialité relève de l’exploit, avec des délais d’attente pouvant atteindre plusieurs mois, voire plus d’un an. Cette situation ubuesque pousse certains patients à parcourir des dizaines de kilomètres pour consulter, quand d’autres renoncent tout simplement aux soins.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Les raisons sont multiples et complexes. Le numerus clausus, longtemps trop restrictif, a limité le nombre de médecins formés. La féminisation de la profession, bien que positive à bien des égards, a entraîné une modification des pratiques avec davantage de temps partiel. L’attrait des grandes villes au détriment des zones rurales a accentué les déséquilibres territoriaux. Sans oublier le vieillissement de la population médicale, avec de nombreux départs de médecins à la retraite non remplacés.

Face à cette situation, il est vraiment urgent d’agir. Des initiatives prometteuses ont vu le jour, comme les maisons de santé pluridisciplinaires, notamment développées en Occitanie. Ces structures permettent de mutualiser les moyens et d’offrir une prise en charge globale aux patients. Elles constituent aussi un atout pour attirer de jeunes médecins dans des zones moins favorisées, en leur proposant des conditions d’exercice attractives et un cadre de vie agréable.

La télémédecine représente aussi une autre piste intéressante, permettant de désengorger les cabinets, de réduire les délais d’attente et d’offrir un accès aux soins dans les zones les plus reculées. Même si sa rentabilité reste à parfaire, l’arrêt des cabines H4D le montre. Cependant rien ne remplace totalement le contact humain et l’examen clinique en présentiel.

Depuis plusieurs années, ces problèmes sont sur la table et il est temps que l’État impulse enfin les bonnes solutions. Gageons que Michel Barnier, qui a assuré vouloir déployer plus rapidement « des bus de santé et les regroupements de professionnels de santé, la télémédecine, la télésurveillance » trouve les moyens de ces ambitions pour éviter que la santé ne devienne pour certains Français une peau de chagrin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 14 octobre 2024)


Dangereuse saignée

 

ecole

Le choc a été d’autant plus rude que personne ne s’y attendait : le Budget 2025, présenté jeudi soir en Conseil des ministres et qui a commencé son marathon parlementaire hier à l’Assemblée nationale, acte la suppression de 4 000 postes d’enseignants. Alors qu’il y a quelques semaines à peine la communauté éducative déplorait un manque de quelque 3 000 enseignants, la voilà qui fait face à une véritable saignée, la plus grosse coupe en matière de personnels dans le nouveau Budget. Une décision qui va toucher essentiellement le premier degré public (maternelle et élémentaire) avec une baisse de 3 155 postes contre 660 dans le privé. Le second degré public (collèges et lycées) perd lui 180 postes contre 40 dans le privé.

Le gouvernement a beau jeu d’expliquer que le Budget de l’Éducation nationale reste le premier de l’État (63 milliards d’euros, en hausse de 800 millions), qu’il prévoit le financement de 2 000 AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap) supplémentaires et que cette diminution drastique se justifie par « la baisse du nombre d’élèves qui devrait s’accélérer avec 97 000 élèves en moins à la rentrée 2025 », cette annonce est terrible car elle signifie que l’école – et surtout l’école publique – est devenue une variable d’ajustement budgétaire, très loin du rôle ambitieux que les discours de ces dernières semaines semblaient lui assigner.

« L’école restera la priorité, nous voulons renforcer l’attractivité de la mission d’enseigner », disait ainsi le Premier ministre Michel Barnier il y a à peine 12 jours dans son discours de politique générale, lui qui, candidat à la primaire de la droite pour la présidentielle, appelait même dans une tribune en 2021 à « faire de l’éducation la grande cause nationale du prochain quinquennat »… « L’école restera bien la priorité du gouvernement, l’école de la République », assurait en quittant Matignon le 5 septembre, Gabriel Attal, éphémère ministre de l’Éducation nationale. Autant d’engagements que les enseignants peuvent légitimement estimer trahis aujourd’hui.

Cette annonce brutale qui confine au mépris souligne aussi combien la nouvelle ministre de l’Éducation nationale Anne Genetet – qui ne doit son poste qu’à des considérations de politique politicienne et pas à ses compétences, nulles en matière d’Éducation – pèse peu. Là où d’autres ministres ont sécurisé leur budget à l’heure où l’État cherche à faire des économies tous azimuts, elle a été dans l’incapacité de s’opposer à ces 4 000 suppressions. Son ministre délégué à la Réussite scolaire, Alexandre Portier, ardent défenseur de l’école privée, ne semble pas non plus avoir levé le petit doigt.

Anne Genetet écrit dans le document de présentation du Budget de son ministère que « le cœur de la bataille pour notre École, c’est d’élever le niveau de tous les élèves grâce à l’exigence pédagogique et à la transmission des savoirs fondamentaux à tous les niveaux de la scolarité. » Comment cette élévation du niveau pourrait-elle se faire avec moins d’enseignants, qui sont moins payés en moyenne que leurs homologues en Europe, font face aux classes les plus chargées, et qui doivent mettre en place une kyrielle de réformes controversées – chocs des savoirs, bac, groupes de niveau – pilotées par rien moins que six ministres en sept ans ? Il reste à espérer que le Parlement corrige ce budget et évite à l’école publique cette dangereuse saignée, ce sacrifice qu’elle ne peut se permettre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 12 octobre 2024)

 

Les juges de la République

justice

 

Un meurtre sordide qui scandalise et émeut – à raison – l’opinion, un dossier d’évidence entaché d’un dysfonctionnement de la chaîne judiciaire et qui implique un ressortissant étranger sans papier qui aurait dû être expulsé ; un énième règlement de compte meurtrier sur fond de trafic de stupéfiants impliquant un mineur ; une attaque violente contre les forces de l’ordre, leur matériel comme leur intégrité physique, qui révolte les Français… Autant de dossiers – le meurtre de Philippine, le tueur à gage de 14 ans de Marseille, l’attaque du commissariat de Cavaillon – qui, cumulés avec d’autres, électrisent le débat public. Fortement médiatisés, notamment par certaines chaînes d’information en continu, ils suscitent aussi des déclarations politiques – particulièrement à droite et à l’extrême droite promptes à les instrumentaliser – sur l’habituel et prétendu laxisme de la justice et sur la nécessité qu’il y aurait à en finir avec les règles l’État de droit…

Ces politiques qui se précipitent pour réagir à l’emporte-pièce et jeter de l’huile sur le feu, devraient peut-être assister une après-midi de leur vie à une audience correctionnelle dans n’importe quel tribunal de France pour mesurer ce qu’est vraiment la justice française et comment elle se rend. Ils verraient alors la complexité des procédures, dont certaines s’étirent sur des mois et des années, la diversité des affaires qui sont minutieusement jugées souvent jusqu’au bout de la nuit, la mobilisation sans faille des magistrats du siège et du parquet, des greffiers, des policiers ou gendarmes bloqués la journée pour assurer l’escorte d’un prévenu, des avocats qui défendent avec rigueur une victime ou l’auteur des faits. Et ils verraient alors que la justice n’est pas laxiste mais qu’elle applique tout simplement le droit.

