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Éditos

Le casse-tête de l'affaire Jubillar

jubillar

L’affaire Jubillar, du nom de cette infirmière de 33 ans disparue dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020 à Cagnac-les-Mines, dans le Tarn, connaît un nouveau rebondissement. Ce jeudi 8 février, la chambre de l’instruction de la cour d’Appel de Toulouse a ordonné un supplément d’information, en raison de nouveaux éléments à « vérifier », en l’occurrence la découverte d’un échange téléphonique entre un détenu et sa mère évoquant l’affaire, révélée par La Dépêche du Midi. Les deux magistrats instructeurs vont donc devoir reprendre leurs investigations, alors qu’un procès se profilait dans quelques mois.

Cette décision, qui intervient après plus de trois ans d’enquête, est un coup dur pour les parties civiles, qui espéraient voir le suspect renvoyé devant les assises pour homicide volontaire. Elle témoigne aussi de la complexité de ce dossier, qui repose essentiellement sur des éléments à charge indirects, tels que les contradictions dans les déclarations du mis en cause, les traces de sang retrouvées dans la maison du couple, ou encore les tensions conjugales liées à la volonté de divorce de Delphine Jubillar.

Face à ce puzzle incomplet, la justice se doit évidemment d’analyser tous les éléments disponibles, sans négliger aucune piste, pour tenter de faire la lumière sur cette affaire qui tient en haleine l’opinion publique depuis plus de trois ans. C’est le sens du supplément d’information ordonné par la cour d’Appel. Mais cette démarche, aussi nécessaire soit-elle, va rajouter encore des semaines voire des mois de travail. La chambre de l’instruction en est bien consciente et a pris soin de rappeler hier « que l’exigence de recherche de la vérité doit être combinée à la nécessité de rendre la justice dans un délai raisonnable », alors que Cédric Jubillar est incarcéré depuis le mois de juin 2021. Cette lenteur de la justice avait d’ailleurs été évoquée lors des États généraux de la Justice. Parmi les mesures du plan d’action présenté le 5 janvier 2023, Éric Dupond-Moretti avait promis une modernisation des procédures civile et pénale. Une refonte du code de procédure pénale devenu, au fil de multiples révisions, « illisible et inadapté », avait ainsi été annoncée avec, notamment, une simplification des cadres d’enquêtes.

Il ne s’agit bien sûr pas de confondre vitesse et précipitation, mais ces longs mois d’attente ajoutent à la détresse des proches de Delphine Jubillar, qui attendent toujours de savoir ce qui lui est arrivé. Pour l’heure l’affaire Jubillar est loin d’être résolue et appartient à ces affaires casse-tête, ces crimes sans cadavre, sans arme, sans mobile évident. Elle pose aussi la question du respect de la présomption d’innocence, Cédric Jubillar étant devenu pour une large part de l’opinion un coupable idéal avant même que la justice ne se prononce. Elle nous rappelle enfin que derrière ce fait divers, il y a toujours une femme, une mère, une sœur, une amie, qui a disparu sans laisser de trace, et dont on ignore toujours le sort…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 9 février 2024)

 

Confiance

B737

Les images sont spectaculaires et vite devenues virales sur les réseaux sociaux. Début janvier, un Boeing 737 MAX 9 d’Alaska Airlines a frôlé la catastrophe. Quelques minutes après son décollage de Portland, l’une de ses portes s’est arrachée en plein vol, provoquant une dépressurisation brutale de la cabine. Par miracle, aucun passager n’a été aspiré par le trou béant, mais l’incident a suscité une vive émotion et une nouvelle crise de confiance envers le constructeur américain, déjà ébranlé par les deux crashs mortels de son modèle phare en 2018 et 2019.

Cet événement, rarissime, nous rappelle que l’avion n’est pas un moyen de transport comme les autres. Il suscite à la fois fascination et crainte, admiration et méfiance, rêve et cauchemar. Et s’il nous fait voyager aux quatre coins du monde, il nous expose aussi à des risques que nous ne maîtrisons pas. Pour autant, les statistiques sont formelles : l’avion est bien le mode de transport le plus sûr qui soit. Selon l’Association du transport aérien international (IATA), le nombre d’accidents dans l’aviation civile commerciale mondiale est tombé de 52 en 2019 à 38 en 2020 et 26 en 2021, sept de ces derniers ayant entraîné la perte de 121 vies humaines. Le taux d’accidents mortels par vol est de 0,2 pour un million, soit une probabilité de 1 sur 5 millions, alors que le risque de mourir sur la route est de 1 sur 20 000 en France.

Comment expliquer alors que tant de gens aient encore peur de l’avion, au point de renoncer à voyager ou de vivre un calvaire à chaque embarquement ? Tout est question de psychologie. Nous avons tendance à surestimer les dangers que nous ne contrôlons pas, comme le fait de confier sa vie à un pilote et à sous-estimer ceux que nous croyons maîtriser, comme le fait de conduire une voiture. Nous sommes aussi plus sensibles aux événements spectaculaires et médiatisés, comme les crashs aériens, qu’aux accidents plus fréquents et banals que sont les collisions routières. Et nous oublions aussi que l’avion est le résultat d’une ingénierie complexe et rigoureuse, qui repose sur des normes de sécurité très élevées et sur des procédures de contrôle très strictes. Ceux qui paniquent à l’évocation d’un voyage en avion peuvent d’ailleurs vaincre leur peur grâce à d’efficaces stages.

L’aviation n’est cependant pas à l’abri d’erreurs humaines, qui sont la cause principale des incidents, de défaillances techniques, de mauvaises décisions, de négligences ou de malveillances. Mais elle doit faire face aussi à d’autres menaces, terroristes ou cybercriminelles. La sécurité aérienne n’est jamais acquise, c’est un combat permanent qui exige une vigilance constante de la part de tous les acteurs du transport aérien : constructeurs, qui développent des technologies de pointe pour améliorer la sécurité de leurs appareils ; compagnies aériennes, qui doivent respecter les normes internationales et mettre en place une culture de la sécurité, personnels navigant qui suivent une formation rigoureuse pour maintenir leurs compétences à jour, mais aussi passagers qui doivent respecter les consignes de sécurité, celles-là mêmes qu’on écoute d’une oreille distraite avant le décollage. Tout cela contribue à maintenir –ou retrouver – le haut niveau de confiance indispensable au fonctionnement et au développement du trafic aérien.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 5 février 2024)

Agricultures

agriculteur

La colère du monde agricole qui s’est levée en Occitanie avant de s’étendre à tout le pays – en résonance avec l’exaspération des agriculteurs partout en Europe face aux incohérences des politiques agricoles et du Pacte vert de l’UE – a permis de mieux mesurer l’importance et les difficultés de l’agriculture pour penser notre souveraineté alimentaire… ou plutôt des agricultures. Car contrairement à d’autres mouvements de protestation par le passé, organisés nationalement par la FNSEA ou les JA le plus souvent, celui-ci a commencé hors cadre syndical, de la base, de petites exploitations, d’agriculteurs – souvent jeunes – qui veulent conjuguer la passion de leur métier, l’attachement à leur territoire, à leurs racines, et leur volonté de faire de bons produits en en vivant correctement. Ces paysans d’Occitanie, comme François Manent avec lequel nous avons passé 24 heures dans sa ferme de Saint-Pé-Delbosc, en Haute-Garonne, incarnent cette agriculture familiale bien différente des méga-exploitations.

Deux modèles d’agriculture, deux visions sans doute du métier qui méritent d’être préservées toutes deux. La première, XXL, fait de la France une importante exportatrice de céréales, de lait, de viandes, de vins… et s’insère avec aisance dans le monde globalisé, tirant souvent parti des accords de libre-échange. La seconde subit durement la concurrence déloyale étrangère qui ne respecte pas les normes européennes, elle se noie dans une kafkaïenne paperasserie française et européenne pour obtenir les aides qui lui sont dues, se heurte à des injonctions contradictoires et des règlements tatillons qui compliquent le quotidien et elle n’est pas assez armée face à une grande distribution et à des industriels de l’agro-alimentaire qui la rémunèrent bien trop peu.

Certains experts estiment que le modèle de la ferme familiale n’a pas d’avenir et qu’au nom de l’objectif de souveraineté alimentaire, il vaudrait mieux partir sur de grosses fermes plus rentables. C’est oublier un peu vite le rôle des petites exploitations qui fournissent des produits de qualité, souvent labellisés, participant de notre patrimoine gastronomique, préservent des savoir-faire ancestraux et contribuent à la vie sociale et économique de nombreux territoires ruraux. Ce n’est pas un hasard si le mouvement de colère a été soutenu si massivement par les Français, qui ont bien compris que derrière des revendications légitimes se trouvait aussi une part de l’identité française et de la vie du pays.

Le gouvernement, au prix d’importants renoncements sur des objectifs écologiques pourtant indispensables, est parvenu à stopper la colère des agriculteurs. Le pire serait toutefois de considérer que tout est réglé, car il reste au contraire tout à faire et notamment accompagner les petites exploitations sur le long terme, car elles sont en première ligne face aux conséquences du réchauffement climatique et au recul de la biodiversité et elles seront les actrices pour relever ces défis.

(Editorial publié dans La Dépêche du Dimanche du 4 février 2024)

Photo DDM Michel Viala


Adroit, à droite

Attal


Ceux qui estimaient qu’Emmanuel Macron avait quasiment fait une déclaration de politique générale de Premier ministre lors de sa conférence de presse du 16 janvier et que Gabriel Attal ne serait finalement que le porte-parole des mesures détaillées par son mentor, en auront été pour leur frais. Hier à la tribune de l’Assemblée nationale, Gabriel Attal a voulu montrer que tout n’avait pas été dit, tout n’avait pas été explicité et qu’il entendait bien exercer pleinement ses prérogatives de chef du gouvernement et de la majorité.

Percuté par la colère paysanne, son discours – qui intervenait 21 jours après sa nomination, un record, et sans que son gouvernement ne soit au complet – a fait référence à plusieurs mesures spécifiquement destinées aux agriculteurs, mais c’est bien tous les thèmes qui font une politique globale qui ont été abordés : autorité, sécurité, emploi, école, logement, déserts médicaux, lutte contre la drogue, Service national universel, transition écologique, fin de vie… Rien ne semble avoir été oublié, et même de cibler sans le nommer le Rassemblement national.

Sans fioritures ni lyrisme, sauf une touche plus personnelle en conclusion – « Être Français en 2024, c’est pouvoir être Premier ministre en assumant ouvertement son homosexualité » – le rythme de mitraillette avec lequel Gabriel Attal a enchaîné les annonces par thématique laissait à peine le temps à sa majorité de l’applaudir et à ses oppositions de le contester.

En jeune homme pressé, lui qui a toujours maîtrisé sa communication aurait voulu illustrer la façon dont il entend dompter « l’enfer de Matignon » qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Car à l’heure des réseaux sociaux qui ont considérablement accéléré le temps politique, le nouveau Premier ministre a voulu montrer aux Français que sa « méthode » ne se concevait que sans temps morts ni procrastination et que les phases de « dialogue » qu’il souhaite mener avec tous seraient suivies rapidement de décisions. « De l’action, de l’action, de l’action… » comme il l’avait promis au soir de sa nomination.

Dans notre baromètre politique Odoxa-La Dépêche publié mardi, ce « dynamisme », cette « ouverture au dialogue » sont autant de qualificatifs qu’attribuent les Français à Gabriel Attal. Mais 69 % voient aussi en lui un Premier ministre qui n’est pas « de gauche. » Et, de fait, au-delà de l’exercice plutôt maîtrisé sur la forme, sur le fond, le plus jeune Premier ministre de la Ve République s’est clairement ancré dans une droite conservatrice et libérale.

La suppression de l’allocation spécifique de solidarité (ASS) pour les chômeurs en fin de droits, l’annonce d’une nouvelle étape de la réforme du droit du travail, la semaine en quatre jours sans réduction du temps de travail, la généralisation du conditionnement du RSA à 15 heures d’activité d’ici 2025 et celle du SNU d’ici 2026, la réforme de l’Aide médicale d’État par voie réglementaire, sans oublier la « désmicardisation » ou la « débureaucratisation » : autant de marqueurs qui signent bien la fin du « en même temps » de 2017 et un net virage à droite.

Reste maintenant à savoir de quelles marges de manœuvre disposera réellement Gabriel Attal pour réaliser sa feuille de route. Car s’il s’est présenté hier en homme neuf adroit missionné pour « régénérer » le macronisme, il n’en reste pas moins le dépositaire de bientôt sept années de pouvoir de celui-ci…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 31 janvier 2024)

Lueur d'espoir

cold case

La série télévisée américaine « Cold cases », qui met en scène une équipe de policiers spécialisés dans les affaires classées non résolues, a contribué à sensibiliser le grand public à cette problématique. Mais la réalité dépasse souvent la fiction. Car, aux États-Unis comme en France, ils sont des centaines à attendre, depuis des années, parfois des décennies, que la vérité éclate sur le sort de leur enfant, de leur frère ou sœur, de leurs proches, victimes de crimes non élucidés. Ces familles, parfois oubliées, ont un impérieux besoin de savoir, de comprendre pour pouvoir, peut-être, espérer faire leur deuil. Et elles comptent sur la justice pour que, justement, justice soit rendue.

Leur détresse et la nécessité de retrouver les coupables de crime ont conduit la justice française à se doter d’un dispositif spécial, lancé après l’adoption de la loi pour la confiance dans la justice promulguée en décembre 2021. Depuis bientôt deux ans, un pôle judiciaire dédié aux affaires criminelles non résolues est ainsi en place au tribunal judiciaire de Nanterre. Ce pôle « cold cases », unique en France, est chargé d’instruire les dossiers les plus complexes, impliquant des crimes en série, des disparitions inquiétantes, des meurtres sans cadavre ; autant de dossiers non élucidés après 18 mois d’investigations infructueuses et parfois vieux de plus de 20 ans. Ce pôle dispose de moyens humains – trois magistrats, trois greffiers, un vice-procureur dédiés – et techniques renforcés, notamment grâce à la collaboration avec la Division des Affaires Non Élucidées (Diane), créée au sein du pôle judiciaire de la gendarmerie nationale, à la suite de l’affaire Nordahl Lelandais.

Le bilan du pôle « cold cases », qui a lentement démarré, se heurtant aux insuffisances et au manque de savoir-faire du système judiciaire français – est encourageant. Il a été saisi de 77 procédures et a étudié 222 dossiers la première année. Au 9 novembre 2023, le pôle était saisi de 99 procédures. Plusieurs affaires ont déjà été résolues, grâce à des recoupements, des témoignages, des analyses ADN et le récent procès de Monique Olivier, devant la cour d’assises des Hauts-de-Seine, est le premier qui a découlé du minutieux travail du pôle judiciaire de Nanterre.

Ces succès constituent une lueur d’espoir pour les autres familles, qui n’ont pas renoncé à obtenir des réponses. Elles sont aussi le signe que la justice ne baisse pas les bras, qu’elle continue de chercher la vérité, même quand les pistes semblent épuisées, même quand le temps a effacé les traces.

Le dispositif mis en place peut encore monter en puissance, en augmentant le nombre de magistrats et d’enquêteurs affectés à ces dossiers, en développant les échanges avec les autres juridictions, en renforçant la coopération internationale. Il faut aussi favoriser la participation citoyenne, en incitant les témoins potentiels à se manifester, en créant des plateformes numériques dédiées, en organisant des journées d’information et de sensibilisation. Car le temps reste l’allié des criminels qui sont derrière les cold cases pour échapper à la justice.

(Editorial publié dans La Dépêche du Dimanche du 27 janvier 2024)

L'épreuve du feu

Attal


Le moins que l’on puisse dire est que Gabriel Attal n’aura pas profité du moindre état de grâce après sa nomination surprise comme Premier ministre le 9 janvier dernier et qu’en moins de 15 jours il a déjà pris la mesure de cet « enfer de Matignon » expérimenté peu ou prou par tous ses prédécesseurs. Mais peu d’entre eux ont eu à affronter si rapidement après leur prise de fonction une crise aussi majeure que celle née en Occitanie ce mois-ci : la colère du monde paysan.

Pour le très parisien jeune Premier ministre, qui n’a aucune expérience du monde agricole ni ne dispose d’un solide réseau d’élus locaux – et qui, depuis 2017, s’est davantage illustré par son aisance dans la communication et le maniement d’éléments de langage que par la construction d’un solide bilan politique – résoudre cette crise s’apparente à une redoutable épreuve du feu… qui peut toutefois lui donner l’occasion de dessiner une « méthode Attal ».

Ce chemin de crête l’a amené hier en Haute-Garonne, épicentre de la contestation agricole, pour un déplacement au plus près terrain, dans une ferme commingeoise, à Montastruc-de-Salies, puis sur le symbolique barrage érigé sur l’A64. Après un échange à huis clos avec une quarantaine d’agriculteurs, le Premier ministre a ensuite pu dérouler – notes posées sur une botte de foin – les mesures d’urgences concoctées cette semaine au gré de multiples réunions ministérielles. Face aux revendications protéiformes du monde agricole, qui orchestrait hier quelque 85 points de blocages dans tout le pays, Gabriel Attal a ainsi présenté ses « preuves d’amour » aux agriculteurs.

S’en remettant au « bon sens paysan », le Premier ministre leur a assuré que « la France sans l’agriculture n’est plus la France », qu’il voulait « mettre l’agriculture au-dessus de tout », en faire la priorité des priorités de son gouvernement. À l’heure où droite et extrême droite tentent grossièrement des opérations de récupération du mouvement en vue des élections européennes, le Premier ministre est, à dessein, resté dans le très concret, annonçant un « mois de la simplification » administrative avec 10 mesures, la suppression de la taxe sur le GNR, la réduction des délais des versements des aides, notamment de la PAC, ou informant de prochaines sanctions contre la grande distribution qui ne respecte pas la loi Egalim. « Je ne vous lâcherai pas, on va se battre », a promis Gabriel Attal.

Pour le Premier ministre, ce déplacement au cœur de la contestation était absolument nécessaire, mais sera-t-il de nature à calmer la colère, à répondre réellement au désarroi qui étreint depuis des semaines, des mois, parfois des années, des agriculteurs qui ont connu par le passé tant de promesses non tenues ? Les mesures présentées hier, dont la mise en œuvre incombera aux préfets, seront-elles perçues comme des « mesurettes » comme certains l’ont dit d’emblée sur les barrages, ou sont-elles les premières lignes du « nouveau chapitre pour l’agriculture française » qu’appelle de ses vœux le Premier ministre ?

En obtenant la levée du barrage de l’A64, Gabriel Attal a fait bouger les lignes, mais il n’a pas encore convaincu la FNSEA et les JA qui ont appelé à poursuivre le mouvement. Le bras de fer continue, l’épreuve du feu aussi…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 27 janvier 2024)

Photo DDM, Nathalie Sainte-Affre.

Se faire entendre de Paris

agriculteurs

Dans un pays aussi centralisé que le nôtre, où le jupitérien président la République s’est montré, depuis sa première élection en 2017, bien plus jacobin que girondin, chacun sait que les colères sociales qui grondent en province ne se font bien entendre – et bien comprendre – que lorsqu’elles résonnent aux portes des préfectures ou dans les rues de la capitale. Et cela est particulièrement vrai pour les manifestations agricoles qui, à côté du déversement de fumier ou de lisier, à côté des barrages routiers et des opérations escargot dans les « territoires », ont fait de la « montée sur Paris » le point culminant à même de faire basculer leurs revendications.