Le sentiment que la justice est laxiste, qu’elle donne plus de droits aux délinquants qu’aux victimes, est toutefois une réalité, partagée par une majorité de Français quelles que soient leurs opinions politiques. Opposer simplement les chiffres qui montrent le contraire ne sera pas suffisant, le nouveau ministre de la Justice le sait bien. Confronté aux sorties de son collègue de l’Intérieur, le très droitier Bruno Retailleau, Didier Migaud sait bien que pour redonner confiance aux Français dans leur justice – sa priorité dit-il dans l’interview qu’il nous accorde – il faudra davantage montrer que l’institution n’est pas enfermée dans une tour d’ivoire mais prête à répondre aux attentes des Français qui veulent une justice moderne.

Tout cela nécessite des moyens et une vision ambitieuse. Les moyens budgétaires ont été améliorés sous Eric Dupond-Moretti pour rattraper le scandaleux retard de la justice française par rapport à ses homologues européennes. La vision, qui ne saurait déroger aux règles de l’État de droit et aux engagements européens de la France, doit permettre d’adapter le droit aux nouvelles formes de délinquance.

Le fonctionnement de la justice, trop méconnu, et son évolution doivent être mieux expliqués aux Français pour être mieux compris. Alors, au lieu d’une République des juges fantasmée, ils verront des juges au service de la République, c’est-à-dire à leur service.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 11 octobre 2024)


L'union est un combat

NFP

Pour mieux analyser une situation politique, il est toujours intéressant de faire un pas de côté et prendre de la distance. Ainsi, on a vu la presse étrangère stupéfaite par la dissolution de confort décidée par Emmanuel Macron en juin, puis la désinvolture avec laquelle le chef de l’État a brusqué les institutions pour ne pas demander à la coalition arrivée en tête aux législatives, en l’occurrence le Nouveau Front populaire (NFP), de former un gouvernement et lui préférer une alliance fragile des partis sanctionnés dans les urnes – dont le sien – autour de Michel Barnier.

Pareillement, un regard extérieur est intéressant sur la coalition de gauche, bâtie dans l’urgence entre des partis qui ne s’étaient pourtant pas épargnés durant les élections européennes. Ce regard-là est arrivé avec Yannis Varoufakis, l’ex-ministre grec de l’Économie, tenant d’une gauche radicale proche de la France insoumise. Dans une interview à Libération, s’il se félicite que l’union à gauche ait pu se faire, il explique sans fard : « Ce que je n’aime pas, c’est le fait que le NFP n’ait pas dit aux Français, ni avant l’élection, ni après, que leur programme impliquait un conflit avec l’UE. Je n’ai pas de doute sur le fait que Mélenchon ira au clash avec l’UE, mais pas les socialistes, ce n’est pas dans leur ADN, pas plus que les Verts ». Et d’assener que, selon lui, « le Nouveau Front populaire est un mariage de convenance sans le degré d’honnêteté que les gens de gauche et les progressistes devraient adopter. »

En quelques phrases cash, Varoufakis renvoie ainsi la gauche française à ses contradictions et dit tout haut ce que beaucoup pensent – de moins en moins – tout bas : le NFP – comme son ancêtre la Nupes – est avant tout une alliance électorale avant d’être un programme commun réellement et complètement partagé. Électoralement parlant, Nupes et NFP ont parfaitement rempli leur rôle en limitant la casse et ont évité au Parti socialiste de se retrouver sans aucun député à l’Assemblée – ce qu’Olivier Faure ne manque pas de faire remarquer à ses nombreux opposants. Sur le fond, en revanche, les divergences persistent voire se creusent. Mises de côté pour bâtir la coalition, elles ressurgissent, que ce soit sur la politique étrangère, et singulièrement le conflit au Proche-Orient, ou encore sur la faisabilité d’un programme économique coûteux, rédigé avant qu’on ne découvre le dérapage abyssal des comptes publics laissé par les macronistes.

Pour préparer les prochaines élections – nouvelles législatives anticipées dans un an ou présidentielle de 2027 – les opposants de toujours à Jean-Luc Mélenchon espèrent faire renaître sans LFI une offre sociale-démocrate entr’aperçue aux européennes. Sur ce créneau, les chapelles socialistes se multiplient au risque de l’éparpillement : Delga, Bouamrane, Glusksmann, Cazeneuve et même Hollande. A contrario, Marine Tondelier ou Olivier Faure, âpres négociateurs du NFP, veulent respecter la parole donnée aux électeurs en juin et préserver l’union. Mais jusqu’à quand ?

Si la gauche veut à nouveau gouverner, elle va devoir rapidement trancher cette question. Et surtout, travailler, réfléchir enfin, remettre à jour son programme, ses idées, se reconnecter avec des classes populaires qui l’ont désertée et tenir compte de ce « peuple de gauche » qui réclame l’union sans exclusive. À défaut d’avoir un leader incontesté, peut-être la gauche devrait se rappeler ce que disait François Mitterrand dans ses mémoires. « Je crois pour demain comme hier à la victoire de la gauche, à condition qu’elle reste elle-même. Qu’elle n’oublie pas que sa famille, c’est toute la gauche. Hors du rassemblement des forces populaires, il n’y a pas de salut ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 9 octobre 2024)

Proche-Orient, année zéro

Israel

En 1948, Roberto Rossellini sortait le film "Allemagne, année zéro », dont le titre fait allusion à l’expression "Stunde Null" (l’heure zéro) qui décrit l’effondrement de l’Allemagne en 1945. Y aura-t-il un jour un film "Gaza, année zéro", ou "Proche-Orient, année zéro" ?

Le grand reporter Guillaume Auda, vient, lui, de publier "7 octobre 2023. Année zéro" (Ed. Le cherche Midi), une enquête de terrain en Israël et en Palestine sur le basculement qui s’est opéré il y a un an avec les attaques terroristes du Hamas palestinien contre Israël. Des attaques qui ont fait près de 1 205 morts, 3 200 blessés et 250 otages et qui ont précipité le Proche-Orient dans la guerre.

En riposte aux pogroms, Israël conduit depuis une guerre meurtrière et destructrice dans la bande de Gaza – plus de 41 000 morts – pour éliminer le Hamas et a ouvert un front désormais au Sud Liban contre le Hezbollah qui pourrait embraser toute la région.

Depuis le 7 octobre 2023, le monde a ainsi changé comme il avait déjà changé le 22 février 2022 lorsque la Russie a envahi l’Ukraine. Le choc des massacres dans les kibboutz et dans un festival de musique, le déluge de bombes sur la bande de Gaza, l’angoisse sur le devenir des otages, la survie de milliers de réfugiés… Autant d’images qui ont eu un impact politique et sociétal en France, aux États-Unis, en Iran, dans les pays arabes…

"J’ai fait la guerre aussi longtemps qu’il n’y avait aucune chance de faire la paix", assurait Yitzhak Rabin dans son dernier discours, lors d’un grand meeting pour la paix le 4 novembre 1995 à Tel-Aviv. Aujourd’hui, un an après le 7 octobre, la guerre semble s’étendre et l’espoir de paix s’amenuiser.:

(Article publié dans La Dépêche du lundi 7 octobre 2024)



Vents contraires

 

eolienne

Menhirs 1, éoliennes 0. On pourrait trivialement résumer ainsi l’affaire du parc éolien de Porspoder, dans le Finistère, dont l’autorisation préfectorale a été annulée par la justice administrative cette semaine, car les trois éoliennes envisagées étaient prévues trop proches des menhirs de granit rose de Kergalou. Le préfet, qui a autorisé le projet en 2022, était passé outre les avis défavorables de l’architecte des bâtiments de France, des deux communes concernées et de la commissaire de l’enquête publique. Cette affaire, un rien clochemerlesque, pourrait évidemment prêter à sourire, mais elle illustre les vents contraires qui, régulièrement partout en France, soufflent sur les projets de parcs éoliens qu’ils soient sur terre ou sur mer.