La marche des bergers sud aveyronnais contre l’extension du camp militaire du Larzac qui avaient fini, en 1978, avec leurs brebis sous la Tour Eiffel, les grandes manifestations à Paris en 1982 ou en 1991 contre la réforme de la politique agricole commune (PAC), celles plus récentes, en 2014, pour demander « un nouveau plan loup efficace » : à chaque fois, Paris reste le terminus logique de revendications forgées sur le terrain et criées au plus près des lieux de pouvoir parisiens.

Le mouvement de colère démarré en Occitanie il y a une semaine ne déroge évidemment pas à la règle et, hier, les syndicats d’Île-de-France de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs ont appelé au « lancement du blocus de Paris » pour ce vendredi. Si le blocage de la capitale « doit être un des derniers recours », a tempéré le président des JA Arnaud Gaillot, l’idée fait tout de même son chemin sur les barrages, d’autant plus que, d’une part, la base n’est, par endroits, pas forcément contrôlée par les syndicats et, d’autre part, chacun a en tête la spectaculaire action des agriculteurs allemands. Le 15 janvier dernier, quelque 5 000 tracteurs avaient défilé à Berlin vers la très symbolique porte de Brandebourg pour protester contre la fin annoncée de plusieurs subventions et allégements fiscaux décidée par le chancelier Scholz.

Tétanisé par une intensification des mobilisations et leur élargissement à d’autres catégories comme les pêcheurs, le gouvernement espère pouvoir éviter une « giletjaunisation » du mouvement de grogne paysanne et le blocage de Paris. Le Premier ministre doit ainsi dévoiler aujourd’hui lors d’un déplacement en Haute-Garonne les premières mesures qui doivent montrer que l’exécutif a entendu le désarroi des agriculteurs, massivement soutenus par les Français. Gabriel Attal – qui n’a jamais eu une connaissance approfondie du monde agricole – a multiplié les réunions pour arriver à présenter des mesures concrètes et de simplification qui soient rapides et faciles à mettre en place. Les taxes sur le GNR, l’élevage et la rémunération des agriculteurs étaient ainsi au cœur des arbitrages hier.

Ces premières décisions d’urgence sont évidemment nécessaires mais seront-elles suffisantes pour répondre à des revendications protéiformes et éteindre une crise profonde ? Une crise dont chacun perçoit bien que la résolution ne se fera qu’au niveau européen et nécessitera de lever les contradictions d’une transition écologique bien plus difficile que prévu à mettre en œuvre et pour laquelle il manque un consensus.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 26 janvier 2024)


L'horreur et l'honneur

beltrame

À partir de ce lundi, la France va se replonger dans l’un des pires attentats terroristes islamistes commis sur son sol : les attaques de Carcassonne et Trèbes du 23 mars 2018, qui ont fait quatre morts. Six ans après les tueries perpétrées par Mohamed Merah à Montauban et Toulouse, l’Occitanie avait suivi avec effroi le périple meurtrier de Radouane Lakdim, abattu par le GIGN à l’issue de la prise d’otage au supermarché Super U de Trèbes, et l’acte de courage du gendarme Arnaud Beltrame, qui s’était substitué à une otage, au prix de sa vie.

Comme lors de précédents procès d’actes terroristes dont le ou les auteurs sont morts, la cour d’assises spéciale de Paris va chercher à comprendre comment le projet barbare de Lakdim a pu se concrétiser en jugeant sept de ses proches, six hommes et une femme âgés de 24 à 35 ans. Pour la plupart libres sous contrôle judiciaire, ils comparaissent pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle », et risquent une peine maximale de 30 ans de réclusion.

Une nouvelle fois, sans doute, les débats apporteront la confirmation qu’en matière de terrorisme, la théorie du « loup solitaire » ne tient pas. On voit bien que ceux qui passent à l’acte – qu’ils soient fragiles psychologiquement ou non – sont influencés, radicalisés, orientés, incités ou téléguidés, sur internet ou dans leur quartier, par un aréopage de contacts qui baignent dans ce que Gilles Képel appelle le « jihadisme d’atmosphère ». Aux probables dénégations attendues des accusés, qui diront n’avoir rien su, ni rien vu, ni rien fait pour concourir à l’entreprise terroriste de Lakdim, répondront la dignité, la colère, la force et la résilience des familles des victimes et des rescapés du 23 mars 2018, qui viendront témoigner à la barre de leur incommensurable douleur, de leurs vies brisées et bouleversées à jamais.

Mais le procès des attentats de Carcassonne et Trèbes sera aussi l’occasion de montrer que face à l’horreur du terrorisme peuvent se lever des hommes d’honneur. À Trèbes, c’est le gendarme Arnaud Beltrame qui, ce jour-là, s’est dressé pour dire non. N’écoutant que son courage, cet homme de 44 ans animé par un sens aigu de l’engagement au service de ses concitoyens, n’a écouté que son courage pour se substituer à une otage. Peu importe que son geste s’écartât des rigides procédures, Arnaud Beltrame a estimé qu’à des circonstances exceptionnelles devaient répondre des actes exceptionnels, héroïques, forgés par la bravoure, le sens du devoir et du sacrifice qu’il avait depuis toujours chevillés au corps.

Nul doute que la mémoire d’Arnaud Beltrame planera sur la salle d’audience, et qu’à la fin du procès, quelle qu’elle soit, il restera ce que le directeur général de la Gendarmerie nationale, Richard Lizurey, avait si bien résumé. « Au terroriste, dont personne n’a retenu le nom, l’ombre de l’opprobre, le noir de ses desseins, la nuit où sa mémoire à tout jamais est reléguée. Au colonel Beltrame, la pureté de son engagement, la gloire de son âme généreuse, l’éclat de son geste et de son courage. »

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 22 janvier 2024)

Le choc et la raison

prison

Nordahl Lelandais, condamné à la perpétuité pour le meurtre de la petite Maëlys et à 20 ans de prison pour celui du caporal Arthur Noyer, est devenu père en prison il y a deux mois. L’annonce de cette nouvelle a suscité un choc dans l’opinion et, naturellement, dans les familles des victimes où l’émotion le dispute à la colère. Jennifer de Araujo, la mère de Maëlys, a ainsi fait part de son « écœurement », regrettant que « la castration chimique ne soit pas utilisée en France », tandis que Joachim de Araujo, le père de la fillette, a dit sa légitime incompréhension. « Autoriser un assassin, un tueur d’enfant, un pédophile à donner la vie dans une prison, j’étais loin d’imaginer ça. Je ne comprends pas », a-t-il réagi, bouleversé et s’interrogeant sur l’avenir du petit garçon mis au monde avec « un père qui est en prison, une maman qui n’est sûrement pas très équilibrée ».

Derrière cette situation qui choque, un phénomène et une réalité. Le phénomène, qui n’est pas nouveau, est celui de l’hybristophilie, l’attirance morbide pour les criminels. Ce phénomène, aussi connu sous le nom de « syndrome de Bonnie et Clyde », touche principalement des femmes, qui cherchent à entrer en relation avec des criminels dangereux, violeurs ou meurtriers, souvent en leur écrivant des lettres enflammées et en allant jusqu’à les épouser parfois. Le tueur en série Landru croulait ainsi sous les propositions de mariage avant son procès et a reçu 400 lettres en quatre ans en prison. Certaines de ces femmes sont persuadées de l’innocence de ces criminels qui les fascinent, d’autres fantasment sur la possibilité de les sauver ou de les changer.

Mais il y a aussi la réalité. Celle des unités de vie familiale (UVF), situées dans l’enceinte de la prison, où les relations intimes sont permises. Créés en 2003, ces UVF sont de petits appartements meublés où les détenus peuvent recevoir leurs proches pendant 6 à 72 heures, sans surveillance directe du personnel pénitentiaire. Souvent critiquées par l’opinion publique, qui y voit une forme de privilège accordé aux détenus, ces UVF, qui n’équipent que certains établissements, sont pourtant légitimes car les détenus ont été condamnés à la privation de liberté, pas à la suppression de leurs autres droits fondamentaux, notamment celui d’avoir une vie privée et familiale, reconnu par la Convention européenne des droits de l’homme. Les UVF permettent de maintenir un lien entre les détenus et leurs familles et amis et, au final, participent bien de la prévention de la récidive en facilitant leur future réinsertion sociale.

Aussi choquante soit-elle, la paternité de Lelandais, qui emporte sans doute sa part de détestable provocation, ne saurait remettre en cause un dispositif qui reste conforme à l’État de droit. En revanche, elle doit inciter les pouvoirs publics à davantage soutenir et accompagner les familles des victimes dont la souffrance est toujours ravivée lorsque les condamnés franchissent les étapes de leur détention jusqu’à leur éventuelle remise en liberté.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du samedi 20 janvier 2024)

« Giletjaunisation »

tracteur

Une grogne qui couve depuis plusieurs mois voire plusieurs années, un ras-le-bol qui s’exprime non plus en aparté mais au grand jour, une colère qui n’est plus contenue mais se traduit par des actions chocs, spectaculaires voire potentiellement violentes. Il y a comme un air de déjà-vu dans les manifestations des agriculteurs qui, depuis plusieurs mois, se déroulent en France – et notamment en Occitanie, encore hier sur l’A64 ou la RN20. Un air de déjà-vu car c’est le même enchaînement qui a prévalu pour donner naissance au mouvement des Bonnets rouges, en octobre 2013, en réaction à la taxe poids lourds et aux nombreux plans sociaux de l’agroalimentaire, ou à celui des Gilets jaunes, en novembre 2018, contre, initialement, la hausse des prix des carburants. Le point commun de ces mobilisations est qu’elles se sont toutes déployées hors des cadres politiques, associatifs et syndicaux traditionnels, donc avec une absence de structuration propre à nourrir la radicalité d’une base qui estime n’avoir plus rien à perdre.