D’un côté, les opposants dénoncent pêle-mêle la défiguration des paysages, les nuisances sonores, l’impact sur la biodiversité ou la faune et la dépréciation immobilière. Une peur parfois instrumentalisée par des discours alarmistes et des informations tronquées, qui alimentent la défiance envers le moindre projet éolien. Des arguments qui, s’ils peuvent paraître parfois exagérés, ne sont toutefois pas à balayer d’un revers de main. S’y ajoutent les critiques récurrentes de certains experts qui dénoncent le coût colossal de l’éolien, son intermittence, notre dépendance à des industriels étrangers, ou encore son faible impact dans la nécessaire diminution des émissions de gaz à effet de serre. Fustigeant un engouement pour l’éolien qu’ils attribuent à un débat médiatique peu rigoureux, ils estiment que les fonds consacrés à l’éolien auraient été plus efficaces dans l’isolement des logements ou des actions pour davantage de sobriété énergétique.

De l’autre côté, les défenseurs de ces moulins à vent modernes brandissent l’étendard de l’urgence climatique. Les éoliennes, affirment-ils, sont une réponse concrète et immédiate à la nécessité de décarboner notre mix énergétique. Avec en 2023 une production de plus de 50 TWh, l’éolien terrestre et en mer représente désormais plus de 10 % de la consommation nationale annuelle d’électricité. En cinq ans, la production annuelle d’électricité d’origine éolienne a augmenté de plus de 80 %, avec une hausse de plus de 30 % entre 2022 et 2023. Ce n’est pas rien à l’heure où l’on cherche à sortir des énergies fossiles polluantes. Enfin, la filière éolienne s’est désormais bien structurée et représente plus de 30 000 emplois.

Comment sortir de cet affrontement ? Comment concilier l’impératif écologique et l’acceptabilité sociale des éoliennes ? Michel Barnier, qui ne manque pas une occasion de parler de la dette écologique et de rappeler qu’il fut ministre de l’Environnement, s’est, d’évidence, posé ces questions et, lors de son discours de politique générale mardi, a assuré qu’il souhaitait mieux prendre en compte « l’impact » des énergies renouvelables. De fait, l’affaire bretonne, qui est intervenue après une série de mesures de concertation et d’engagements déjà pris en 2021, montre qu’il y a des marges de progrès en matière de transparence, de concertation et de pédagogie.

Si le gouvernement veut être à l’écoute, il n’en garde pas moins le cap sur lequel la France s’est engagée : une croissance de 1,5 GW par an pour l’éolien terrestre et un objectif de 45 GW d’éolien en mer. Car comme l’a martelé RTE dans son rapport « Futurs énergétiques 2050 », « atteindre la neutralité carbone est impossible sans un développement significatif des énergies renouvelables » et, selon France renouvelables, « l’électrification massive des usages à horizon 2035 sera principalement soutenue par les énergies renouvelables. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 4 octobre 2024)

Trouver le juste équilibre

 

teletravail

Alors que la pandémie de Covid-19 avec ses confinements semblait avoir définitivement ancré le télétravail dans nos habitudes professionnelles, un vent contraire souffle depuis la Silicon Valley. Les géants américains de la tech, prescripteurs de cette révolution du travail à distance, font aujourd’hui machine arrière. Apple, Google, Meta, Tesla… : tous sonnent le rappel de leurs troupes au bureau et demandent à leurs salariés de revenir travailler sur site au moins trois jours par semaine. Ce spectaculaire revirement peut-il trouver un écho en France ? Notre pays, jadis très réticent, avait rattrapé son retard de façon fulgurante pendant la crise Covid. Aujourd’hui près d’un tiers des salariés français télétravaille au moins un jour par semaine et selon une étude de l’Observatoire du télétravail, plus des deux tiers des télétravailleurs souhaitent continuer à exercer leur activité à distance au moins partiellement.

Les avantages du télétravail ne sont plus à démontrer : gain de temps sur les trajets domicile-travail, meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, réduction du stress lié aux open spaces bruyants. Certains salariés déplorent toutefois l’isolement social, la difficulté à déconnecter, l’absence de frontière nette entre sphères privée et professionnelle. Pour les entreprises, le bilan est plus contrasté. Si certaines y voient un moyen de réduire leurs coûts immobiliers et d’attirer des salariés et notamment les jeunes générations, d’autres pointent du doigt une perte de productivité et un affaiblissement de la culture d’entreprise et de l’esprit d’équipe. Dans un pays où le présentéisme et la verticalité hiérarchiques sont très importants, le télétravail avait aussi mis au jour le rôle parfois dispensable des managers « intermédiaires »…

Face à ces constats mitigés, les entreprises françaises doivent-elles suivre leurs homologues américaines ? Rien n’est moins sûr. En France, le télétravail est encadré par des accords d’entreprise ou des chartes, fruit d’un dialogue social structuré qui avait abouti à un accord national interprofessionnel (ANI) sur le télétravail, signé en novembre 2020, et même à un droit à la déconnexion. L’enjeu pour les entreprises françaises est donc de trouver le bon dosage entre jours travaillés et télétravaillés. Cela suppose aussi de repenser l’organisation du travail, les espaces de bureau ou les outils collaboratifs pour bien faire fonctionner des équipes hybrides.

Le télétravail ne peut toutefois pas être pensé uniquement comme un simple mode d’organisation du travail car le débat dépasse largement la sphère de l’entreprise et concerne toute la société. Quel impact sur l’aménagement du territoire, alors que certains voient dans cette pratique un moyen de revitaliser les zones rurales ? Quelles conséquences sur la mobilité et l’environnement, notamment autour des grandes métropoles asphyxiées par les embouteillages ? Comment repenser nos villes et nos bureaux ? Et quid de tous ceux dont le métier ne se prête pas au télétravail ? L’exemple de la Silicon Valley montre qu’il n’y a ni solution unique ni solution miracle ; chaque pays, chaque entreprise doit faire ses propres choix. À la France de trouver le juste équilibre.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du jeudi 3 octobre 2024)


Ligne de crête

 

Barnier


La dernière fois que Michel Barnier s’est exprimé devant l’Assemblée nationale, c’était en 2009 en tant que ministre de l’Agriculture de Nicolas Sarkozy. Quinze ans, autant dire une éternité en politique. Rien n’est plus pareil, surtout depuis l’avènement des chaînes d’information en continu et des réseaux sociaux qui compressent le temps et accélèrent la vie politique ; surtout, aussi, après la déflagration de l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 qui a précipité l’effondrement des partis traditionnels de gauche et de droite. Quinze ans où l’on est passé de confortables majorités absolues et, au pire des cas, de cohabitations tendues mais correctes, à une Assemblée éclatée comme jamais avec un hémicycle en surchauffe permanente dans lequel rien n’est jamais acquis ni définitif.

En montant à la tribune hier, Michel Barnier, Premier ministre d’une coalition de partis sanctionnés lors des dernières législatives, a peut-être été saisi de nostalgie mais plus sûrement de vertige devant l’immensité de la tâche. Car contrairement à certains de ces prédécesseurs – Jacques Chirac, Lionel Jospin ou Edouard Balladur – il se trouve non pas dans une cohabitation mais dans une multicohabitation, pour reprendre le mot de Laurent Fabius, son lointain prédécesseur, aujourd’hui président du Conseil constitutionnel.

Première cohabitation avec Emmanuel Macron. Le Président est affaibli par ses défaites aux européennes et aux législatives, son camp pense déjà à l’après et à 2027, mais le chef de l’État, qui fait mine de laisser le gouvernement gouverner, reste déterminé à empêcher tout détricotage de sa politique menée depuis sept ans. Avec ce jeune Président – né quand il était déjà conseiller général – Michel Barnier devra faire preuve d’habileté ; un numéro d’équilibriste qui rappelle celui de Michel Rocard face à François Mitterrand.

Deuxième cohabitation, celle au sein même de son gouvernement. Michel Barnier doit fédérer une équipe composite, entre inconnus de la macronie et ténors réactionnaires de la droite, aux antipodes les uns des autres. Les ambitions et les ego s’entrechoquent déjà, les premiers couacs sont apparus, avec Antoine Armand puis Bruno Retailleau. Le Premier ministre devra user de toute sa diplomatie pour maintenir une cohésion qui semble intenable sur le papier.

Troisième cohabitation, enfin, avec l’Assemblée nationale. Avec une majorité relative très étriquée dont l’unité est loin d’être acquise tant les lignes rouges des uns et des autres sont nombreuses, une gauche unie qui voit dans sa nomination à Matignon un déni de démocratie, et une extrême droite qui l’a placé « sous surveillance » et veut user de la motion de censure comme d’une épée de Damoclès, Michel Barnier se sait en sursis.

Le Premier ministre peut-il survivre entre ces trois cohabitations et s’en émanciper ? C’est ce qu’il a voulu démontrer hier avec son discours de la méthode, sans relief mais rassurant, évitant sciemment d’entrer dans le détail mais en donnant des gages aux uns et aux autres, quelques subtils coups de griffes et en dessinant, lui, le Savoyard, un chemin de crête du possible dans une France minée par les déficits, la dette et polarisée comme jamais. Sa longévité politique le pousse aujourd’hui à prendre de la hauteur, endosser les habits du vieux sage, pondéré, sérieux, loin des clashs et du buzz, qui a promis de « dire la vérité » et qui espère être écouté pour tenter une impossible synthèse pour « faire beaucoup avec peu. » Mais cet adepte de la culture du compromis aura-t-il le temps et les moyens d’être entendu ?

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 2 octobre 2024)

Quelle école ?

 

école

À l’été 2023, dans une interview au Point, Emmanuel Macron annonçait que « l’école est devenue un sujet régalien. C’est dans les salles de classe que se murmure la France et que s’apprennent nos valeurs ». Et le chef de l’État d’indiquer que, « compte tenu des enjeux », « l’éducation fait partie du domaine réservé du Président. » Un domaine réservé qui s’appliquait traditionnellement jusqu’alors à la défense et aux Affaires étrangères.

Que le chef de l’État érige ce domaine essentiel pour le pays en priorité nationale n’était en soi pas une mauvaise idée, mais le revers de la médaille est qu’en faisant cela Emmanuel Macron a dès lors court-circuité son ministre de l’Éducation nationale – mais n’était-ce pas déjà le cas avant ? – et substitué une volonté de favoriser les initiatives du terrain, sans cesse mise en avant, à des injonctions venues de Paris. Au risque de paralyser un système éducatif déjà bien grippé.

Surtout, six après son accession à l’Élysée, Emmanuel avait un peu plus brouillé son message sur l’Éducation. Au point que tous les acteurs se demandent toujours qu’est-ce que l’école pour Emmanuel Macron ? Celle du dogmatique Jean-Michel Blanquer, qui réforma à la hussarde le baccalauréat ? Celle de Pap Ndiaye, son exact contraire nommé pour apaiser le corps enseignant mais qui n’a rien pu réellement faire, sans cesse accusé de « wokisme » par la droite et l’extrême droite ? Celle de l’ambitieux Gabriel Attal, éphémère ministre et as de la communication, qui n’aura jamais eu à mettre en place son « choc des savoirs » opportunément présenté le jour de la publication de résultats PISA catastrophiques pour la France ? Celle de la suffisante Amélie Oudéa-Castera, qui s’est noyée dans ses polémiques, faute d’en mesurer les dégâts ? Celle de Nicole Belloubet, sans doute la plus compétente de tous, nommée pour éteindre l’incendie et qui n’a pas eu le temps d’imprimer sa marque ? Ou peut-être celle de Brigitte Macron, l’ancienne professeure de lettre du lycée privé La Providence d’Amiens, très présente auprès de tous ces ministres ?

Le monde enseignant en était là de ses interrogations avant de découvrir, médusé, le nom de la nouvelle ministre de l’Éducation nationale du gouvernement Barnier le 21 septembre : Anne Genetet. On ne pouvait faire plus éloigné du monde de l’Éducation : cette députée des Français de l’étranger est spécialisée dans les questions de Défense, sa méconnaissance du monde éducatif est vécue comme une provocation par les syndicats enseignants. Tout comme celle de son ministre délégué Alexandre Potier, ardent défenseur de l’enseignement privé… On est, à l’évidence, très loin des ministres poids lourds comme le furent François Bayrou ou Lionel Jospin, qui, au moins, avait montré un intérêt certain pour l’école et dessiné une vision, qu’on la conteste ou qu’on y adhère.

Si la nomination d’Anne Genetet inquiète, c’est aussi parce que les chantiers sont nombreux, au premier rang desquels l’insupportable pénurie d’enseignants. Dans un contexte de déficit budgétaire abyssal où chaque ministre va se battre pour ses crédits, Mme Genetet – qui ne doit sa nomination qu’à sa proximité avec Gabriel Attal – peut-elle tenir tête au droitier ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, devant elle dans l’ordre protocolaire ? Il n’y a plus qu’à espérer qu’au sommet de l’État, on se souvienne du mot de Victor Hugo – « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons » – et qu’on donne les moyens humains et financiers à des enseignants mieux considérés pour que l’école publique réalise vraiment la promesse émancipatrice de la République.

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 30 septembre 2024)


Guerres et paix

Liban

La guerre menace encore une fois le Pays du Cèdre, tant de fois meurtri par des crises à répétition. Les frappes israéliennes contre le sud du Liban et les positions du Hezbollah ravivent, en effet, le spectre d’un nouveau conflit dans cette Terre millénaire de brassage culturel et religieux. Après quinze années de violence qui ont profondément marqué le pays et ses habitants (1975-1990), la paix est toujours restée fragile, constamment menacée par les ingérences étrangères, les divisions communautaires et une classe politique corrompue. La crise économique sans précédent qui frappe le pays depuis 2019, puis l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth en 2020, symbolisant l’effondrement d’un État rongé par des décennies de mauvaise gouvernance, ont rajouté au malheur de ce petit pays de moins de 6 millions d’habitants, jadis considéré comme la Suisse du Moyen-Orient.