On comprend dès lors que les actions des agriculteurs qui se multiplient – entre panneaux retournés à l’entrée des villages, déversement de fumier devant les bâtiments de l’État et opérations escargot – sont prises très au sérieux par l’exécutif, qui, d’évidence, craint une « giletjaunisation » de la colère paysanne. Très marqué par le mouvement des Gilets jaunes il y a six ans, Emmanuel Macron a demandé à ses ministres de faire preuve de vigilance et d’écouter les « messages » qui viennent des campagnes. Des messages qui résonnent non seulement en France mais aussi dans plusieurs pays européens et notamment en Allemagne où Olaf Scholz fait face à un mouvement de colère inédit des agriculteurs qui ont défilé lundi à Berlin.

Dans l’Hexagone, les raisons de la colère sont nombreuses entre les difficultés liées à l’inflation, l’impact croissant des phénomènes météorologiques sur les cultures, les conséquences collatérales des négociations entre les distributeurs et les industriels de l’agroalimentaire, mais aussi la multiplication des normes environnementales, notamment européennes, et les difficultés de la transmission des exploitations agricoles. Si l’on y ajoute l’agri-bashing, cette détestable critique systématique des pratiques des agriculteurs, on comprend que le ras-le-bol finisse par l’emporter.

À cinq mois des élections européennes, les agriculteurs entendent aussi dire leur inquiétude face au Pacte vert européen, adopté en 2019, et son volet agricole, la stratégie « De la ferme à la fourchette », dont les injonctions écologiques sont vues comme une menace contre la souveraineté alimentaire. « D’un côté, on contraint nos agriculteurs à produire moins, et de l’autre on importe plus de denrées alimentaires, produites dans des conditions qu’on interdit sur notre sol », s’agaçait récemment le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, qui déplore que le sujet intéresse globalement peu les politiques et que la parole d’Emmanuel Macron – qui promettait en 2017 de « relever le défi de la souveraineté alimentaire » du pays – soit si différente des actes de son administration.

Au final, si les agriculteurs expriment leur colère et leur désarroi, ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas évoluer mais bien parce qu’ils veulent correctement vivre, aujourd’hui, de leur travail et être accompagnés par l’ensemble de la société pour mettre en place l’agriculture de demain.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 19 janvier 2024)

Combat pour la paix

Terre

Nous avions commencé l’année 2023 plongés dans la guerre en Ukraine dont les combats s’enchaînaient depuis un an, nous commençons l’année 2024 par une autre guerre qui fait rage, au Proche-Orient, entre Israël et le Hamas. Deux guerres à nos portes, différentes mais qui toutes deux questionnent autant nos valeurs démocratiques que notre conception de l’Homme et de ses Droits ; deux guerres qui s’ajoutent à tant d’autres conflits qui traversent le monde en Somalie, au Yémen, en République démocratique du Congo. Deux guerres qui sont en train de bouleverser l’ordre international né de la Seconde Guerre mondiale. Sur l’Ukraine comme sur le conflit israélo-palestinien, on a ainsi entraperçu ce que l’on appelle le Sud Global, cet ensemble hétérogène de pays très différents – Brésil, Inde, Afrique du Sud, Chine, Arabie saoudite, etc. – qui nouent des alliances mais n’ont parfois pour seul point commun que leur volonté de s’affranchir des États-Unis et de l’Occident, on l’a vu lors des votes des résolutions de l’ONU.

Ce nouveau monde multipolaire, archipélisé, plein d’incertitudes va se trouver bousculé en 2024 par de nombreux scrutins puisque deux tiers des électeurs de la planète vont être appelés aux urnes cette année, notamment aux États-Unis, en Inde, en Russie, à Taïwan, en Grande Bretagne ou dans l’Union européenne. Des élections pour beaucoup sous pression des populistes et des nationalistes, qui vont constituer autant de rendez-vous cruciaux pour les peuples, amenés à choisir entre le repli identitaire et l’ouverture, entre le chacun pour soi et la collaboration.

Collaborer justement serait pourtant tellement essentiel pour relever les grands défis de notre temps qui se jouent des frontières : le réchauffement climatique qui constitue année après année une menace de plus en plus concrète pour l’humanité ; l’intelligence artificielle dont les spectaculaires promesses de progrès dans la science, la médecine ou la création artistique s’accompagnent de potentielles sombres dérives ; mais aussi ces défis plus anciens que le monde n’a pas su ou pas voulu relever comme la faim, la misère, les inégalités.

Mais derrière ces bouleversements, derrière ces menaces, derrière ces dangers, il y a aussi l’espoir d’un monde meilleur, solidaire, fraternel. Les Jeux olympiques de Paris – aussi critiquables soient-ils – restent l’un des rares moments où tous les pays se retrouveront, égaux devant les épreuves sportives, et on ne peut que souhaiter que la trêve olympique s’accompagne d’une vraie trêve dans les conflits.

L’espoir aussi s’incarne dans le combat de toutes celles et ceux qui luttent pour la liberté, la paix et ne baissent pas les bras. On pense aux dissidents qui, de la Russie à la Chine, se battent contre l’arbitraire comme aux femmes iraniennes, auréolées d’un prix Nobel de la paix et du prix Sakharov de l’Union européenne, qui portent haut l’universalisme et l’humanisme qui se sont en grande partie forgés chez nous, en France. Comme on pense à tous ceux, élus, bénévoles et citoyens qui font vivre au quotidien dans nos villes et nos villages la fraternité qui cimente notre nation.

Ces combats nous obligent tous parce que comme le disait Jean Jaurès dans son discours à la jeunesse, il y a 110 ans, en janvier 1914, quelques mois avant le fracas de la Grande guerre, « l’affirmation de la paix est le plus grand des combats ».

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 1er janvier 2024)


Attractivité

occitanie

Voir notre région Occitanie devenir la quatrième région la plus peuplée de France fait chaud au cœur car le succès de cette attractivité est, en partie au moins, le fruit des efforts de tous, élus comme citoyens, pour faire de notre « Midi » une terre accueillante, comme elle a toujours su l’être au fil de son histoire mouvementée.

Au 1er janvier 2020, c’est-à-dire aux prémices de l’épidémie de Covid-19, l’Occitanie comptait 5 973 969 habitants et figurait à la cinquième place nationale. Au 1er janvier 2021, la voilà qui a passé le cap des 6 millions d’habitants – 6 022 176 précisément – devançant les Hauts-de-France pour se hisser à la quatrième place nationale, et talonnant même sa voisine Nouvelle-Aquitaine, pourtant plus vaste région de France. Entre 2015 et 2021, la population d’Occitanie a ainsi augmenté de 0,7 % par an, soit environ 41 300 habitants supplémentaires chaque année, l’équivalent d’une commune comme Castres. Un dynamisme démographique qui fait de l’Occitanie la troisième région française où la population augmente le plus rapidement. Mieux, là où l’an passé, on avait constaté une faible progression de la population dans les départements, cette année, on voit que même les départements dits ruraux ont connu une belle progression qui compense la dégradation des soldes naturels, liée à la baisse de la fécondité et au vieillissement de la population.

Est-ce un effet de la pandémie de Covid-19, qui a remis en lumière des villes moyennes qu’on croyait – à tort ! – endormies mais qui offrent une qualité de vie incontestable ? Sans doute. Autre effet multiplicateur pour l’Occitanie : les locomotives que constituent Toulouse et Montpellier, et leurs départements respectifs la Haute-Garonne et l’Hérault dont la population a augmenté de 1,2 % en moyenne par an entre 2015 et 2021, soit quatre fois plus vite que la moyenne nationale. En 2013, lors de la réforme instituant les grandes régions, la fusion entre Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon inquiétait certains. Comment faire tenir une région avec deux métropoles à fort caractère ? Dix ans plus tard, non seulement l’identité de l’Occitanie s’est parfaitement installée et est bien identifiée hors de nos frontières, mais le duo des métropoles est devenu un vrai ticket gagnant.

Cette attractivité, économique, touristique, scientifique aussi a été accompagnée par des politiques publiques ambitieuses d’aménagement du territoire et de soutien à l’activité. À l’heure où il est de bon ton de critiquer l’action de l’État ou la classe politique, on peut saluer les élus locaux, maires, présidents de départements et la présidente de Région Carole Delga qui, tous, mouillent la chemise pour améliorer la vie quotidienne de leurs administrés.

Mais ce succès d’attractivité ne doit pas faire oublier qu’il reste encore beaucoup à faire. L’Occitanie ne dispose toujours pas de TGV, elle endure les déserts médicaux ou la fracture numérique dans beaucoup de ses territoires et de trop nombreux Occitans subissent l’inflation énergétique ou alimentaire, le chômage, la précarité, la pauvreté, et aussi les conséquences du réchauffement climatique. À l’attractivité démographique, au développement économique de ses métropoles, l’Occitanie devra aussi miser sur la solidarité des territoires et des citoyens pour viser la prochaine étape de son exceptionnel développement.

"Arnacoeurs"

cyberarnaque

Ils se font appeler Kevin, Sonia, Marc ou Patricia. Ils vous contactent sur les réseaux sociaux, les sites de rencontre ou par courriel. Ils vous séduisent, vous font des déclarations enflammées, vous promettent le grand amour. Mais derrière ces faux profils se cachent des cybercriminels qui n’ont qu’un seul but : vous soutirer de l’argent. Ces arnaqueurs sont connus sous le nom de « brouteurs », un terme qui vient de l’argot ivoirien et qui désigne des « moutons qui se nourrissent sans effort » et sont principalement originaires d’Afrique de l’Ouest. Ils opèrent depuis des cybercafés, où ils passent des heures à repérer leurs victimes potentielles, souvent des personnes âgées, isolées ou fragiles.

Leur mode opératoire est bien rodé. Ils utilisent des photos volées sur internet pour se créer de fausses identités et entamer une relation virtuelle avec leur cible, en lui envoyant des messages romantiques, des poèmes, des photos, des vidéos. Une fois la confiance gagnée et la dépendance affective installée, l’implacable mécanique de l’arnaque démarre. Les « brouteurs » inventent un prétexte pour demander de l’argent (problème de santé, héritage bloqué, dette à rembourser…) et réclament à leur victime de leur envoyer des coupons PCS, ces cartes prépayées qui permettent de transférer de l’argent sans laisser de trace. Puis la demande se fait menace et chantage.

Le phénomène, qui remonte aux années 2000 avec l’arrivée d’Internet, est devenu alarmant. Selon la plateforme Cybermalveillance, les arnaques aux sentiments représentent 23 % des signalements reçus en 2023, contre 13 % en 2022. Le préjudice moyen s’élève à 15 000 euros par victime, mais il peut atteindre jusqu’à 100 000 euros dans certains cas. Les conséquences de ces arnaques aux sentiments sont évidemment dévastatrices pour les victimes puisque non seulement elles subissent des pertes financières importantes, mais elles sont également profondément affectées sur le plan émotionnel, certaines sombrant dans une vraie détresse psychologique.

Face à cette menace qui nuit par ailleurs à l’image des pays africains d’où partent ces arnaques, les autorités se mobilisent. En France, la police judiciaire dispose d’une division spécialisée dans la lutte contre la cybercriminalité, qui traque les brouteurs et coopère avec les pays d’origine, dont certains manquent toutefois d’entrain. En Côte d’Ivoire, épicentre des arnaques francophones, une loi a été adoptée il y a déjà 10 ans pour sanctionner les cyberescrocs, qui risquent jusqu’à 20 ans de prison et 10 millions de francs CFA d’amende.

Mais la meilleure arme reste évidemment la prévention de tous côtés. Il faut sensibiliser les internautes aux risques du « broutage », leur apprendre à reconnaître les signes d’une arnaque et à vérifier l’identité de leur interlocuteur, à ne jamais envoyer d’argent à un inconnu et à les encourager à signaler toute tentative d’escroquerie, à porter plainte le cas échéant. Cette prévention doit aussi se faire dans les pays africains car leur population aussi est victime de ces escroqueries en ligne.


Vertiges

Trump Biden

Les États-Unis s’apprêtent à revivre un « match » retour redoutable à l’issue encore incertaine. Donald Trump et Joe Biden devraient, sauf coup de théâtre, se retrouver, en effet, face à face pour l’élection présidentielle de novembre 2024. Le milliardaire républicain est animé par un ardent désir de revanche – de vengeance ? – pour revenir à la Maison Blanche dont il a été chassé en 2020. Le président démocrate, qui aurait pu passer la main, brigue un second mandat pour faire barrage au butor républicain.

En 2016, lorsque Donald Trump a été élu président des États-Unis face à la favorite Hillary Clinton – à la surprise générale, y compris la sienne – nombreux étaient ceux qui pensaient qu’il ne s’agissait là que d’un accident de l’Histoire, que le trumpisme ne serait au final qu’une page à tourner et que ce « vertige » – pour reprendre le mot lâché par l’ambassadeur de France à Washington Gérard Araud le soir de l’élection – finirait par être effacé. Las ! Sept ans plus tard, le trumpisme est toujours là, plus en forme que jamais. En dépit de la kyrielle de procédures judiciaires qui lui valent des inculpations pénales, Donald Trump semble aussi inoxydable que l’est le soutien dont il bénéficie de la part de sa base électorale fanatisée. Tout – pour l’heure – semble glisser sur lui et même les bons résultats économiques engrangés par Joe Biden ne semblent pas lui faire obstacle.

Donald Trump, dont chaque apparition devant les tribunaux est l’occasion de se dire victime d’une « cabale » et d’appeler aux dons pour sa campagne, entend bien coûte que coûte laver l’affront de sa défaite de 2020, ou plutôt, selon lui, de cette élection qu’on lui a volée. Une fake news, un mensonge éhonté répété perpétuellement depuis trois ans, relayé par les médias conservateurs mais aussi les ténors du parti républicain. Car en dépit de ses affaires et de son implication dans la tentative de coup d’État provoquée par ses partisans le 6 janvier 2021 au Capitole pour renverser l’élection de Biden, Trump a verrouillé le parti, empêchant toute voix discordante ou même nuancée. Même ses deux rivaux pour la primaire républicaine dont il snobe les débats télévisés, Ron DeSantis et Nikky Haley, n’osent pas frontalement s’attaquer à lui.

Cette emprise de l’ancien président sur son parti démontre en tout cas combien son élection pourrait s’avérer dangereuse pour la démocratie américaine. Car si, en 2016, il découvrait l’exercice du pouvoir de façon chaotique en même temps que la solidité des institutions face à ses décisions erratiques, cette fois, Donald Trump et ses équipes sont beaucoup plus organisés et préparent une grande chasse aux sorcières dans l’appareil d’État visant tous ceux qui ne l’ont pas soutenu. Un avant-goût de cette mise au pas a déjà été observé avec les décisions de la Cour suprême – dont trois juges ont été nommés par Trump. La spectaculaire remise en cause du droit à l’avortement a ainsi donné le ton de l’orientation qui serait celle d’un deuxième mandat Trump pour les libertés publiques et la démocratie américaine.

Une sombre dystopie totalitaire qui défigurerait les États-Unis tels que voulus par leurs pères fondateurs. Un vertige…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mardi 26 décembre 2023)

Ruralités

campagne

En lançant une liste pour les prochaines élections européennes de juin, le président de la Fédération nationale des chasseurs, Willy Schraen, vise moins l’envie de siéger au Parlement européen que de profiter de l’intérêt médiatique que cette initiative va susciter pour mettre en avant les idées qu’il porte avec fracas dans le débat public en France. L’intéressé l’admet d’ailleurs volontiers, cette liste éphémère, qui convoque le souvenir de celles portées jadis par le mouvement Chasse, pêche, nature et traditions (CPNT), n’a pas vocation à s’installer dans la durée mais est juste là pour porter « des valeurs françaises » conservatrices, dénoncer les normes européennes pourtant démocratiquement adoptées par 27 pays membres très différents, et fustiger les écologistes et les défenseurs de la cause animale.

Willy Schraen et ses amis – au premier rang desquels le lobbyiste de la chasse proche d’Emmanuel Macron Thierry Costes, « tombeur » de Nicolas Hulot – ont parfaitement le droit de monter cette liste « apolitique », quand bien même est-elle de témoignage au vu du score lilliputien que lui promettent les sondages. On peut même considérer que toutes les « petites » listes qui seront sur la ligne de départ pour les européennes contribuent à nourrir le débat en y apportant des thématiques qui leur sont chères et, ce faisant, contribuent à la vitalité de notre démocratie qui ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Ce n’est pas rien.

Le problème tient davantage au positionnement de la liste de l’Alliance rurale qui s’autoproclame comme la seule vraie défenseure de la ruralité et des campagnes, qui seraient frontalement opposées aux villes. Évidemment rien n’est plus faux car cette liste défend une partie seulement de la ruralité, applique aux campagnes sa grille de lecture idéologique – conservatrice en l’espèce, voire réactionnaire – et propose des solutions qui se situent à droite voire à l’extrême droite de l’échiquier politique puisque M. Schraen considère qu’il y a « de bonnes choses » chez le Rassemblement national sur les platebandes duquel il espère empiéter.

La vérité est qu’il n’y a pas une ruralité mais des ruralités comme l’a d’ailleurs reconnu l’Insee en 2021 en décidant d’en changer la définition pour mieux rendre compte des réalités des territoires et de leurs transformations. Ainsi, le statisticien national a défini quatre types de territoires ruraux en fonction de leur densité de population et de leur proximité avec un pôle urbain. Cette classification permet ainsi de déterminer les communes où la population stagne et celles qui attirent des populations plus jeunes et dont la dynamique dépasse celle des communes urbaines.

Cette nouvelle classification doit permettre aux pouvoirs publics de mieux définir leurs politiques et de répondre à ce que Willy Schraen et d’autres soulignent à raison : les difficultés qui persistent dans trop de territoires et le malaise qui s’ensuit. Que ce soient les agriculteurs qui ont manifesté récemment, les patients qui se désespèrent d’être dans un désert médical, les habitants qui n’ont d’autres choix que d’utiliser leur voiture faute de disposer de moyens de transport en commun suffisants et efficaces, ou encore les citoyens qui subissent la fracture numérique et la déréliction des services publics : les problèmes sont nombreux. Les ruraux ne demandent pas de privilèges mais l’équité, ils ne demandent pas des lois d’exception mais de ne pas être considérés comme des citoyens de seconde zone, ils ne veulent pas essuyer le mépris de quelques technocrates à Paris ou Bruxelles mais savoir qu’on leur fait confiance.

Car les campagnes, par leur dynamisme, leurs initiatives, leur qualité de vie et leur résilience, sont une chance pour le pays et participent de notre modèle français.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 25 décembre  2023)

En marge

Alex

L’histoire Alex Batty est encore loin d’être terminée et les zones d’ombre sont nombreuses, notamment sur les jours qui ont précédé la découverte en pleine nuit le long d’une route de Haute-Garonne de cet adolescent anglais de 17 ans disparu depuis six ans. Le jeune homme n’a, semble-t-il, livré qu’une partie de la vérité à la police, omettant dans le récit de son retour à la société le rôle de sa mère et de son grand-père, qui sont tous les deux introuvables. Le jeune Alex, qui a rejoint samedi dernier sa grand-mère Susan Caruana à Oldham, dans le Grand Manchester, devait être interrogé cette semaine par la police britannique qui n’a jamais clôturé l’enquête.

Au-delà, les enquêteurs britanniques vont devoir remonter le fil de six années durant lesquelles le garçon est passé de l’enfance à l’adolescence. Un univers en marge de la société dont il faudra déterminer s’il était soumis à l’emprise de tel ou tel mouvement spirituel, ésotérique ou sectaire.