Victime d’une spectaculaire opération d’explosion de ses bipeurs et talkies-walkies attribuée à Israël, le Hezbollah – « État dans l’État » qui, depuis les pogroms du 7 octobre, ciblait à basse intensité Israël en soutien à Gaza – brandit la menace d’une riposte massive en cas d’intervention terrestre israélienne. Mais cette organisation, soutenue par l’Iran, en a-t-elle encore les moyens ? Israël, de son côté, n’hésite plus à frapper en territoire libanais, jusqu’au sud de Beyrouth hier, au risque d’embraser toute la région. Mais l’État hébreu – qui joue de son avantage et de sa supériorité militaire et technologique, notamment son protecteur dôme de fer – a-t-il les moyens d’entretenir deux fronts simultanément : Gaza et le sud Liban, où le Hezbollah est autrement plus redoutable que le Hamas palestinien ?

Le pays se retrouve « au seuil d’un tunnel noir, dans l’obscurité, sans aucune visibilité quant à la fin de ce tunnel », titrait hier le quotidien libanais An-Nahar, inquiet de voir advenir une troisième guerre entre le Liban et Israël, qui provoquerait des milliers de victimes, de déplacés et de réfugiés. Face à ce danger imminent – qui serait un « un autre Gaza » comme le craint le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres – la communauté internationale se mobilise pour éviter l’escalade que constituerait une invasion terrestre par Tsahal. Mais peut-elle être entendue ?

Ancienne puissance mandataire et « amie » traditionnelle du Liban, la France peine à se faire entendre. Il est vrai que les liens historiques entre Paris et Beyrouth, forgés par des siècles d’échanges culturels et diplomatiques, se sont largement distendus depuis l’ère Chirac. Empêtrée dans ses propres contradictions et affaiblie sur la scène internationale, la France n’a plus le poids d’autrefois pour peser sur le cours des événements dans la région et les interventions pressantes d’Emmanuel Macron restent vaines. L’Iran et es États-Unis parviendront-ils à lancer un appel à la retenue qui soit entendu par le Hezbollah et par Benyamin Netanyahou – ce dernier semblant exclure toute possibilité de solutions négociée ?

Les stratégies des deux parties sont aussi brumeuses et incertaines que les conséquences d’un conflit apparaissent claires quant à la déstabilisation durable et irréversible de la région. Face à cette guerre imminente, et alors que l’anniversaire des massacres du 7 octobre interviendra dans douze jours, existe-t-il encore un chemin pour la paix ? « C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances et c’est notre regard qui peut aussi les libérer », estime l’écrivain libanais Amin Maalouf. Il est encore temps que les regards changent au Proche-Orient.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 25 septembre 2024)

Ambiguïtés

 

barnier

 

En regardant attentivement la composition du gouvernement de Michel Barnier annoncée samedi, soixante-seize jours après les élections législatives, un poste ministériel interpelle. Si le Premier ministre disposera comme ses prédécesseurs d’une ministre déléguée chargée des Relations avec le Parlement – poste capital avec une Assemblée nationale divisée comme jamais pour un gouvernement sans majorité absolue – il aura également à ses côtés une autre ministre déléguée chargée… de la Coordination gouvernementale. Cette nouveauté en dit long sur la fragilité de ce gouvernement accouché au forceps entre les macronistes et les Républicains. Missionner Marie-Claire Carrère-Gée pour mettre de l’huile dans les rouages gouvernementaux et créer du liant entre les 39 ministres souligne combien cette équipe, née de formations sanctionnées aux législatives, présente des failles et des incohérences.

Difficile, en effet, de trouver plus éloignés que des marcheurs comme Agnès Pannier-Runacher ou des centristes pro-européens comme Jean-Noël Barrot de figures de la droite conservatrice et réactionnaire proche de la Manif pour tous comme Bruno Retailleau ou Laurence Garnier. Pendant des années les seconds ont mis en scène leur opposition frontale, outrancière parfois, à Emmanuel Macron, jurant ne pouvoir travailler avec des macronistes au nom du mandat confié par leurs électeurs ; et les voilà aujourd’hui dans une même équipe avec leurs adversaires d’hier. Entre des ministres macronistes pour l’essentiel sans poids politique, inconnus des Français et parfois nommés à des postes pour lesquels ils n’ont montré aucune compétence particulière – comme à l’Éducation nationale – et des élus LR qui ont accepté un maroquin – celui de la dernière chance parfois pour certains – pour pouvoir revenir aux affaires après douze ans d’absence, le dénominateur commun paraît bien mince. Marier la carpe et le lapin, surtout en politique, est toujours périlleux…

Mais au-delà de la forme, c’est bien le fond qui paraît le plus fragile dans cet attelage gouvernemental. Quelle politique sera réellement menée sur l’économie, la fiscalité, l’immigration, la sécurité, les droits des femmes et des LGBT, l’Europe, l’industrie, le numérique, etc. ? Le flou domine et personne ne sait réellement et précisément quel est le programme du gouvernement.

L’arrivée en force des très droitiers soutiens de l’ancien Premier ministre François Fillon a surpris à gauche bien sûr mais aussi dans le camp présidentiel, dont certains historiques ne cachent pas leur malaise voire leur effroi face aux positions et visées politiques des ministres LR. Au point que Gabriel Attal est monté au créneau hier, assurant à ses troupes que le groupe Ensemble pour la République (EPR, ex-Renaissance) restera « fidèle à ses valeurs et libre dans ses prises de position ». Et l’ex-Premier ministre de demander à Michel Barnier « d’affirmer clairement dans sa déclaration de politique générale qu’il n’y aura pas de retour en arrière sur la PMA, le droit à l’IVG, les droits LGBT ». N’aurait-il pas fallu s’en inquiéter avant de nouer une alliance ?

On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, disait le cardinal de Retz. À force d’avoir trop entretenu les ambiguïtés, Michel Barnier, de plus en plus menacé par des motions de censure, va devoir en sortir, rassurer ses alliés, dire sa position face au RN, et expliquer enfin clairement aux Français – qui lui ont donné une bonne cote de popularité – ce qu’il veut faire… si l’Assemblée lui en laisse le temps.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 23 septembre 2024)

 

A droite toute

barnier


Lorsqu’il s’agit de commenter la vie politique française, on peut sans hésiter faire appel à François Hollande qui trouve toujours la formule qui fait mouche pour résumer une situation. Anticipant la formation du gouvernement Barnier dont les noms de plusieurs ministres fuitaient déjà, l’ancien Président expliquait samedi dans nos colonnes « On attendait un changement et on découvre une restauration. » Et de fait, le retour aux affaires de la droite, qui en était éloignée depuis la défaite de Nicolas Sarkozy en 2012, s’apparente bien à une restauration, non pas de l’ancien monde qu’Emmanuel Macron voulait remplacer il y a sept ans, mais du monde d’avant-hier, celui d’une France sépia, libérale économiquement et ultraconservatrice sur le plan des mœurs.

En choisissant des figures de la droite dure comme le président du groupe LR au Sénat Bruno Retailleau, des soutiens de l’ancien Premier ministre François Fillon, souvent très proches de la Manif pour Tous et de son émanation politique Sens commun, opposés au mariage pour tous ou à l’inscription de l’IVG dans la constitution, Michel Barnier s’éloigne largement du collectif « équilibré, représentatif, pluriel » qu’il avait promis et du « gouvernement de rassemblement » que souhaitait Emmanuel Macron.