Vivre en marge de la société, du système n’est évidemment pas illégal. La déconnexion d’un monde contemporain qu’on juge trop violent, trop consumériste, trop individualiste ou trop oppressant peut conduire certains d’entre nous à envisager de sortir de la société pour vivre autrement, à s’isoler pour se retrouver seul ou à plusieurs pour fonder de nouveaux modes d’organisation. Dans le premier cas, les exemples ne manquent pas et on se souvient dans la région de l’affaire Xavier Fortin, qui s’était caché pendant onze ans avec ses deux fils dans le Couserans ariégeois, ou encore d’Alexandre Grothendieck, le génial mathématicien qui s’était retiré à Lasserre, en Ariège, pour y vivre en quasi-ermite. Dans le second cas, on ne compte plus, la encore, les communautés de personnes de tous horizons qui, depuis les années 60, veulent vivre autrement, différemment et qui se heurtent tantôt à l’incompréhension des habitants des campagnes – ou des villes – dans lesquelles elles s’installent, tantôt à l’administration qui a le devoir de procéder à des vérifications.

Car la vie en marge n’est pas toujours choisie, elle est parfois imposée. Imposée par les parents à leur progéniture qui se voit ainsi voler son enfance ; imposée à des adultes par d’autres adultes sans scrupule qui profitent de leur fragilité physique et psychologique. Ces phénomènes d’emprise ne sont certes pas nouveaux, mais depuis l’émergence d’internet et la pandémie de Covid-19, ils se sont diversifiés et multipliés. Et ils ont atteint des niveaux inquiétants qui ont conduit la Miviludes à présenter le mois dernier une « Stratégie nationale de lutte contre les dérives sectaires. »

Ces dérives-là, qui brisent les familles, doivent être combattues avec la même énergie que celle que la loi doit mettre pour garantir à chacun le libre arbitre de vivre autrement.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du vendredi 22 décembre 2023)

Le roi est nu...

macron

La loi immigration aurait pu être l’exemple parfait du « en même temps » dont Emmanuel Macron a fait sa marque de fabrique depuis son accession à l’Elysée en 2017. Un texte ciselé, entre « fermeté » et « humanité », selon l’expression consacrée, où chaque mesure aurait été construite sur des faits statistiques, des données établies et non sur des ressentis montés en épingle sur les réseaux sociaux, où chaque article, nuancé et argumenté, aurait été respectueux de la tradition d’asile de la République française tout en apportant les nécessaires adaptations de notre droit à une immigration qui a beaucoup évolué ces dernières années. Cette loi n’aurait pas été une loi de plus, mais une loi – enfin – efficace et juste. Rien de tout cela n’est advenu…

Cette loi immigration, qui s’est cognée au réel de la vie politique, est devenue une bombe à fragmentation à même de faire exploser la majorité présidentielle relative. Car entre la présentation du texte initial réputé « équilibré » par Gérald Darmanin, l’ex-LR, et Olivier Dussopt, l’ex-PS, et celui sur lequel se sont prononcés hier les députés et les sénateurs, après une interminable commission mixte paritaire qui a débouché sur un texte de « compromis », les changements sont tels qu’ils constituent non seulement un tournant du quinquennat – et le virage pour le coup est à droite toute – mais aussi un séisme démocratique pour le pays dont la responsabilité incombe à Emmanuel Macron et à lui seul.

Depuis les législatives de juin 2022 qui l’ont privé de majorité absolue, le président de la République refuse d’admettre que ses troupes puissent logiquement être mises en minorité à l’Assemblée. Pour Emmanuel Macron, il ne peut y avoir de compromis que si les autres viennent sur ses positions, il ne peut y avoir de vote que si son camp l’emporte. Tout a été fait depuis dans ce sens à coups de 49.3, et notamment sur l’emblématique réforme des retraites. La motion de censure que le gouvernement Borne a évitée de justesse à 9 voix près aurait pu servir de leçon ; le parcours de la loi immigration vient de démontrer le contraire de façon spectaculaire.

Après la motion de rejet votée le 11 décembre, Emmanuel Macron aurait pu considérer que le projet de loi était mauvais, qu’il fallait le retirer et repartir de zéro. Las ! Le Président a préféré s’entêter et rechercher absolument un compromis avec les si peu fiables Républicains qui lui avaient fait défaut sur les retraites. Et pour obtenir ce compromis, la majorité présidentielle a montré qu’elle était prête à toutes les concessions, pour ne pas dire tous les renoncements, en validant des propositions ni plus ni moins calquées sur le programme du Rassemblement national. Restriction du droit du sol, quotas et regroupement familial, conditionnement des prestations sociales, etc. Sans avoir rien eu à faire, le RN, qui caracole en tête des sondages pour les Européennes, n’a pu que constater tout sourire sa « victoire idéologique » – autant dire le baiser de la mort pour la macronie...

Élu par deux fois Président grâce à un front républicain face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron avait promis de faire rempart contre le Rassemblement national. Que la loi immigration soit votée, rejetée, retravaillée importe finalement peu. En adoptant sans sourciller certaines des positions historiques du RN comme la préférence nationale, il vient de fracturer – de saborder ? – sa majorité et d’ouvrir une crise politique et démocratique dont on voit mal comment elle ne pourrait pas déboucher sur un retour aux urnes. Car depuis hier, le roi est nu…

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 20 décembre 2023)

Voyager vert

avion

La dernière publication de l’Association du transport aérien international (IATA) vient d’apporter une réponse cinglante à tous ceux qui, au nom de la lutte – légitime et cruciale – contre le réchauffement climatique, proposent d’instaurer un quota de quatre trajets en avion par personne pour toute leur vie, ou réclament l’interdiction des vols pour une certaine durée de trajet. En effet, selon les prévisions de l’IATA, qui regroupe 295 sociétés du secteur aérien, quelque 4,7 milliards de personnes devraient voyager en 2024. Un record historique qui dépassera le niveau de 4,5 milliards enregistré en 2019, c’est-à-dire avant la pandémie de Covid-19 qui avait mis à genoux l’aviation mondiale.

Autant dire que l’envie de voyager, de découvrir des horizons très lointains ou des destinations plus proches n’a jamais été aussi forte. Comme si après les confinements du Covid qui nous ont fait nous recroqueviller sur nous-mêmes, nous avions envie de redécouvrir le monde. Dans son enquête, l’IATA observe ainsi qu’un tiers des personnes interrogées déclarent voyager plus qu’avant la pandémie et qu’à l’avenir 44 % voyageront davantage au cours des 12 prochains mois qu’au cours des 12 mois précédents. Seuls 7 % disent qu’elles voyageront moins…

Évidemment, de telles perspectives sont accueillies avec enthousiasme par les constructeurs d’avions, à commencer par Airbus qui a désormais un carnet de commandes rempli pour les dix ans qui viennent. Ce qui n’est pas sans poser problème car il va falloir tenir la cadence pour assurer les livraisons et répondre à la demande. L’avionneur, qui devrait engranger des bénéfices records, va d’ores et déjà devoir augmenter son rythme de production. Assurément de bon augure pour l’emploi, en Occitanie notamment.

Mais un gros nuage jette une ombre inquiétante dans le beau ciel bleu de l’IATA. Les prévisions de ce trafic aérien en forte hausse sont tombées alors que se tenait la COP28 à Dubaï qui a trouvé un accord inespéré sur la « transition » hors des énergies fossiles et a appelé à réduire drastiquement les émissions de CO2. Le secteur aérien a, comme d’autres secteurs industriels, une responsabilité puisque les émissions de CO2 de l’industrie en 2024 devraient s’élever à 939 millions de tonnes provenant d’une consommation de 99 milliards de gallons de carburant. La décarbonation de l’aviation est donc une urgence.

L’industrie aéronautique, assure l’IATA, augmentera son utilisation de carburants d’aviation durables (SAF) et de crédits carbone pour réduire son empreinte carbone. La production de SAF pourrait atteindre 0,53 % de la consommation totale de carburant des compagnies aériennes en 2024. Un premier pas, largement soutenu par les pouvoirs publics. Un Contrat stratégique de filière « Aéronautique 2024-2027 » vient d’être signé notamment pour décarboner la chaîne de valeur et créer une filière de production française de carburants aéronautiques durables, qui devrait être capable d’en produire 500 000 tonnes par an à l’horizon 2030.

S’ils constituent une étape vers un « avion vert », les carburants durables ne seront, d’évidence, pas suffisants pour mettre l’aviation dans une trajectoire compatible avec l’Accord de Paris. Comme pour tout ce qui concerne les énergies, pour nos déplacements, il faudra combiner à l’avenir une part de sobriété en utilisant une palette de moyens de transport (trains, TGV, avion) et une part d’innovation. L’aéronautique s’est toujours réinventée, à coups de ruptures technologiques, relevant le défi de la vitesse avec le Concorde ou celle de l’aviation de masse. Relèvera-t-elle le défi environnemental ?

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 18 décembre 2023)

Lueur d'espoir

Alex Batty

C’est une histoire qui a ému le Royaume-Uni et qui vient de connaître un rebondissement totalement inespéré. Alex Batty, un jeune Anglais de 17 ans, a été retrouvé mercredi à Revel, en Haute-Garonne, après six ans de disparition. Enlevé par sa mère et son grand-père en 2017, lors d’un voyage en Espagne, il aurait été emmené au Maroc, puis en France, pour vivre une vie « alternative », loin de l’école et de la société. Sa grand-mère, Susan Caruana, qui en avait la garde légale, n’a cessé de le rechercher, avec l’aide de la police britannique et des médias. Elle avait lancé en 2018 un poignant appel à toutes les personnes qui connaissaient son petit-fils, celles qui auraient pu le croiser ou le voir sur les réseaux sociaux à la contacter ou à contacter la police britannique. Une supplique restée vaine jusqu’à ce jour.