Si on devine que l’ancien négociateur du Brexit pour l’Union européenne a eu maille à partir avec les macronistes et les membres de sa famille politique pendant deux semaines de tractations marquées par les coups de pression, de menton et de bluff, force est de constater que son gouvernement est le plus à droite de tous les gouvernements d’Emmanuel Macron. Et s’éloigne de fait un peu plus encore du résultat des élections législatives qui ont vu l’alliance de gauche du Nouveau Front populaire arriver en tête et un large front républicain se constituer pour faire barrage à l’extrême droite. « Qu’est-ce que ce serait si la droite avait gagné les élections » a ironisé l’ancien ministre de la Santé et député apparenté PS Aurélien Rousseau.

Le coup de barre à droite est tel qu’il pourrait d’ailleurs achever de fracturer un camp présidentiel sonné par sa défaite aux européennes et aux législatives comme par les ambitions qui s’aiguisent entre Philippe, Attal ou Darmanin en vue de 2027. Le malaise est d’ailleurs palpable tant au MoDem, l’allié historique, que chez de plus en plus de marcheurs historiques. Que valent en effet les valeurs portées par Emmanuel Macron en 2017 – le dépassement, le progressisme, la bienveillance, la recherche du pragmatisme – si le gouvernement accueille en son sein des ministres désormais adeptes des pires théories xénophobes de l’extrême droite comme « le grand remplacement » ou « les Français de papier » ? La couleuvre pourrait être trop dure à avaler pour les macronistes de l’aile gauche qui vont devoir sérieusement s’interroger.

En attendant de voir quelle sera la durée de vie de ce gouvernement Barnier, sans poids lourds, placé sous la « surveillance » du Rassemblement national et la menace de motions de censure, la gauche – à qui Emmanuel Macron a refusé Matignon au mépris de la tradition républicaine et de la logique institutionnelle – a tout intérêt à préserver son unité, et surtout réfléchir urgemment à élargir son socle et renouveler ses idées si elle veut incarner l’alternance en 2027, ou avant.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 22 septembre 2024)

L’urgence de s’adapter

inondations

Sécheresses à répétition, toujours plus intenses, inondations dévastatrices comme encore récemment dans la vallée d’Aspe, coulées de boues, tempêtes destructrices, phénomènes cévenols, typhon et ouragans… En France comme au bout du monde, le changement climatique n’est plus une menace lointaine, mais le quotidien de millions d’hommes et de femmes. Et ces aléas climatiques ont un coût, que nous payons tous chaque année un peu plus cher. Les primes d’assurance, en effet, s’envolent sous le poids des catastrophes naturelles qui se multiplient. Un cercle infernal qui met à rude épreuve le système assurantiel français.

Les chiffres de France Assureurs donnent effectivement le vertige. En 2023, les catastrophes climatiques ont coûté 6,5 milliards d’euros aux assureurs. De 1989 à 2019, ces derniers ont indemnisé 12,9 millions de sinistres pour 74,1 milliards d’euros ! Et ce n’est que le début. Les experts estiment que la facture pourrait doubler d’ici 2050. Face à cette réalité implacable, les assureurs n’ont d’autre choix que d’augmenter les primes. Une hausse qui pourrait atteindre 130 à 200 % dans les trente prochaines années. Le système, d’évidence, est à bout de souffle. Le régime d’indemnisation des catastrophes naturelles, dit Cat-Nat, fierté française depuis 1982, montre ses limites. Basé sur la solidarité nationale, il permet une couverture large des risques naturels, mais jusqu’à quand ? Les réassureurs, ces assureurs des assureurs qui tenaient congrès à Monaco récemment, tirent la sonnette d’alarme. Certains se retirent déjà du marché, jugé trop risqué.

Pris en étau entre l’explosion des sinistres et la nécessité de rester rentables, les assureurs cherchent des solutions, mais la tâche est ardue. Comment maintenir une couverture large tout en maîtrisant les coûts ? Comment inciter à la prévention sans exclure les plus vulnérables ? Face à ce défi colossal, un rapport pour « Adapter le système assurantiel face aux risques physiques posés par le changement climatique », remis en avril, a émis 37 recommandations. Parmi elles, renforcer la prévention, ce qui passe par une meilleure information du public, des normes de construction plus strictes et des incitations financières pour adapter les logements ; et repenser le financement du régime Cat Nat. Il faut aussi innover : l’intelligence artificielle peut améliorer la modélisation des risques ; la prévision des catastrophes peut être affinée.

Des mesures évidemment nécessaires mais qui ne suffiront sans doute pas, car c’est tout notre modèle de développement qu’il faut repenser en profondeur, tant dans l’aménagement urbain qui doit tenir mieux compte des zones à risques, les techniques de construction des bâtiments qui doivent être mieux adaptées aux aléas climatiques et plus généralement notre mode de vie et de déplacement qui doit autant que faire se peut éviter d’aggraver le changement climatique.

Le troisième Plan National d’Adaptation au Changement Climatique (PNACC 3), mis sur pause avec la dissolution, offre une opportunité unique de repenser notre approche. Les urgences ne manquent certes pas pour Michel Barnier, mais celui qui fut ministre de l’Environnement et artisan du principe de précaution ne peut être insensible à l’adaptation de la France au réchauffement climatique.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 16 septembre 2024)


Tout réinventer

Ehpad

Deux ans et demi après la sortie du livre choc de Victor Castanet « Les Fossoyeurs », rien ne va plus dans les Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, les Ehpad. Pendant plusieurs années des dizaines d’affaires de maltraitance et de dysfonctionnements dans des maisons de retraite ont émaillé l’actualité, parfois sanctionnées en justice, des centaines de témoignages de personnels ou de familles ont été recueillis dans la presse, et notamment dans nos colonnes, des dizaines de livres ont été publiés plus alarmants les uns que les autres, mais l’enquête au long cours de Victor Castanet début 2022, avait suscité un tel électrochoc qu’on aurait pu penser qu’une remise à plat totale du système allait s’opérer. Elle n’a pas eu lieu : les Ehpad, exsangues, sont en quête d’un nouveau modèle économique et les Français ont perdu patience et confiance.

Le scandale qui a touché le groupe Orpéa a contraint celui-ci à une profonde réorganisation, mais il a aussi eu des conséquences en chaîne sur un secteur déjà très durement bousculé par la crise du Covid puis par celle de l’inflation. Né dans les années 2000, le modèle économique des Ehpad qui repose sur trois sources de financement – le résident pour la partie hébergement, le Conseil départemental pour la partie dépendance et l’Agence régionale de santé pour la partie soins – est désormais à bout de souffle, que les Ehpad soit publics, associatifs ou privés.

En 2022, 60,3 % des établissements publics et privés non lucratifs étaient en situation de déficit contre 49,3 % en 2021, selon une étude de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) publiée en juillet. Et dans le privé, les scandales ont fait fuir les investisseurs. Les pouvoirs publics ont bien débloqué des enveloppes supplémentaires mais ces sommes sont insuffisantes tant pour financer les investissements nécessaires que pour rendre attractif les métiers des Ehpad, alors que ces derniers auraient besoin de quelque 120 000 infirmières !

Le cri d’alarme lancé cette semaine lors des Assises nationales des Ehpad par les directeurs rejoint celui des familles de résidents : tous deux disent l’urgence d’inventer un nouveau modèle. Et le temps presse car la société française vieillit. Selon l’Insee, d’ici à 2070, le nombre des 75 ans ou plus devrait croître de 5,7 millions. En 2040, il y aurait 51 personnes de 65 ans ou plus pour 100 personnes de 20 à 64 ans, contre 37 en 2021. Et la France n’est pas prête à faire face à ce bouleversement.

La crise des Ehpad, fruit de décennies de sous-investissement et d’une vision court-termiste de la prise en charge du grand âge, doit être l’opportunité de repenser en profondeur notre approche de la dépendance. Cette révolution ne se fera pas sans un engagement fort de l’État. La tant attendue loi Grand âge, promise par Emmanuel Macron en 2017 et maintes fois repoussée, doit enfin voir le jour – Michel Barnier semble y être sensible. Elle devra être à la hauteur des enjeux pour répondre finalement à la question de savoir quel modèle de société nous voulons, quelle place nous accordons à nos aînés. La façon dont nous les traitons en dit long sur nos valeurs et sur notre vision de l’humanité ; la dignité des personnes âgées ne saurait être une option, elle doit être une priorité absolue.

(Éditorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 14 septembre 2024)


L'Europe au pied du mur

electric car

En décidant de fixer à 2035 la date à partir de laquelle plus aucune voiture thermique neuve ne sera vendue en Europe, l’Union européenne s’est-elle tirée une balle dans le pied ? Cette décision, prise au nom de la transition écologique et énergétique vers la voiture électrique a-t-elle précipité le secteur automobile qui, avec les États-Unis, a dominé le XXe siècle dans un océan de difficultés ? En tout cas, l’euphorie des dernières années autour de la voiture électrique semble marquer le pas. Les chiffres d’immatriculations en France pour août 2024 sonnent comme une première alerte : – 32,4 % par rapport à août de l’an dernier. Un coup de frein qui invite à s’interroger sur l’avenir de cette technologie, longtemps présentée comme la panacée pour décarboner nos transports et sur les raisons de la baisse d’intérêt des automobilistes. Voitures trop chères ? Aides trop complexes ou revues à la baisse ? Manque de bornes de recharge ?

Le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité économique du Vieux continent, remis à Ursula von der Leyen lundi, vient de plus jeter un pavé dans la mare. Très critique, l’ancien patron de la BCE appelle à un plan d’action industriel spécifique à l’automobile et préconise de revoir le calendrier de l’interdiction des véhicules thermiques neufs. Une remise en question qui fait grincer des dents à Bruxelles, mais qui trouve un écho favorable dans plusieurs capitales européennes et chez les constructeurs.

Il est vrai que les enjeux sont colossaux, d’autant que la transition vers l’électrique ne se résume pas à une simple question technologique. Elle soulève des problématiques géopolitiques majeures, notamment autour de l’approvisionnement en minerais critiques. Lithium, cobalt, nickel : l’Europe se retrouve dépendante de pays tiers, parfois instables, pour ces ressources stratégiques. La République démocratique du Congo, qui concentre plus de 60 % des réserves mondiales de cobalt, cristallise les inquiétudes. Les conditions d’exploitation, souvent opaques, posent question. Sans parler des risques de déstabilisation politique que fait peser cette manne sur la région. Une enquête implacable, « Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté » de Fabien Lebrun va d’ailleurs être publiée aux éditions de L’Échappée.

Dans ce paysage, la Chine a, d’évidence, pris une longueur d’avance : en s’assurant le contrôle de gisements clés à travers le monde, en subventionnant massivement le secteur, en investissant fortement en recherche et développement, le pays domine la chaîne de valeur, de l’extraction à la production de batteries et à la fabrication de voitures aux prix défiants toute concurrence.

L’Europe, prise de court, tente de rattraper son retard et impose des taxes douanières mais le chemin sera encore long pour retrouver le leadership d’antan. Les déboires de Volkswagen, qui va fermer une usine pour la première fois depuis 87 ans, en sont l’illustration : au manque d’anticipation sur l’électrique du géant allemand s’est ajoutée la facture du scandale du dieselgate.

Pour autant rien n’est perdu pour l’Europe à condition de repenser son approche. Elle doit diversifier ses sources d’approvisionnement, accélérer la recherche sur les technologies alternatives (hydrogène ou carburants de synthèse) et repenser ses modèles de mobilité dans leur ensemble à l’heure où se profilent, déjà, les nouvelles générations de batteries.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 11 septembre 2024)

Débat Harris-Trump : tout peut arriver...

harris trump

À la question de savoir si un débat télévisé dans le cadre d’une élection présidentielle peut tout changer, la réponse est évidemment oui. La preuve la plus éclatante a d’ailleurs été donnée cette année avec le débat entre Joe Biden et Donald Trump le 27 juin dernier. La prestation catastrophique du président démocrate sortant a ainsi conduit à son retrait de la course et son remplacement express par sa vice-présidente Kamala Harris. Un spectaculaire rebondissement survenu quelques jours après l’attentat dont avait été victime Donald Trump et qui laissait dire que ce dernier était quasi-élu. Grave erreur : dans cette folle campagne pour conquérir la Maison Blanche, tout semble possible et tout peut arriver à tout instant. Le débat de ce soir entre Donald Trump et Kamala Harris sera-t-il lui aussi un moment de bascule ?

En tout cas cet exercice, inauguré à la télévision en 1960 par John F. Kennedy qui était opposé à Richard Nixon, et suivi tous les quatre ans par des dizaines de millions d’Américains, a souvent bouleversé le cours des campagnes électorales. Kennedy montrera sa maîtrise de la caméra face à un Nixon mal à l’aise et transpirant. En 1976, en pleine Guerre froide, en affirmant qu’ « il n’y a pas de domination soviétique en Europe de l’Est et il n’y en aura jamais sous une administration Ford », le président sortant Gérald Ford commet une bourde qui laisse des traces. Il sera battu par le démocrate Jimmy Carter. En 1984, le républicain Roland Reagan, 73 ans, est confronté à une question sur son âge pour solliciter un second mandat. L’ex-acteur s’en sort avec humour : « Je ne ferai pas de la question de l’âge un élément de cette campagne. Je n’exploiterai pas, pour des raisons politiques, la jeunesse et l’inexpérience de mon adversaire », lance-t-il face à son concurrent de 56 ans, le démocrate Walter Mondale, qui racontera des années plus tard qu’il a su à ce moment-là qu’il avait perdu l’élection.

À 78 ans, Donald Trump aura tout de même du mal à suivre les traces de Reagan face à Kamala Harris, 59 ans. Nul ne sait sur quoi ce débat va déboucher entre les deux candidats qui vont se parler face à face pour la première fois. Distancé légèrement dans les sondages et très fortement dans les levées de fonds, Donald Trump va creuser son sillon en diabolisant son adversaire, cette radicale d’extrême gauche « devenue noire pour des raisons électorales », souvent qualifiée de « folle » ou de « menteuse ». Reprenant son mantra de 2016 – Make America Great Again – maniant les fake news et les arguments simplistes du « moi ou le chaos », le républicain espère conquérir les abstentionnistes. L’ex-vedette de téléréalité n’aura pas de mal à faire le show devant la caméra, on se rappelle encore son attitude machiste lors du débat avec Hillary Clinton en 2016.