Derrière la joie et le soulagement d’avoir retrouvé Alex, aujourd’hui un adolescent qui a pu joindre sa grand-mère, demeurent beaucoup de questions qui restent sans réponses. Pourquoi sa mère et son grand-père ont-ils agi ainsi ? Comment Alex a-t-il vécu ces années de clandestinité ? Quelles séquelles psychologiques gardera-t-il de cette expérience traumatisante ?

Le cas d’Alex Batty n’est malheureusement pas isolé. Chaque année, des milliers d’enfants disparaissent en Europe, victimes d’enlèvements parentaux, de fugues, de réseaux criminels ou de pédophiles. Selon le Centre européen pour les enfants disparus et sexuellement exploités, plus de 250 000 signalements ont été enregistrés en 2022, dont près de 10 000 en France. Parmi eux, certains restent sans réponse, laissant les familles dans l’angoisse et le désespoir, dans la solitude aussi car en dépit des dispositifs mis en place pour recueillir les signalements, les familles des disparus font face seules à ces drames.

Le retour inattendu d’Alex Batty constitue donc un message d’espoir pour toutes ces familles qui attendent des nouvelles de leurs enfants. Même si en l’espèce l’adolescent a semble-t-il choisi de quitter le chemin que lui avaient imposé sa mère et son grand-père, ce retour montre que la mobilisation des autorités – l’enquête sur Alex Batty en Angleterre n’a jamais été close – des médias et du public peut permettre de retrouver la trace des disparus, même après plusieurs années. Ce retour à la vie montre aussi que, plus que jamais, il est nécessaire de renforcer la coopération internationale, notamment au sein de l’Union européenne, pour lutter contre le fléau des enfants disparus ou enlevés qui brise tant de vies. Plus de 1 100 enlèvements internationaux d’enfants sont signalés chaque année et heureusement 75 % des cas résolus le sont grâce à des accords de médiation complets ou partiels. Mais il reste les autres…

Alex Batty a été confié aux services sociaux du département, en attendant de retrouver sa grand-mère. Il lui reste à reprendre le fil d’une relation brutalement interrompue mais aussi à reconstruire son identité, son parcours scolaire, ses relations sociales. Car en le soustrayant au monde, sa mère et son grand-père lui ont volé son enfance.

Ambiguïtés

assemblee

L’arrivée ce lundi du projet de loi immigration devant l’Assemblée nationale apparaît comme l’heure de vérité pour la classe politique française. Après des mois de tergiversations sur les modalités que devait prendre ce projet de loi – en un bloc ou à la découpe –, après des mois d’hésitations de l’exécutif sur le calendrier à adopter pour présenter le texte, plusieurs fois repoussé, après un examen par le Sénat dont la majorité de droite a considérablement durci le texte avant que la commission des lois de l’Assemblée ne détricote tout, voilà le projet de loi enfin devant l’hémicycle… et les parlementaires devant leurs responsabilités.

Au gouvernement, Gérald Darmanin est celui qui, d’évidence, joue le plus gros. Sera-t-il en capacité de réunir une majorité jusqu’ici introuvable pour éviter qu’Elisabeth Borne ne déclenche un 49.3 ; ce qui priverait ainsi d’autres textes de pouvoir bénéficier de cette arme législative à un coup ? Ou le madré Darmanin, qui tweete compulsivement depuis des jours et qui peut prendre à témoin une opinion très favorable au texte, parviendra-t-il à aller au vote et à l’emporter ? L’avenir politique de l’ex-LR, qui visait – et vise toujours – Matignon voire un peu plus va se jouer dans les semaines à venir.

Pour la majorité présidentielle aussi, l’examen du projet de loi immigration constitue une épreuve de vérité. Alors que les tensions voire les divergences se multiplient entre Renaissance, le MoDem et Horizons, et continueront à se multiplier au fur et à mesure que les ambitions s’aiguiseront pour 2027, la majorité croit-elle encore au « en même temps » macroniste originel, et de droite et de gauche ? L’aile gauche, qui se désole de voir l’exécutif pencher trop à droite, a réussi à revenir au texte immigration Darmanin-Dussopt du départ. Mais peut-elle durablement peser, elle qui ne dispose d’aucun ministre de poids et qui fait face à un contexte européen de droitisation de l’opinion ?

Pour les Républicains, la loi immigration sera le révélateur de la cohérence et de la crédibilité, deux qualités qui leur font défaut depuis 2017. Incapables d’admettre qu’Emmanuel Macron conduit depuis six ans la politique économique qu’ils ont toujours voulu mettre en place sans jamais le faire lorsqu’ils étaient aux affaires, les Républicains s’enlisent dans la même cacophonie incompréhensible qu’ils ont donnée à voir au moment de la réforme des retraites. Courant derrière l’extrême droite au risque de l’épuisement, affichant de stupéfiantes divergences entre ses sénateurs et ses députés, la droite a abordé le texte immigration en proposant de restreindre le droit du sol, de supprimer la régularisation des sans-papiers dans les métiers en tension – que réclament dans leurs circonscriptions certains de ses propres parlementaires – et de transformer l’Aide médicale d’État en Aide médicale d’urgence, une hérésie pour la communauté médicale. Comme disait Edouard Philippe, la poutre travaille encore chez les LR…

De son côté, la gauche – que Manuel Valls trouve inaudible dans nos colonnes – va devoir, elle, se ressaisir en commençant par sortir du coup d’éclat permanent et des outrances que voudraient imposer les élus LFI. Montrer qu’elle est sortie de l’angélisme, rappeler la réalité des chiffres de l’immigration en France et combien ce dossier ne se réglera qu’au niveau européen : il est temps pour la gauche de construire un discours crédible.

Enfin, reste l’extrême droite, le Rassemblement national, qui louvoie sur son soutien ou non au texte, qui ne dit mot sauf quand il s’agit d’orchestrer la récupération politique d’un drame en maniant exagérations xénophobes et fake news.

Le projet de loi immigration, qui éclipse tant d’autres sujets capitaux (innovations, écologie, etc.), permettra-t-il à la classe politique d’en finir avec ces ambiguïtés ? Sachant qu’on n’en sort généralement qu’à son détriment…

(Editorial publié dans La Dépêche du lundi 11 décembre 2023)

Responsabilité

insulte

S’il y a bien un mot dont raffolent les hommes et femmes politiques c’est bien celui de responsabilité. Être en responsabilité lorsque l’on appartient à l’exécutif. Prendre ses responsabilités sur un vote, une position, une proposition. En appeler à la responsabilité des Français. Considérer que tel adversaire est devant ses responsabilités. Mais à force de l’utiliser à tout bout de champ, de s’en gargariser à longueur de discours, on a parfois l’impression que ce mot a été vidé de tout son sens par la classe politique qui manque, pour le coup, cruellement de responsabilité dans la conduite du débat public.

Entendre Gérard Larcher, président du Sénat qu’on a connu plus policé, troisième personnage de l’État, lancer « ferme ta gueule » à Jean-Luc Mélenchon en dit long sur l’état de déréliction de notre démocratie. Une démocratie où l’insulte remplace désormais l’argument, où l’invective se substitue au propos construit, où la petite phrase, si possible blessante, l'emporte sur la formule claire, où l’inflexibilité des affirmations succède au sens de la nuance, où la conflictualisation permanente prend le pas sur la recherche du consensus, où les faits alternatifs voire complotistes supplantent les faits avérés, où un tweet de 280 caractères subroge une réflexion construite.

Bien sûr les insultes, les invectives, les mots crus, ont toujours émaillé la vie politique française et ceux qui se sont offusqué des débats houleux à l’Assemblée ces derniers mois oublient vite – ou méconnaissent – combien les débats pouvaient être violents – y compris physiquement – sous la IIIe République. Bien sûr certains hommes politiques – et particulièrement ceux qui sont diplômés des écoles les plus prestigieuses du pays – ont toujours pensé à tort être proches du peuple en employant au mieux la langue de tous les jours ou des expressions désuètes, au pire des propos vulgaires qui massacrent syntaxe et conjugaison. Bien sûr, il serait dérisoire d’imaginer une vie politique aseptisée là où elle est souvent passion et engagement entier.

Pour autant, en cédant à ce point à la facilité de l’insulte, on finit par abîmer la démocratie même. Faute de dialogue, la polarisation s’accentue, faute de pouvoir se parler, les positions deviennent de plus en plus irréconciliables, hermétiques à toute nuance, à tout constat partagé, à tout échange. Ce glissement dangereux s’est déjà opéré dans plusieurs pays à commencer par les États-Unis. L’irruption de Trump en 2016 a donné à voir que la violence verbale, l’outrance, savamment orchestrées et entretenues par ce que Giovanni di Empoli appelle « Les ingénieurs du chaos » pouvaient être gagnantes.

Car derrière le folklore populiste qui prête parfois à sourire se cache le travail de spin-doctors, d’idéologues, d’experts des réseaux sociaux, de médias avides de buzz avec un agenda idéologique ultraconservateur clair, sans lesquels ces personnages ne seraient jamais parvenus au pouvoir. Et tout cela s’est passé avant l’arrivée de l’intelligence artificielle capable de fabriquer de fausses images, de fausses déclarations trompeuses...

Alors, avant que la France ne bascule dans cette réalité – ce cauchemar – on a envie de dire aux hommes et femmes politiques qui veulent céder à l’insulte, de résister à cette tentation et d’être, enfin, responsables.