Pour Kamala Harris, ce débat est capital. Bien que portée par un réel enthousiasme, la candidate est encore méconnue d’une partie des Américains et doit se distinguer de Joe Biden qui s’érigeait en rempart pour défendre la démocrate et avait tout misé sur une élection-référendum contre Trump. Sans abandonner cet argument, Harris veut aussi se reconnecter avec une working class tentée par Trump et qui ne voit pas les bons résultats économiques de Biden dans son quotidien. Moins à l’aise en interview ou en débat, l’ex-procureure de Californie sait toutefois manier le sens de la réplique et a promis de ne rien lâcher face au « délinquant » Trump.

Qui va marquer des points ? Verdict demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 10 septembre 2024)

Linky, compteur sous tension

 

linky

Il y a dix ans, Enedis lançait en grande pompe le déploiement des compteurs communicants Linky. Aujourd’hui, alors que 35,6 millions de foyers en sont équipés, le bilan est positif mais mitigé. Entre promesses pas toutes tenues, débats récurrents, histoires parfois rocambolesques d’installation et polémiques persistantes, Linky n’a toujours pas totalement convaincu. Il suffit pour s’en convaincre de regarder le nombre important de commentaires que suscitent les articles et dossiers que nous avons déjà consacrés au compteur intelligent.

Certes, Linky a tenu certaines de ses promesses et au premier rang de celles-ci, les interventions à distance qui ont simplifié la vie des clients et des techniciens. La détection des pannes s’est améliorée. Mais quid du suivi en temps réel de notre consommation ? Cette fonctionnalité phare, promise dès le lancement pour permettre aux Français de devenir acteurs de la sobriété énergétique, reste insuffisante. Les données des compteurs sont transmises avec un décalage de 24 heures, bridant de fait notre capacité à agir sur nos habitudes.

Linky n’a ensuite pas totalement su lever les inquiétudes d’une partie de l’opinion sur son impact sanitaire. Malgré les études rassurantes de l’ANSES, la peur des ondes électromagnétiques persiste dans une partie de la population. Les tribunaux ont même reconnu l’électrosensibilité de certains plaignants, obligeant Enedis à prendre des mesures. La question de la protection des données personnelles, un enjeu passé au second plan mais capital, n’a pas non plus trouvé de réponse satisfaisante. Qui peut garantir que nos habitudes de consommation ne seront pas un jour monétisées ? La CNIL reste vigilante, mais le doute s’est installé.

Pour autant, à l’heure où la transition énergétique s’impose comme une nécessité, Linky pourrait jouer un rôle crucial. Sa capacité à gérer l’intermittence des énergies renouvelables et à optimiser la distribution est un atout indéniable, particulièrement en prévision de l’électrification du parc automobile qui va aller grandissante à partir de 2035, lorsque les véhicules thermiques neufs seront interdits de vente dans l’Union européenne.

Dix ans après le début de son installation, les consommateurs ne se sont pas approprié réellement l’outil. Combien d’entre nous consultent régulièrement leur compte Enedis pour suivre leur consommation ? L’annonce d’une tarification pour les récalcitrants à partir de 2025 – même si elle est logique et légitime – risque de raviver certaines tensions. Alors qu’il reste 2 millions de foyers à équiper, cette mesure pourrait apparaître non comme une pénalité mais bien comme une punition plutôt qu’une incitation pour les réfractaires.

Linky reste finalement l’incarnation ambivalente de notre rapport à la technologie et à la science, que l’on peut aussi observer sur les vaccins anti-Covid ou l’intelligence artificielle. D’un côté, une innovation potentiellement utile pour la collectivité. De l’autre, des craintes individuelles et une défiance persistantes, parfois exacerbées par des infox. Pour que Linky tienne enfin toutes ses promesses, il faudra plus que la seule révolution technique qu’il représente : un vrai travail de pédagogie et de transparence. Sans quoi, le compteur vert risque de symboliser une modernité imposée plus que choisie.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 9 septembre 2024)

Responsabilités

Bercy

S’il y a bien un mot dont les responsables politiques usent – et parfois abusent – à tout bout de champ, c’est bien celui de « responsabilité », qui caractériserait forcément leur action ou dont ils appellent leurs adversaires et les Français à faire preuve en toutes circonstances. Hier, il a pourtant semblé faire défaut aux ministres démissionnaires de l’Économie Bruno Le Maire et des comptes publics Thomas Cazenave lorsqu’il s’est agi pour eux d’expliquer le nouveau dérapage des comptes publics dont le déficit pourrait s’établir à 5,6 % du PIB à la fin de l’année contre 5,1 % prévus.

La première explication fournie aux parlementaires des Commissions des Finances de l’Assemblée et du Sénat – qui pressaient les ministres de leur communiquer les éléments préparatoires à l’élaboration du prochain Budget 2025 – est que le dérapage est imputable, notamment, à l’« augmentation extrêmement rapide des dépenses des collectivités ». Ce surcroît de dépenses pourrait « dégrader les comptes 2024 de 16 milliards d’euros » par rapport à la trajectoire de déficit envoyée à Bruxelles au printemps, estiment les ministres qui ont, sans surprise, déclenché la colère des élus locaux.

Les représentants des communes et intercommunalités, départements et régions sont montés au créneau pour dénoncer des accusations infondées et la « techno-dinguerie » de Bercy pour reprendre l’expression du président du Conseil départemental de Haute-Garonne Sébastien Vincini. Les élus locaux, qui réclament régulièrement depuis 2017 à Emmanuel Macron davantage de décentralisation, un vrai « droit à la différenciation », l’élargissement de leurs compétences et les budgets pour y parvenir, rappellent au gouvernement démissionnaire qu’eux présentent chaque année des budgets à l’équilibre, que sur 3 100 milliards de dette, les collectivités ne représentent que 9 % du total et qu’en 2023, le déficit public des collectivités n’était que de 5,5 milliards d’euros contre 157 pour les administrations d’État.

La seconde explication fournie par le duo ministériel de Bercy est que les recettes fiscales sont inférieures aux prévisions, ce qui revient tout de même à dire que le gouvernement, péchant par optimisme, s’est bel et bien trompé dans ses prévisions et notamment celles sur la croissance, qui dépend pour partie de la politique économique qui est conduite. Les oppositions ne s’y sont pas trompées et ont dénoncé hier le manque de sérieux budgétaire et l’échec de la politique de l’offre mise en place par Emmanuel Macron, qui vaut à la France la dégradation de sa note par plusieurs agences de notation et une procédure pour déficit excessif déclenché par la Commission européenne.

Face à cette situation inquiétante – déficit qui se creuse et dette colossale – que dénonce la Cour des comptes, on voit mal comment l’épineux prochain Budget pourrait n’être uniquement que la continuation des choix politiques menés jusqu’ici ou un budget exclusivement d’austérité. Une inflexion nette est plus que nécessaire ; et cette alternative-là a d’ailleurs été réclamée par les Français lors des dernières législatives.

La responsabilité serait de ne pas l’oublier…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 4 septembre 2024)