Du choc au sursaut

ecole

À quoi reconnaît-on un ministre « politique » ? À sa capacité à maîtriser sa communication en toutes circonstances et à savoir rebondir sur une actualité qui lui est a priori défavorable en allumant les contre-feux nécessaires. Depuis cet été Gabriel Attal, à la tête du ministère de l’Éducation nationale, répond parfaitement à la définition du ministre « politique ». L’ambitieux trentenaire s’est ainsi très vite hissé au sommet des palmarès de popularité des instituts de sondage en tranchant sur l’interdiction de l’abaya – là où la prudence de son prédécesseur, Pap Ndiaye, apparaissait comme un défaut –, en se mobilisant sur le harcèlement scolaire qu’il a intimement vécu, ou en lançant habilement des ballons d’essais sur l’uniforme à l’école ou les groupes de niveau au collège, le tout entre ménagement des syndicats enseignants essorés par la gestion de Jean-Michel Blanquer et œillades à la droite et ses marottes.

Ce savoir-faire s’est encore manifesté hier avec une kyrielle de mesures censées créer un « choc des savoirs » et « élever le niveau de notre école », présentées opportunément le jour même où l’OCDE publiait sa vaste enquête PISA montrant une « baisse inédite » des performances des élèves dans 81 pays dont la France, où l’effondrement du niveau est aussi patent qu’inquiétant, notamment en mathématiques. La moyenne de la France dans cette matière, restée stable entre 2006 et 2018, a, en effet, baissé de 21 points et est la plus basse jamais mesurée depuis 2000 ! Notre pays reste dans la moyenne des 38 pays de l’OCDE mais se classe 22e en maths, 24e en compréhension de l’écrit et 22e en sciences. Terrible pour la 7e puissance mondiale…

Pour ne pas laisser le choc des données PISA infuser dans le débat public et inquiéter enseignants comme parents d’élèves, Gabriel Attal a donc voulu montrer qu’il appréhendait bien les problèmes et entendait agir en évitant tout déni. « Les résultats de PISA sont très clairs : oui, il y a un problème au collège et notamment en mathématiques », a reconnu le ministre, qui avait déjà pris la mesure de la situation avec les évaluations de son ministère, et qui a hier appelé à un « sursaut ». Nouvelle épreuve de mathématiques en première, brevet indispensable pour le passage au lycée, changement des règles pour le redoublement, nouveaux programmes en primaire et recours à la méthode de Singapour qui permet à la cité-Etat d’être sans cesse n° 1 au classement PISA, mise en place de groupes de niveau au collège, outil d’intelligence artificielle en seconde, etc. N’en jetez plus ! Tant de chantiers donnent le tournis. « École, collège, lycée : mon souhait est bien de remettre de l’exigence à tous les étages. Avec la science et le bon sens comme boussole », a martelé hier le ministre au milieu des livres dU CDI d’un collège parisien.

Ce branle-bas de combat est, d’évidence, absolument nécessaire et urgent pour freiner la dégradation du niveau des élèves français, mais sera-t-il suffisant ? Ainsi la multiplicité des chantiers annoncés ne couvre pas complètement les problèmes que remontent depuis des mois les syndicats sur la pénurie d’enseignants, les classes surchargées, la mixité scolaire et leur mise en œuvre sera complexe. Plus que de moyens – le Budget 2024 de l’Éducation nationale est de 63,6 milliards d’euros – ou d’effets de communication usés et déjà vus, c’est de cohérence et d’efficacité dont Gabriel Attal va devoir faire preuve s’il veut laisser sa trace rue de Grenelle.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du mercredi 6 janvier 2023)

Désamorcer la bombe

immobilier

La crise du logement va-t-elle – enfin – devenir un sujet politique majeur en France comme elle l’est aux Pays-Bas qui viennent de porter en tête de leurs élections législatives le Parti pour la liberté (PVV), la formation d’extrême droite de Geert Wilders ? La question du logement était, en effet, devenue le principal sujet électoral du scrutin hollandais, et les promesses de nouvelles constructions figuraient en bonne place dans les programmes des partis politiques. C’est que le pays de moins de 18 millions d’habitants est confronté à une pénurie d’environ 400 000 logements. Un déficit qui impacte plus durement les étudiants, certains étant contraints de squatter ou de vivre dans des campings ou des auberges…

L’exemple danois devrait faire réfléchir en France où l’immobilier semble s’enliser dans la crise à tous les niveaux sans que l’on voit advenir une réponse massive du gouvernement. La spirale paraît infernale. La hausse des taux d’intérêt et la frilosité des banques à accorder des prêts empêchent beaucoup de Français d’acheter un logement, neuf ou ancien. La FNAIM s’alarme d’ailleurs face à « la plus forte baisse des ventes sur un an jamais observée depuis plus de 50 ans ». Restant locataires de leur logement, ils engorgent un marché de la location où très peu de logements se libèrent voire saturent des hébergements d’urgence.

À l’autre bout de la chaîne, le nombre de logements en construction et le nombre de permis de construire sont en chute libre, et le secteur du BTP fait de plus face à l’inflation des coûts des matériaux. Entre les deux, certains propriétaires finissent par se séparer de leurs biens locatifs en raison d’une réglementation trop contraignante, notamment concernant l’interdiction de la location des passoires thermiques, ce qui fait mécaniquement augmenter la pénurie d’appartements à louer.

Ce cercle vicieux commence à inquiéter certains responsables politiques. Olivier Klein, l’ancien ministre délégué chargé de la Ville et du Logement, qui a piloté le lancement en novembre 2022 du Conseil national de la rénovation (CNR) dédié au logement, avait évoqué « un risque de bombe sociale ». L’ancien Premier ministre Édouard Philippe avait repris les mêmes termes début octobre lors de l’Université de rentrée du MoDem, mettant en garde contre la « bombe sociale » et « urbaine » que constitue à ses yeux la pénurie de logements, « un des éléments de la crise démocratique que nous vivons », selon lui.

Enfin, dimanche dernier dans la Tribune, l’ancien président de l’Assemblée nationale François de Rugy estimait que « le gouvernement répète les mêmes erreurs ». Fustigeant « la passivité » de certains responsables politiques qui attendraient d’hypothétiques jours meilleurs et Bercy qui « cherche à faire des économies […] sur les dépenses en faveur du logement », l’ancien ministre considère « qu’il est temps de prendre la pleine mesure du problème du logement en France. »

Depuis 2017, le logement a été l’angle mort du macronisme et ce n’est que l’an dernier qu’Elisabeth Borne, nourrie des débats du CNR, a lancé un plan d’action, tardif et jugé insuffisant par les professionnels. Pour désamorcer la bombe sociale et ses conséquences politiques, il faut d’évidence aller plus loin.

(Editorial publié dans La Dépêche du Midi du lundi 4 décembre 2023)

Images d'Epinal

coq

Le chant matinal d’un coq, l’odeur de fumier, des cloches qui sonnent, un tracteur qui circule entre une ferme et son champ, des troupeaux qui se déplacent… Autant de sons et de senteurs qui font le charme de la vie à la campagne, mais pour certains néoruraux ces éléments du patrimoine rural sont devenus des nuisances insupportables, au point de les pousser à saisir la justice pour faire cesser ces « troubles anormaux du voisinage ».

Ainsi, ces dernières années, on a vu se multiplier des procès intentés par certains ex-citadins qui viennent de s’installer au vert contre des agriculteurs, des éleveurs voire des maires. Des procès souvent absurdes, parfois ubuesques. On se souvient de l’affaire du coq Maurice, sur l’île d’Oléron, qui avait passionné la presse internationale. Le coq – que la justice avait autorisé à continuer à chanter – était devenu le symbole du monde rural et du décalage qui peut exister entre les attentes des néoruraux, qui ont parfois de la campagne une image idyllique de carte postale, et la réalité du monde rural.

Ces nombreux procès – 490 dossiers d’agriculteurs sont actuellement en procédure avec leurs voisins pour troubles anormaux de voisinage selon la FNSEA – ont été fustigés par le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti car ils font perdre du temps à la justice. Ils sont d’autant plus problématiques qu’ils visent souvent des activités essentielles à la vie – la survie même – et au développement des territoires ruraux. L’agriculture, l’élevage, l’artisanat, la culture au sens large, le tourisme… : autant de secteurs qui font vivre des milliers de personnes, qui entretiennent le paysage, qui préservent la biodiversité, qui perpétuent, aussi, des traditions.

Ces activités sont aussi sources de fierté et d’identité pour les habitants des campagnes. C’est d’ailleurs avec la volonté de définir et protéger le patrimoine sensoriel des campagnes françaises qu’une loi – dite du coq Maurice ! – a été adoptée en janvier 2021. Mais l’inventaire régional de ce patrimoine-là étant complexe et ayant pris du retard, une nouvelle proposition de loi arrive ce lundi à l’Assemblée pour mieux protéger les ruraux de poursuites abusives en modifiant le Code civil qui n’a sur ce point pas bougé depuis 1804. « Cette proposition de loi permet de poser les conditions d’un vivre ensemble équilibré » assure la députée Nicole Le Peih qui devrait réunir une large majorité de ses collègues sur ce texte et réjouir les agriculteurs et les maires.

À ce tableau, il faut toutefois ajouter deux nuances de taille. La modification de la loi n’est pas un chèque en blanc pour faire tout et n’importe quoi. À la campagne comme en ville la loi s’applique pareillement et les agriculteurs ou éleveurs qui prennent trop de libertés en ne se souciant pas de leur voisinage pourront toujours être poursuivis et sanctionnés. Ensuite, au-delà des procès médiatiques et rocambolesques, la cohabitation entre néoruraux et campagnards de toujours se passe très bien la plupart du temps. Les nouveaux venus, souvent jeunes, redynamisent des villages, leurs enfants pérennisent leurs écoles et ils apportent bien souvent de l’air frais, des idées neuves, des projets culturels et économiques pour valoriser leur nouvelle terre d’adoption.

S’il convient de sortir de l’image d’Épinal d’une campagne fantasmée et silencieuse, il faut donc aussi sortir de celle où citadins et ruraux ne pourraient pas s’entendre. Car rien n’est plus faux.

(Editorial publié dans La Dépêche du Dimanche du dimanche 3 décembre 2023)